mardi 14 avril 2020

Après tout, qui se souvient de l'amitié indéfectible entre Talat Paşa (Talat Pacha) et Ernst Jäckh ?




Ernest Jackh/Ernst Jäckh (publiciste libéral, orientaliste, fondateur de l'Association germano-turque en 1914, pacifiste après 1918, anti-nazi de la première heure, politologue anti-totalitaire), The Rising Crescent : Turkey Yesterday, Today and Tomorrow, New York-Toronto, Farrar & Rinehart Inc., 1944 :

"De la même façon que cette cour [de justice] n'a pas respecté la loi, une injustice pouvait être arbitrairement transformée en acte de justice. Cela a été démontré par une expérience que j'ai eue avec le grand vizir Talaat Pacha. Un ami suisse attira mon attention sur le danger menaçant des centaines de familles arméniennes à Konya. Bien qu'elles n'avaient rien à voir avec les conspirateurs arméniens, elles devaient être évacuées conformément à l'ordre général d'évacuation pour tous les Arméniens.

Lors de mon audience suivante avec Talaat, je suis resté assis après que nos affaires politiques furent terminées et je lui ai dit : "Eh bien, et maintenant je souhaite discuter d'une affaire personnelle avec vous." Je lui ai parlé de la situation des Arméniens à Konya, remarquant qu'il n'aimait pas en entendre parler, mais il a écouté patiemment. Enfin, il a dit : "Vous êtes mon ami, donc ce sera fait." Je pensais qu'il essayait d'éviter de poursuivre la discussion sur la question, et j'ai donc demandé s'il me renverrait vers quelqu'un de la Sublime Porte afin de donner suite à l'affaire. Il se leva, me serra la main et répéta, un peu fougueusement : "Mais ne vous ai-je pas dit que ce serait fait ?"

Quelques jours plus tard, j'appris que le grand vizir avait réellement ordonné que toutes les familles arméniennes de Konya pouvaient y rester et que cet ordre avait déjà pris effet." (p. 133-134)

"Telle était la position de la vieille Turquie, hypothéquée par l'héritage du passé, par une géographie qui avait campé l'Empire ottoman au carrefour intercontinental et interocéanique de toutes les puissances impérialistes européennes, et par une histoire qui avait encouragé la mentalité musulmane à accorder des privilèges chrétiens de telle sorte que "la raison se transforme en absurdité et le bénéfice en source d'inquiétude" et "les statuts et les lois dont nous héritons se transforment en maladie externe".

Dans cet héritage, les Jeunes-Turcs étaient des patriotes nationaux nés vers 1880, qui ont tenté de réformer et de défendre l'Empire ottoman musulman : les malchanceux Enver et Talaat, ainsi que Kemal Ataturk et Ismet Inonu, l'actuel président de la Turquie, qui ont réussi." (p. 85)

"Les dirigeants jeunes-turcs qualifièrent de "guerre de libération" leur participation à la guerre de 1914-1918. Ataturk a également appelé sa propre guerre en Turquie, en 1920-1923, "une guerre de libération". Ataturk et les Jeunes-Turcs se battaient tous pour le même but.

Dès le 15 octobre 1915, j'écrivis dans l'un de mes rapports depuis Constantinople au chancelier et au ministre des Affaires étrangères :

"Les objectifs de guerre en Turquie sont toujours les mêmes que ceux qui m'ont été formulés par le ministre des Affaires étrangères Halil Bey à l'automne dernier : 'Même si nous devions gagner toute l'Egypte et la moitié de la Russie, nous devrions toujours perdre la guerre si les capitulations restaient en vigueur.'

"La libération nationale a été le thème de chaque rencontre que j'ai eue avec Enver, Talaat, Halil, le grand vizir [Sait Halim Paşa] et d'autres dirigeants. 'Nous ne voulons pas de territoire supplémentaire,' disent-ils ; 'nous perdons en fait des terres et même une population d'un million de personnes en Bulgarie. Nous assumons d'énormes charges économiques uniquement pour gagner notre liberté nationale, notre autodétermination et notre indépendance.'"" (p. 131)

"Les Jeunes-Turcs ont tenté d'"occidentaliser" l'Empire ottoman musulman. Ils ont échoué. Rendu plus sage par cette expérience, Ataturk a limité ses efforts à l'occidentalisation de la nation turque, un objectif plus réaliste. Il est douteux qu'Ataturk aurait pu réussir, si les Jeunes-Turcs n'avaient pas joué leur rôle historique en tentant l'impossible. Au plus fort de sa carrière, Ataturk a déclaré franchement que, dans une large mesure, son accomplissement "reposait sur les épaules de Talaat". (Outre Enver et Djemal, Talaat était l'homme d'Etat exceptionnel parmi les Jeunes-Turcs, le grand vizir du triumvirat jeune-turc, et à un moment donné, avec Kemal, l'une des forces motrices des sociétés patriotiques secrètes de Salonique, qui préparèrent la révolution de 1908.)" (p. 89-90)

"Les Jeunes-Turcs ont essayé de faire face aux conséquences des échecs et des frustrations de l'Empire ottoman musulman et de préserver en même temps la forme et la substance de cet empire. Ataturk, sans engagements a priori, a décidé d'attaquer les problèmes à la racine, même si cela signifiait sacrifier les frontières territoriales historiques, et les manières et les mœurs traditionnelles.

Le travail préliminaire des Jeunes-Turcs est souvent oublié face aux réalisations plus spectaculaires d'Ataturk. Mais au cours de cette décennie de transition inéluctable, de nombreux plans d'occidentalisation ont été inaugurés et accomplis, et des forces morales ont été libérées, qui étaient suffisamment fortes pour mener à bien le programme d'Ataturk.

"Vue à partir de la perspective qu'offre le passage d'une vingtaine d'années, la période des Jeunes-Turcs, malgré ses erreurs et ses engagements plus ou moins infructueux, ne peut être résumée à une ère d'échecs." C'est ainsi qu'un sociologue américain3 a caractérisé la décennie jeune-turque. "La rupture des liens avec le passé et le lancement de projets de modernisation, même s'ils étaient incomplets et pour la plupart confinés à Istanbul et aux classes favorisées de la société, ont été d'une valeur inestimable pour aider à préparer la voie pour que les grandes avancées puissent être conduites le moment venu et sous la direction de celui que le destin a préservé et retenu pour faire sa plus grande œuvre au moment stratégique, Kemal Ataturk."

C'est ce qu'Ataturk lui-même a laissé entendre quand, parlant de son ancien camarade d'esprit révolutionnaire, le dirigeant jeune-turc Talaat, il a souligné le rôle historique préparatoire de ce dernier.


Cela explique aussi les impressionnants hommages publics rendus à la dépouille de Talaat
quand, en 1943, elle fut ramenée à Istanbul depuis Berlin, où Talaat avait été assassiné et enterré en 1921. Dans le cortège funèbre de la "colline de la liberté" jusqu'à la réinhumation de Talaat sur le sol turc, des représentants personnels du cabinet et une grande foule populaire se sont joints aux troupes, rendant tous les honneurs militaires. J'ai eu le privilège de faire l'éloge funèbre, au moment de sa mort en 1921. A présent, le discours a été prononcé par notre ami commun, le haut responsable des publicistes politiques, Hussein Djahid Yalcin [Hüseyin Cahit Yalçın], qui, pleurant sur la tombe, a personnifié l'évolution historique de la période jeune-turque jusqu'à l'ère d'Ataturk. (...)

3 Donald Everett Webster, The Turkey of Ataturk, 1939." (p. 94-95)

"(...) [Talat] était, en quelque sorte, le "Bismarck turc" et notre fidèle allié durant la guerre." (p. 269, lettre à Zeki Paşa, 17 mars 1921, après l'assassinat de Talat par le terroriste et menteur Soghomon Tehlirian)

"Malgré la sympathie notable du procureur, le président d'audience a exigé une punition [contre Tehlirian], mais il y a eu à la place le déni de culpabilité de la part du jury et l'acquittement.

Ce n'est pas pour rien que le ministre des Affaires étrangères a considéré que c'était "comme si l'Allemagne n'aurait jamais eu cure de l'amitié turque".

C'était en 1921.

En 1944, c'est la Turquie qui n'aura cure de l'amitié allemande." (p. 270)




Voir également : Talat Paşa (Talat Pacha), d'après diverses personnes

Les assassinats de Talat Paşa (Talat Pacha) et de Simon Petlioura : la question de leur responsabilité personnelle dans les massacres dont ils ont été accusés

Talat Paşa (Talat Pacha) et les Arméniens

La révolution jeune-turque ou l'inextinguible lumière de l'espoir
  
Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)

Le point de vue du publiciste allemand Ernst Jäckh sur les massacres d'Arméniens

Friedrich Naumann et Ernst Jäckh

Le grand arménophile Jean Jaurès et le géopoliticien allemand Friedrich Naumann

Talat Paşa et les Juifs

Nahum Goldmann et les Empires centraux
  
Le Jeune-Turc Tekin Alp et le modèle de l'Allemagne wilhelmienne
  
L'arménophilie de Paul Rohrbach