samedi 25 mai 2019

Les différences fondamentales entre Kemal Atatürk et le Négus d'Ethiopie

"Autour de la politique", L'Echo de la Presse Musulmane, 2e année, n° 28, 30 mai 1936 :
Le Négus, tout comme Abdulkerim, émir du Rif, a préféré vivre. Les mouvements de libération nationale, s'ils veulent réussir, exigent d'innombrables victimes. Naturellement, la plupart de ces victimes n'ont pas de nom. Les chefs choisissent entre eux la plus grande de ces victimes. Et si le plus grand de ces chefs meurt l'arme en mains, un mythe immédiatement en surgit, où les générations suivantes puisent force, courage et sacrifice. Les innombrables victimes inconnues, ainsi que ceux des grands vaincus dont l'histoire retient le nom sont les conditions morales de tout mouvement de libération nationale qui veut parvenir au succès. Sans ces conditions un pareil mouvement ne peut dépasser le cadre d'une résistance de tribu.

Si, comme il l'annonçait précédemment, le Négus était mort, mort avec tous les Ethiopiens mâles qui se trouvaient à ses côtés, mort avec sa femme et ses enfants, la pure base de la libération nationale de l'Ethiopie aurait été jetée à l'endroit même où se terminait, de sanglante façon le dernier acte de la tragédie impérialiste.

Or, telle qu'elle se présente actuellement, cette cause se réduit au fait que le plus grand féodal abyssin se laisse influencer par tel pays étranger pour livrer bataille à tel autre pays, puis finalement succombe. Quelques confrères, insistant tout particulièrement sur ce point, émirent l'opinion, d'ailleurs avec justesse, que le Négus avait trahi les morts abyssins, étendus tout nus dans les champs de bataille. On peut objecter en soutenant que le Négus travaillera à l'étranger pour la libération de son pays. Or, pareille objection ne peut avoir aucune valeur. Un chef qui quitte son pays, qu'il soit Roi, féodal, ou bien issu du peuple même, ne peut être, dans la plupart des cas, qu'un instrument de menace que les uns manient contre les autres. Très rarement l'histoire a enregistré le retour d'un chef qui s'enfuit. Et, dans toutes ces exceptionnelles circonstances, le chef fuyard n'a pu retourner que parce qu'il laissa derrière lui une organisation et une idée. Qu'a laissé derrière lui le Négus ? Le temps nous le montrera. Ce qu'il a emporté, c'est sa famille, un groupe de fidèles, le titre d'empereur et ses droits théoriques de monarque.

Ce monarque, qui ne put défendre sa cause alors qu'il possédait une armée et que fonctionnaient les sanctions, pourra-t-il, avec les seuls atouts qui lui restent, gagner à la cour de Genève un procès qui a été effectivement gagné dans les champs de bataille ?

BURHAN BELGE [intellectuel kémaliste, issu du groupe Kadro].
(ANKARA)

Voir également : Qui était Mustafa Kemal Atatürk ?

La lutte d'indépendance impulsée par Mustafa Kemal : une résistance à l'occupation de l'Entente et aux irrédentismes gréco-arméniens
 
La légitimité d'Atatürk, selon le chrétien libanais Amin Maalouf

Le kémalisme, la bonne révolution

Vedat Nedim Tör : "Qu'attendons-nous de l'intellectuel occidental ?"

Sun Yat-sen et la Turquie indépendante
 

Atatürk et ses luttes, vus par les héros de l'indépendance indienne