vendredi 26 octobre 2018

Marc Pierrot (médecin et militant anarchiste)




M. Pierrot, "Controverse", Les Temps nouveaux, n° 49, 3-9 avril 1897, p. 1-2 :


"Il règne actuellement une sympathie de bon goût pour le peuple hellène. Cette sympathie est même montée jusqu'à l'enthousiasme il y a quelques semaines. Tous les boutiquiers professaient ouvertement leurs sentiments philhellènes ; la presse et les étudiants bourgeois allèrent jusqu'aux manifestations dans la rue. Il y eut une émotion dans le pays ; on proclama que le feu sacré n'était pas éteint et que la France savait encore s'émouvoir pour le droit des peuples opprimés. Cependant cela n'avait pas laissé que de surprendre. On était habitué à considérer que la non-intervention était le grand principe de la bourgeoisie en matière d'affaires extérieures. Chacun maître chez soi, le droit de propriété inviolable, chaque pouvoir gérant ses propres affaires et ses propres sujets selon sa volonté, telles étaient les maximes reconnues comme étant celles de l'intérêt bien entendu de tout pays ou plutôt de tout gouvernement. Il faut bien dire que le gouvernement français a gardé la ligne de conduite imposée par ces maximes et qu'il les a même poussées au point d'aller aider un autre gouvernement à maintenir chez lui l'observation de la loi.

Les événements furent ainsi compris. On crut à un réveil de l'esprit public ; on alla jusqu'à parler des « sentiments généreux et désintéressés des coeurs nobles » de la classe bourgeoise, et quelques révolutionnaires s'en félicitèrent hautement ; on écrivit que « ces bourgeois deviennent de vrais internationalistes révolutionnaires en se solidarisant avec les Crétois qui luttent pour leur liberté, ces Grecs qui aident leurs frères en la lutte ».

On n'a pas fait attention que toutes ces manifestations étaient inspirées par un esprit fortement nationaliste et fort peu par sympathie pour la révolte des opprimés. On cria beaucoup : Vive la Grèce ! et pas du tout : Vivent les Crétois ! cris platoniques sans doute, mais indiquant l'état d'esprit des manifestants. Des bourgeois auraient-ils pu manifester librement en faveur d'une simple révolte ? C'eût été contraire et à leur tempérament et à leurs principes. Mais il y avait la Grèce, et la question se présentait tout autrement. (...)

Ces revendications nationalistes des Grecs sont aussi peu intéressantes que possible, du point de vue révolutionnaire ; mais elles font encore illusion à ceux qui sont imprégnés des idées de liberté et d'indépendance nationales. — Le partage de l'Europe en patries, c'est-à-dire en groupes hostiles les uns aux autres, est postérieur à la Révolution ; ce fut la conséquence des guerres du premier Empire. On crut alors que la liberté devait consister dans l'autonomie des peuples. En réalité, on sait que cette autonomie se réduit en fin de compte à la suzeraineté d'une classe mi-partie aristocratique, mi-partie bourgeoise et à la continuation de l'oppression pour les prolétaires. On arriva à la constitution de la Belgique, de l'Italie, de l'Allemagne ; la Hongrie obtint la reconnaissance de sa personnalité légale, si l'on peut s'exprimer ainsi. Ce mouvement nationaliste s'est continué dans les Balkans.

Certes, les sujets de la Porte sont malheureux ; ils n'ont aucun moyen de faire entendre leurs revendications, ni aucune espérance d'obtenir quelques libertés. Ils n'ont que la révolte — comme bien d'autres d'ailleurs. Ils se révoltent donc ; mais, aveuglés par les préjugés de religion et de race, ils partent en guerre contre les Turcs, marchands, ouvriers, ou paysans ; et le sultan trouve, dans ces tueries mutuelles et ces haines intestines, le meilleur moyen d'assurer son trône et son autocratie. Car il y a des Turcs aussi — on semble l'avoir oublié — et ces Turcs sont malheureux, aussi malheureux que les chrétiens, et, eux, ils n'ont aucune chance d'échapper au joug qui les opprime ; car enfin ils possèdent l'autonomie, l'indépendance sous un prince de leur race et de leur religion. Ils trouvent cependant que ce n'est pas un avantage ; les plus instruits sont révolutionnaires, à peu près de la même façon que les nihilistes en Russie. Ces révolutionnaires se recrutent parmi les élèves des quelques écoles supérieures existantes, parmi les officiers surtout. La situation est en tout point comparable à celle de la Russie. Ces révolutionnaires avaient formé un parti, le parti jeune turc, ils avaient créé une agitation, ils organisaient la propagande. Le sultan, à l'imitation du tsar, a fait pendre, noyer, empoisonner et emprisonner tous ceux que la police a pu pincer. Qui a protesté en Europe ? C'étaient des révolutionnaires ; personne n'a rien dit. Tout gouvernement n'est-il pas libre de se défendre ?

Le mouvement continue toujours ; il est très intéressant ; il y aurait intérêt pour les opprimés de toute race à s'unir à ce mouvement et à le faire triompher. Au lieu de cela, tous les efforts se perdent en révoltes partielles qui dégénèrent en guerres intestines, qui n'ont d'autre résultat que de réveiller le fanatisme religieux et les haines de race, et qui, en fin de compte, sont facilement écrasées par le sultan.

C'est le préjugé patriotique qui est la cause de tout cela. Je parlais, il y a deux ans, du mouvement jeune turc avec des étudiants arméniens ; ils ne voulurent rien entendre ; cela ne les regardait pas. Ils craignaient de compromettre le succès de leurs revendications légitimes, en se commettant avec des révolutionnaires. Ils voulaient un prince, un pays à eux, un drapeau. C'était pour obtenir ces avantages qu'ils se révoltaient contre les Turcs.

La Turquie est habitée par des individus de race et de religion différentes — comme d'ailleurs les autres pays d'Europe. Ces individus, soumis à un pouvoir autocratique et écrasés par les exactions de l'administration, sont tout disposés à se révolter. C'est de cet état d'esprit que cherchent à profiter les Etats voisins de la Turquie, soit de grandes puissances comme la Russie, soit les petits pays des Balkans (Grèce, Serbie, Bulgarie). Des agitateurs sillonnent le pays, distribuent des brochures, parlent aux gens du peuple ; ils sont envoyés par les comités patriotiques des pays voisins. Ils s'efforcent de faire naître chez les sujets du sultan de race grecque ou slave, etc., le sentiment nationaliste.

C'est qu'en effet ce sentiment patriotique n'existe pas du tout chez ces gens-là. Il est dû à une culture artificielle. J'ai appris d'un de ces agitateurs combien il était difficile de faire comprendre aux paysans de la Macédoine, qui sont de race bulgare et qui parlent cette langue, pourquoi ils devaient faire leurs efforts pour secouer le joug des Turcs et se réunir à la Bulgarie. Ces paysans avaient la haine de l'administration turque, comme on a ici la haine du gabelou et du gendarme ; mais ils n'allaient pas plus loin.

Il est probable que cette haine se serait fait jour, que, l'agitation jeune turque progressant, il en serait sorti une révolution et la conquête de libertés. Au lieu de cela, toutes ces tendances sont converties par suite de l'ambition territoriale des Etats voisins en préjugés et en haines patriotiques. On arrive à ceci, d'ailleurs, que les efforts restent divisés : un Bulgare méprisant profondément un Arménien, lequel jalouse le Grec, lequel hait le Serbe, lequel déteste le Bulgare. La Russie a, elle aussi, un grand intérêt à toute cette agitation, grâce à laquelle elle espère un jour pouvoir intervenir et s'emparer de l'héritage turc. L'agitation, qui travaillait le pays arménien depuis longtemps avant les troubles et les massacres qui s'ensuivirent, fut entretenue par la Russie et par des comités siégeant pour la plupart à Odessa. Ces comités, placés sous le patronage de quelque puissant personnage russe, distribuaient des armes, organisaient la propagande dans le seul intérêt de la Russie. Le tsar possède déjà une partie de l'Arménie, et ses sujets n'y sont guère plus libres que ceux du sultan ; il n'est pas encore parvenu, l'occasion n'ayant pas été favorable, à mettre la main sur le reste.

L'agitation en Crète a été entretenue par les Grecs dans le seul but d'étendre leur territoire propre.

Tous ces mouvements nationalistes sont peu intéressants. Ils n'aboutissent qu'à servir l'ambition des Etats environnants, jusqu'au jour où ces Etats s'entre-dévoreront entre eux. Leur résultat le plus net consiste à faire passer des populations du joug du sultan sous le joug d'autres potentats ; il contribue cependant à la libération de la classe bourgeoise dans le cas où le pays est rattaché à une monarchie constitutionnelle. Quand le rattachement a lieu avec la Russie (Arménie, Bessarabie), les habitants perdent au change. La population israélite de la Bessarabie dut émigrer en masse, à partir du moment où la Russie se fut emparée de ce territoire.

La Turquie est gouvernée par un pouvoir autocratique, quelquefois féroce, ordinairement tolérant par apathie et par politique, et certainement beaucoup moins lourd que le tsarisme russe, dont l'intolérance religieuse est extrême (Pologne catholique, les israélites) et qui impose à tous le militarisme de l'Europe occidentale. L'administration turque n'est ni plus, ni moins mauvaise, en principe, que celle des autres Etats de l'Europe ; dans l'application, elle est extrêmement corrompue à peu près au même degré que celle de la Russie ou des Etats-Unis. — Réunies aux petits Etats des Balkans, les populations de la Turquie retrouveront une bonne partie des qualités de l'administration du sultan. Le parti bourgeois aura, lui, libre accès aux affaires et même participera dans une certaine mesure au gouvernement du pays. Le peuple aura l'avantage d'avoir un drapeau, d'apprendre à faire l'exercice pour la gloire de la patrie.

Les Crétois ont certainement à se plaindre de l'administration turque. Qu'ils en rendent responsable le gouvernement turc et qu'ils s'insurgent, c'est très bien. On leur offre l'autonomie, et la Grèce refuse à leur place. Ne voit-on pas dans cette attitude de la Grèce la preuve de la réalité du panhellénisme ?

Qu'on ne vienne pas nous parler du danger que courent les Crétois ; les journaux nous ont prophétisé des massacrés semblables à ceux des Arméniens, si on laisse, retomber la Crète sous la suzeraineté — nominale — de la Turquie. La population de l'île de Candie compte environ deux tiers de chrétiens pour un tiers de musulmans ; de plus, c'est une île et non un pays ouvert comme l'Arménie, avec une population homogène, tandis que les Arméniens, marchands pour la plupart, sont dispersés un peu partout. Le résultat est que ce sont les chrétiens qui, à l'heure actuelle, massacrent en Crète les musulmans, lesquels n'ont rien fait pour cela. Est-ce pour cette raison que les Crétois ont droit à notre sympathie ? Pourquoi les musulmans de Candie doivent-ils plutôt être soumis à la Grèce, que les chrétiens à la Turquie ? Questions nationalistes !"

Voir également : Elisée Reclus

dimanche 7 octobre 2018

Republika Srpska (partie serbe de la Bosnie) : édification d'une statue en l'honneur de Sokollu Mehmet Paşa

A l'entrée de la ville nouvelle d'Andrićgrad (près de Višegrad), une statue en l'honneur de Sokollu Mehmet Paşa (Mehmed-paša Sokolović) et du patriarche Makarije Sokolović a été édifiée cette année. L'initiative revient au cinéaste Emir Kusturica et la réalisation au sculpteur Zoran Kuzmanović, dans une volonté affichée d'apaisement à l'égard du poids de l'histoire dans les Balkans.

Sokollu Mehmet Paşa, né dans une modeste famille chrétienne-orthodoxe de Bosnie, fut grand-vizir sous les sultans Süleyman, Selim II (dont il épousa la fille Ismihan Sultan) et Murat III. Il est une figure historique ambivalente pour les Serbes : perçu comme un "traître" (en raison de sa conversion à l'islam et de son ascension au sein de l'Etat ottoman), mais aussi comme un "patriote" (pour avoir permis la restauration du patriarcat de Peć, à la tête duquel il a placé Makarije, un proche parent). Sa vie témoigne du fait que les recrues du devşirme (pré-adolescents, adolescents ou jeunes adultes) étaient trop âgées pour oublier leurs racines ethno-confessionnelles.

Ce qui est peut-être navrant, c'est qu'en Europe de l'Est, et même en Serbie (où sont diffusées des séries turques) et en Republika Srpska, on a une approche moins manichéenne que celle renvoyée par le prisme du philogauchisme et du repentisme pro-minorités (cf. ce qui se passe en France et en Allemagne).

Le monument en question :



Nikola Selaković (chef de cabinet du président de la Serbie Aleksandar Vučić), Emir Kusturica, le métropolite Chrysostome Jević, Matija Bećković (membre de l'Académie serbe des sciences et des arts) et Milorad Dodik (président de la Republika Srpska) étaient présents à l'inauguration (juin 2018) :



Voir également : Le devşirme (devchirmé) dans l'Empire ottoman

Les Ottomans et le patriarcat de Peć

Les Croates et l'Empire ottoman

Ömer Lütfi Paşa alias Mihajlo Latas