samedi 11 janvier 2020

Le contexte de l'abolition du califat en Turquie (1924)




M. Şükrü Hanioğlu, Atatürk : An Intellectual Biography, Princeton-Oxford, Princeton University Press, 2011, p. 149-150 :

"(...) en novembre 1923, Agha Khan III, le chef indien de la secte des ismaéliens nizaristes, et son compatriote Sayyid Amīr 'Alī, le célèbre universitaire chiite qui avait fondé la National Mohammedan Association en 1877 et était membre de la commission judiciaire du Conseil privé depuis 1909, envoyèrent une lettre conjointe au Premier ministre turc, İsmet İnönü. Ils notaient tous deux, avec regret, que l'islam perdait son influence en tant que "force morale et de cohésion" parmi une grande partie de la population sunnite, "en raison de la diminution de la dignité et du prestige du calife", et avertissaient que "si l'islam veut maintenir sa place dans le monde comme une grande force morale, la position et la dignité du calife ne doivent en aucun cas être inférieures à celles du Pontife de l'Eglise de Rome". Le Premier ministre et les dirigeants du parti au pouvoir réagirent avec une fureur prévisible, accusant les deux dirigeants musulmans d'intervenir dans les affaires intérieures de la Turquie, mettant en cause leur compétence en tant que chiites à discuter du califat sunnite, et les dénonçant comme des laquais de l'impérialisme britannique. En décembre, le procureur du tribunal de l'indépendance ordonna l'arrestation des rédacteurs en chef des quotidiens d'Istanbul qui avaient publié la traduction de la missive. Alors que ces événements avançaient rapidement vers leur dénouement, le Jam'īyyat al-'Ulamā' en Inde proposa un congrès international d'érudits musulmans pour discuter de l'avenir du califat. Attaqué dans son pays et à l'étranger, Mustafa Kemal, après avoir reçu l'assurance du soutien de l'armée, lança le processus d'abolition.

Fin février 1924, le journal officiel du gouvernement publia un article déclarant que le califat était incompatible avec la souveraineté nationale et le régime républicain."


Jean-Louis Bacqué-Grammont, "L'abolition du califat vue par la presse quotidienne de Paris en mars 1924", Revue des études islamiques, volume 50, 1982, p. 224, note 41 :


"L'épisode évoqué ici est la fameuse affaire de la lettre adressée en novembre 1923 par Amir Ali et l'agha khan à Mustafa Kemal, exhortant ce dernier à accorder au calife Abdülmecid des pouvoirs plus étendus, afin de lui permettre d'assumer pleinement sa mission de chef spirituel du monde islamique. Les termes de cette lettre, quand on les lit aujourd'hui, apparaissent courtois et pondérés. Toutefois, le texte en fut communiqué à la presse d'Istanbul et publié avant que le message ne parvienne entre les mains du chef de l'Etat, qui aussitôt, réagit violemment, voyant dans cette démarche une intolérable pression sur les affaires intérieures turques exercée par des chefs musulmans à la solde de la Grande-Bretagne."


A. Sanhoury (Abd el-Razzaq el-Sanhouri, juriste égyptien), Le Califat, son évolution vers une Société des Nations Orientale, in Travaux du séminaire Oriental d'Etudes Juridiques et Sociales, tome 4, Paris, Paul Geuthner, 1926, p. 471-473, note 16 :

"Cf. également, dans la même revue [Oriente Moderno], IV (1924), pp. 14-16, la reproduction d'une lettre l'Agha Khan et de Sayed Ameer Ali à Kémal Pacha au nom des Musulmans des Indes contre la suppression du Califat. Cette lettre de protestation qualifie le Calife comme « la plus haute autorité spirituelle dans le monde islamique sunnite », « le lien idéal qui unit l'Islam en une vaste congrégation ». « L'élimination du Califat, en tant que facteur religieux, de l'organisme politique turc signifierait la désagrégation de l'Islam », etc..., p. 17. Observations de [Carlo Alfonso] Nallino sur cette lettre : L'Agha Khan auquel les Anglais ont donné le titre honorifique d'Altesse, personnage qui est considéré comme le chef des hérétiques ismaïlites, habite partie Londres et partie Bombay ; ses sentiments anglophiles sont connus et il est au service de la cause britannique. « Son importance dans le monde islamique est beaucoup moindre qu'on ne le pense dans les cercles politiques européens, où des orientaux européanisés et discrédités dans leurs pays rencontrent souvent une fortune imméritée. Quant à l'autre signataire de la lettre, Sayed Ameer Ali, c'est un musulman indien complètement anglicisé, complètement sorti de l'orthodoxie musulmane sous l'influence de l'instruction anglaise. » M. Nallino ajoute en parlant des modernistes anglicisés comme Sayed Ameer Ali : « Guidés par l'intention de concilier la culture occidentale avec l'islamisme, modifiant profondément ce dernier pour l'adapter aux idées européennes, ils ont accueilli avec enthousiasme la croyance erronée de la diplomatie d'Europe que le Calife est le chef spirituel de la religion musulmane et n'ont pas peu contribué à renforcer les dangereux projets des gouvernements européens... Le Calife originairement aurait été pendant un temps le chef temporel et spirituel de tous les musulmans ; puis le pouvoir temporel aurait été perdu ; plus tard, la qualité du Calife comme chef spirituel de la religion musulmane aurait passé au Sultan Ottoman. » Même numéro, pp. 21-23 : Effet produit en Turquie par la lettre d'Agha Khan et Sayed Ameer Ali.

Voir aussi Oriente Moderno, IV (1924), pp. 137-153 ; article de fond de Carlo Nallino : La fine del cosi detto Califatto ottomano (La fin de la chose dite Califat Ottoman). L'auteur rappelle qu'il a signalé les erreurs diffusées en Europe sur les institutions musulmanes ; il dénonce l'agitation orientale moderne pour le Califat comme artificielle ; il soutient que l'existence du Califat est incompatible avec celle de la Turquie moderne ; il relève les déclarations suivantes que Kémal Pacha a faites à un journaliste français (Maurice Pernod [Pernot]) La Turquie Nouvelle. Revue des Deux Mondes, du 12 février 1924, p. 632 : « Notre Prophète a ordonné à ses disciples de convertir les nations du monde à l'Islam, il ne leur a pas ordonné de pourvoir au gouvernement de ces nations. Jamais une telle idée ne passa par son esprit. (En note, Nallino cherche à établir l'inexactitude de cette affirmation de Kémal Pacha). Califat signifie administration, gouvernement. Un Calife qui voudrait vraiment jouer son rôle, gouverner et administrer toutes les nations musulmanes, comment y parviendrait-il ? J'avoue que, si dans ces conditions on m'avait nommé Calife, j'aurais immédiatement donné ma démission. Revenons à l'histoire. Consultons les faits. Les Arabes fondèrent un Califat à Bagdad, mais ils en établirent un autre à Cordoue. Ni les Persans, ni les Afghans, ni les musulmans d'Afrique n'ont jamais reconnu le Calife de Constantinople. L'idée d'un Calife unique exerçant la suprême autorité religieuse sur tous les peuples de l'Islam, est une idée sortie des livres, non de la réalité. Jamais le Calife n'a exercé sur les musulmans un pouvoir analogue à celui que le Pape de Rome exerce sur les catholiques... Les critiques qu'a suscitées notre dernière réforme s'inspirent d'une idée abstraite, irréelle : l'idée panislamique. Cette idée ne s'est jamais traduite dans les faits. » "


Michel Boivin, La Rénovation du Shi'isme Ismaélien en Inde et au Pakistan : D'après les Ecrits et les Discours de Sultan Muhammad Shah Aga Khan (1902-1954), Londres, Routledge Curzon Press, 2003, p. 332 :


"Lorsque la guerre éclate en 1914, l'Aga Khan propose au gouvernement britannique de servir comme soldat. Mais celui-ci préfère lui confier des missions plus ou moins secrètes visant à s'assurer du loyalisme des populations musulmanes de l'empire [britannique]. En 1916, à la veille du déclenchement de la révolte arabe, il est chargé en compagnie d'Abbas Ali Baig de "prendre le pouls" de la population égyptienne.

Dans la note confidentielle qu'ils rédigent le 12 janvier 1916, on apprend que l'Aga Khan s'est adressé en ûrdû aux troupes indiennes pour les convaincre que rien ne les oblige à faire allégeance au calife ottoman. Les intrigues turco-germaniques sont entièrement de nature politique et la Turquie ne poursuit aucun objectif religieux dans ce conflit. La Turquie a été entraînée par une "junte de chauvinistes turcs" mais l'inviolabilité des Lieux Saints est garantie, pendant et après la guerre, par la Grande Bretagne et d'autres puissances.

L'Aga Khan démonte point par point les malentendus provoqués par les intrigues turco-germaniques "according to the Shariat and Islamic doctrines, it was pointed out that Islam imposed upon them the duty of being true to the salt of the sarkar under whose aegis they enjoyed complete liberty". Les auteurs de la note précisent que la reconnaissance du sultan comme calife n'implique aucune allégeance politique, ce qui explique que ni les Egyptiens, ni les Indiens musulmans n'aient reconnu cette allégeance. Ils constatent que les élites musulmanes ne se sont pas laissées abuser par la propagande allemande. En conséquence de quoi, la fetva, qui déclarait le jihâd, prononcée par le shaykh al-Islam turc est restée sans effet."


Mehmet VI (dernier sultan ottoman, qui a fui à bord d'un cuirassé britannique en 1922, son titre de calife est passé à son cousin Abdülmecit II, il s'est réfugié chez le chérif Hussein qui s'était soulevé contre le califat ottoman pendant la Grande Guerre, puis dans l'Italie colonialiste de Mussolini), lettre à Alexandre Millerand, 13 mars 1924, source : Jean-Louis Bacqué-Grammont et Hasseine Mammeri, "Sur le pèlerinage et quelques proclamations de Mehmed VI en exil", Turcica, volume 14, 1982, p. 245-246 :


"A son Excellence Monsieur Millerand, Président de la République Française, à Paris.

Monsieur le Président,

Votre Excellence renseignée sur le sens exact et la portée des événements politiques mondiaux n'ignore certainement pas les mobiles et les raisons qui m'ont obligé de quitter provisoirement ma capitale : je juge par conséquent inutile d'entrer en explication sur ce sujet.

Ce départ n'implique nullement de ma part une renonciation à ma dignité de Sultan et de Khalife que ma dynastie tient depuis plus de six siècles et qui m'a été dévolue conformément à mon droit sacré de succession au trône de mes ancêtres. Il est de toute évidence que les décisions de l'Assemblée d'Angora composée de mes sujets rebelles sont nulles à cet effet et condamnées à rester inopérantes. (...)

Je crois qu'il n'est pas sans intérêt de donner ces éclaircissements à Votre Excellence, le Premier Magistrat de la République Française qui compte parmi ses fidèles sujets un grand nombre de Musulmans.

L'Assemblée d'Angora vient d'autre part de décréter la confiscation des biens privés des membres de ma famille impériale et leur déportation à l'étranger. Ces décisions arbitraires les privent de leurs droits naturels les plus sacrés et, dans la situation difficile où ils se trouvent, toute aide et protection qui de la part de Votre Excellence ou de la part du Gouvernement de la République Française leur seront accordées dans la mesure du possible leur seront certainement d'un très grand appui.

Par cette occasion, je souhaite une bonne santé à Votre Excellence ainsi qu'à Sa famille."


Léon Trotsky, discours pour le troisième anniversaire de l'Université communiste des peuples d'Orient, 21 avril 1924 :

"Quelle est l'idée principale qui sous-tend cet article [de Lénine] ? L'idée fondamentale est que le développement de la révolution à l'Ouest peut être contenu. Comment peut-il être contenu ? Par le MacDonaldisme, car, en Europe, la force la plus conservatrice est effectivement le MacDonaldisme. Nous voyons que la Turquie a aboli le Califat, et que MacDonald [Ramsay MacDonald, Premier ministre britannique, travailliste et colonialiste] le ressuscite. Ceci n'est-il pas un exemple frappant qui oppose dans les faits le menchévisme contre-révolutionnaire de l'Occident à la démocratie progressiste nationale-bourgeoise de l'Orient ?

En ce moment, des événements véritablement dramatiques ont lieu en Afghanistan : la Grande-Bretagne de MacDonald est en train de renverser l'aile gauche nationale bourgeoise, qui cherche à européaniser l'Afghanistan indépendant, et d'essayer d'y ramener au pouvoir les éléments réactionnaires les plus noirs, imprégnés des pires préjugés du panislamisme, le Califat, etc."


Thierry Mudry, Guerre de religions dans les Balkans, Paris, Ellipses, 2005, p. 175 :


"Les Britanniques épaulèrent (de concert avec les Ottomans [d'Abdülhamit II]) la campagne panislamique de Djamâl al-Dîn al-Afghânî hostile à la Nadha, la renaissance littéraire et politique arabe au Liban sous l'impulsion de chrétiens du cru. Ils poussèrent à la création à Dacca de la Ligue musulmane (1906), destinée à combattre le principal ennemi de la Couronne aux Indes : le Parti du Congrès. Les Anglo-Américains appuyèrent ensuite l'islamisme chiite et le clergé conservateur dans leur lutte contre le gouvernement de Front national du docteur Mossadegh en Iran et ses tentatives de réappropriation de la souveraineté et des ressources pétrolières du pays (1951-1953)."


Voir également : La francophilie de Mehmet VI (dernier sultan ottoman) et d'Abdülmecit II (dernier calife)

Rencontre avec Abdülmecit II (1922)

Les Arabes ont trahi l'Empire ottoman

La lutte d'indépendance impulsée par Mustafa Kemal : une résistance à l'occupation de l'Entente et aux irrédentismes gréco-arméniens
 
La légitimité d'Atatürk, selon le chrétien libanais Amin Maalouf

Le kémalisme, la bonne révolution

Vedat Nedim Tör : "Qu'attendons-nous de l'intellectuel occidental ?"

Sun Yat-sen et la Turquie indépendante
 

Atatürk et ses luttes, vus par les héros de l'indépendance indienne