jeudi 13 février 2020

Le conflit entre le régime d'Abdülhamit II et l'intelligentsia islamiste arabe




Odile Moreau, L'Empire ottoman au XIXe siècle, Paris, Armand Colin, 2020 :

"Dans le monde arabe, la Nahda fut une période de renaissance culturelle et religieuse ainsi qu'un moment d'éveil des patriotismes. Des intellectuels arabes dressèrent un constat de retard vis-à-vis de l'Europe. Cette Renaissance arabe cherchait à accéder à la « civilisation moderne », en empruntant les techniques qui marquaient l'avance de l'Europe, tels que l'imprimerie, l'éducation publique, l'esprit scientifique ou le patriotisme. En même temps, elle cherchait une forme de retour à la religion, à la morale islamique et à mettre en valeur l'héritage culturel arabe. (...)

La Nahda était traversée par deux courants principaux, l'un ambitionnant le réformisme musulman, sous la houlette de Jamal al-Din al-Afghani et Muhammad Abduh, et d'autre part, un éveil politique dans lequel l'Egypte joua un rôle important. Jamal ad-Din al-Afghani (1838-1897) et Muhammad Abduh (1849-1905) sont considérés comme des figures tutélaires de la Salafiyya, alliant un retour aux sources de l'islam avec l'usage de la raison et de la science. La diffusion de ce mouvement doit beaucoup à Muhammad Abduh et à Rachid Rida (1865-1955) qui fondèrent la revue al-Manar au Caire, en 1898, la presse devenant un moyen important de diffusion de leurs idées, qui essaimèrent à Tunis dans les milieux réformistes héritiers de Khayr ad-Din Pacha ainsi qu'à Bagdad et à Damas.

Abd al-Rahman al-Kawakibi (1855-1902) était un intellectuel syrien d'Alep ainsi qu'un journaliste. Il publia le premier hebdomadaire en langue arabe dans la ville d'Alep, al-Chahbaa [le peuple] dans lequel il dénonçait le régime absolutiste et tyrannique du sultan Abdülhamid II. alors que ce dernier se fondait sur la doctrine dite du « panislamisme » pour légitimer son pouvoir absolu, Abd al-Rahmane al-Kawakibi le contestait en s'appuyant sur la thèse du panarabisme qui, jusqu'alors était défendue par des intellectuels arabes chrétiens. Arrêté, à sa sortie de prison, en 1898, il se réfugia en Egypte où il fréquenta les cercles réformistes et il publia, sous des pseudonymes, dans la vue de Rachid Rida, al-Manar [le phare]. Son ouvrage le plus connu est Umm al-Qura [la mère des cités, La Mecque], publiée en 1902-1903, dans lequel il demandait que le califat fût restitué aux Arabes et que la capitale de l'Empire ottoman devînt La Mecque. En 1902, dans les Caractéristiques du despotisme et la lutte contre l'asservissement, publié au Caire peu avant sa mort, il se faisait l'avocat d'un Etat démocratique arabe fondé sur la séparation des pouvoirs et sur la consultation [Choura]. Ce livre, dans lequel il analysait, de manière très détaillée, les multiples caractéristiques des régimes totalitaires, était aussi une incitation à la révolte. Poursuivi par les services de renseignement du sultan Abdülhamid II, il fut empoisonné, en 1902, alors qu'il se trouvait avec des amis dans un café du Caire." (p. 190-192)

"Né à al-Qalamoun, dans le Vilâyet de Damas, dans une famille se réclamant descendre du prophète, Rachid Rida était un intellectuel syrien de premier plan, partisan du réformisme musulman sunnite. En 1897, il s'exila au Caire, après de vives critiques à l'encontre du gouvernement ottoman. En 1898, il fonda au Caire la revue mensuelle al-Manâr [le phare] qu'il dirigea durant plus de quarante ans et qui bénéficia d'un très grand rayonnement dans le monde musulman. Rachid Rida s'inscrivait dans la tradition islamique réformiste de Jamal al-Dîn al-Afghani et de Muhammad Abduh. En outre, Rachid Rida publia de nombreux ouvrages de théologie, de droit ou de doctrine politique." (p. 310)

Voir également : La montée du nationalisme arabe sous Abdülhamit II

Le projet islamiste de division et d'arabisation de l'Empire ottoman

Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) : un sultan autoritaire et réformateur

Abdülhamit II et Theodor Herzl

Les Arabes ont trahi l'Empire ottoman

Le contexte de l'abolition du califat en Turquie (1924)

XVIe-XVIIe siècles : les musulmans puritains s'opposent à l'islam officiel ottoman

Les intellectuels islamistes et la révolution jeune-turque

La Turquie d'Atatürk et les salafistes-wahhabites du monde arabe