dimanche 8 mars 2020

L'intégration et l'émancipation des femmes sous les Jeunes-Turcs




"Glanes", L'Egyptienne (revue fondée par Hoda Charaoui et dirigée par Céza Nabaraoui), 7e année, n° 76, janvier 1932 :

"LE MOUVEMENT FEMININ EN TURQUIE.

Du très sérieux bulletin mensuel français « Action sociale de la femme », nous détachons l'article ainsi intitulé. Il permettra à nos amis et lecteurs de se faire, une idée synthétique du mouveront féminin en Turquie : (...)

« Cependant, avant l'apparition du ghâzî sur la scène, le Triumvirat jeune-turc : Enver-pacha, Jamal-pacha et Talaat-pacha, s'était employé de son mieux à aider le mouvement féminin. L'écrasant succès des Grecs, qui s'approchaient de la frontière turque, le réveilla brusquement. Il demanda aux femmes de venir l'aider. En organisant les hôpitaux du Croissant-Rouge, en soignant les malades et les blessés sur le champ de bataille, les femmes turques ont montré ce qu'elles pouvaient faire, et le Triumvirat leur donna toutes sortes d'encouragements.

« Il fit des lois pour protéger les femmes et prit une part active aux réunions féministes. Les femmes commencèrent à paraître dans les rues avec leurs voiles rejetés en arrière. Talaat-pacha leur donna la permission de se promener dans le parc en même temps que les hommes, malgré une forte opposition de l'uléma. Jamal-Pacha punit de la prison et de l'exil tout homme insultant une femme ; enfin, l'Université fut ouverte aux femmes, mais peu en profitèrent au début. Hamdoullah, le fondateur du « Turc Oujak » : le Foyer turc, employa son grand talent oratoire à éveiller l'enthousiasme des femmes pour l'amélioration de leur situation. « Ne voyez-vous pas combien vous êtes méprisables ? L'Europe se moque de vous. Nous voulons vous aider, ne le voulez-vous pas ? » Et encore : « Le voile est destiné à sauvegarder votre vertu, dit l'uléma. C'est comme s'il nous ordonnait d'arracher notre langue pour nous empêcher de mentir ». Halide Hanoum entra de tout son coeur dans les vues du gouvernement ; elle et Hakie Hanoum estimaient que la participation à cette époque de réforme était comme un appel au service militaire. Plus tard, Halide organisa l'éducation en Syrie et prit une part considérable à la Révolution, sous Kemal-pacha." (p. 35-37)


Odile Moreau, L'Empire ottoman au XIXe siècle, Paris, Armand Colin, 2020 :

"Entre 1914 et 1918, d'audacieux projets furent réalisés, celui de la sécularisation progressive du système judiciaire, de la suprématie du ministère de l'Instruction publique sur tous les établissements, y compris ceux pour former les hommes de religion. En 1917, la promulgation d'un nouveau code de la famille permit la reconnaissance du droit d'initiative des femmes pour introduire une demande de divorce. De plus des écoles professionnelles destinées aux femmes furent ouvertes.

Dans le domaine de l'éducation, on assista à une sécularisation des matières enseignées dans les écoles publiques et les cours de religion furent réduits. (...) Des écoles destinées aux filles furent créées, des écoles secondaires [Inas Idadisi], puis, en 1915, une université ouverte aux filles [Inas Darül Fünunu]." (p. 228)

"A l'instar des pays européens, les conditions de guerre conduisirent le gouvernement ottoman à encourager le travail des femmes tant en ville qu'à la campagne. Les femmes contribuèrent à assumer une part de l'effort de guerre, soit comme agricultrices, parfois mobilisées dans les régiments de travail, ou comme ouvrières dans les usines, particulièrement à Istanbul, comme infirmières, etc. Toutefois, en raison de la faible industrialisation ottomane, elle [la guerre totale] ne gagna pas les mêmes proportions qu'en Europe. En 1914, certains cours à l'université furent ouverts aux femmes. Puis en 1917, le tout premier code du droit de la famille fut promulgué et il était, en réalité, l'aboutissement des Tanzîmât. Il stipulait que, pour être valide, le mariage devait être contracté devant un magistrat civil et il portait l'âge légal du mariage pour les femmes à seize ans. Ainsi, les femmes se faisaient plus présentes dans l'espace public. En outre, l'implication des femmes dans l'effort de guerre conduisit à une réévaluation de leur rôle après la guerre et plus particulièrement lors de la fondation de la république de Turquie. A cet égard, le droit de vote des femmes en Turquie fut acquis dès 1934." (p. 258) 


Odile Moreau, La Turquie dans la Grande Guerre. De l'Empire ottoman à la République de Turquie, Saint-Cloud, Soteca/14-18, 2016 :

"Cette situation alimentaire extrêmement préoccupante crée une interdépendance entre les différentes provinces, car plus aucune province ottomane n'est autosuffisante pendant la guerre. Vu l'ampleur du problème, l'Etat a recours à des bataillons ouvriers civils mobilisés notamment dans l'agriculture. Dans la perspective de la guerre totale, l'Etat cherche à contrôler tous les secteurs, y compris l'agriculture. Ces bataillons ouvriers civils se différencient des bataillons ouvriers militaires qui font partie du service militaire obligatoire imposé aux hommes. Néanmoins, ils s'inspirent de l'état d'esprit des bataillons ouvriers militaires et sont l'une des facettes de la militarisation de la société. La conscription agricole concerne les provinces d'Anatolie pour développer l'agriculture. Par exemple, la province de Sivas doit recevoir trois mille soldats des bataillons ouvriers pour l'agriculture.

Dans ces unités mobiles civiles, outre les hommes, des femmes peuvent aussi être mobilisées. En effet, comme la plupart des hommes sont sujets de la conscription, les femmes constituent la masse des unités civiles de travail. Elles fonctionnent comme des unités mobiles pouvant être transférées à proximité des fermes en cas de demande urgente. En Syrie, des bataillons ouvriers composés de femmes, organisés sous la houlette de Djemal Pacha, sont envoyés travailler en Cilicie, dans la Çukurova, pour effectuer la récolte du coton, notamment après les migrations forcées des Arméniens en 1915. En 1917, une brigade d'ouvrières est créée à Istanbul par la Société pour l'emploi des femmes musulmanes, elle-même fondée sous le patronage d'Enver Pacha et de son épouse Nadjiye Sultane en 1916. L'objectif est de procurer du travail aux femmes musulmanes qui sont dans le besoin. En pratique, les brigades d'ouvrières musulmanes n'exercent pas longtemps et permettent l'emploi d'une centaine de femmes musulmanes pauvres. Toutefois, on n'assiste pas à la mise en place d'une dynamique urbaine de mise au travail des femmes. A l'opposé des campagnes qui manquent cruellement de bras, la demande de main-d'œuvre dans l'industrie n'est pas aussi importante dans les villes." (p. 204-205)

"L'immense majorité des membres de Teşkilat-ı Mahsusa [services spéciaux] est des hommes, bien que marginalement, quelques femmes y ont aussi apporté leur concours." (p. 134)


Dorothée Guillemarre-Acet, Impérialisme et nationalisme. L'Allemagne, l'Empire ottoman et la Turquie (1908-1933), Würzburg, Ergon Verlag, 2009 :


"Pour notre sujet, il est intéressant de noter que les autorités turques soutiennent particulièrement cette initiative [l'organisation de séjours de jeunes gens en Allemagne]. Selon un rapport de Jäckh, à la fin de l'année 1917, lors du voyage du Kaiser à Istanbul, des personnalités comme Talat, Enver et sa femme, Nâzım bey et Vahid Hanım192 expriment leur souhait d'étendre l'envoi aux jeunes filles, à une époque où le Comité prend des mesures allant dans le sens d'une émancipation féminine. En réalité le nombre de jeunes femmes qui partiront en Allemagne restera très modeste. (...)

192 AA, R 63062, Entsendung türkischer Schüler in deutsche Lehranstalten, 19.11.1917. Nimet Vahit, petite-fille d'Osman Hamdi, a été la première musicienne turque diplômée du conservatoire de Berlin." (p. 202)


Enver Paşa, déclaration lue au Congrès des peuples de l'Orient, source : Le premier Congrès des peuples de l'Orient, Bakou, 1-8 sept. 1920, Milan, Feltrinelli, 1967, p. 108-109 :

"Camarades, nous sommes persuadés que, seul, un peuple conscient peut conquérir la liberté et le bonheur. Nous voulons qu'un savoir véritable, uni au travail, pour nous assurer une liberté vraie, éclaire et instruise notre pays. Et, sous ce rapport, nous ne faisons pas de différence entre les sexes. Tel est notre point de vue sur la politique sociale."


Voir également : La révolution jeune-turque ou la quête d'une modernité turque
  
Halide Edip Adıvar : féministe, musulmane, nationaliste turque

Féminisme et nationalisme turc

Visages turcs (années 30) 
  
La législation ottomane : du kanun aux Tanzimat

Le statut de la femme turque au Moyen Age