jeudi 25 avril 2019

Les performances remarquables de l'armée ottomane en 1914-1918 : le fruit des réformes jeunes-turques




Odile Moreau, La Turquie dans la Grande Guerre. De l'Empire ottoman à la République de Turquie, Saint-Cloud, Soteca/14-18, 2016, p. 244 :

"Les forces ottomanes, à la surprise générale, se battent bien contre des ennemis considérables et sur de multiples fronts. Cette bonne performance est sans doute le fruit des réformes militaires introduites en 1913 et en 1914, et celui de la nouvelle génération d'officiers diplômés commandant les armées ottomanes sur le terrain. L'armée ottomane fait, en effet, preuve d'une capacité de résilience inattendue tant pour ses ennemis que pour ses alliés. Les Ottomans combattent simultanément sur de multiples fronts, dans le Caucase, au Sinaï-Palestine et lors de la révolte arabe, aux Dardanelles et en Mésopotamie. Mais, à la différence des fronts occidentaux enlisés dans une guerre de position, il s'agit d'une guerre mobile et de tranchées sur des terrains très variés. Incontestablement, Gallipoli est une victoire ottomane contre la plus grande opération amphibie de la Première Guerre mondiale, qui a pour objectif d'éliminer l'Empire de la guerre."

Voir également : Les réformes d'Enver Paşa (Enver Pacha) à la tête du ministère de la Guerre
  
Les raisons de l'intervention ottomane dans la Première Guerre mondiale

La sous-estimation méprisante des Turcs

Enver Paşa (Enver Pacha) et Mustafa Kemal, deux géants du peuple turc

Citations du héros et martyr Enver Paşa (Enver Pacha)

Enver Paşa (Enver Pacha) et les Arméniens

Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)

dimanche 7 avril 2019

Rencontre avec Abdülmecit II (1922)




Claude Farrère, "Sultan Abd-ul-Medjid II", Le Gaulois, 1er octobre 1922 :
Va-t-on, demain, nous confirmer que S. M. I. sultan Mehmed VI a volontairement abdiqué l'empire et le khalifat en faveur du prince héritier de Turquie, Abd-ul-Medjid effendi ?

Voilà qui serait gros de conséquences, tant européennes que turques...

On sait que la succession au trône ottoman ne s'opère pas par primogéniture. Le souverain légitime n'est pas forcément le fils aîné de son prédécesseur. Mais il doit être prince du sang d'Osman, et l'aîné de toute sa race. Au temps jadis, les Sultans, pour favoriser leurs propres enfants, ont, bien entendu, fait massacrer tout ce qui leur barrait l'accès au trône. Mais, bien entendu, de telles mœurs sont abolies depuis fort longtemps. En sorte que, dès le meurtre de sultan Sélim, en 1807, et dès l'avènement de son neveu, sultan Mahmoud le Réformateur, on put prévoir tout ce qui régnerait dans Stamboul un siècle oui deux durant et l'événement n'a pas démenti l'horoscope. A sultan Mahmoud devaient succéder, l'un après l'autre, ses deux fils, sultan Abd-ul-Medjid Ier et sultan Abd-ul-Aziz puis, après le second, les fils du premier puis après les fils du premier, les fils du second. Tout arriva comme prévu : sultan Abd-ul-Medjid Ier régna de 1839 à sultan Abd-ul-Aziz, de 1861 à 1876 ; sultan Mourad V, sultan Abd-ul-Hamid II, sultan Mehmed V et sultan Mehmed VI — tous quatre fils d'Abd-ul-Medjid Ier — régnèrent ensuite, de 1876 à 1877, de 1877 à 1908, de 1908 à 1917 et de 1917 à 1922... Et voici venir le tour du premier des fils vivants d'Abd-ul-Aziz, sultan Abd-ul-Medjid II, qui monte au trône, à défaut de son frère aîné, Yousouf Izzedine effendi, assassiné sur ordre de Berlin, pendant la guerre. On le voit, il ne s'agit pas seulement d'un changement de prince, il s'agit aussi d'un changement de branche princière ; la cadette remplace l'aînée. Grave affaire, en l'occurrence ! Les deux souverains, Abd-ul-Medjid Ier et Abd-ul-Aziz ne se ressemblaient en effet point ; et leurs fils respectifs doivent logiquement différer davantage.

La vérité primant les convenances, révélons franchement ici un secret dynastique que l'histoire officielle de Turquie essaie de cacher encore : sultan Abd-ul-Medjid Ier fut un malade, et tous ses enfants ont hérité d'une tare physiologique inquiétante. Sans même compulser les archives secrètes du sérail, bien décisives pourtant, j'en suis témoin ! il suffit de rappeler que sultan Mourad V fut frappé d'aliénation mentale, que sultan Abd-ul-Hamid avait des accès maniaques, que sultan Mehmed V était pauvre d'esprit et que sultan Mehmed VI, encore empereur hier, se faisait garder par des régiments anglais, à l'heure même que toute la Turquie et tout l'Islam bouillonnent d'indignation et de haine contre l'Angleterre. Sultan Abd-ül-Aziz Ier fut au contraire un homme bien portant — très bien portant  — trop bien portant, peut-être, car son énergie forcenée le mena dans les dangereux sentiers de l'absolutisme. Son fils aîné, d'ailleurs, Yousouf Izzeddine effendi, tué en 1915, comme j'ai dit (il était francophile), promettait d'être un souverain fort absolu aussi. Mais le frère cadet de Yousouf Izzeddine, Abdul-Medjid, demain, peut-être Empereur, promet, au contraire, d'être le plus libéral et le plus moderne des Princes, tout en étant, comme furent ceux de sa race, l'homme le plus robuste et le plus sain de tout l'empire.

Sultan Abd-ul-Medjid II est né dit-on, l'an 1868, à Bechiktache, et toute sa jeunesse s'écoula dans le palais impérial de Tchéragan, qui était le plus beau, mais le mieux gardé de Turquie. La révolution de 1908 libéra le Prince de cette prison dorée. Abd-ul-Medjid effendi avait alors quarante ans. Et rien n'aurait empêché qu'il fût ce que furent trop souvent les princes ottomans à leur sortie du sérail une manière de captif libéré, n'ayant jamais rien vu, ne sachant rien et ne pouvant désormais rien apprendre. Mais la valeur exceptionnelle du futur Sultan l'avait préservé d'une telle disgrâce, qui eût été irréparable. Les quarante premières années d'Abd-ul-Medjid effendi avaient été, de par sa seule volonté, quarante années d'études. Et le prisonnier sortait de prison parfaitement armé pour la vie. Sciences, histoire, droit, musique, peinture, même, rien ne lui était étranger. Davantage ce futur souverain, ce futur Khalife, à la fois artiste et savant, avait su nourrir en outre, en soi-même, la flamme patriotique, et religieuse la plus ardente. Et, mon Dieu ! j'ai beau regarder toute l'histoire universelle de tous les peuples connus, je n'y découvre guère de prince héritier, inopinément appelé au trône, que son éducation, même habile, eût préparé au pouvoir mieux que ne s'est préparé tout seul le nouveau Sultan de Turquie.

J'ai l'honneur de compter au nombre de ses amis, comme tous ceux, sans exception, qui ont approché de sa personne. Car Abd-ul-Medjid II n'a point d'ennemi. Et j'affirme tout de suite, sans crainte d'erreur, que son avènement va combler de joie non seulement tout l'empire et tout l'Islam, mais encore toutes les colonies européennes de Constantinople, la colonie française d'abord assurément.

Depuis plusieurs années, S. A. I. avait bien voulu entrer en correspondance avec moi. Mais je ne l'avais jamais encore vue, quand, au mois de juin dernier, une mission de nos affaires étrangères m'envoya à Constantinople. Et, le lendemain même de mon arrivée, j'étais mandé à Tchamlidja, qui était, encore la résidence habituelle d'Abd-ul-Medjid effendi.

Tchamlidja est moins un village qu'une colline, située, à deux lieues de Stamboul, sur la rive asiatique, entre Bosphore et Marmara. On y va par Scutari, à travers les grands cimetières de cyprès. Et au fur et à mesure que la route à suivre s'élève au flanc de la colline, la vue devient incomparable, tant sur la mer que sur le détroit.

Des murs qui n'ont rien de farouche. Une large porte. Une maison de bois, fort simple d'apparence. Cela s'appelle un séraï, parce qu'un prince du sang d'Osman y habite. Mais cela pourrait très bien s'appeler une villa.

Des aides de camp, des secrétaires, des serviteurs, une petite cour tout élémentaire. L'auto qui m'amenait, et qui était la propre auto princière, tourna court au bas d'un perron. Au dessus, une galerie avançait. Et quelqu'un s'y tenait, accoudé, dans une pose familière, qui de la main me salua comme on salue ses vieux amis.

La minute d'après, j'étais devant le prince héritier de Turquie, qui insistait d'abord pour que je prisse une cigarette quoique lui-même n'aimât pas à fumer.

Je vis un homme de bonne mine, grand, solide et souriant. Sous le front très haut, les yeux bleu d'azur brillaient de bienveillance. Le pantalon gris, la redingote grise étaient à la dernière mode. Prince européen que ce prince-là, certes ! Il était venu au-devant de moi, la main large tendue. Et, tandis que je l'appelai Monseigneur et Votre Altesse Impériale, lui, plus affectueux encore que je n'étais correct, me nommait cordialement son ami.

Autour, de nous, c'était un décor des Mille et une Nuits. Le salon intime du Prince était un cabinet de porcelaines que je crus persanes. Lui-même me détrompa :

— C'est moderne... Moi-même j'ai dessiné tout cela, et des amis à moi l'ont réalisé... de bons amis : mes faïenciers de Kutaya... Hélas ! je n'ai jamais pu obtenir de leurs nouvelles, depuis que l'armée grecque occupe la ville...

(Mustapha Kemal pacha ne l'avait pas encore délivrée.)

— Et ces Grecs, cher ami, — poursuivait le Prince — vous les connaissez !...

Moi, je songeais : — Voici donc un Prince qui se proclame l'ami de simples ouvriers, l'ami des ouvriers de son pays... Si jamais la paix vient, et si jamais ce Prince devient empereur, l'Orient, pour résoudre la question sociale, donnera peut-être à l'Occident d'utiles leçons.

Peu de jours après, je déjeunais à la table du Prince. Et j'avais à côté de moi S. A. I. le prince Farrouk, fils aîné d'Abd-ul-Medjid effendi un capitaine de l'armée turque, l'un des plus beaux jeunes hommes que j'aie vus de ma vie. Le prince Farrouk est marié, il a épousé l'une des filles du sultan Mehmed VI et s'est ainsi rapproché du trône. Rien de plus simple et de plus cordial, pourtant, que ce jeune Prince, qui doit être empereur un jour et dont l'origine se perd huit siècles en arrière du siècle présent. Rien de plus gracieux, de plus délicat, de plus impérial aussi que sa sœur cadette, — la Perle souveraine, pour traduire en français son nom turc. — La Perle souveraine, fille, d'Abd-ul-Medjid II, a treize ans, et les hommes ont encore le droit de la voir sans voile quoique, au harem de Tchamlidja, les vieux usages soient respectés, autant par prudence politique que par scrupule coranique.

Le déjeuner fini, nous nous promenions, Abd-ul-Medjid effendi et, moi, dans le beau parc anglais qui environne le sérail.

— Savez-vous, — me dit-il, — que j'ai très bien apprivoisé des rossignols et des poissons rouges ? C'est comme je vous le dis : les poissons rouges du grand bassin viennent manger dans ma main, dès que je les appelle, et les rossignols du parc ne s'interrompent pas de chanter quand je m'assieds au pied de leurs arbres et de leurs haies.

Il sourit de son irrésistible sourire :

— Ah ! si les hommes étaient aussi faciles à apprivoiser !...

Je répondis, d'instinct :

— Votre Altesse Impériale a apprivoisé tous les Turcs et tous les étrangers qu'elle a voulu...

Il hocha la tête :

— Je n'ai apprivoisé ni les Grecs, ni les Anglais...

Je répliquai, tout naturellement :

— Les Grecs, Votre Altesse disait tout à l'heure sur eux son sentiment que je partage. Quant aux Anglais, qui brutalisent Constantinople avec tant de méchante préméditation, je conçois que Votre Altesse ne les aime point...

— Moi ? me répliqua vivement le Prince : — Moi, ne point aimer les Anglais ? Mon cher ami, je n'en ai pas le droit ! La Turquie n'est plus qu'une faible nation, trop épuisée par trop de guerres... Qu'elle ait ses préférences : qu'elle préfère la France d'abord, sa vieille amie... puis l'Amérique, puis l'Italie, puis d'autres nations vraiment neutres, soit ! c'est assez naturel... Mais sachez bien que la Turquie n'a pas le droit, aujourd'hui, de détester personne, même ses ennemis, découverts ou cachés... L'Angleterre est un grand pays, et il y a beaucoup de très honnêtes gens en Angleterre... Ce n'est certainement pas sans bonnes raisons que sultan Mehmed VI, mon auguste souverain, favorise au point qu'il fait l'influence anglaise en Turquie... La Turquie doit, pour prospérer, vivre en paix avec toute la terre, avec toute la mer aussi... La paix, la paix, la paix, tel doit être, ici, désormais, l'unique mot d'ordre !

J'osai, alors, objecter :

— Mustapha Kemal pacha...

— Oh ! — prononça le Prince, — Mustapha Kemal pacha est aujourd'hui pour nous un héros national ! Cher ami, ne croyez pas à une contradiction de ma part : au dessus de la paix, toute précieuse qu'elle est, il y a l'existence de la nation ; et, au dessus de l'existence, il y a l'honneur. Mustapha Kemal pacha nous sauve en cet instant même l'honneur et la vie. Mais quoiqu'on l'ait contraint de faire la guerre, croyez que, comme moi, il ne souhaite que la paix...

Abd-ul-Medjid effendi, ayant ainsi parlé, hocha la tête :

— Hélas ! cher ami... nous autres, Turcs, sommes, vous le savez, les plus faciles gens du monde !... La paix serait bien aisée, si quelques dangereux hommes, qui habitent Athènes, et si d'autres hommes aussi, qui habitent une autre capitale, plus occidentale et plus grande, n'avaient pas envie et besoin de la guerre... Il y a trop de pétrole autour de la mer Noire !... Là est le danger...

Il est digne de remarque que, huit jours après, dans Adabazar d'Anatolie, Mustapha Kemal pacha me répétait, mot pour mot, la même phrase.

Si donc sultan Abd-ul-Medjid II prenait pour grand vizir le Ghazi Mustapha Kemal pacha, la Turquie, certes, connaîtrait une politique unie, et la paix orientale serait assurée...

...Sauf l'intervention des dangereuses gens que sultan Abd-ul-Medjid redoute.

Claude Farrère

Voir également : La francophilie de Mehmet VI (dernier sultan ottoman) et d'Abdülmecit II (dernier calife)

Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) : un sultan autoritaire et réformateur 
  
Osman Hamdi Bey : un génie éclectique ottoman

Les Tanzimat

La législation ottomane : du kanun aux Tanzimat

Le réformisme du sultan Mahmut II

Louis XVI et Selim III

samedi 6 avril 2019

Le conflit politico-idéologique entre la Turquie kémaliste et la gauche marxiste internationale




"Dans la IIe Internationale", La France libre (journal socialiste), 28 novembre 1920 :


"L'Arménie menacée

Un appel du Bureau International


Nous recevons de notre ami Huysmans, secrétaire de la IIe Internationale, la communication suivante :

Bruxelles, 25 novembre 1920.

Cher Citoyen,

Par l'intermédiaire de l'Ambassade d'Italie à Bruxelles, nous venons de recevoir le télégramme suivant daté de Tiflis :

« Camille Huysmans, membre de la Délégation socialiste, Maison du Peuple, Bruxelles.

« Depuis le 27 septembre, des forces kémalistes considérables ont attaqué la République arménienne par surprise dans la direction d'Olti, Karacourte, Karourgnau et Bardous. Sous la pression de forces ennemies supérieures et après des luttes sanglantes, les troupes arméniennes ont été obligées d'évacuer les villes de Kaghisman, Sarikamisch, Mardenek. L'ennemi se trouve à 14 kilomètres de Kars et tente une attaque de flanc sur Alexandropol. Cette offensive menace de destruction les populations arméniennes du pays. Il nous paraît d'urgente nécessité que le peuple arménien soit soutenu efficacement dans sa lutte contre une agression aussi perfide que brutale et qu'il n'a pas provoquée. Nous sommes persuadés que la Délégation internationale, qui a pu se rendre compte ici de la situation arménienne, partagera notre manière de voir et nous la prions de ne ménager aucun effort pour assurer au peuple arménien l'appui des organisations socialistes d'Europe.

« Signé : de Brouckère, Kautsky [qui avait affirmé que les Juifs de Galicie et de Russie formaient une "caste"]. »

Depuis que le télégramme a été lancé, Kars aussi bien qu'Alexandropol sont tombées entre les mains des kémalistes qui, d'après les nouvelles répandues dans les journaux, se sont avancés rapidement dans la direction d'Erivan, la capitale arménienne. Cette situation demande qu'on agisse avec plus d'urgence encore pour sauver la République arménienne. Comme vous le savez, la Ligue des Nations, réunie à Genève, a jugé nécessaire de se prononcer en faveur d'une intervention au sujet de l'Arménie. Il appartient aux Partis socialistes et à la classe ouvrière d'empêcher que cette décision ne reste lettre morte ou ne soit utilisée pour servir des intérêts égoïstes.

Nous vous prions de bien vouloir vous occuper immédiatement de cette question et de faire ce qui est nécessaire pour en informer la presse.

Fraternellement,

Camille Huysmans.

Le Parti Socialiste Français inscrit donc cette question à l'ordre du jour de la prochaine réunion du Comité central."


"La réunion de l'Exécutif de l'I. O. S.", Le Populaire (journal de la SFIO), 2 mars 1924 :

"Voici le texte de la motion de Varandian, délégué d'Arménie, votée à l'unanimité par l'Exécutif de l'Internationale O. S. [Internationale ouvrière socialiste], le 17 février 1924 :

Considérant :

Que les puissances de l'Entente, au mépris de leurs engagements formels, ont, par le traité de Lausanne, livré l'Arménie aux Turcs kémalistes ; (...)

Que prochainement des débats auront lieu aux Parlements de Grande-Bretagne, de France et d'Italie au sujet de la ratification du traité de Lausanne ;

L'Exécutif de l'I. O. S., se référant à la résolution du congrès de Hambourg, recommande aux fractions parlementaires socialistes des trois pays de demander, lors des débats sur le traité de Lausanne, la réalisation du Foyer national arménien dans l'Arménie turque, Foyer dont l'impérieuse nécessité a été proclamée par la Ligue des Nations et par les puissances elles-mêmes."


"Troisième journée : La Politique de Paix", Le Populaire, 31 août 1925 :

"La politique de paix du Socialisme

Rapport de Léon Blum
[marxiste orthodoxe, partisan déclaré de la dictature du prolétariat (et du colonialisme), opposé à toute participation de la SFIO à des gouvernements "bourgeois" radicaux, d'où l'exclusion des réformateurs néo-socialistes]

Léon Blum rapporte sur la politique de paix du socialisme. (...)

Léon Blum rappelle que le traité de Sèvres a été révisé par une guerre. Il ne faut pas que cet exemple soit suivi. Il faut que les Etats comprennent que ces traités qu'ils considèrent comme leur patrimoine intéressent toute la collectivité internationale.

Notre ami parla, après cela, du mandat colonial. Il n'y a plus de puissances, dit-il, qui puissent revendiquer la civilisation à leur titre exclusif. Il défend la thèse de la répartition internationale des matières premières."


Joseph Diner-Dénes, "La marche fasciste sur Vienne : Les Heimwehren sont soutenues par les fascistes bavarois et italiens", Le Populaire, 3 octobre 1928 :

"L'Anschluss, c'est-à-dire le rattachement de l'Autriche à une Allemagne démocratique trouve en M. Mussolini un adversaire. Mais l'Anschluss de l'Autriche fascistisée à la Bavière fasciste, est favorisée par lui. Abstraction faite de l'espoir qu'une Grande-Bavière fasciste pourrait plus facilement entraîner toute l'Allemagne au fascisme, l'Italie et ses alliés : la Grande-Bavière, la Hongrie agrandie, la Bulgarie, la Turquie et peut-être aussi la Roumanie, formeraient un bloc fasciste si formidable que ni la France et ses alliés, ni même une entente franco-anglaise ne pourraient lui résister."


"Le dictateur aux champs", Le Populaire, 23 août 1930 :

"Décidément les dictateurs ont une prédilection pour les travaux des champs. Souvent, les journaux nous ont montré Mussolini parcourant les champs de blé. Aujourd'hui, voici Mustapha Kemal pacha, dictateur de métier et conducteur de tracteur agricole à ses heures."


"A Zurich : Les travaux du Comité exécutif de l'Internationale Ouvrière Socialiste", Le Populaire, 31 août 1930 :

"La révolte des Kurdes

Sur la base d'un rapport écrit du parti arménien affilié à l'I.O.S. et après avoir entendu les explications orales d'Isahakian (Arménie), l'Exécutif adopta une résolution sur la question kurde protestant contre l'extermination des Kurdes par les Turcs, mais aussi contre le silence indifférent des gouvernements capitalistes en face de ces crimes."


"Contre les massacres au Kurdistan", Le Populaire, 3 septembre 1930 :

"L'Exécutif de l'I.O.S attire l'attention du monde sur les massacres au moyen desquels le gouvernement turc cherche non seulement à réduire les Kurdes, luttant pour leur liberté, mais aussi à exterminer la paisible population kurde qui ne participe pas à l'insurrection et par lesquels il cherche à infliger au peuple kurde le sort des Arméniens, sans que l'opinion publique des nations capitalistes proteste contre cette sanglante barbarie.

L'Exécutif attire en outre l'attention sur les dangers sérieux qui pourraient résulter pour la paix de la violation du territoire perse par les troupes turques. C'est une preuve de l'insuffisance scandaleuse de l'organisation internationale du monde que des forces militaires puissent pénétrer sur le territoire d'un faible état voisin sans que l'organisation de l'humanité ne le protège.

En rendant attentif aux dangers qui peuvent résulter des événements du Kurdistan, l'Exécutif invite l'opinion publique du monde à protester aussi bien contre les violences commises par l'oligarchie turque que contre le silence indifférent des gouvernements capitalistes en face des crimes sanglants dont le peuple kurde est victime."


Léon Blum, "Les problèmes de la Paix : La gêne et le mutisme de nos nationalistes", Le Populaire, 20 novembre 1930 :


"Dans le discours de Franklin-Bouillon, dans celui de Louis Marin, dans celui de Tardieu, pas un mot de l'Italie. Ou plutôt, je me trompe, une phrase dans le discours de Franklin-Bouillon, pour exprimer le vœu affolant que, dans la prochaine guerre, nous retrouvions l'Italie comme alliée !!! (...)

Et l'Italie, dans l'Europe actuelle, n'est pas une puissance isolée ; elle est devenue le centre actif d'un système qui tend à s'étendre chaque jour. Il existe une Internationale du fascisme dont le progrès représente précisément la plus dangereuse des menaces contre la paix, et cela pour un ensemble de raisons que nous avons déduites à maintes reprises. Que disent de cela nos prophètes de malheur ? Ils observent le même silence, la même discrétion, le même mystère. (...)

Même silence en ce qui touche les connivences manifestes de l'Italie fasciste avec la dictature bulgare, avec la Turquie de Kemal, avec la Russie de Staline. Même silence sur les coups de force de Pilsudski que les élections truquées de dimanche dernier viennent de couronner par une parodie de plébiscite. (...)

Si j'en avais le loisir, je rappellerais les responsabilités des démocraties occidentales dans ce progrès du fascisme européen."


Léon Blum, "Les problèmes de la Paix : La révision des traités", Le Populaire, 28 novembre 1930 :

"Les Traités ont déjà été révisés, et par la force. L'Europe d'aujourd'hui n'est déjà plus celle de 1918. La Turquie a fait tomber par la guerre le Traité de Lausanne. L'Italie a établi par la menace de la guerre son protectorat sur l'Albanie. Qu'ont dit nos grands patriotes ? La Yougoslavie est-elle moins proche de leur cœur que la Pologne ?"


Léon Blum, "Les problèmes de la Paix : L'imprudence grave", Le Populaire, 29 novembre 1930 :

"J'ai rappelé les précédents qu'une histoire de dix ans nous fournit déjà : campagne pour le rétablissement de la Hongrie de Behlen dans une partie de son ancien territoire ; concession d'un traité nouveau à la Turquie de Mustapha-Kemal ; annexion plus ou moins déguisée de l'Albanie par l'Italie de Mussolini."


"En Turquie : Mustapha Kemal établit un régime de terreur", Le Populaire, 16 janvier 1931 :

"Athènes, 15 janvier. (Dép. Sud-Est). — Au moment où commence, devant la cour martiale de Menemen, le procès intenté contre les 165 personnes inculpées dans les troubles réactionnaires du 23 décembre dernier, des nouvelles reçues de Turquie signalent que les milieux bien informés déclarent que les événements de Menemen auraient été intentionnellement exagérés pour servir de prétexte à l'établissement d'un régime de terreur destiné à annihiler les velléités d'opposition qui se manifestaient depuis la dissolution du parti fondé par Fethi bey. (...)

La menace de terreur politique qui pèse aujourd'hui sur tous les militants a déjà produit son effet, car on annonce que de nombreux citoyens, anciens membres du parti libéral et désireux de se mettre à l'abri de toute suspicion, demandent leur réinscription dans les rangs du parti populaire gouvernemental."


Jarjaille, "Sur... le gril : Après Mussolini, Mustapha", Le Populaire, 31 octobre 1931 :

"Après être venu à Milan manger des macaronis en buvant de l'eau claire, avec le signor Grandi, le camarade Litvinoff est allé à Ankara rendre visite à Mustapha Kemal.

On imagine d'ici la conversation entre ces deux augures : le camarade bolchevik tapant sur le ventre du Gazi en lui disant : non, mais, faisaient-ils assez vilaine figure les communistes que vous avez fait pendre dernièrement !

Les orateurs communistes n'aiment pas beaucoup qu'on leur parle de ces rapports du gouvernement des ouvriers et paysans avec d'autres gouvernants assassins d'ouvriers et de paysans. Il ont épuisé leur provision d'indignation lorsqu'ils ont flétri la rencontre de quelque maire socialiste avec un ministre de la bourgeoisie.

Cependant les rapports « diplomatiques » qu'un maire ou un député peut avoir avec des membres d'un gouvernement qu'il combat, sont autrement nécessaires que ceux que les dirigeants de la Russie entretiennent avec les chefs de l'impérialisme mondial."


"La dictature de Kemal-Pacha entrave le mouvement syndical en Turquie", Le Populaire, 30 novembre 1931 :

"En Turquie, le secrétaire général de la F.S.I. [Fédération syndicale internationale] s'est efforcé de réunir les renseignements sur la situation matérielle et morale de la classe ouvrière, sur ses conditions de travail, de rémunération et de logement. Force lui fut de constater que le médiocre niveau intellectuel des grandes masses de la population, ainsi que le défaut de développement industriel, constituent un formidable obstacle à l'essor d'un mouvement syndical. Au surplus, le régime despotique et dictatorial que Kemal Pacha fait peser sur la Turquie est d'une rigueur inégalée. Il réprime sans le moindre ménagement et avec une brutalité extrême toute action politique et syndicale qui va à l'encontre de la politique de son gouvernement. Rien d'étonnant, dans ces conditions que le mouvement syndical ne soit représenté en Turquie que par de pauvres et insignifiantes tentatives..."


"La dérisoire amnistie du gouvernement fasciste de Mustapha Kemal", Le Populaire, 28 octobre 1933 :

"Dans quelques jours, la Turquie Kémaliste doit fêter le dixième anniversaire de l'abolition de la monarchie et du khalifat et de la fondation du régime républicain. Il ne faut pas oublier que ce régime a évolué en peu d'années en une dictature ouverte de la grosse bourgeoisie nationale et des grands propriétaires fonciers, représentés par le « parti du peuple » (kémaliste).

Cette évolution même nécessiterait certaines mesures de clémence à l'égard des réactionnaires, adversaires d'hier et associés ou alliés d'aujourd'hui. C'est ce qui explique l'intention du cabinet d'Ankara de proclamer à cette occasion une large amnistie politique.

Aux personnes peu averties des positions réciproques des classes en Turquie il paraîtrait comme une évidence qu'une telle amnistie intéresse tous les faits politiques, sans distinction d'opinion et de tendance. Que non !

Le quotidien officieux de Constantinople, « Milliyet », dans son numéro du 15 octobre, s'empresse de nous détromper. Nous y lisons, en effet, que « l'amnistie serait générale, englobant tous les condamnés politiques sans exception »... Mais, ajoute le journal, les autorités compétentes ne rangent pas parmi les faits politiques les poursuites et les condamnations découlant des luttes révolutionnaires du prolétariat. Les emprisonnements de cette catégorie seraient traités de la même façon que ceux de droit commun.

Autrement dit, les militants ouvriers et intellectuels qui pourrissent vivants dans les cachots immondes de la république bourgeoise, pour avoir défendu les intérêts immédiats et les libertés des masses laborieuses, seront automatiquement exceptés de l'amnistie. Il y va de la santé et de la vie de plus de deux cents combattants parmi les plus courageux et les plus dévoués du mouvement ouvrier en Turquie.

On peut se représenter facilement l'état d'exaspération où se trouvent les masses laborieuses en Turquie. Jusqu'ici, aucune mesure de terreur, aucune représaille n'a réussi à les démoraliser. Chaque appel de leur organisation clandestine de combat les trouve prêts à réagir. C'est pour les tenir isolés de leurs chefs révolutionnaires, enfermés dans des cachots, que le parti du peuple et son gouvernement ont inventé l'assimilation des faits de lutte révolutionnaire du prolétariat aux délits de droit commun. L'opinion publique, partout doit protester énergiquement contre cette ignominie."


Gabriel Péri, "Le 10e anniversaire kémaliste : Vorochilov à Ankara", L'Humanité (journal du PCF), 31 octobre 1933 :

"Enfin, elle [la République kémaliste] a porté les coups les plus rudes au Parti communiste réduit à l'illégalité et dont les militants sont odieusement traqués.

Eh quoi ! nous disent alors les gros malins du Populaire. Kemal Pacha persécute les communistes et Vorochilov entretient de bonnes relations avec Kemal Pacha ?

On pourrait riposter au Populaire que M. Paul-Boncour, sur lequel Blum ne tarit pas d'éloges, a adressé ses félicitations à Kemal sans que la vertu des dirigeants socialistes ne soit offusquée ; on pourrait dire encore que le libéralisme des socialistes durs et mous de Paris ne s'est point choqué de la décision de la social-démocratie tchécoslovaque qui vient d'approuver l'interdiction du Parti communiste tchèque."


Léon Blum, "Les aventures", Le Populaire, 13 mars 1934 :


"Il me faut bien noter l'espèce de vertige où des exemples trop proches pourraient faire tomber quelques ambitions. Il y a vingt ans, certains rêves n'auraient été que folie. Mais on a vu des Pilsudsky, des Mustapha Kemal, des Mussolini, des Hitler passer de l'obscurité à la toute-puissance. On a vu s'accomplir des destinées telles que l'histoire n'en avait pas connu de semblables depuis le début du siècle dernier. Comment s'étonner que cette pensée vienne traverser les cervelles humaines :

« Après tout, pourquoi pas en France comme ailleurs ? Pourquoi pas moi comme un autre ? Ne serais-je pas capable de refaire un ordre, d'exercer l'autorité, d'incarner la nation ? » "


Recep Peker (secrétaire général du CHP), discours au IVe Congrès du CHP, 13 mai 1935 :

"Grâce à notre développement industriel, le nombre de nos ouvriers augmentera de jour en jour. Il importe donc, lorsque ce nombre croîtra comme résultat naturel de cette marche en avant, que cette jeune classe ouvrière turque composée des précieux enfants et des citoyens de l'Etat national turc ne soit pas corrompue par la classique lutte de classes et par les courants qui, nés et nourris dans l'esprit, ouvert à tous les courants nocifs, de l'Etat libéral, ont pris position contre cet Etat et poursuivent le but de lui substituer un Etat où serait assurée la domination d'une classe ; — et il importe que cette jeune couche de population ne soit pas empoisonnée par des sentiments qui attireraient des malheurs sur la Patrie aussi bien que sur eux-mêmes.

C'est pour ces raisons que le Parti entend que les relations entre cette nouvelle classe ouvrière et le patronat s'inspirent de l'harmonie, de la conciliation et de l'entente qui sont d'un bout à l'autre dans l'esprit et la lettre du programme du Parti. Au cas où la procédure de conciliation serait inopérante, l'arbitrage qui sera institué par l'Etat parera aux conflits.

Le programme prévoit l'interdiction, en Turquie, de la grève et du lock-out.


Mais, à côté de cette interdiction, il importe aussi de faire en sorte qu'un
capitaliste quelconque ne puisse pressurer injustement l'ouvrier qui est, du point de vue de l'esprit populiste, un enfant de ce pays au même titre que lui. Il convient en même temps de ne pas permettre qu'une masse ouvrière, forte de son union et de sa solidarité, compromette l'industrie qui est la vie même de l'Etat. 

(...) les trusts et cartels qui seraient tentés d'« exploiter » seront interdits en Turquie. De même que l'idéologie socialiste marxiste entretient dans une nation l'esprit de classe, la partage en fronts destinés à lutter les uns contre les autres et excite une classe contre une autre classe, de même, l'union et la coopération des producteurs au détriment des consommateurs donne lieu à une autre lutte de classes qui, bien qu'elle ne paraisse pas effective, est en réalité fort malheureuse.

Or, nous ne donnerons pas lieu en Turquie à ces luttes entre producteurs et consommateurs. Nous considérons comme un principe fondamental d'empêcher que se forme une masse de consommateurs à qui l'on impose des prix hors de proportion avec les prix de revient et dont le cœur déborde de haine à l'endroit de ceux qui les exploitent. (...)

Cette organisation de la classe ouvrière n'aura rien de commun avec les organisations classiques des ouvriers dans les autres pays. Elle sera dominée seulement par des idées nationales. On se tiendra à l'écart des moyens de lutte de citoyens contre citoyens, moyens préconisés par les doctrines socialistes qui ont fait leur temps et qui sont devenues caduques. Ces organisations seront liées à la nouvelle société turque par notre nouvelle mentalité et notre nouvelle éducation nationale. L'ouvrier turc ne deviendra jamais un élément de lutte et de discorde. Il sera au contraire un pilier des plus solides pour la consolidation de notre existence nationale à laquelle il devra vouer une foi sincère."


Recep Peker, discours au Parlement, cité dans Ülkü, n° 41, juillet 1936 :

"(...) la loi verra le jour juste au bon moment. La nouvelle loi sur le travail sera une loi du régime. (...) La nouvelle loi du travail empêchera à la conscience de classe de naître et de vivre."


"Espagne", Bulletin périodique de la presse turque, n° 120, 2-4 septembre 1937, p. 15 :

"On lit dans la Djumhouriet, le 29-5 :

« Le Karadeniz [vapeur turc], qui s'était rendu en Espagne afin d'embarquer les réfugiés franquistes à la Légation de Turquie et les citoyens turcs se trouvant en cette ville (Madrid) est arrivé hier en notre port (Istanbul). Ainsi que nous l'avons déjà dit, il n'y avait que huit citoyens turcs dans le bateau, tous les autres passagers ayant débarqué à Syracuse, en Sicile. »

Voici comment :

« Des scènes lamentables se déroulèrent à Valence et en Sicile. Des centaines de réfugiés sautèrent par-dessus les bastingages pour s'échapper à la nage. Le bateau a failli être coulé par les obus. »

Les rapatriés ont fourni des détails. Le Karadeniz avait embarqué 730 franquistes ; beaucoup d'autres restent réfugiés dans les consulats, ambassades et légations ; le ministre de Turquie avait loué un grand local pour les recevoir. Entre rebelles et républicains, aucune réconciliation n'est possible. Dans les villes, presque toutes les maisons ont été détruites, et les habitants se creusent des abris souterrains. Bombardé par les ports espagnols, le Karadéniz a été, dès son arrivée à Syracuse, abandonné par tous les réfugiés, dont l'exaltation était prodigieuse."


"La Turquie proteste contre la violation de la légation turque à Madrid", L'Ere nouvelle, 9 février 1938 :

"Istanbul, 8 février. — (Radio.) — On annonce que le gouvernement turc a protesté auprès du gouvernement espagnol de Barcelone contre le fait qu'il y a quelques jours des soldats républicains firent irruption à l'intérieur des bâtiments de la légation turque à Madrid et procédèrent à l'arrestation d'un certain nombre d'Espagnols qui étaient venus chercher refuge dans cette légation."


"Chroniques : La Politique", Revue de Droit international privé, n° 3, juillet-août-septembre 1938, p. 208-211 :

"La Conférence Balkanique

Ankara
(25-27 février 1938)

Après avoir siégé pendant trois jours et examiné tous les problèmes généraux et particuliers soumis à leurs délibérations, les quatre membres de l'Entente balkanique [Turquie, Grèce, Yougoslavie et Roumanie] publient le communiqué suivant qui résume leurs travaux :

Le conseil permanent de l'Entente balkanique s'est réuni à Ankara, sous la présidence de M. Metaxas, président du Conseil hellénique, les 25, 26 et 27 février 1938. Le président Stoyadinivitch, MM. Commen et Rustus Aras ont participé à ses travaux. (...)

4° Le Conseil a décidé de maintenir sa politique de non-intervention dans les affaires espagnoles. Des agents pourront être délégués et reçus par les Etats membres de l'Entente balkanique en vue d'établir un contact avec le gouvernement du général Franco et assurer ainsi la sauvegarde de leurs intérêts économiques. (...)

7° (...) En ce qui concerne la question espagnole, les quatre Etats ont été d'accord pour poursuivre la politique de non-immixtion dans les affaires espagnoles. Ils participent activement aux travaux du Comité de Londres. Cependant, il n'a pas été possible de fermer les yeux sur les réalités et de ne pas voir qu'à côté de l'Espagne républicaine il existe aussi une Espagne nationale avec son gouvernement légal, avec sa forte armée, son économie développée, ses victoires de plus en plus importantes. C'est pourquoi la session d'Ankara a dû tenir compte de cette réalité. Bien que certains gouvernements comme, par exemple, les gouvernements italien et allemand aient déjà reconnu officiellement le gouvernement du général Franco, le Conseil de l'Entente balkanique décida de se borner à la reconnaissance de fait de l'Espagne nationaliste, à l'exemple de la Grande-Bretagne, qui a depuis longtemps envoyé son représentant à Salamanque et accueilli à Londres le représentant du gouvernement du général Franco. En agissant ainsi, l'Entente balkanique a eu seulement en vue la protection des intérêts économiques des quatre pays en Espagne."


Voir également : La lutte d'indépendance impulsée par Mustafa Kemal : une résistance à l'occupation de l'Entente et aux irrédentismes gréco-arméniens

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mercredi 3 avril 2019

Laurent de Médicis et la Sublime Porte




Serge Bramly, Léonard de Vinci. Biographie, Paris, JC Lattès, 2012, p. 164-168 :

"Le jeune Laurent sait qu'on le guette, que le moindre signe de faiblesse, la moindre erreur de sa part peuvent être fatals à son parti.

Son père meurt en décembre 1469. En avril suivant, des conjurés tentent de s'emparer de la ville de Prato, soumise à Florence, avec l'espoir de soulever la Toscane ; ils échouent : dix-huit d'entre eux sont décapités ; Laurent, malgré son inexpérience, a l'habileté et le courage de pardonner aux autres.

Quelques mois plus tard, comme les Turcs achèvent de conquérir la Grèce, Laurent doit tenir tête au pape qui veut lancer une croisade : le commerce, aux yeux de Florence, passe avant la religion. (...)

Le dimanche 26 avril 1478, Laurent et son frère Julien assistent à la messe dans la cathédrale Sainte-Marie-de-la-Fleur. La clochette résonne, qui annonce la fin de l'office. C'est le signal. Des armes surgissent de dessous les vêtements, les conjurés s'élancent. Ils frappent Julien au cœur et s'acharnent sur son cadavre. Laurent, blessé à la gorge, parvient à se défendre ; il se réfugie dans la sacristie dont on ferme la double porte de bronze et, de là, entouré, soutenu par ses amis, au nombre desquels le poète Ange Politien, il regagne son palais de la via Larga. (...)

Un des conjurés, en effet, Bernardo di Bandini Baroncelli, qui a porté le coup fatal à Julien de Médicis et blessé un compagnon de Laurent, a réussi à s'enfuir. Il s'est caché d'abord à l'intérieur de la cathédrale, puis a passé au galop la frontière, pour embarquer à destination de la Turquie. Il se trompe s'il se croit à l'abri dans les murs de l'ancienne Constantinople. Laurent le veut à tout prix ; les Médicis entretiennent des relations privilégiées (c'est-à-dire d'argent) avec la Sublime Porte : arrêté, extradé, le meurtrier est pendu à Florence en décembre 1479."

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Jean Delumeau, La Civilisation de la Renaissance, Paris, Arthaud, 1984, p. 303-304 :

"Les hommes de la Renaissance ont été de grands faiseurs de projets. Cette période, à bien des égards réaliste, qui engendra Commynes, Machiavel et Guichardin, qui vit le sac de Rome et le développement de la traite des Noirs, fut un des âges d'or de l'utopie. Peut-être parce qu'on prenait une exacte mesure du monde extérieur, que l'on connaissait mieux le visage quotidien de l'homme, sentait-on davantage le besoin d'évasion. Or il fallait abandonner certains mirages du Moyen Age : d'où la nécessité de nouvelles constructions imaginaires.

Le mythe de la croisade était moribond, et révolu le temps des grandes chevauchées en Terre sainte et des pèlerinages de « pastoureaux ». Depuis la fin du XIVe siècle, la croisade survivait, ayant changé de visage : elle était devenue défensive, s'efforçant en vain (à Nicopolis en 1396 et à Varna en 1444) de freiner l'avance turque. Le coup d'arrêt ne devait être donné qu'à Lépante en 1571 et plus encore à Vienne en 1683. Pourtant quelques esprits chimériques rêvaient encore d'actions d'éclat en Orient et d'une impossible reconquête de Constantinople ou de Jérusalem : Pie II, Charles VIII, plus tard le Père Joseph, confident de Richelieu. Mais Pie II mourut découragé à Ancône, en 1464, avant de s'embarquer ; Charles VIII, qui avait pris le titre d'« empereur de Constantinople », eut bien du mal à sortir du guêpier italien et à rentrer en France ; quant au Père Joseph, il trouva un chef pour sa croisade, le duc de Nevers, non des troupes. François Ier n'hésita pas à s'allier avec les Turcs dont les bateaux s'abritèrent à Toulon. Sixte Quint songea très prosaïquement à racheter les lieux saints au sultan. Venise, entre les guerres, commerçait avec les Turcs et entretenait même avec Constantinople des rapports culturels. Gentile Bellini, envoyé en mission officielle en Orient en 1479, y peignit le portrait de Mehmet II. Assurément on redoutait en Occident le voisin de l'est. Mais on n'ignorait pas qu'en pays ottoman régnait une relative tolérance religieuse, ni que les ministres du sultan étaient souvent des chrétiens renégats, ni que l'administration du Grand Turc n'était pas plus injuste que celle des ennemis de l'Islam. Voici le dialogue révélateur qu'un anonyme de la fin du XVIe siècle imagine entre deux pêcheurs vénitiens, écœurés, en période de disette, du gouvernement du doge et de l'aristocratie locale :

Marino. — ... Comme Dieu ne veut pas que le règne du tyran pèse trop sur le monde, il a préparé pour faire justice le Turc et le grand sultan.

Vettore. — Celui-ci rafle ce qu'ils ont raflé et leur prépare guerre et souffrances pour leur flanquer un bon coup de la tête.

Marino. — Alors nous serons leurs frères très chers et ils viendront avec nous pendre, le cul nu, des crabes mous, des homards, des daurades.

Vettore. — Ils ne traiteront plus les pauvres gens de cocus, de conards, de voleurs ni de chiens et ne leur laveront plus l'œil de leur crachat...

La croisade, avec tout ce qu'elle comportait d'exode messianique, d'enthousiasme sacré, de désir d'exotisme et d'ambitions délirantes, est donc un rêve dont les hommes de la Renaissance achèvent de s'éveiller, surtout après la prise de Grenade en 1492."

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