dimanche 16 juin 2019

Génétique : les données autosomales démentent les préjugés béotiens sur la Turquie

L'équipe de Turkish DNA Project a publié des données édifiantes (issues du projet Dodecad) sur les particularités génétiques des Turcs :






Plusieurs constats et enseignements :

1. Les Turcs ethniques de l'Anatolie égéenne (Çanakkale, Balıkesir, Manisa, Izmir, Aydın, Muğla) et méditerranéenne (Antalya, Mersin, Adana) ont des composantes sibérienne et est-asiatique supérieures à celles des Turcs de l'Anatolie orientale (Erzurum) et même centrale (Konya et Kayseri). Ces composantes atteignent leur pic maximal à Muğla, province côtière qui fait face au Dodécanèse : près de 20 %, soit un pourcentage équivalent à une partie des Turcs du Turkménistan.

C'est un énorme désaveu pour ceux qui associent le conservatisme religieux aux "vrais Turcs" et le sécularisme aux "faux Turcs". Car les Turcs de l'Ouest (considérés à tort comme des "descendants de Grecs", en raison de leur localisation) ont une ascendance extrême-orientale plus importante que les autres ; inversement, c'est chez les Turcs de l'Anatolie orientale (qui sont les plus pratiquants en matière de religion) que cette ascendance est la plus faible.

L'Anatolie occidentale a été une zone de repli pour les tribus turkmènes lors de la poussée mongole, et des descendants de colons turkmènes de Roumélie (comme les Yörük dont était issu Atatürk), ainsi que des réfugiés tatars de Crimée (comme les ancêtres d'Adnan Menderes, né à Aydın), s'y sont réinstallés à l'époque contemporaine, ceci expliquant cela.

2. Pour ce qui concerne la région de la mer Noire, les pourcentages sont en moyenne un peu plus élevés qu'en Anatolie centrale (pics à Sakarya et Giresun), jusqu'à Trabzon-Rize où ils chutent (facteur laze, et non spécifiquement "grec"). Là aussi, un autre cliché s'effondre.

3. La composante nord-européenne est plus importante chez les Turcs de l'Anatolie occidentale ET centrale que chez les Lazes, les Géorgiens, les Grecs anatoliens/micrasiates (cappadociens et pontiques, c'est-à-dire descendant d'Anatoliens grécisés et non directement de colons de l'Hellade), les Arméniens, les Kurdes et les Zazas. Elle est supérieure pour les Circassiens/Tcherkesses, qui ont également des composantes extrême-orientales qui peuvent atteindre les niveaux des Turcs anatoliens (sans doute à cause du passé scytho-sarmate, khazar, kipchak...). L'étude de Doron M. Behar avait déjà démontré que les Turcs anatoliens étaient plus "nordiques" que les Sud-Caucasiens (et les Iraniens). Il faut croire que les invasions indo-européennes (si l'on s'en tient à l'hypothèse du foyer proto-indo-européen des Kourganes, avant l'âge du Bronze danubien), et notamment les incursions des Scythes et l'installation des Celtes (Galates), ont eu des effets plutôt limités sur la démographie de l'Anatolie pré-turque (ce qui la distingue de l'Europe balkanique), en dépit de la diffusion de langues ou dialectes indo-européens.

Si le poids de cette composante nord-européenne parmi les Turcs peut s'expliquer par l'immigration des muhacir/réfugiés balkaniques (musulmans slaves ou albanais) et circassiens, on peut y voir aussi et surtout la conséquence de l'implantation des Turcs oghouzes à partir du XIe siècle. En effet, il ne faut pas perdre de vue que plusieurs peuples turcs d'Asie centrale sont non seulement caucasoïdes de manière prédominante (il en était de même à des époques éloignées, avec les Hiong-nou et les Kirghizes du Ienisseï), mais que la composante nord-européenne est même relativement importante en leur sein (y compris pour les Kazakhs, Kirghizes et Altaïens) : elle est plus élevée pour les Ouzbeks et Ouïghours d'aujourd'hui (d'après l'étude de Doron M. Behar) que pour les Iraniens d'Iran, les Bourouchos (petit peuple du nord du Pakistan, qui descend soi-disant des soldats d'Alexandre le Grand...), et similaire ou supérieure à celle des Pachtounes (selon les cas). Ce n'est donc pas le résultat d'un mélange avec les Persans et autres iranophones du Sud. La venue des Turcs oghouzes aura donc en quelque sorte contribué, sous cet aspect, à "européaniser" l'Asie mineure...

4. Il est probable que les composantes extrême-orientales portées par les nomades turcs, et même mongols, soient en fait héritées d'anciens brassages avec les populations paléo-sibériennes et chinoises qu'ils ont rencontrées au cours de leurs péripéties. Après tout, la parenté des langues indo-européennes avec les langues altaïques semble plus évidente qu'avec le basque et le géorgien, ce qui jette un certain doute quant au phénotype réel des Proto-Turcs. A notre époque, les Ouraliens de l'Est (Samoyèdes) sont, un peu comme pour le monde turcophone, nettement plus mongoloïdes que ceux de l'Ouest (Finno-Ougriens). Une partie des nomades scythes et magyars avaient des traits mongoloïdes, d'après leurs squelettes, sans qu'il faille en tirer quelque conclusion abusive sur l'origine des Indo-Européens et des Ouraliens.

Ainsi, les composantes extrême-orientales sont des indicateurs d'une ascendance turcique en Anatolie, mais cette ascendance ne peut y être circonscrite car elle se "cache" également dans les composantes ouest-asiatiques ("caucasienne" et "gédrosienne") et nord-européenne. Elle représente au moins le double, sans doute le triple, du pourcentage extrême-oriental moyen (10 %) en Turquie. Cf. les résultats pour les divers Turciques des périodes hunnique et médiévale (deuxième image) : aucun n'était mongoloïde de manière prédominante, ce qui concorde bien avec les descriptions des auteurs chinois et musulmans pour ces époques.

Dans le cas de Giresun, Sakarya, Çanakkale et Muğla (toutes des provinces maritimes), on pourrait ainsi atteindre des niveaux de 45 à 54 % d'ascendance turcique-steppique, ce qui en ferait l'origine principale (ce qui reste étant loin d'être entièrement "anatolien").

A noter que l'apport extrême-oriental n'est pas moins significatif pour les Russes ethniques du Nord et d'une partie du Centre (en raison de la slavisation de populations finno-ougriennes), ainsi que pour les Finlandais.

5. La composante "gédrosienne" est liée, comme la "caucasienne", à l'époque néolithique (et plus précisément à l'âge du Cuivre, semble-t-il) : elle s'est répandue dans l'Eurasie bien avant l'expansion ou l'ethnogenèse des Perses, puisqu'elle est plus élevée pour les Irlandais que pour les Syriens, les Jordaniens et les Palestiniens.

6. La composante sud-ouest-asiatique (moyen-orientale) est généralement plus importante chez les Grecs anatoliens et les Arméniens que chez les Turcs (et les Lazes) : ces mélanges remontent aux civilisations antiques (expansion hittite vers le Sud, comptoirs assyriens et domination néo-assyrienne, peuplement juif de la Cilicie...), et aux périodes byzantine et arabo-byzantine (avant la domination seldjoukide).

Il a été également prouvé que cette composante est plus élevée parmi les Sud-Italiens, les Chypriotes grecs (colonisation phénicienne, flux migratoires à l'intérieur de l'Empire romain, expansion arabe...), et même les Grecs des îles égéennes (à ne pas confondre avec les Grecs continentaux, largement issus de populations slaves, albanaises et valaques), que parmi les Turcs. La composante moyen-orientale des Grecs de Chypre est équivalente à celle des Alaouites/Nusayris, et dépasse clairement celle des Turcs les plus en contact avec les Arabes (Hatay, Gaziantep).

7. La part de la composante ouest-méditerranéenne (c'est-à-dire proprement sud-européenne, correspondant au substrat pré-néolithique et pré-indo-européen) est assez considérable parmi les Bosniaques (à mettre en relation avec le passé illyrien, voire pélasgique). Mais c'est moins le cas pour les Grecs anatoliens, en particulier pontiques (chez qui cette composante est inférieure à celle des Alaouites). Cela signifie plusieurs choses : le lien des Grecs du Pont avec l'Europe du Sud est plus ténu qu'on ne le pense d'ordinaire (ils sont de toute évidence issus, à l'instar des Turcs de Trabzon-Rize, d'une souche laze-géorgienne) ; la présence de cette composante (qui était déjà détectable chez les nomades des steppes) au sein de la population turque peut avoir pour cause l'afflux des muhacir slavo-albanais, et non systématiquement la turquisation des populations conquises d'Anatolie.

8. Toutes les populations de la région ont des composantes variées (où et quand commence le "métissage" ?), et il est donc spécieux et puéril de prétendre que certains sont plus "purs" ou "indigènes" que d'autres : réalité qui contredit d'ailleurs les objectifs de certaines idéologies (panhellénisme qui aspire à regrouper des populations de toute évidence hétérogènes et acculturées). On note même que les composantes extrême-orientales sont bien décelables chez presque tous les Kurdes et Zazas (ce qui est le fruit de la kurdisation/zazaïsation d'une partie des Turkmènes, phénomène mentionné par le nationaliste turc Ziya Gökalp). 
 
 
 

mardi 11 juin 2019

La théorie de l'origine commune des Altaïques, Ouraliens et Indo-Européens

Selon la théorie de la macro-famille nostratique (défendue d'abord par le Danois Holger Pedersen, puis d'autres linguistes européens), les langues altaïques (dont le turc et le mongol), ouraliennes (dont le hongrois, l'estonien et le finnois) et indo-européennes sont particulièrement proches et issues d'une même branche "eurasiatique".

A l'origine, les ancêtres des Altaïques, des Ouraliens et des Indo-Européens se seraient dispersés à partir d'un même foyer situé en Asie centrale :



Source : Allan R. Bomhard, A Comprehensive Introduction to Nostratic Comparative Linguistics (With Special Reference To Indo-European), vol. 1, Florence SC, 2018, p. 312.

Pour rappel : La proximité des langues altaïques (incluant le turc), ouraliennes et indo-européennes selon la théorie de la macro-famille linguistique nostratique

Voir également : Les contacts des Proto-Turcs avec les Indo-Européens et les Ouraliens

La communauté culturelle entre Celtes et Proto-Turcs

Magyars et Turcs
  
Le turcocentrisme suédois au XVIIIe siècle
  
Mustafa Celâlettin Paşa alias Konstanty Borzęcki

La révolution kémaliste : une "restauration de l'histoire turque"

Kémalisme : les théories raciales au service de la paix

IIe Congrès d'histoire turque (1937) : allocution d'Eugène Pittard, au nom des savants étrangers

Aspect et beauté physiques des Turcs

dimanche 9 juin 2019

Les officiers étrangers au service de l'Etat hamidien




"Les officiers étrangers au service de la Turquie", Journal des débats politiques et littéraires, 28 décembre 1886 :

"On écrit de Constantinople à la Correspondance politique :

« A la tête des généraux étrangers se trouve M. von der Goltz Pacha qui, outre son grade de commandant en second à l'état-major général, est encore inspecteur de toutes les écoles militaires et membre de la commission de réorganisation. Il a complètement réformé le système d'instruction qui était en vigueur jusqu'ici dans l'école militaire de Constantinople et y en a introduit un conforme aux exigences modernes, essentiellement pratique. M. von der Goltz est l'âme de la commission de réorganisation. C'est lui qui soumet à cette dernière presque tous les plans : les autres membres se contentent d'y apposer leur visa. Lorsque M. von der Goltz était tout nouvellement arrivé d'Allemagne, on intrigua beaucoup contre lui dans l'armée, et les plans qu'il élaborait ne parvenaient jamais jusque sous les yeux du Sultan. Il en fut de même à l'école militaire dont le directeur alla jusqu'à engager les élèves à une démonstration contre l'officier allemand en se mettant en grève. M. von der Goltz s'en plaignait personnellement au Sultan en ajoutant que, dans le cas où on lui susciterait encore de semblables désagrémens, il quitterait le service turc. Sur ce, le Sultan donna l'ordre exprès de remédier à ces inconvéniens.

» Kamphœvener Pacha est l'instructeur de l'infanterie ; il a sous ses ordres la plupart des bataillons d'infanterie de Constantinople et il est, en outre, chargé de l'inspection de toutes les autres troupes d'infanterie. Ses efforts, tendant à instruire convenablement cette partie de l'armée ottomane, ont déjà donné de très bons résultats. On peut, en effet, constater de grands progrès en ce qui concerne la discipline et la bonne tenue de cette arme.

» L'instructeur de l'artillerie, Ristow Pacha, a réussi à former un régiment modèle d'artillerie d'après le dernier système. Ristow Pacha, qui est aussi un des principaux membres del a commission pour l'artillerie siégeant à Tophané (un des quartiers de Constantinople), a été envoyé récemment aux Dardanelles pour diriger les travaux de fortification qui s'y font et instruire les troupes de l'artillerie.

» Hobé Pacha est instructeur de la cavalerie. Il prend notamment comme membre une part très active aux travaux de la commission dite du fusil à répétition. De tous les généraux allemands, c'est Hobé Pacha qui est le plus en faveur au Palais.

» A Schilgen Pacha, qui est membre du Conseil de l'intendance, a échu la réorganisation de l'administration de l'armée. C'est là une tâche des plus difficiles ; car, dans une armée aussi rarement payée que l'est l'armée turque, il est pour ainsi dire impossible de réaliser des économies.

» Blum [Bluhm] Pacha, ingénieur en chef de l'armée turque qui vint en Orient en même temps que le comte Moltke, est peut-être le plus ancien des généraux étrangers au service de la Turquie. Blum Pacha est un ingénieur de talent et qui rend, aujourd'hui encore, d'excellens services au pays. C'est à lui que les Turcs doivent la plupart de leurs forteresses.

» Strecker Pacha est un des artilleurs les plus capables de l'armée ottomane dans laquelle il sert déjà depuis trente ans. C'est lui qui, avant la dernière guerre, exerça l'artillerie de la Touna (le Danube) et du vilayet d'Andrinople. On lui a attribué avec raison les éclatans succès que l'artillerie turque remporta à Plevna. Strecker Pacha a été pendant deux ans à Philippopoli, ville que son successeur Drygalski Pacha dut quitter avec si peu de succès.

» Szechenyi Pacha est venu, il y a treize ans, en Turquie, pour y organiser le corps des pompiers. D'abord colonel, il fut nommé en 1880 général de brigade et en 1883 général de division. Szechenyi Pacha est commandant en chef du corps des pompiers ottomans se composant de deux régimens organisés tout à fait militairement, et appartient en outre à la garde impériale.

» Vitalis Pacha, ancien commandant en chef de la milice rouméliote, est actuellement dans la gendarmerie et aide de camp du Sultan auprès duquel il est très en faveur.

» Lecoq Pacha était autrefois ingénieur dans l'armée française avec laquelle il fit la guerre de Crimée et la Campagne de 1870-1871. Il vint en Turquie lors de la construction des chemins de fer rouméliotes, et à cette occasion il participa aux travaux techniques, mais entra bientôt après dans l'armée turque avec le grade de colonel et fut nommé professeur des sciences techniques de fortification à l'école militaire de Constantinople.

» Dreyssé Pacha, que le Sultan fit venir de France, est un ancien capitaine de l'armée française qui fut mis par Napoléon III à la disposition d'Abdul Hamid lors du voyage de ce dernier, qui était encore prince alors, à Paris.

» Lorsqu'Abdul Hamid monta sur le trône, il s'informa de Dreyssé, qu'il retrouva en France. Il l'invita comme hôte et, une fois arrivé ici, le combla de gratifications, de présens et de décorations. Dreyssé, actuellement maréchal, est en grande faveur auprès du Sultan et demeure dans le voisinage immédiat du palais.

» Woods Pacha commença ici sa carrière comme inspecteur de l'école maritime. Bientôt après il fut nommé vice-amiral et chargé de l'inspection des écoles de torpilleurs.

» Le colonel de Toustain-Dumanoir était avant le coup d'Etat de Philippopoli sous-chef de l'état-major général en Roumélie. Actuellement il est colonel de gendarmerie.

» Le colonel Blunt entra au service de la Turquie en même temps que Baker Pacha. C'est un des officiers qui engagèrent le gouvernement à réorganiser la gendarmerie. Tous ses collègues, à l'exception du colonel Briscoe, aujourd'hui inspecteur de la gendarmerie à Alep, quittèrent le service turc à l'expiration de leur contrat. Mais M. Blunt renouvela le sien. Pendant son séjour à Andrinople, le colonel Blunt a été infatigable au travail.

» Outre les noms déjà cités, font encore partie de l'armée turque les officiers suivans qui ont passé à l'Islam :

» Feyzi Pacha (Kollmann), ancien général hongrois, émigra en Orient après la révolution de 1848 et entra comme pacha dans l'armée turque. Feyzi Pacha s'est beaucoup distingué dans la guerre de Crimée et la défense de Kars ainsi que dans la dernière guerre, à laquelle il prit part.

» Mahmoud Pacha (Freund), Galicien d'origine, émigra en Turquie après la révolution hongroise et prit du service dans l'armée ottomane. Mahmoud Pacha, après avoir été pendant longtemps personna grata auprès du Sultan, tomba, il y a quelques années, en disgrâce, à cause d'une bataille qu'il perdit contre les Monténégrins, et fut même envoyé en exil. Mais le Sultan le gracia bientôt, et, aujourd'hui, il se trouve en grande faveur auprès du souverain, qui dernièrement encore lui fit cadeau d'une très belle maison. On l'appelle généralement ici Madjarli Pacha, ou le pacha hongrois.

» Ahmed Nouri Pacha (Helle), ancien attaché militaire à l'ambassade d'Autriche-Hongrie dans notre ville, était de tout temps turcophile déclaré et embrassa déjà, en secret, lorsqu'il était encore sujet autrichien, la religion de Mahomet. Il quitta bientôt le service autrichien pour entrer comme simple soldat dans l'armée turque. Comme il avançait presque tous les deux mois d'un grade, il était colonel au bout de trois ans, puis, bientôt après, pacha. En 1881, il fut envoyé à Erzeroum pour y inspecter les troupes. Il est aussi membre du bureau turc de statistique.

» Le colonel Osman Bey (Farkas) n'est, en tout cas, pas celui des officiers étrangers qui brille le plus par son savoir ; néanmoins il a été nommé professeur de français à l'école militaire."


"Echos du matin", Le Matin, 10 juillet 1893 :

"Nous donnions récemment des informations très complètes sur les différentes armées européennes. On peut y ajouter les curieux renseignements suivants sur la présence,
dans l'armée turque, de nombreux officiers étrangers qui y occupent des fonctions importantes.

Von der Goltz pacha,
un Prussien, commandant en second à l'état-major général, est inspecteur des écoles militaires. Il n'a pas renouvelé son engagement. Kamphœner pacha, Allemand, est instructeur de l'infanterie ; von Ristow pacha, instructeur de l'artillerie ; Hobe pacha, instructeur de la cavalerie ; Schilgen pacha est chargé de l'intendance ; Blum [Bluhm] pacha, ingénieur en chef de la construction des forteresses, est au service de la Turquie depuis 1838, époque où il y vint avec M. de Moltke ; Krecker pacha, également d'origine allemande, sert la Turquie depuis trente ans, il est général d'artillerie.

Le général de division Szechenyi pacha est Hongrois ; il est à la tête des pompiers. Wosds [Woods] pacha est Anglais, vice-amiral, chargé des torpilleurs ; un autre Anglais, Blunt bey est colonel de gendarmerie.

Les Français y sont aussi nombreux : Lecoq pacha, ingénieur, professeur des sciences techniques à l'Ecole militaire, s'occupe des fortifications ; Vitalis pacha est aide de camp du sultan et très en faveur ; Toustain-Dumanoir bey est colonel de gendarmerie ; Dreysse pacha, grand ami d'Abdul-Hamid est muchir (maréchal) de l'empire ; c'est le seul Européen qui ait obtenu cette haute dignité.

Les autres officiers généraux d'origine européenne sont naturalisés ottomans et ont embrassé l'islamisme. Citons parmi eux : Kollmann, Hongrois, a pris le nom de Feyzi pacha ; Freudt [Freund], Polonais autrichien, Mahmoud pacha ; Helle, Autrichien, ancien attaché à l'ambassade d'Autriche-Hongrie à Constantinople, Achnid-Nourri pacha [Ahmet Nuri Paşa]."


Voir également : Colmar Freiherr von der Goltz

Mehmet Ali Paşa alias Ludwig Karl Friedrich Detroit

L'épopée des volontaires polonais de l'armée ottomane

Ömer Lütfi Paşa alias Mihajlo Latas

İsmail Paşa alias György Kmety

Hurşid Paşa alias Richard Guyon
  
Mustafa Celâlettin Paşa alias Konstanty Borzęcki

Rüstem Mariani Paşa

Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) : un sultan autoritaire et réformateur
  
Le sultan Abdülhamit II et Ármin Vámbéry

Osman Hamdi Bey : un génie éclectique ottoman

vendredi 7 juin 2019

La Conférence de Berlin sur le partage de l'Afrique (1884-1885) : quand l'Empire ottoman faisait partie des puissances coloniales européennes




Jean-Claude Allain, "La Conférence de Berlin sur l'Afrique (1884-1885)", in L'Afrique noire depuis la conférence de Berlin (1885-1985). Colloque international organisé par le Centre des Hautes Etudes sur l'Afrique et l'Asie Modernes (Berlin, 13-16 mars 1985), Paris, CHEAM, 1985 :

"Quatorze pays sont représentés à la conférence, ouverte le 15 novembre 1884 et close le 26 février 1885. Sauf les Etats-Unis d'Amérique, tous sont européens par leur participation constante aux affaires européennes (la Russie et l'Empire ottoman) ou par leur situation géographique : les deux monarchies de l'Europe du Nord (Danemark et Suède-Norvège), le bloc central du Dreibund (Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie), les six Etats de la côte occidentale de l'Europe (Pays-Bas, Belgique, Royaume-Uni, France, Espagne et Portugal)." (p. 22)

"La liberté d'action des missionnaires est une grande préoccupation du délégué italien. Le comte de Launay en demande la reconnaissance dès la deuxième séance (19 novembre) en la liant à celle des savants et des explorateurs, tant au Congo qu'au Niger. L'absence italienne en Afrique centrale et occidentale lui permet d'afficher le désintéressement de cette proposition et d'énumérer un nombre impressionnant d'Italiens de cette catégorie ayant concouru à la connaissance de l'Afrique. On discutera surtout du qualificatif « chrétiens », accolé au mot « missionnaires », qui semblerait réserver un monopole, alors que le consensus tend à reconnaître le pluralisme religieux. Les délégués anglais et turc tiennent à cette égalité interconfessionnelle. Saïd pacha [Mehmet Sait Paşa] pense à l'extension de l'Islam et contribue à la substitution (alinéa 3 de ce qui sera l'article 6) de l'expression « édifices religieux » à la rédaction initiale « églises, temples et chapelles », assurément de connotation chrétienne. France et Grande-Bretagne saisissent l'occasion (1er décembre) de rappeler que, par leurs empires, elles sont des puissances musulmanes et ont à cœur de respecter les intérêts et les susceptibilités religieuses de leurs sujets musulmans. Le baron de Courcel [le délégué français] rend hommage « à la libéralité avec laquelle la Porte accorde non seulement sa protection mais même son appui aux missions catholiques qui, en Turquie, relèvent de la juridiction française ». L'Italie souhaiterait que la protection des missionnaires s'étendît à toute l'Afrique ; ce ne pourrait qu'être un vœu, objecte le délégué français. Mais Saïd pacha est formel : même sous cette forme, on sortirait du cadre de la conférence et il n'y pourrait souscrire car, indirectement peut-être, l'empire ottoman serait visé. Le délégué allemand Busch le rassure : la formule ne concerne que « les parties non civilisées de l'Afrique ». Chacun pense, à l'évidence, à la lutte d'influences qui se joue en mer Rouge autour de Massaouah, que l'Italie se prépare à occuper et qui est, par l'Egypte, de souveraineté ottomane. Il est donc tenu compte des objections ottomanes : l'article 6 ne s'entend que pour le bassin conventionnel." (p. 33)

"Le dernier point de l'ordre du jour, les « formalités » à suivre pour occuper légitimement de nouvelles régions africaines, est abordé en janvier 1885 à partir d'un texte présenté par l'Allemagne, dont c'était la préoccupation principale. Ici encore, les velléités généralisatrices sont rapidement circonvenues. L'Angleterre aurait admis que les « conditions essentielles » (qui se substituent à « formalités ») fussent valables pour tout le continent africain. On choisira de les limiter « aux côtes du continent » parce qu'il en reste encore des franges inoccupées (par les Européens) et parce que la référence au continent impliquerait d'établir un état des occupations réalisées, ce dont personne ne veut (sauf les Etats-Unis qui se s'y sentent pas engagés), parce que nombre d'entre elles ne sont rien moins qu'assurées. Il est bien rappelé que ce qui est acquis n'est pas concerné par le projet ; la Russie croit nécessaire, le 31 janvier, de bien préciser que ces modalités ne vaudront que pour l'Afrique et n'auront pas valeur de précédent ; la France, que Madagascar ne fait pas partie du continent ; et la Turquie, que la côte africaine du Nord-Est, qui est ottomane, est exclue naturellement de l'espace africain envisagé.

Le littoral atlantique et indien de l'Afrique centrale et australe demeure donc seul couvert par la procédure de prise de possession, pour autant que des espaces abordables soient encore vacants." (p. 39)

Voir également : L'appartenance de l'Empire ottoman au système diplomatique européen

Ahmet Ataullah Efendi, un musulman ottoman en Afrique du Sud