lundi 9 décembre 2019

Viktor Orbán




Viktor Orbán, discours lors du sixième sommet du Conseil turcique, Tcholpon-Ata, 3 septembre 2018 :


"Tout d'abord, permettez-moi de vous remercier de votre invitation à participer à ce sommet. C'est un grand honneur pour nous de pouvoir coopérer avec vous et nous remercions nos amis kirghizes de leur hospitalité fraternelle. Comme vous le savez, nous vivons en Hongrie, nous sommes hongrois et nous parlons hongrois. C'est une langue unique et étrange, qui est liée aux langues turciques. Nous avons toujours suivi de près la coopération entre les pays d'identité turcique. Parmi vous, nous sommes le peuple qui est allé le plus à l'Ouest et qui s'est converti au christianisme. Nous sommes donc un peuple chrétien vivant en Occident, qui s'appuie sur des fondations d'origine hunno-turcique ; les Hongrois se voient comme les derniers descendants d'Attila. (...)

La Hongrie, conjointement avec la Turquie, est membre de l'OTAN ; et la Hongrie est également membre de l'Union européenne. Je peux vous assurer que le fait d'être à la fois membre de l'Union européenne et un pays de l'Orient est une expérience unique. Le gouvernement hongrois est résolu à faire en sorte que, dans le monde moderne et globalisé, sa langue, son caractère, sa culture, ses origines et ses traditions soient préservés. Nous pensons également qu'au XXIe siècle, les seuls Etats qui peuvent être forts sont ceux qui sont fiers de leurs identités nationales et capables de les préserver. L'éducation occidentale d'aujourd'hui ne reconnaît pas cette vérité, mais nous insistons pour préserver notre identité nationale hongroise. (...)

La Hongrie respecte et prend soin de ses racines turciques. Chaque année, notre pays accueille le plus grand événement de traditions anciennes en Europe : le Kurultáj, ou assemblée tribale des nations hunno-turciques. Cette année, vingt-six nations étaient représentées (dont les Turcs, les Kazakhs, les Ouzbeks, les Kirghizes, les Turkmènes et les Azéris). (...)

Il est désormais clair que l'ordre mondial ancien s'est effondré, dont le dogme voulait que l'argent et le savoir viennent de l'Occident riche et puissant pour ruisseler vers les pauvres pays de l'Orient. (...)

En 2010, je suis revenu au gouvernement après huit ans dans l'opposition. En 2010, nous avons décidé de nous tourner dans votre direction. Nous avons construit notre politique étrangère à votre égard sur les fondements du respect mutuel : nous respectons l'histoire et les traditions de nos partenaires, ainsi que les spécificités et les réalités issues des cultures anciennes. Je tiens donc à vous assurer que ce respect oriente également notre coopération avec les pays du Conseil turcique. Depuis 2014, la Hongrie jouit du statut d'observateur auprès de l'Assemblée parlementaire des Etats turcophones et, en 2017, nous avons soumis une demande d'adhésion à l'Académie turcique internationale. J'ai l'honneur de vous demander aujourd'hui de permettre à la Hongrie de coopérer encore plus étroitement avec le Conseil de coopération des Etats turcophones. Je tiens également à vous informer que les Etats membres du Conseil turcique jouent un rôle de plus en plus important dans les aspirations de la Hongrie en matière de politique étrangère : depuis des années, nos relations avec la Turquie, l'Azerbaïdjan et le Kazakhstan se situent au niveau du partenariat stratégique. Notre objectif est également de nous engager sur cette voie en ce qui concerne le Kirghizistan et l'Ouzbékistan. (...)

La Hongrie se tient désormais prête pour l'ouverture d'un nouveau chapitre dans la coopération hungaro-turcique. Nous vous sommes reconnaissants, la délégation hongroise vous est reconnaissante, et je vous suis aussi personnellement reconnaissant, de nous avoir donné la possibilité d'être ici parmi vous."

Viktor Orbán, discours lors du septième sommet du Conseil turcique, Bakou, 15 octobre 2019 :

"Permettez-moi d'exprimer mes remerciements et ma gratitude au président Ilham Aliev pour l'organisation de ce sommet. Je viens souvent à Bakou et je voudrais vous féliciter pour le développement fantastique que je constate à chacune de mes visites. Je fais écho aux orateurs précédents pour féliciter le président Sooronbay Jeenbekov pour la présidence de son pays au cours de l'année passée. Je vous suis reconnaissant, Votre Excellence, de l'invitation à nous rendre dans votre merveilleux pays et de l'occasion qui nous est offerte d'être avec vous. Je tiens également à féliciter le président Nazarbayev, un grand ami des Kipchaks, pour sa haute distinction. Tout le monde ici ne sait pas qu'il existe des Kipchaks en Hongrie, que de nombreux Hongrois ont du sang kipchak et qu'ils possèdent leur propre autonomie. Le président Nazarbayev est également le président des tribus kipchakes hongroises. Nous lui envoyons un message chaque année lors de la réunion annuelle des Kipchaks en Hongrie. Votre Excellence, félicitations pour votre haute distinction. (...)

C'est au Kirghizistan, il y a un an, que j'ai eu l'occasion d'assister à cette réunion, mais nous sommes membres de l'Assemblée parlementaire du Conseil turcique depuis cinq ans et nous participons également en tant qu'observateur. Nous avons rejoint le Conseil turcique en tant qu'observateur afin de pouvoir apporter quelque chose, plutôt que d'être simplement un bénéficiaire. Ce que nous, Hongrois, pouvons offrir à ce Conseil, c'est un lien avec l'Europe et l'Union européenne. C'est pourquoi, au cours des derniers mois, nous avons établi une représentation européenne du Conseil turcique, que nous avons inauguré à Budapest avec vos ministres des Affaires étrangères. Il s'agit d'une représentation permanente, mais elle fournit également une plate-forme pour les forums d'affaires et les manifestations culturelles. Nous sommes impatients de recevoir vos délégués le plus rapidement possible. (...)

Il y a une grande distance géographique entre nous et, par conséquent, les relations entre nos citoyens sont extrêmement importantes. Je pense que nous serons en mesure de fournir un total de 725 bourses d'Etat hongroises : 250 bourses pour des étudiants kazakhs ; 200 bourses pour des étudiants azéris ; 150 bourses pour des étudiants turcs ; 75 bourses pour des étudiants ouzbeks ; et 30 pour des étudiants kirghizes. Nous sommes prêts, Mesdames et Messieurs, à augmenter encore ces chiffres.

Permettez-moi de dire quelques mots sur ce qui se passe dans l'Union européenne aujourd'hui. Actuellement, les nouveaux organes de l'Union européenne sont en cours de constitution : le Parlement a été élu récemment et la Commission est en cours de constitution. Chaque Etat membre délègue un membre à la Commission, qui se voit attribuer un portefeuille. C'est un organisme important. La Hongrie se bat actuellement pour que le gouvernement européen donne aux Hongrois le portefeuille de la politique d'élargissement et de voisinage. Nos chances ne sont pas mauvaises, mais c'est une bataille féroce. Si nous parvenons à obtenir ce portefeuille, nous aurons une coopération étroite avec l'Azerbaïdjan sur la question du partenariat oriental et avec la Turquie sur la question des négociations d'adhésion. Si nous parvenons à sécuriser ce portefeuille, nous serons heureux de vous aider à poursuivre vos efforts."

Voir également : Magyars et Turcs

Attila, roi des Huns

La Société touranienne et les relations hungaro-turques

Les patriotes hongrois de 1848 et la Turquie ottomane

L'immigration des réfugiés politiques hongrois et polonais dans l'Empire ottoman

İsmail Paşa alias György Kmety

La Hongrie de Viktor Orbán et la Turquie (rappel)

Viktor Orbán : "le plus important est que la Turquie reste un pays stable"

Selon Viktor Orban, l'UE ferait mieux d'aider financièrement la Turquie pour gérer la crise des migrants et réfugiés

Crise des migrants/réfugiés : la Hongrie d'Orbán soutient la Turquie

Viktor Orbán réclame la construction d'un mur au nord de la Grèce

Le ministre de l'Economie hongrois Gyorgy Matolcsy s'en prend vivement à la Grèce malhonnête : elle n'aurait jamais dû rentrer dans la zone Euro et même dans l'UE

La Société touranienne et les relations hungaro-turques




Turán
(organe de la Société touranienne/Turáni Társaság), vol. XIX, n° I-IV, 1936, p. IV-VIII :


"LA SOCIÉTÉ TOURANIENNE
(ASSOCIATION HONGROISE DE PARENTE ETHNIQUE.)


La Société fut fondée en 1910 à Budapest dans le but d'étudier d'une manière approfondie les sciences, les arts et les progrès sociaux et économiques des Nations apparentées, de les développer et d'accorder toujours son activité aux intérêts de la Nation Hongroise. Elle s'efforça modestement d'accomplir cette tâche pendant un quart de siècle. Elle a toujours évité les questions religieuses et politiques, elle désire arriver à son but en accord et en coopération aussi avec les peuples non-touraniens. Elle demande toujours la collaboration efficace des cercles scientifiques hongrois et étrangers — pour être en état — de pouvoir accomplir au mieux et dignement sa mission.

Le premier Président de la Société était le comte Paul Teleki, les premiers Présidents d'Honneur étaient le comte Béla Széchenyi et Ármin de Vámbéry.

Déjà au début, la Société avait des éminents membres et collaborateurs comme : George Almássy, Aladár Bán, le comte Miklós Bánffy, Dezső Bozóky, Jenő Cholnoky, Mór Déchy, Béla Erődy, Tivadar Galánthay, Gyula Germanus. Ignác Goldzieher, Mihály Kmoskó, Lajos Lóczy, Ernő Ludwig, Ferenc Luttor, Ede Mahler, Sándor Márky, Gyula Mészáros, Rezső Millecker, Bernât Munkácsy, Géza Nagy, Alajos Paikert, Gyula Pékár, Béla Posta, Gyula Prinz, Vilmos Profile, Gyula Sebestyén, Imre Sebők, Gyula Szekfű, Kálmán Szily, le comte Péter Vay, Antal Velics, Albert Víg, Béla Vikár, Árpád Zempléni, Béla Zsedényi, dont le nombre augmenta toujours pendant ces 25 années.

Nous soulignons ici quelques de nos membres et collaborateurs étrangers : Abdul Baha Abbas, Abdul Latif, M. Arnautoff, A. Balahanoff, W. Bang, Erkin Behic, Le Coq, Petrie Flinders, Hamdullah Subhi, Sven Hédin, A. Hermann, Imaoka Juichiro, Arvi Jőrventaus, Richard Jöffert, Bernhardt Line, Tani Masayuki, Vicomte Nabashima, Eugen Oberhummer, Konstantin Päts, Aarni Penttilä, Reşit Safet Atabinen, Saigo Jugo, Bekir Sitki, Emil Setälä, Onni Talas, Maila Talvio, Sumioka Tomovoshi, Sir Aurel Stein, Georg Wagener, Lawrence Woolley.

La Société a déjà organisé dans ses premières années plusieurs expéditions scientifiques, c'est à dire voyages d'études, en Asie-Mineure et Centrale ainsi qu'en Asie Orientale. Tels étaient les voyages d'études des Messieurs Gyula Mészáros et Rezső Millecker dans la région de Tuz-Tchölli en Asie-Mineure de Mr. Imre Timkó dans les environs du Lac Caspi et Aral, le second voyage de Mr. Millecker dans les contrées entre Konia et Kaisarié, le voyage des Messieurs Jenő Kovács et Lajos Holzwarth dans la région caucasienne, des Messieurs Imre Sebők et Aurél Schulz par la Russie-Asiatique dans les environs du Lac Baikal à Mongolie, à Mandchourie,, et en Chine ; enfin le voyage de Mr. Béla Lakos en Asie-Mineure etc.

La Société a fondé plusieurs Sections et Commissions et mis en activité une série permanente de conférences et des cours de langues touraniennes, elle publie son Périodique „Turan“, paraissant déjà depuis 1913, dans lequel outre des articles des écrivains éminents hongrois, un grand nombre d'illustres savants étrangers ont pris part à la rédaction et différentes langues : allemande, française, turque et hongroise.

Pendant la Guerre Mondiale la Société — sous la dénomination „Centre de Culture Orientale“ (Société Touranienne) — à fait instruire plusieurs centaines de jeunes Turcs et Bulgares, dans les écoles supérieures et professionnelles hongroises, avec l'appui efficace des Gouvernements Hongrois, Turc et Bulgare. La plupart de ces étudiants occupent aujourd'hui d'importantes positions et travaillent dans l'intérêt de leurs pays. La Société a rassemblé une Bibliothèque professionnelle dans le cercle de son activité cette collection de livres reste à la disposition de nos membres. En outre la Société a distribué une série d'exemplaires, en partie elle-même, en partie avec d'autres Sociétés.

La Société a continué une collaboration sincère, paisible et surtout scientifique avec les Nations apparentées en accord avec les autres Nations. Notre effort a été appuyé par des facteurs compétents, ainsi que par un nombre considérable de nos membres et de nos amis. A tous, nos plus chaleureux remerciements !

Notre Société désire constamment préparer, développer et assurer le progrès, la saine évolution et le bonheur durable de la Nation Hongroise ainsi que des Nations apparentées et de mêmes sentiments, et surtout celles de l'Orient, pour le Salut de l'Humanité toute entière.

Nous demandons une collaboration active et efficace de tous ceux qui s'intéressent à notre tâche.

L'adresse de la Société : Société Touranienne (Association Hongroise de Parenté Ethnique). — Budapest, Parlement, Porte XL Tel. : 11—37—77. Station accessoire 40.

Protecteur :
Son Altesse Impériale et Royale l'Archiduc Joseph François.

LA PRESIDENCE :

Président :
Gyula Pékár, Conseiller Intime Royal Hongrois.

Fondateur et Président Honoraire à vie :
Alajos Paikert, Secrétaire d'Etat e. R.

Président Adjoint :
Jenő Cholnoky, Prof. d'Université.

Co-Présidents :
Kálmán Darányi, Premier Ministre,
Bálint Hóman, Ministre des Cultes et de l'Instruction publique,
Tibor Pataky, Secrétaire d'Etat,
Kálmán Szily, Secrétaire d'Etat,
László Tahy, Secrétaire d'Etat,
Albert Vig, Secrétaire d'Etat Adj. e. R.,
Béla Zsedényi, Secrétaire d'Etat Adj. e. R.

Président Honoraire :
Monsignore le Comte Péter Vay.

Viceprésident gérant :
Aladár Bán, Conseiller de Gouvernement.

Viceprésidents :
Tivadar Galánthay-Glock, Général e. R.
Ernő Kovács-Karap, Avocat,
Lajos Marzsó, Géologue en Chef,
István Mezey, Avocat,
Vilmos Pröhle, Prof. d'Université,
Béla Vikár, Premier Conseiller e. R.

FONCTIONNAIRES :

Directeur :
Béla Csepreghy.

Secrétaire Général :
Frigyes Lukinich.

Secrétaires :
Jenő Sipos,
János Szabó.

Rédacteurs :
István Primusz,
Imre Tahy,
László Török.

Professeurs des cours de langues :
Aladár Bán, langue finnoise,
Tivadar Galánthay-Glock, langue turque,
Jenő Habán, langue japonaise,
Ivan Ivanoff, langue bulgare,
József Megyeri, langue chinoise,
Félix Pogrányi Nagy, langue soumerienne et étrusque.


LE JUBILE DE LA SOCIETE TOURANIENNE.

C'est le 12 décembre 1936, que la Société Touranienne a fêté a Budapest, sous tous rapports digne de son passé, le 25. anniversaire de sa fondation et de son activité, dans la salle des Délégations du Parlement hongrois. Cette séance eut lieu sous la haute présidence de Son Altesse Impériale et Royale l'Archiduc Joseph François, et y assistèrent les représentants du Gouvernement royal hongrois, les diplomates des pays et Nations apparentés, puis les délégués des Sociétés scientifiques étrangères et hongroises, poursuivant le même but, ainsi que les membres de la Société et ses amis. Dans son discours d'ouverture l'Archiduc Joseph François a tout d'abord souhaité la bienvenue aux représentants du Gouvernement, de la diplomatie et des Nations apparentées. Puis, abordant le sujet, il désigna l'activité de la Société Touranienne comme une mission réelle et culturelle, qu'il compara à „l'Union de la Nation“ réalisée par Mussolini. Il condamna sévèrement l'action individuelle ainsi que les essais tentés en vue de ressusciter le paganisme, qu'il désigna comme une profanation de l'idée touranienne. Il cita comme exemple le premier roi de Hongrie, Saint Etienne, qui, tout en supprimant le paganisme, a pu cependant conserver et développer les traditions nationales. Il parla en termes élogieux de la grandiose et parfaite organisation militaire, ainsi que du travail culturel des Japonais, qui reposent sur une base saine et nationale consciente de sa valeur.

Le discours de Son Altesse Royale fut chaleureusement accueilli et fit une impression profonde sur l'auditoire. (Applaudissement prolongés.)

M. François Kiss donna ensuite lecture de ,,l'Ode Touranienne“ pleine de verve de M. Etienne de Szathmâry.

Puis ce fut M. Jules de Pékár, Conseiller Intime et Président de la Société qui prononça son discours solennel au cours duquel il adressa ses salutations aux nations parentes en recommandant une collaboration étroite de toutes les Nations Touraniennes. Il cita les noms de tous ceux qui furent les pionniers de cette idée et souligna la signification et l'importance de la pensée touranienne d'un point de vue général de l'humanité. (Applaudissement prolongés.)

Ce fut ensuite M. Alajos de Paikert, fondateur et président honoraire à vie de la Société qui, dans sa conférence détaillée „Le passé et l'avenir des peuples touraniens“ expliqua quels étaient les peuples qui depuis les anciens Soumeriens pouvaient être considérés comme touraniens. Il énuméra les résultats culturels obtenus par tous ces peuples en soulignant le mérite des Soumeriens concernant l'écriture, l'astronomie, l'édification des villes, la constitution des Etats, la législation, le calendrier, etc. Il parla ensuite de l'antique civilisation des Hetitiens, Etrusques, Pelasgues, Scythes, Parthes, Turcs, Chinois, Japonais. Il démontra ensuite que nulle part au monde il n'existait une race absolument pure, et que la collaboration de tous les peuples est à souhaiter. Puis il exposait en détail le développement scientifique et technique des états touraniens modernes (Finlande, Estonie, Hongrie, Bulgarie, Turquie, Japon). Il termina en disant que l'idée touranienne était le lieu entre les nations apparentées, mais que le progrès ne pouvait être basé que sur l'idée nationale et religieuse qui a toujours fait ses preuves. Il ne faut pas détruire mais construire, ne pas anéantir mais créer. Créons donc partout un bien-être utile et durable, profitable non seulement aux peuples touraniens mais aussi à l'humanité toute entière.

Après cette conférence qui fut chaudement applaudie, M. Louis de Marzsô, Secrétaire Général de la Société, lut un résumé concernant les 25 années d'activité de la Société, entre autres : sa fondation, les expéditions et voyages scientifiques en Asie mineure, centrale et orientale ; les conférences scientifiques, le périodique „Túrán“, les différents cours, l'éducation de la jeunesse touranienne au cours de la grande guerre, la bibliothèque touranienne, etc.

Tous ces résultats furent bien accueillis par l'auditoire. Ce furent ensuite les Représentants des pays apparentés (Turquie, Japon, Bulgarie, Finlande et Estonie) qui, par la voix de leurs ministres et chargés d'affaires, adressèrent à la Société leur fraternelles et cordiales salutations à l'occasion de son XXVe anniversaire. (Applaudissement.)

Son Altesse Royale remercia les Ministres et Chargés d'Affaires étrangers de leurs aimables paroles.

Ensuite les nombreux Représentants des Sociétés scientifiques étrangères et hongroises, prirent, tour à tour, la parole, pour exprimer leurs félicitations. Cette solennelle et mémorable séance fut close par une allocution de Son Altesse le Président — Protecteur qui remercia l'assistance en termes éloquents.

Le 13 décembre 1936, la Société organisa dans la salle d'honneur du Conservatoire National un Concert auquel participèrent les peuples parents. Les artistes hongrois, finlandais, estoniens, bulgares et turcs saluèrent les délégués et les représentants des Nations parentes par des chansons et des paroles dans leur langues respectives."

Voir également : Attila, roi des Huns
 

mardi 3 décembre 2019

La position de la Turquie dans le dernier classement PISA

Le classement PISA (de l'OCDE) évalue les performances des systèmes éducatifs des différents pays, grâce à des tests sur les élèves (trois matières : lecture, mathématiques et sciences).

Selon la dernière enquête PISA (conduite en 2018 et publiée cette année), la Turquie devance les pays suivants :
- la plupart des pays balkaniques, dont la Grèce et la Bulgarie ;
- la Slovaquie, issue d'un des pays les plus modernes de l'ancien bloc soviétique et de l'Europe de l'Est d'avant-guerre (la défunte Tchécoslovaquie) ;
- la Chypre grecque et Malte ;
- la Géorgie ;
- les pays les plus développés et européanisés de l'Amérique latine (Chili, Uruguay, Brésil, Argentine) ;
- le Qatar (pétromonarchie considérée comme le pays le plus riche du monde).



Il est particulièrement intéressant de comparer la position de la Turquie à celle des pays de la région, qui ont connu les politiques sociales du communisme (qui faisait de l'école l'une de ses priorités), ou la modernisation consécutive à l'intégration dans l'UE. Rappelons en outre que les musulmans de l'Empire ottoman finissant avaient subi un retard sur le plan de l'accès à l'instruction moderne, en comparaison des minorités chrétiennes (dont les Grecs) et juive.

Aujourd'hui, la Turquie fait mieux que la Grèce et la Chypre grecque pour les trois matières testées. Elles les devance également pour l'équité garçons-filles dans la réussite scolaire :



Source : http://www.oecd.org/pisa-fr/

Voir également : Quelques données factuelles sur la Turquie

L'accès à la contraception en Turquie

La question des libertés et des droits de l'homme dans la Turquie actuelle

Cartographie de la pratique religieuse en Turquie

Indice de démocratie : le classement de la Turquie en 2016

mardi 5 novembre 2019

L'influence du kémalisme sur l'armée bolivienne




"Le général Ovando cherche une révolution", L'Express, 5-11 janvier 1970 :

"Teint basané, yeux verts, visage de renard, le général Alfredo Ovando Candia est l'homme qui a donné l'ordre d'exécuter Che Guevara le 9 octobre 1967. Il était à l'époque commandant en chef des forces armées boliviennes. Mais, en fait, la décision avait été prise collectivement par un vote du haut état-major : trois voix pour, deux voix contre. Le général Ovando avait voté contre. Aujourd'hui, les restes du Che reposent dans un couvent, et ce général de 53 ans régne sur la Bolivie depuis le 26 septembre, date d'un coup d'Etat qui ressemblait à une simple passation de pouvoirs. Dans son cabinet de travail, au premier étage du palais présidentiel de la place Murillo, à La Paz, il a expliqué à L'Express, tout en essuyant les verres de ses lunettes, le sens de la « révolution » d'un autre style qu'il a, à son tour, l'ambition de réaliser. (...)

— Pouvez-vous définir vos objectifs ?

— Notre révolution est nationaliste. Il y a dans le monde quatre groupes de pays : les Etats-Unis, qui exercent une domination mondiale ; l'U.R.S.S., qui exerce une domination extra-continentale mais non mondiale ; les pays autonomes, comme le Japon et l'Europe occidentale ; les pays dépendants, comme ceux d'Afrique et d'Amérique latine. Nous avons la volonté de faire gravir à la Bolivie un degré de l'échelle afin qu'elle prenne place parmi les pays autonomes. On peut atteindre ce but par divers moyens, le nationalisme ou le socialisme. Nous avons choisi le nationalisme.

— Que pensez-vous de la politique de Washington en Amérique latine ?

— Mauvaise approche, sans compréhension véritable et globale des réalités latino-américaines. Une série de tentatives n'a abouti qu'à des échecs : la politique dite de bon voisinage, l'Alliance pour le Progrès, etc. Il est malgré tout encourageant que les Etats-Unis continuent à rechercher de nouveaux moyens de rapprochement, mais il y a trop de rapports entre la politique du Département d'Etat et les intérêts des compagnies privées. En nationalisant la Gulf Oil, nous n'avons pas voulu ignorer les investissements opérés par cette firme en Bolivie. Le gouvernement appuiera une juste indemnisation. Mais, jusqu'à présent, nous ne sommes pas parvenus à nous entendre sur la somme à verser.

— Quels sont les exemples historiques qui vous ont influencé le plus ?

— La révolution mexicaine, bien sûr, puis la Turquie. Ataturk a changé les structures de son pays. Là-bas aussi il y avait une société marginale, inculte, paysanne. Le paysan bolivien est analphabète, superstitieux. L'Espagnol n'a réussi à faire entrer chez l'indigène que la boisson et le couteau. L'indigène a conservé tout le reste, et d'abord ses langues, le quetchua et l'aymara. Même la religion chrétienne n'a pas été pleinement acceptée. Le culte de la Terre et du Soleil reste très vif. Je connais l'enfant de la campagne. Le fait qu'il apprenne à lire et à écrire uniquement en espagnol me déplaît. A l'école, on lui dessine l'aile d'un oiseau, mais le mot ala (aile) ne signifie rien pour lui. La vérité, c'est qu'il faut tout changer dans ce pays. Ce sera la tâche non pas d'un seul gouvernement, mais de plusieurs."

Voir également : L'hommage de Celâl Bayar à Evita Perón

L'influence du kémalisme sur l'armée française

Sun Yat-sen et la Turquie indépendante
 

Atatürk et ses luttes, vus par les héros de l'indépendance indienne

dimanche 6 octobre 2019

Les points de ressemblance entre Atatürk et les grands réformateurs/révolutionnaires occidentaux




Charles H. Sherrill (ancien ambassadeur des Etats-Unis en Turquie), "Turkey under Mustafa Kemal : Eleven Peaceful Revolutions since 1923", The World Today. Encyclopaedia Britannica, février 1934, p. 27 :

"Dans cette réforme ou cette révolution — cette traduction de leurs Ecritures [le Coran] dans la langue vernaculaire —, il est intéressant de noter que Mustafa Kemal ressemblait autant à Martin Luther et John Wycliffe qu'à Henri VIII d'Angleterre, en ce qui concerne sa séparation de l'Eglise et de l'Etat. Quand il déplaça sa capitale à l'intérieur, d'Istanbul à Ankara, il ressemblait de la même façon à notre George Washington, lui aussi un général révolutionnaire et le premier président de sa République."

Voir également : Qui était Mustafa Kemal Atatürk ?
 
La lutte d'indépendance impulsée par Mustafa Kemal : une résistance à l'occupation de l'Entente et aux irrédentismes gréco-arméniens

Le kémalisme et l'islam
  
Une hypothèse sur l'anticléricalisme kémalien

L'idéal d'"européanisation" dans la Turquie kémaliste

Le kémalisme, la bonne révolution

L'exaltation de la culture populaire turque d'Anatolie par le régime kémaliste

Les nations britannique et américaine, vues de Turquie

vendredi 27 septembre 2019

Le projet islamiste de division et d'arabisation de l'Empire ottoman




Ghassan Finianos, Islamistes, apologistes et libres penseurs, Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux, 2006, p. 39 :

"Malgré son appel au panislamisme comme un front politique contre la colonisation occidentale, al-Afgânî dégage, dans son projet politique adressé au sultan 'Abd al-Hamîd [Abdülhamit II], le rôle distinct de la nation arabe dans la rénovation de la religion et la renaissance des musulmans, toutes branches confondues. Pour mettre un terme aux soulèvements nationaux il conseille au sultan ottoman de diviser l'empire en entités quasi indépendantes. Il l'invite même à adopter l'arabe comme langue nationale, ainsi qu'à arabiser les Turcs pour former une seule nation dont la capitale serait Bagdad. Ces thèses politiques contiennent des tendances libérales et d'autres, religieuses conservatrices."

Voir également : Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) : un sultan autoritaire et réformateur

Les Arabes ont trahi l'Empire ottoman 
  
Une hypothèse sur l'anticléricalisme kémalien

Pourquoi les Turcs ne sont pas responsables du déclin du monde arabo-musulman 

lundi 1 juillet 2019

Mustafa Celâlettin Paşa et la défense de la présence turque-ottomane en Europe




Moustapha Djelaleddin (Konstanty Borzęcki), Les Turcs anciens et modernes, Paris, A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie, 1870, p. 357-362 :

"2. (...) Après cela, comment qualifier l'aveuglement des Jugo-Slaves de la Turquie, qui se laissent entraîner par les Finno-Mongous [les Moscovites] dans un antagonisme contre les Turcs ? Loins de vouloir démêler, dans les chroniques bysantines, que ce furent les khans des Avares qui les organisèrent, en les armant contre les Bysantins et contre les Teutons, ils ne se demandent pas, comment deux petits peuples slaves, jouissent de l'indépendance la plus complète sous les ailes de la Turquie quand de grandes et célèbres nations slaves endurent l'esclavage ? L'alliance turco-slave et sarmato-slave, ancienne comme le monde, fut, à ce qu'il parait le berceau de cette race. Cette alliance de tous les temps était la seule possible ; parce que, les Turcs seuls respectent les nationalités et leurs idiomes. On n'a qu'à voir le long martyre de la Pologne et songer que, plus que la défectuosité de ses institutions, ce furent les vues religieuses, introduites postérieurement par les Jésuites, qui l'armant contre les Turcs et contre les dissidents religieux, perdirent cette grande nation ; cet exemple suffira à faire mesurer le gouffre, qu'au même titre, préparent aux Slaves les Starovertsy (Vieux-Croyants) moscovites.

3. La même considération concerne l'ancien noyau turco-égyptien ou turco-arabe des Hellènes, dont l'agitation fébrile et anti-européenne paraît le condamner à un sort bien triste, soit dans les étreintes de la Russie, soit par la juste colère de l'Europe. Il est vrai que les îles et les presqu'îles de la Grèce défient, par leur configuration géographique, tous les essais de centralisation, sans précédent dans l'histoire, et sans but dans un pays dont les habitants ne sont pas agriculteurs, tandis que le commerce de chaque partie de la Grèce se doit à soi-même. Cependant les Hellènes qui doivent tout à l'Europe, et se font remarquer par les Moscovites, offrent un spectacle bien triste de l'absence de principes moraux. Il serait donc ridicule de demander comment les enfants d'Alcibiade ne comprennent pas que tous leurs intérêts leur prescrivent de se tenir attachés à la cause de l'Orient. Cela est surtout vrai au moment où l'Europe civilisée et libérale est plus que jamais puissante, et que le canal de Suez allant s'ouvrir, les villes de la Grèce auraient pu, peut-être, par leur alliance sincère avec la Turquie ; ramener dans leur sein une prospérité qu'elles n'ont pas possédée aux temps d'Agesilas et de l'empereur Héraclius.

4. Quant aux prétendus civilisateurs du monde, qui se demandent ce que font les Turcs en Europe, et qui disent que cet état de choses n'est, aujourd'hui, qu'un anachronisme, observons que ces grands réformateurs présentent eux-mêmes le plus déplorable anachronisme, — celui de leurs opinions incompatibles avec les lumières du dix-neuvième siècle. (...)

6. Il y a sept ans, j'ai signalé l'insuffisance de l'ancienne tactique des armes, et quoique mon écrit n'ait engendré que des haines..., Sadowa a confirmé mes assertions. Aujourd'hui, je ne fais que peindre le peuple turc, tel qu'il était et tel que la réforme l'a rendu ; de nos jours, on ne fait pas de tableau sans ombres. Pourquoi ai-je entrepris cette tâche ingrate ? C'est que, je ne suis pas de l'opinion de ceux qui prétendent que le patriotisme, le dévouement au trône, l'intégrité, le zèle, le sang même versé pour son pays, se comptent chez nous comme autant de crimes. Non, je crois au patriotisme de ceux auxquels Dieu et le Souverain ont remis le sort des Pélasgues modernes ; et il est probable, qu'à la vue de tant de gloire et de droits historiques, tels qu'aucune nation au monde n'en possède de pareils, on comprendra les aptitudes et l'avenir des races turques.

7. Cet écrit, commencé au moment des animosités de la question gréco-crétoise, voit aujourd'hui surgir de cette question la concorde de l'Europe, qui fait ajourner les ambitions moscovites. Grâce à ces dispositions, il faut espérer que la cause de l'humanité triomphera par la restauration de l'équilibre de l'Europe et celle de la grande nationalité de la Pologne, non pas par l'application microscopique du principe des nationalités factices en Orient, au profit de la Russie. En effet, les meilleurs principes, poussés à outrance, deviennent de dangereuses rêveries, quand leur application contraste avec les faits observés dans le domaine de la vie pratique, avec la forme et les proportions de la société actuelle. Croyons donc à l'avenir de l'humanité et de ses droits et félicitons-nous, aujourd'hui, que cette cause, plus que jamais puissante, compte dans ses rangs, outre la France et l'Angleterre, l'Autriche, l'Italie, la Turquie, la Scandinavie et bientôt peut-être l'Espagne etc. Que ne pouvons-nous y enregistrer la Grande fabrique des nations, qui à ce qu'il paraît, n'est occupée que de se fabriquer elle-même, inclusivement avec le grand duché de Posen etc. !"

Pour rappel : Mustafa Celâlettin Paşa alias Konstanty Borzęcki

Voir également : L'immigration des réfugiés politiques hongrois et polonais dans l'Empire ottoman

L'épopée des volontaires polonais de l'armée ottomane

Franciszek Henryk Duchinski (historien polonais originaire de Kiev)

Adam Mickiewicz (poète et patriote polonais)

Les patriotes hongrois de 1848 et la Turquie ottomane

Joseph Arthur de Gobineau

dimanche 16 juin 2019

Génétique : les données autosomales démentent les préjugés béotiens sur la Turquie

L'équipe de Turkish DNA Project a publié des données édifiantes (issues du projet Dodecad) sur les particularités génétiques des Turcs :






Plusieurs constats et enseignements :

1. Les Turcs ethniques de l'Anatolie égéenne (Çanakkale, Balıkesir, Manisa, Izmir, Aydın, Muğla) et méditerranéenne (Antalya, Mersin, Adana) ont des composantes sibérienne et est-asiatique supérieures à celles des Turcs de l'Anatolie orientale (Erzurum) et même centrale (Konya et Kayseri). Ces composantes atteignent leur pic maximal à Muğla, province côtière qui fait face au Dodécanèse : près de 20 %, soit un pourcentage équivalent à une partie des Turcs du Turkménistan.

C'est un énorme désaveu pour ceux qui associent le conservatisme religieux aux "vrais Turcs" et le sécularisme aux "faux Turcs". Car les Turcs de l'Ouest (considérés à tort comme des "descendants de Grecs", en raison de leur localisation) ont une ascendance extrême-orientale plus importante que les autres ; inversement, c'est chez les Turcs de l'Anatolie orientale (qui sont les plus pratiquants en matière de religion) que cette ascendance est la plus faible.

L'Anatolie occidentale a été une zone de repli pour les tribus turkmènes lors de la poussée mongole, et des descendants de colons turkmènes de Roumélie (comme les Yörük dont était issu Atatürk), ainsi que des réfugiés tatars de Crimée (comme les ancêtres d'Adnan Menderes, né à Aydın), s'y sont réinstallés à l'époque contemporaine, ceci expliquant cela.

2. Pour ce qui concerne la région de la mer Noire, les pourcentages sont en moyenne un peu plus élevés qu'en Anatolie centrale (pics à Sakarya et Giresun), jusqu'à Trabzon-Rize où ils chutent (facteur laze, et non spécifiquement "grec"). Là aussi, un autre cliché s'effondre.

3. La composante nord-européenne est plus importante chez les Turcs de l'Anatolie occidentale ET centrale que chez les Lazes, les Géorgiens, les Grecs anatoliens/micrasiates (cappadociens et pontiques, c'est-à-dire descendant d'Anatoliens grécisés et non directement de colons de l'Hellade), les Arméniens, les Kurdes et les Zazas. Elle est supérieure pour les Circassiens/Tcherkesses, qui ont également des composantes extrême-orientales qui peuvent atteindre les niveaux des Turcs anatoliens (sans doute à cause du passé scytho-sarmate, khazar, kipchak...). L'étude de Doron M. Behar avait déjà démontré que les Turcs anatoliens étaient plus "nordiques" que les Sud-Caucasiens (et les Iraniens). Il faut croire que les invasions indo-européennes (si l'on s'en tient à l'hypothèse du foyer proto-indo-européen des Kourganes, avant l'âge du Bronze danubien), et notamment les incursions des Scythes et l'installation des Celtes (Galates), ont eu des effets plutôt limités sur la démographie de l'Anatolie pré-turque (ce qui la distingue de l'Europe balkanique), en dépit de la diffusion de langues ou dialectes indo-européens.

Si le poids de cette composante nord-européenne parmi les Turcs peut s'expliquer par l'immigration des muhacir/réfugiés balkaniques (musulmans slaves ou albanais) et circassiens, on peut y voir aussi et surtout la conséquence de l'implantation des Turcs oghouzes à partir du XIe siècle. En effet, il ne faut pas perdre de vue que plusieurs peuples turcs d'Asie centrale sont non seulement caucasoïdes de manière prédominante (il en était de même à des époques éloignées, avec les Hiong-nou et les Kirghizes du Ienisseï), mais que la composante nord-européenne est même relativement importante en leur sein (y compris pour les Kazakhs, Kirghizes et Altaïens) : elle est plus élevée pour les Ouzbeks et Ouïghours d'aujourd'hui (d'après l'étude de Doron M. Behar) que pour les Iraniens d'Iran, les Bourouchos (petit peuple du nord du Pakistan, qui descend soi-disant des soldats d'Alexandre le Grand...), et similaire ou supérieure à celle des Pachtounes (selon les cas). Ce n'est donc pas le résultat d'un mélange avec les Persans et autres iranophones du Sud. La venue des Turcs oghouzes aura donc en quelque sorte contribué, sous cet aspect, à "européaniser" l'Asie mineure...

4. Il est probable que les composantes extrême-orientales portées par les nomades turcs, et même mongols, soient en fait héritées d'anciens brassages avec les populations paléo-sibériennes et chinoises qu'ils ont rencontrées au cours de leurs péripéties. Après tout, la parenté des langues indo-européennes avec les langues altaïques semble plus évidente qu'avec le basque et le géorgien, ce qui jette un certain doute quant au phénotype réel des Proto-Turcs. A notre époque, les Ouraliens de l'Est (Samoyèdes) sont, un peu comme pour le monde turcophone, nettement plus mongoloïdes que ceux de l'Ouest (Finno-Ougriens). Une partie des nomades scythes et magyars avaient des traits mongoloïdes, d'après leurs squelettes, sans qu'il faille en tirer quelque conclusion abusive sur l'origine des Indo-Européens et des Ouraliens.

Ainsi, les composantes extrême-orientales sont des indicateurs d'une ascendance turcique en Anatolie, mais cette ascendance ne peut y être circonscrite car elle se "cache" également dans les composantes ouest-asiatiques ("caucasienne" et "gédrosienne") et nord-européenne. Elle représente au moins le double, sans doute le triple, du pourcentage extrême-oriental moyen (10 %) en Turquie. Cf. les résultats pour les divers Turciques des périodes hunnique et médiévale (deuxième image) : aucun n'était mongoloïde de manière prédominante, ce qui concorde bien avec les descriptions des auteurs chinois et musulmans pour ces époques.

Dans le cas de Giresun, Sakarya, Çanakkale et Muğla (toutes des provinces maritimes), on pourrait ainsi atteindre des niveaux de 45 à 54 % d'ascendance turcique-steppique, ce qui en ferait l'origine principale (ce qui reste étant loin d'être entièrement "anatolien").

A noter que l'apport extrême-oriental n'est pas moins significatif pour les Russes ethniques du Nord et d'une partie du Centre (en raison de la slavisation de populations finno-ougriennes), ainsi que pour les Finlandais.

5. La composante "gédrosienne" est liée, comme la "caucasienne", à l'époque néolithique (et plus précisément à l'âge du Cuivre, semble-t-il) : elle s'est répandue dans l'Eurasie bien avant l'expansion ou l'ethnogenèse des Perses, puisqu'elle est plus élevée pour les Irlandais que pour les Syriens, les Jordaniens et les Palestiniens.

6. La composante sud-ouest-asiatique (moyen-orientale) est généralement plus importante chez les Grecs anatoliens et les Arméniens que chez les Turcs (et les Lazes) : ces mélanges remontent aux civilisations antiques (expansion hittite vers le Sud, comptoirs assyriens et domination néo-assyrienne, peuplement juif de la Cilicie...), et aux périodes byzantine et arabo-byzantine (avant la domination seldjoukide).

Il a été également prouvé que cette composante est plus élevée parmi les Sud-Italiens, les Chypriotes grecs (colonisation phénicienne, flux migratoires à l'intérieur de l'Empire romain, expansion arabe...), et même les Grecs des îles égéennes (à ne pas confondre avec les Grecs continentaux, largement issus de populations slaves, albanaises et valaques), que parmi les Turcs. La composante moyen-orientale des Grecs de Chypre est équivalente à celle des Alaouites/Nusayris, et dépasse clairement celle des Turcs les plus en contact avec les Arabes (Hatay, Gaziantep).

7. La part de la composante ouest-méditerranéenne (c'est-à-dire proprement sud-européenne, correspondant au substrat pré-néolithique et pré-indo-européen) est assez considérable parmi les Bosniaques (à mettre en relation avec le passé illyrien, voire pélasgique). Mais c'est moins le cas pour les Grecs anatoliens, en particulier pontiques (chez qui cette composante est inférieure à celle des Alaouites). Cela signifie plusieurs choses : le lien des Grecs du Pont avec l'Europe du Sud est plus ténu qu'on ne le pense d'ordinaire (ils sont de toute évidence issus, à l'instar des Turcs de Trabzon-Rize, d'une souche laze-géorgienne) ; la présence de cette composante (qui était déjà détectable chez les nomades des steppes) au sein de la population turque peut avoir pour cause l'afflux des muhacir slavo-albanais, et non systématiquement la turquisation des populations conquises d'Anatolie.

8. Toutes les populations de la région ont des composantes variées (où et quand commence le "métissage" ?), et il est donc spécieux et puéril de prétendre que certains sont plus "purs" ou "indigènes" que d'autres : réalité qui contredit d'ailleurs les objectifs de certaines idéologies (panhellénisme qui aspire à regrouper des populations de toute évidence hétérogènes et acculturées). On note même que les composantes extrême-orientales sont bien décelables chez presque tous les Kurdes et Zazas (ce qui est le fruit de la kurdisation/zazaïsation d'une partie des Turkmènes, phénomène mentionné par le nationaliste turc Ziya Gökalp). 
 
 
 

mardi 11 juin 2019

La théorie de l'origine commune des Altaïques, Ouraliens et Indo-Européens

Selon la théorie de la macro-famille nostratique (défendue d'abord par le Danois Holger Pedersen, puis d'autres linguistes européens), les langues altaïques (dont le turc et le mongol), ouraliennes (dont le hongrois, l'estonien et le finnois) et indo-européennes sont particulièrement proches et issues d'une même branche "eurasiatique".

A l'origine, les ancêtres des Altaïques, des Ouraliens et des Indo-Européens se seraient dispersés à partir d'un même foyer situé en Asie centrale :



Source : Allan R. Bomhard, A Comprehensive Introduction to Nostratic Comparative Linguistics (With Special Reference To Indo-European), vol. 1, Florence SC, 2018, p. 312.

Pour rappel : La proximité des langues altaïques (incluant le turc), ouraliennes et indo-européennes selon la théorie de la macro-famille linguistique nostratique

Voir également : Les contacts des Proto-Turcs avec les Indo-Européens et les Ouraliens

La communauté culturelle entre Celtes et Proto-Turcs

Magyars et Turcs
  
Le turcocentrisme suédois au XVIIIe siècle
  
Mustafa Celâlettin Paşa alias Konstanty Borzęcki

La révolution kémaliste : une "restauration de l'histoire turque"

Kémalisme : les théories raciales au service de la paix

IIe Congrès d'histoire turque (1937) : allocution d'Eugène Pittard, au nom des savants étrangers

Aspect et beauté physiques des Turcs

dimanche 9 juin 2019

Les officiers étrangers au service de l'Etat hamidien




"Les officiers étrangers au service de la Turquie", Journal des débats politiques et littéraires, 28 décembre 1886 :

"On écrit de Constantinople à la Correspondance politique :

« A la tête des généraux étrangers se trouve M. von der Goltz Pacha qui, outre son grade de commandant en second à l'état-major général, est encore inspecteur de toutes les écoles militaires et membre de la commission de réorganisation. Il a complètement réformé le système d'instruction qui était en vigueur jusqu'ici dans l'école militaire de Constantinople et y en a introduit un conforme aux exigences modernes, essentiellement pratique. M. von der Goltz est l'âme de la commission de réorganisation. C'est lui qui soumet à cette dernière presque tous les plans : les autres membres se contentent d'y apposer leur visa. Lorsque M. von der Goltz était tout nouvellement arrivé d'Allemagne, on intrigua beaucoup contre lui dans l'armée, et les plans qu'il élaborait ne parvenaient jamais jusque sous les yeux du Sultan. Il en fut de même à l'école militaire dont le directeur alla jusqu'à engager les élèves à une démonstration contre l'officier allemand en se mettant en grève. M. von der Goltz s'en plaignait personnellement au Sultan en ajoutant que, dans le cas où on lui susciterait encore de semblables désagrémens, il quitterait le service turc. Sur ce, le Sultan donna l'ordre exprès de remédier à ces inconvéniens.

» Kamphœvener Pacha est l'instructeur de l'infanterie ; il a sous ses ordres la plupart des bataillons d'infanterie de Constantinople et il est, en outre, chargé de l'inspection de toutes les autres troupes d'infanterie. Ses efforts, tendant à instruire convenablement cette partie de l'armée ottomane, ont déjà donné de très bons résultats. On peut, en effet, constater de grands progrès en ce qui concerne la discipline et la bonne tenue de cette arme.

» L'instructeur de l'artillerie, Ristow Pacha, a réussi à former un régiment modèle d'artillerie d'après le dernier système. Ristow Pacha, qui est aussi un des principaux membres del a commission pour l'artillerie siégeant à Tophané (un des quartiers de Constantinople), a été envoyé récemment aux Dardanelles pour diriger les travaux de fortification qui s'y font et instruire les troupes de l'artillerie.

» Hobé Pacha est instructeur de la cavalerie. Il prend notamment comme membre une part très active aux travaux de la commission dite du fusil à répétition. De tous les généraux allemands, c'est Hobé Pacha qui est le plus en faveur au Palais.

» A Schilgen Pacha, qui est membre du Conseil de l'intendance, a échu la réorganisation de l'administration de l'armée. C'est là une tâche des plus difficiles ; car, dans une armée aussi rarement payée que l'est l'armée turque, il est pour ainsi dire impossible de réaliser des économies.

» Blum [Bluhm] Pacha, ingénieur en chef de l'armée turque qui vint en Orient en même temps que le comte Moltke, est peut-être le plus ancien des généraux étrangers au service de la Turquie. Blum Pacha est un ingénieur de talent et qui rend, aujourd'hui encore, d'excellens services au pays. C'est à lui que les Turcs doivent la plupart de leurs forteresses.

» Strecker Pacha est un des artilleurs les plus capables de l'armée ottomane dans laquelle il sert déjà depuis trente ans. C'est lui qui, avant la dernière guerre, exerça l'artillerie de la Touna (le Danube) et du vilayet d'Andrinople. On lui a attribué avec raison les éclatans succès que l'artillerie turque remporta à Plevna. Strecker Pacha a été pendant deux ans à Philippopoli, ville que son successeur Drygalski Pacha dut quitter avec si peu de succès.

» Szechenyi Pacha est venu, il y a treize ans, en Turquie, pour y organiser le corps des pompiers. D'abord colonel, il fut nommé en 1880 général de brigade et en 1883 général de division. Szechenyi Pacha est commandant en chef du corps des pompiers ottomans se composant de deux régimens organisés tout à fait militairement, et appartient en outre à la garde impériale.

» Vitalis Pacha, ancien commandant en chef de la milice rouméliote, est actuellement dans la gendarmerie et aide de camp du Sultan auprès duquel il est très en faveur.

» Lecoq [Lecocq] Pacha était autrefois ingénieur dans l'armée française avec laquelle il fit la guerre de Crimée et la Campagne de 1870-1871. Il vint en Turquie lors de la construction des chemins de fer rouméliotes, et à cette occasion il participa aux travaux techniques, mais entra bientôt après dans l'armée turque avec le grade de colonel et fut nommé professeur des sciences techniques de fortification à l'école militaire de Constantinople.

» Dreyssé Pacha, que le Sultan fit venir de France, est un ancien capitaine de l'armée française qui fut mis par Napoléon III à la disposition d'Abdul Hamid lors du voyage de ce dernier, qui était encore prince alors, à Paris.

» Lorsqu'Abdul Hamid monta sur le trône, il s'informa de Dreyssé, qu'il retrouva en France. Il l'invita comme hôte et, une fois arrivé ici, le combla de gratifications, de présens et de décorations. Dreyssé, actuellement maréchal, est en grande faveur auprès du Sultan et demeure dans le voisinage immédiat du palais.

» Woods Pacha commença ici sa carrière comme inspecteur de l'école maritime. Bientôt après il fut nommé vice-amiral et chargé de l'inspection des écoles de torpilleurs.

» Le colonel de Toustain-Dumanoir était avant le coup d'Etat de Philippopoli sous-chef de l'état-major général en Roumélie. Actuellement il est colonel de gendarmerie.

» Le colonel Blunt entra au service de la Turquie en même temps que Baker Pacha. C'est un des officiers qui engagèrent le gouvernement à réorganiser la gendarmerie. Tous ses collègues, à l'exception du colonel Briscoe, aujourd'hui inspecteur de la gendarmerie à Alep, quittèrent le service turc à l'expiration de leur contrat. Mais M. Blunt renouvela le sien. Pendant son séjour à Andrinople, le colonel Blunt a été infatigable au travail.

» Outre les noms déjà cités, font encore partie de l'armée turque les officiers suivans qui ont passé à l'Islam :

» Feyzi Pacha (Kollmann), ancien général hongrois, émigra en Orient après la révolution de 1848 et entra comme pacha dans l'armée turque. Feyzi Pacha s'est beaucoup distingué dans la guerre de Crimée et la défense de Kars ainsi que dans la dernière guerre, à laquelle il prit part.

» Mahmoud Pacha (Freund), Galicien d'origine, émigra en Turquie après la révolution hongroise et prit du service dans l'armée ottomane. Mahmoud Pacha, après avoir été pendant longtemps personna grata auprès du Sultan, tomba, il y a quelques années, en disgrâce, à cause d'une bataille qu'il perdit contre les Monténégrins, et fut même envoyé en exil. Mais le Sultan le gracia bientôt, et, aujourd'hui, il se trouve en grande faveur auprès du souverain, qui dernièrement encore lui fit cadeau d'une très belle maison. On l'appelle généralement ici Madjarli Pacha, ou le pacha hongrois.

» Ahmed Nouri Pacha (Helle), ancien attaché militaire à l'ambassade d'Autriche-Hongrie dans notre ville, était de tout temps turcophile déclaré et embrassa déjà, en secret, lorsqu'il était encore sujet autrichien, la religion de Mahomet. Il quitta bientôt le service autrichien pour entrer comme simple soldat dans l'armée turque. Comme il avançait presque tous les deux mois d'un grade, il était colonel au bout de trois ans, puis, bientôt après, pacha. En 1881, il fut envoyé à Erzeroum pour y inspecter les troupes. Il est aussi membre du bureau turc de statistique.

» Le colonel Osman Bey (Farkas) n'est, en tout cas, pas celui des officiers étrangers qui brille le plus par son savoir ; néanmoins il a été nommé professeur de français à l'école militaire."


"Echos du matin", Le Matin, 10 juillet 1893 :

"Nous donnions récemment des informations très complètes sur les différentes armées européennes. On peut y ajouter les curieux renseignements suivants sur la présence,
dans l'armée turque, de nombreux officiers étrangers qui y occupent des fonctions importantes.

Von der Goltz pacha,
un Prussien, commandant en second à l'état-major général, est inspecteur des écoles militaires. Il n'a pas renouvelé son engagement. Kamphœner pacha, Allemand, est instructeur de l'infanterie ; von Ristow pacha, instructeur de l'artillerie ; Hobe pacha, instructeur de la cavalerie ; Schilgen pacha est chargé de l'intendance ; Blum [Bluhm] pacha, ingénieur en chef de la construction des forteresses, est au service de la Turquie depuis 1838, époque où il y vint avec M. de Moltke ; Krecker pacha, également d'origine allemande, sert la Turquie depuis trente ans, il est général d'artillerie.

Le général de division Szechenyi pacha est Hongrois ; il est à la tête des pompiers. Wosds [Woods] pacha est Anglais, vice-amiral, chargé des torpilleurs ; un autre Anglais, Blunt bey est colonel de gendarmerie.

Les Français y sont aussi nombreux : Lecoq [Lecocq] pacha, ingénieur, professeur des sciences techniques à l'Ecole militaire, s'occupe des fortifications ; Vitalis pacha est aide de camp du sultan et très en faveur ; Toustain-Dumanoir bey est colonel de gendarmerie ; Dreysse [Dreyssé] pacha, grand ami d'Abdul-Hamid est muchir (maréchal) de l'empire ; c'est le seul Européen qui ait obtenu cette haute dignité.

Les autres officiers généraux d'origine européenne sont naturalisés ottomans et ont embrassé l'islamisme. Citons parmi eux : Kollmann, Hongrois, a pris le nom de Feyzi pacha ; Freudt [Freund], Polonais autrichien, Mahmoud pacha ; Helle, Autrichien, ancien attaché à l'ambassade d'Autriche-Hongrie à Constantinople, Achnid-Nourri pacha [Ahmet Nuri Paşa]."


Voir également : Colmar Freiherr von der Goltz

Mehmet Ali Paşa alias Ludwig Karl Friedrich Detroit

L'épopée des volontaires polonais de l'armée ottomane

Ömer Lütfi Paşa alias Mihajlo Latas

İsmail Paşa alias György Kmety

Hurşid Paşa alias Richard Guyon
  
Mustafa Celâlettin Paşa alias Konstanty Borzęcki

Rüstem Mariani Paşa

Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) : un sultan autoritaire et réformateur
  
Le sultan Abdülhamit II et Ármin Vámbéry

Osman Hamdi Bey : un génie éclectique ottoman

vendredi 7 juin 2019

La Conférence de Berlin sur le partage de l'Afrique (1884-1885) : quand l'Empire ottoman faisait partie des puissances coloniales européennes




Jean-Claude Allain, "La Conférence de Berlin sur l'Afrique (1884-1885)", in L'Afrique noire depuis la conférence de Berlin (1885-1985). Colloque international organisé par le Centre des Hautes Etudes sur l'Afrique et l'Asie Modernes (Berlin, 13-16 mars 1985), Paris, CHEAM, 1985 :

"Quatorze pays sont représentés à la conférence, ouverte le 15 novembre 1884 et close le 26 février 1885. Sauf les Etats-Unis d'Amérique, tous sont européens par leur participation constante aux affaires européennes (la Russie et l'Empire ottoman) ou par leur situation géographique : les deux monarchies de l'Europe du Nord (Danemark et Suède-Norvège), le bloc central du Dreibund (Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie), les six Etats de la côte occidentale de l'Europe (Pays-Bas, Belgique, Royaume-Uni, France, Espagne et Portugal)." (p. 22)

"La liberté d'action des missionnaires est une grande préoccupation du délégué italien. Le comte de Launay en demande la reconnaissance dès la deuxième séance (19 novembre) en la liant à celle des savants et des explorateurs, tant au Congo qu'au Niger. L'absence italienne en Afrique centrale et occidentale lui permet d'afficher le désintéressement de cette proposition et d'énumérer un nombre impressionnant d'Italiens de cette catégorie ayant concouru à la connaissance de l'Afrique. On discutera surtout du qualificatif « chrétiens », accolé au mot « missionnaires », qui semblerait réserver un monopole, alors que le consensus tend à reconnaître le pluralisme religieux. Les délégués anglais et turc tiennent à cette égalité interconfessionnelle. Saïd pacha [Mehmet Sait Paşa] pense à l'extension de l'Islam et contribue à la substitution (alinéa 3 de ce qui sera l'article 6) de l'expression « édifices religieux » à la rédaction initiale « églises, temples et chapelles », assurément de connotation chrétienne. France et Grande-Bretagne saisissent l'occasion (1er décembre) de rappeler que, par leurs empires, elles sont des puissances musulmanes et ont à cœur de respecter les intérêts et les susceptibilités religieuses de leurs sujets musulmans. Le baron de Courcel [le délégué français] rend hommage « à la libéralité avec laquelle la Porte accorde non seulement sa protection mais même son appui aux missions catholiques qui, en Turquie, relèvent de la juridiction française ». L'Italie souhaiterait que la protection des missionnaires s'étendît à toute l'Afrique ; ce ne pourrait qu'être un vœu, objecte le délégué français. Mais Saïd pacha est formel : même sous cette forme, on sortirait du cadre de la conférence et il n'y pourrait souscrire car, indirectement peut-être, l'empire ottoman serait visé. Le délégué allemand Busch le rassure : la formule ne concerne que « les parties non civilisées de l'Afrique ». Chacun pense, à l'évidence, à la lutte d'influences qui se joue en mer Rouge autour de Massaouah, que l'Italie se prépare à occuper et qui est, par l'Egypte, de souveraineté ottomane. Il est donc tenu compte des objections ottomanes : l'article 6 ne s'entend que pour le bassin conventionnel." (p. 33)

"Le dernier point de l'ordre du jour, les « formalités » à suivre pour occuper légitimement de nouvelles régions africaines, est abordé en janvier 1885 à partir d'un texte présenté par l'Allemagne, dont c'était la préoccupation principale. Ici encore, les velléités généralisatrices sont rapidement circonvenues. L'Angleterre aurait admis que les « conditions essentielles » (qui se substituent à « formalités ») fussent valables pour tout le continent africain. On choisira de les limiter « aux côtes du continent » parce qu'il en reste encore des franges inoccupées (par les Européens) et parce que la référence au continent impliquerait d'établir un état des occupations réalisées, ce dont personne ne veut (sauf les Etats-Unis qui se s'y sentent pas engagés), parce que nombre d'entre elles ne sont rien moins qu'assurées. Il est bien rappelé que ce qui est acquis n'est pas concerné par le projet ; la Russie croit nécessaire, le 31 janvier, de bien préciser que ces modalités ne vaudront que pour l'Afrique et n'auront pas valeur de précédent ; la France, que Madagascar ne fait pas partie du continent ; et la Turquie, que la côte africaine du Nord-Est, qui est ottomane, est exclue naturellement de l'espace africain envisagé.

Le littoral atlantique et indien de l'Afrique centrale et australe demeure donc seul couvert par la procédure de prise de possession, pour autant que des espaces abordables soient encore vacants." (p. 39)

Voir également : L'appartenance de l'Empire ottoman au système diplomatique européen

Ahmet Ataullah Efendi, un musulman ottoman en Afrique du Sud

samedi 25 mai 2019

Les différences fondamentales entre Kemal Atatürk et le Négus d'Ethiopie

"Autour de la politique", L'Echo de la Presse Musulmane, 2e année, n° 28, 30 mai 1936 :
Le Négus, tout comme Abdulkerim, émir du Rif, a préféré vivre. Les mouvements de libération nationale, s'ils veulent réussir, exigent d'innombrables victimes. Naturellement, la plupart de ces victimes n'ont pas de nom. Les chefs choisissent entre eux la plus grande de ces victimes. Et si le plus grand de ces chefs meurt l'arme en mains, un mythe immédiatement en surgit, où les générations suivantes puisent force, courage et sacrifice. Les innombrables victimes inconnues, ainsi que ceux des grands vaincus dont l'histoire retient le nom sont les conditions morales de tout mouvement de libération nationale qui veut parvenir au succès. Sans ces conditions un pareil mouvement ne peut dépasser le cadre d'une résistance de tribu.

Si, comme il l'annonçait précédemment, le Négus était mort, mort avec tous les Ethiopiens mâles qui se trouvaient à ses côtés, mort avec sa femme et ses enfants, la pure base de la libération nationale de l'Ethiopie aurait été jetée à l'endroit même où se terminait, de sanglante façon le dernier acte de la tragédie impérialiste.

Or, telle qu'elle se présente actuellement, cette cause se réduit au fait que le plus grand féodal abyssin se laisse influencer par tel pays étranger pour livrer bataille à tel autre pays, puis finalement succombe. Quelques confrères, insistant tout particulièrement sur ce point, émirent l'opinion, d'ailleurs avec justesse, que le Négus avait trahi les morts abyssins, étendus tout nus dans les champs de bataille. On peut objecter en soutenant que le Négus travaillera à l'étranger pour la libération de son pays. Or, pareille objection ne peut avoir aucune valeur. Un chef qui quitte son pays, qu'il soit Roi, féodal, ou bien issu du peuple même, ne peut être, dans la plupart des cas, qu'un instrument de menace que les uns manient contre les autres. Très rarement l'histoire a enregistré le retour d'un chef qui s'enfuit. Et, dans toutes ces exceptionnelles circonstances, le chef fuyard n'a pu retourner que parce qu'il laissa derrière lui une organisation et une idée. Qu'a laissé derrière lui le Négus ? Le temps nous le montrera. Ce qu'il a emporté, c'est sa famille, un groupe de fidèles, le titre d'empereur et ses droits théoriques de monarque.

Ce monarque, qui ne put défendre sa cause alors qu'il possédait une armée et que fonctionnaient les sanctions, pourra-t-il, avec les seuls atouts qui lui restent, gagner à la cour de Genève un procès qui a été effectivement gagné dans les champs de bataille ?

BURHAN BELGE [intellectuel kémaliste, issu du groupe Kadro].
(ANKARA)

Voir également : Qui était Mustafa Kemal Atatürk ?

La lutte d'indépendance impulsée par Mustafa Kemal : une résistance à l'occupation de l'Entente et aux irrédentismes gréco-arméniens
 
La légitimité d'Atatürk, selon le chrétien libanais Amin Maalouf

Le kémalisme, la bonne révolution

Vedat Nedim Tör : "Qu'attendons-nous de l'intellectuel occidental ?"

Sun Yat-sen et la Turquie indépendante
 

Atatürk et ses luttes, vus par les héros de l'indépendance indienne

jeudi 25 avril 2019

Les performances remarquables de l'armée ottomane en 1914-1918 : le fruit des réformes jeunes-turques




Odile Moreau, La Turquie dans la Grande Guerre. De l'Empire ottoman à la République de Turquie, Saint-Cloud, Soteca/14-18, 2016, p. 244 :

"Les forces ottomanes, à la surprise générale, se battent bien contre des ennemis considérables et sur de multiples fronts. Cette bonne performance est sans doute le fruit des réformes militaires introduites en 1913 et en 1914, et celui de la nouvelle génération d'officiers diplômés commandant les armées ottomanes sur le terrain. L'armée ottomane fait, en effet, preuve d'une capacité de résilience inattendue tant pour ses ennemis que pour ses alliés. Les Ottomans combattent simultanément sur de multiples fronts, dans le Caucase, au Sinaï-Palestine et lors de la révolte arabe, aux Dardanelles et en Mésopotamie. Mais, à la différence des fronts occidentaux enlisés dans une guerre de position, il s'agit d'une guerre mobile et de tranchées sur des terrains très variés. Incontestablement, Gallipoli est une victoire ottomane contre la plus grande opération amphibie de la Première Guerre mondiale, qui a pour objectif d'éliminer l'Empire de la guerre."

Voir également : Les réformes d'Enver Paşa (Enver Pacha) à la tête du ministère de la Guerre
  
Les raisons de l'intervention ottomane dans la Première Guerre mondiale

La sous-estimation méprisante des Turcs

Enver Paşa (Enver Pacha) et Mustafa Kemal, deux géants du peuple turc

Citations du héros et martyr Enver Paşa (Enver Pacha)

Enver Paşa (Enver Pacha) et les Arméniens

Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)

dimanche 7 avril 2019

Rencontre avec Abdülmecit II (1922)




Claude Farrère, "Sultan Abd-ul-Medjid II", Le Gaulois, 1er octobre 1922 :
Va-t-on, demain, nous confirmer que S. M. I. sultan Mehmed VI a volontairement abdiqué l'empire et le khalifat en faveur du prince héritier de Turquie, Abd-ul-Medjid effendi ?

Voilà qui serait gros de conséquences, tant européennes que turques...

On sait que la succession au trône ottoman ne s'opère pas par primogéniture. Le souverain légitime n'est pas forcément le fils aîné de son prédécesseur. Mais il doit être prince du sang d'Osman, et l'aîné de toute sa race. Au temps jadis, les Sultans, pour favoriser leurs propres enfants, ont, bien entendu, fait massacrer tout ce qui leur barrait l'accès au trône. Mais, bien entendu, de telles mœurs sont abolies depuis fort longtemps. En sorte que, dès le meurtre de sultan Sélim, en 1807, et dès l'avènement de son neveu, sultan Mahmoud le Réformateur, on put prévoir tout ce qui régnerait dans Stamboul un siècle oui deux durant et l'événement n'a pas démenti l'horoscope. A sultan Mahmoud devaient succéder, l'un après l'autre, ses deux fils, sultan Abd-ul-Medjid Ier et sultan Abd-ul-Aziz puis, après le second, les fils du premier puis après les fils du premier, les fils du second. Tout arriva comme prévu : sultan Abd-ul-Medjid Ier régna de 1839 à sultan Abd-ul-Aziz, de 1861 à 1876 ; sultan Mourad V, sultan Abd-ul-Hamid II, sultan Mehmed V et sultan Mehmed VI — tous quatre fils d'Abd-ul-Medjid Ier — régnèrent ensuite, de 1876 à 1877, de 1877 à 1908, de 1908 à 1917 et de 1917 à 1922... Et voici venir le tour du premier des fils vivants d'Abd-ul-Aziz, sultan Abd-ul-Medjid II, qui monte au trône, à défaut de son frère aîné, Yousouf Izzedine effendi, assassiné sur ordre de Berlin, pendant la guerre. On le voit, il ne s'agit pas seulement d'un changement de prince, il s'agit aussi d'un changement de branche princière ; la cadette remplace l'aînée. Grave affaire, en l'occurrence ! Les deux souverains, Abd-ul-Medjid Ier et Abd-ul-Aziz ne se ressemblaient en effet point ; et leurs fils respectifs doivent logiquement différer davantage.

La vérité primant les convenances, révélons franchement ici un secret dynastique que l'histoire officielle de Turquie essaie de cacher encore : sultan Abd-ul-Medjid Ier fut un malade, et tous ses enfants ont hérité d'une tare physiologique inquiétante. Sans même compulser les archives secrètes du sérail, bien décisives pourtant, j'en suis témoin ! il suffit de rappeler que sultan Mourad V fut frappé d'aliénation mentale, que sultan Abd-ul-Hamid avait des accès maniaques, que sultan Mehmed V était pauvre d'esprit et que sultan Mehmed VI, encore empereur hier, se faisait garder par des régiments anglais, à l'heure même que toute la Turquie et tout l'Islam bouillonnent d'indignation et de haine contre l'Angleterre. Sultan Abd-ül-Aziz Ier fut au contraire un homme bien portant — très bien portant  — trop bien portant, peut-être, car son énergie forcenée le mena dans les dangereux sentiers de l'absolutisme. Son fils aîné, d'ailleurs, Yousouf Izzeddine effendi, tué en 1915, comme j'ai dit (il était francophile), promettait d'être un souverain fort absolu aussi. Mais le frère cadet de Yousouf Izzeddine, Abdul-Medjid, demain, peut-être Empereur, promet, au contraire, d'être le plus libéral et le plus moderne des Princes, tout en étant, comme furent ceux de sa race, l'homme le plus robuste et le plus sain de tout l'empire.

Sultan Abd-ul-Medjid II est né dit-on, l'an 1868, à Bechiktache, et toute sa jeunesse s'écoula dans le palais impérial de Tchéragan, qui était le plus beau, mais le mieux gardé de Turquie. La révolution de 1908 libéra le Prince de cette prison dorée. Abd-ul-Medjid effendi avait alors quarante ans. Et rien n'aurait empêché qu'il fût ce que furent trop souvent les princes ottomans à leur sortie du sérail une manière de captif libéré, n'ayant jamais rien vu, ne sachant rien et ne pouvant désormais rien apprendre. Mais la valeur exceptionnelle du futur Sultan l'avait préservé d'une telle disgrâce, qui eût été irréparable. Les quarante premières années d'Abd-ul-Medjid effendi avaient été, de par sa seule volonté, quarante années d'études. Et le prisonnier sortait de prison parfaitement armé pour la vie. Sciences, histoire, droit, musique, peinture, même, rien ne lui était étranger. Davantage ce futur souverain, ce futur Khalife, à la fois artiste et savant, avait su nourrir en outre, en soi-même, la flamme patriotique, et religieuse la plus ardente. Et, mon Dieu ! j'ai beau regarder toute l'histoire universelle de tous les peuples connus, je n'y découvre guère de prince héritier, inopinément appelé au trône, que son éducation, même habile, eût préparé au pouvoir mieux que ne s'est préparé tout seul le nouveau Sultan de Turquie.

J'ai l'honneur de compter au nombre de ses amis, comme tous ceux, sans exception, qui ont approché de sa personne. Car Abd-ul-Medjid II n'a point d'ennemi. Et j'affirme tout de suite, sans crainte d'erreur, que son avènement va combler de joie non seulement tout l'empire et tout l'Islam, mais encore toutes les colonies européennes de Constantinople, la colonie française d'abord assurément.

Depuis plusieurs années, S. A. I. avait bien voulu entrer en correspondance avec moi. Mais je ne l'avais jamais encore vue, quand, au mois de juin dernier, une mission de nos affaires étrangères m'envoya à Constantinople. Et, le lendemain même de mon arrivée, j'étais mandé à Tchamlidja, qui était, encore la résidence habituelle d'Abd-ul-Medjid effendi.

Tchamlidja est moins un village qu'une colline, située, à deux lieues de Stamboul, sur la rive asiatique, entre Bosphore et Marmara. On y va par Scutari, à travers les grands cimetières de cyprès. Et au fur et à mesure que la route à suivre s'élève au flanc de la colline, la vue devient incomparable, tant sur la mer que sur le détroit.

Des murs qui n'ont rien de farouche. Une large porte. Une maison de bois, fort simple d'apparence. Cela s'appelle un séraï, parce qu'un prince du sang d'Osman y habite. Mais cela pourrait très bien s'appeler une villa.

Des aides de camp, des secrétaires, des serviteurs, une petite cour tout élémentaire. L'auto qui m'amenait, et qui était la propre auto princière, tourna court au bas d'un perron. Au dessus, une galerie avançait. Et quelqu'un s'y tenait, accoudé, dans une pose familière, qui de la main me salua comme on salue ses vieux amis.

La minute d'après, j'étais devant le prince héritier de Turquie, qui insistait d'abord pour que je prisse une cigarette quoique lui-même n'aimât pas à fumer.

Je vis un homme de bonne mine, grand, solide et souriant. Sous le front très haut, les yeux bleu d'azur brillaient de bienveillance. Le pantalon gris, la redingote grise étaient à la dernière mode. Prince européen que ce prince-là, certes ! Il était venu au-devant de moi, la main large tendue. Et, tandis que je l'appelai Monseigneur et Votre Altesse Impériale, lui, plus affectueux encore que je n'étais correct, me nommait cordialement son ami.

Autour, de nous, c'était un décor des Mille et une Nuits. Le salon intime du Prince était un cabinet de porcelaines que je crus persanes. Lui-même me détrompa :

— C'est moderne... Moi-même j'ai dessiné tout cela, et des amis à moi l'ont réalisé... de bons amis : mes faïenciers de Kutaya... Hélas ! je n'ai jamais pu obtenir de leurs nouvelles, depuis que l'armée grecque occupe la ville...

(Mustapha Kemal pacha ne l'avait pas encore délivrée.)

— Et ces Grecs, cher ami, — poursuivait le Prince — vous les connaissez !...

Moi, je songeais : — Voici donc un Prince qui se proclame l'ami de simples ouvriers, l'ami des ouvriers de son pays... Si jamais la paix vient, et si jamais ce Prince devient empereur, l'Orient, pour résoudre la question sociale, donnera peut-être à l'Occident d'utiles leçons.

Peu de jours après, je déjeunais à la table du Prince. Et j'avais à côté de moi S. A. I. le prince Farrouk, fils aîné d'Abd-ul-Medjid effendi un capitaine de l'armée turque, l'un des plus beaux jeunes hommes que j'aie vus de ma vie. Le prince Farrouk est marié, il a épousé l'une des filles du sultan Mehmed VI et s'est ainsi rapproché du trône. Rien de plus simple et de plus cordial, pourtant, que ce jeune Prince, qui doit être empereur un jour et dont l'origine se perd huit siècles en arrière du siècle présent. Rien de plus gracieux, de plus délicat, de plus impérial aussi que sa sœur cadette, — la Perle souveraine, pour traduire en français son nom turc. — La Perle souveraine, fille, d'Abd-ul-Medjid II, a treize ans, et les hommes ont encore le droit de la voir sans voile quoique, au harem de Tchamlidja, les vieux usages soient respectés, autant par prudence politique que par scrupule coranique.

Le déjeuner fini, nous nous promenions, Abd-ul-Medjid effendi et, moi, dans le beau parc anglais qui environne le sérail.

— Savez-vous, — me dit-il, — que j'ai très bien apprivoisé des rossignols et des poissons rouges ? C'est comme je vous le dis : les poissons rouges du grand bassin viennent manger dans ma main, dès que je les appelle, et les rossignols du parc ne s'interrompent pas de chanter quand je m'assieds au pied de leurs arbres et de leurs haies.

Il sourit de son irrésistible sourire :

— Ah ! si les hommes étaient aussi faciles à apprivoiser !...

Je répondis, d'instinct :

— Votre Altesse Impériale a apprivoisé tous les Turcs et tous les étrangers qu'elle a voulu...

Il hocha la tête :

— Je n'ai apprivoisé ni les Grecs, ni les Anglais...

Je répliquai, tout naturellement :

— Les Grecs, Votre Altesse disait tout à l'heure sur eux son sentiment que je partage. Quant aux Anglais, qui brutalisent Constantinople avec tant de méchante préméditation, je conçois que Votre Altesse ne les aime point...

— Moi ? me répliqua vivement le Prince : — Moi, ne point aimer les Anglais ? Mon cher ami, je n'en ai pas le droit ! La Turquie n'est plus qu'une faible nation, trop épuisée par trop de guerres... Qu'elle ait ses préférences : qu'elle préfère la France d'abord, sa vieille amie... puis l'Amérique, puis l'Italie, puis d'autres nations vraiment neutres, soit ! c'est assez naturel... Mais sachez bien que la Turquie n'a pas le droit, aujourd'hui, de détester personne, même ses ennemis, découverts ou cachés... L'Angleterre est un grand pays, et il y a beaucoup de très honnêtes gens en Angleterre... Ce n'est certainement pas sans bonnes raisons que sultan Mehmed VI, mon auguste souverain, favorise au point qu'il fait l'influence anglaise en Turquie... La Turquie doit, pour prospérer, vivre en paix avec toute la terre, avec toute la mer aussi... La paix, la paix, la paix, tel doit être, ici, désormais, l'unique mot d'ordre !

J'osai, alors, objecter :

— Mustapha Kemal pacha...

— Oh ! — prononça le Prince, — Mustapha Kemal pacha est aujourd'hui pour nous un héros national ! Cher ami, ne croyez pas à une contradiction de ma part : au dessus de la paix, toute précieuse qu'elle est, il y a l'existence de la nation ; et, au dessus de l'existence, il y a l'honneur. Mustapha Kemal pacha nous sauve en cet instant même l'honneur et la vie. Mais quoiqu'on l'ait contraint de faire la guerre, croyez que, comme moi, il ne souhaite que la paix...

Abd-ul-Medjid effendi, ayant ainsi parlé, hocha la tête :

— Hélas ! cher ami... nous autres, Turcs, sommes, vous le savez, les plus faciles gens du monde !... La paix serait bien aisée, si quelques dangereux hommes, qui habitent Athènes, et si d'autres hommes aussi, qui habitent une autre capitale, plus occidentale et plus grande, n'avaient pas envie et besoin de la guerre... Il y a trop de pétrole autour de la mer Noire !... Là est le danger...

Il est digne de remarque que, huit jours après, dans Adabazar d'Anatolie, Mustapha Kemal pacha me répétait, mot pour mot, la même phrase.

Si donc sultan Abd-ul-Medjid II prenait pour grand vizir le Ghazi Mustapha Kemal pacha, la Turquie, certes, connaîtrait une politique unie, et la paix orientale serait assurée...

...Sauf l'intervention des dangereuses gens que sultan Abd-ul-Medjid redoute.

Claude Farrère

Voir également : La francophilie de Mehmet VI (dernier sultan ottoman) et d'Abdülmecit II (dernier calife)

Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) : un sultan autoritaire et réformateur 
  
Osman Hamdi Bey : un génie éclectique ottoman

Les Tanzimat

La législation ottomane : du kanun aux Tanzimat

Le réformisme du sultan Mahmut II

Louis XVI et Selim III