dimanche 20 mai 2018

Qui était Bernard Lewis (décédé à l'âge de 101 ans) ?




Robert Mantran, préface à Istanbul et la civilisation ottomane de Bernard Lewis, Paris, Tallandier, 2011 (première édition : 1990), p. I-IV :

"Alors que je me trouvais à Istanbul, pendant l'hiver 1949-1950, je reçus une lettre de Jean Sauvaget qui, ayant appris que Bernard Lewis allait se rendre dans cette ville, me préconisait vivement de rencontrer cet homme que je ne connaissais alors que par deux références élogieuses de Jean Sauvaget lui-même (qui ne distribuait pas facilement la louange) dans son Introduction à l'histoire de l'Orient musulman, à propos d'un article, paru en 1937, « The Islamic Guilds », et du premier livre de Bernard Lewis, édité en 1940, The Origins of Isma'ilism : a study of historical backgrounds of the Fatimid Caliphate. Il me semblait alors que cette rencontre ne devrait être qu'un simple geste de politesse, car je ne voyais pas ce que je pourrais en retirer, les préoccupations scientifiques de mon interlocuteur me paraissant très éloignées des miennes. Il y a quarante ans de cela : et pourtant je garde le souvenir de cette entrevue, la première d'une longue série. De fait, depuis lors, nous nous sommes retrouvés maintes fois en ces lieux que fréquentent les « orientalistes », séminaires, réunions scientifiques, colloques, congrès, mais dès les débuts je n'ai pu qu'être séduit par la personnalité de cet homme à la fois puits de science, polyglotte (oh combien !) et d'un commerce particulièrement agréable.

De même que Jean Sauvaget me confiait que, s'il avait à recommencer ses recherches d'histoire du monde musulman, il choisirait en premier l'histoire ottomane, cela après avoir constaté l'immense richesse des archives d'Istanbul, Bernard Lewis, dont les premiers travaux ont concerné divers pays arabes, s'est tourné vers l'histoire de l'Empire ottoman ; c'est très certainement ce séjour à Istanbul en 1949-1950 et ses premières approches des archives ottomanes qui l'ont fait ainsi bifurquer, sans pour autant abandonner totalement ses travaux sur le monde arabe, ce qui aurait d'ailleurs été inconcevable tant celui-ci a tenu une place éminente au sein de l'Empire ottoman. Désormais l'essentiel de ses recherches a porté sur cet Empire qui, pendant longtemps, n'a été considéré que du seul point de vue occidental, dans le contexte de la mort envisagée de « l'homme malade de l'Europe ».

Une maîtrise approfondie des archives et autres sources historiques, pratiquement dans toutes les langues européennes et proche-orientales, a permis à Bernard Lewis non seulement de publier des travaux qui font autorité dans le domaine de l'histoire ottomane, mais encore d'apparaître comme un chef d'école, un maître dont nombre de disciples occupent aujourd'hui des chaires dans maintes universités. L'un de ses ouvrages magistraux, paru en 1961, The Emergence of modern Turkey, récemment mis à jours et traduit en français sous le titre « Islam et laïcité, naissance de la Turquie moderne », peut être considéré comme la « bible » de l'histoire de la fin de l'Empire ottoman et des débuts de la République turque, tant, d'une part, la richesse de la documentation est considérable et, d'autre part, l'analyse des événements, des idées politiques, des courants intellectuels et religieux est profonde et quasiment sans faille. Elargissant sa vision à l'ensemble du monde musulman, non sans un regard critique, Bernard Lewis a publié d'autres ouvrages qui ont plus d'une fois pris le contre-pied de théories jusqu'alors répandues tant en Occident qu'en Orient et n'ont pas en conséquence recueilli les faveurs des partisans d'un nationalisme tenu pour la clé de la vérité historique : tels ont été des livres comme The Arabs in History, Race and Color in Islam, The muslim Discovery of Europe, The Jews of Islam, The Assassins : a radical sect in Islam, Le retour de l'Islam. Même si l'on peut n'être pas d'accord avec l'auteur sur toutes les idées qu'il émet, ni sur son interprétation de certains faits et les conséquences qu'il en tire sur le monde musulman actuel, on doit cependant considérer que ses jugements constituent un élément roboratif dans notre perception de l'histoire des pays islamiques d'hier et d'aujourd'hui.

Pour en revenir à l'histoire ottomane, grâce à l'étude de documents d'archives d'Istanbul et à celle des chroniques, Bernard Lewis a aussi mis en lumière les méthodes, les formes locales de gestion de l'administration ottomane en diverses provinces, notamment en Palestine au XVIe siècle. Sa connaissance et sa vision du monde ottoman l'ont ainsi amené à s'intéresser à sa capitale, Istanbul, et à en faire le cœur d'une étude consacrée non seulement à la ville et à ses aspects politiques, mais aussi à son rôle de centre de culture et de civilisation, rôle particulièrement brillant aux XVIe et XVIIe siècles. Etude concise, riche en analyses, en informations (les citations de chroniqueurs ottomans sont nombreuses) qui font de ce livre un ouvrage de référence et de réflexion. Mon propre livre sur Istanbul au XVIIe siècle a été publié peu de temps avant celui de Bernard Lewis : nul doute que si l'inverse s'était produit, j'aurais pu y puiser de quoi enrichir le mien. Il m'est agréable de constater que nous nous sommes ainsi retrouvés sur un sujet qui, l'un et l'autre, nous a passionnés.

Comment ne pourrait-on être séduit par la lecture des livres d'un auteur qui vous ouvre les portes d'un univers inconnu ou méconnu, vous fait pénétrer dans ses domaines les plus profonds : religion, mentalités, conception du pouvoir, culture, bouleverse des notions trop souvent fallacieuses, figées ou partisanes, peut se permettre, grâce à son immense savoir, de lancer des idées si novatrices parfois qu'elles sont provocantes et entraînent ainsi des discussions qui ne peuvent qu'enrichir la communauté scientifique et, au-delà, apporter à un public plus large une meilleure connaissance du monde de l'Orient, arabe, turc, iranien, qui pendant longtemps a nourri tant de légendes.

J'ai déjà cité Jean Sauvaget : que l'on me permette de le nommer à nouveau en disant qu'il a, au cours de sa trop brève carrière, servi de modèle et d'inspirateur à toute une génération d'orientalistes français, je pense, sans flatterie ni exagération, que Bernard Lewis a tenu (et tient encore) un rôle similaire sur une échelle plus vaste, s'étendant des Etats-Unis au Proche Orient, auprès de nombre de chercheurs de multiples nationalités. Et si je rapproche ces deux hommes, c'est qu'ils m'ont, l'un comme l'autre, permis de mieux comprendre le monde de l'Islam. J'estime que les travaux de Bernard Lewis ont donné à un large public d'aborder, d'une façon savante mais agréable, ce monde qui, encore aujourd'hui, n'est pas sans poser de problèmes : Bernard Lewis n'a jamais prétendu les résoudre ; du moins a-t-il contribué à placer certains d'entre eux sous un éclairage inédit qui a pu parfois susciter des réactions : mais n'est-ce pas là la preuve d'un talent de novateur, la marque de ceux grâce à qui la recherche historique fait de constants progrès ?"

Maxime Rodinson, postface à Comment l'Islam a découvert l'Europe de Bernard Lewis, Paris, La Découverte, 1984,
p. 322-323 :


"Les qualités que Lewis possède, autant lorsqu'il s'agit d'exposer que dans sa recherche, sont bien connues des spécialistes occidentaux (qu'on veuille les appeler orientalistes ou non ne fait rien à l'affaire) ou orientaux. Lewis aime la recherche et rédige régulièrement des articles et des petits livres savants dont l'intérêt, l'importance ne peuvent être justement appréciés que par les spécialistes. Le grand public a tendance, gâté qu'il est par la publicité faite sans grande discrimination aux ouvrages généraux ou de vulgarisation par la télévision, la radio, les quotidiens et les hebdomadaires, à négliger le fait que c'est bien par l'accumulation de ces travaux austères, plus ou moins de détail, que la connaissance avance. Lewis a su commenter les points variés aperçus au cours de la préparation de ses livres généraux de 1937 à ce jour (rappelons qu'il est né en 1916). Très intéressé par l'histoire de la Turquie et des Turcs (on s'en apercevra aisément dans ce livre), il a été un des tout premiers à mettre le nez dans les immenses archives ottomanes, sources encore presque en friche, dont le simple répertoriage est à peine commencé, dont l'exploitation mettra encore bien des décennies voire des siècles. Il en a tiré notamment des indications précises, numériques souvent, sur la situation de la Palestine au XVIe siècle, sur l'Iran et l'Azerbaïdjan, sur bien d'autres points encore. Cela ne l'empêche pas d'avoir par exemple traduit des poèmes turcs modernes. Mais son attention est toujours en éveil en ce qui concerne les régions centrales du monde musulman en priorité (zones arabe, persane et turque), tout en étant fort au courant des autres domaines où s'est déployé l'Islam.

Ses livres fondamentaux de synthèse ou ses exposés de même nature dans des ouvrages collectifs sont toujours solidement construits et communiquent à un public étendu les résultats les plus récents des recherches savantes, qu'il s'agisse de celles de l'auteur ou d'autres. On peut s'y fier sans crainte, ce qui n'est pas fréquent pour cette catégorie d'ouvrages. Tout au plus peuvent-ils susciter parfois des contestations concernant certaines de leurs conclusions, les idées générales, sous-jacentes ou discrètement exprimées. Ils n'en sont pas moins toujours scrupuleusement documentés, rationnellement conçus. Les idées se dégagent de raisonnements rationnels sans faire appel à quelque mystique, religieuse ou laïque, que ce soit. En dehors de l'ouvrage mentionné ci-dessus, je citerai son petit livre général sur l'histoire des Arabes, celui sur le surgissement de la Turquie moderne, une esquisse des rapports entre le Moyen-Orient et l'Occident, un livre sur Istanbul et la civilisation de l'Empire ottoman, une synthèse sur la perception, le statut, la situation des différentes couches fondées sur la notion de race et de couleur dans le monde de l'Islam traditionnel, celui sur la célèbre secte musulmane médiévale des Assassins, etc.

Certains ont suscité des polémiques. La plupart des critiques qui les visent sont peu fondées. Pour ma part, je m'associerai seulement à celles qui visent une certaine optique sous-jacente, plus ou moins liée à des options de politique contemporaine, qui oriente parfois quelques jugements. Mais je dois rappeler à ceux qui s'attaquent à des ouvrages aussi solides, en tout ou en partie, que, pour le faire valablement, ils doivent d'abord se placer sur le même plan rationnel et scientifique, bien informé, que Lewis. Si certaines des positions générales sont des symptômes d'orientations idéologiques sous-jacentes, ce n'est pas au nom d'idéologies même légitimes, toujours bornées pourtant, qu'on peut le critiquer."

Voir également : Le régime politique ottoman : culture de consultation et respect viscéral des libertés de chacun

Bernard Lewis et la tartufferie de l'"antiracisme" de la LICRA


"Génocide arménien" : la parole aux historiens turcologues et islamologues


Résumé de "La Première Guerre mondiale et la question arménienne" (de Stéphane Yerasimos)


Hommage à Gilles Veinstein

jeudi 17 mai 2018

Les auxiliaires chrétiens de l'armée ottomane




Thierry Mudry, Histoire de la Bosnie-Herzégovine : faits et controverses, Paris, Ellipses, 1999 :

"Outre les sipāhī et les janissaires, l'armée ottomane comprenait également d'importantes troupes auxiliaires, dont les membres, musulmans ou chrétiens, possédaient un statut intermédiaire entre celui d'askerī et de reāyā. Bien que paysans pour la plupart, ils bénéficiaient de larges exemptions fiscales.

On comptait dans ces troupes auxiliaires d'anciens corps sur le déclin, à l'origine exclusivement recrutés au sein des Turcs d'Anatolie et de Roumélie, tels que les müsellem, les yaya ou les azab. Venaient ensuite les akindji, cavalerie légère destinée essentiellement à dévaster le territoire ennemi, à y mener des incursions, et qui, comme les corps précédemment cités, avaient d'abord été levés dans les tribus turcomanes avant que son recrutement ne soit élargi aux Balkaniques, musulmans et chrétiens. Dans le sandjak de Bosnie en 1516, leur nombre s'élevait à un millier, 500 d'entre eux gardant la frontière à tour de rôle. Dans les années 1530, à l'initiative des commandants locaux qui n'avaient pas la maîtrise des akindji, une nouvelle formation militaire vit le jour dans le nord-ouest des Balkans. Il s'agissait des deli (les « fous »), ainsi dénommés à cause de leur incroyable témérité et dans les rangs desquels figuraient des musulmans bosniaques, à l'exclusion de tout autre élément.

Trois autres corps composés de chrétiens complétaient le dispositif militaire ottoman :

- Les vojnuci, des cavaliers issus de la petite noblesse locale et des tribus valaques. Ils étaient 300 sur la frontière bosniaque en 1455.

- Les martolosi, des Valaques auxquels incombait le maintien de l'ordre public et qui prenaient part aux combats en temps de guerre. D'abord intégrés dans l'armée byzantine, habile à exploiter les qualités militaires des Valaques, les martolosi avaient été récupérés par l'armée ottomane qui les avait disposés en Bosnie et en Serbie, aux frontières croate et hongroise.

- Les derbenddji, chargés de la surveillance des routes.

Les membres de ces diverses troupes auxiliaires disposaient de tchiftlik ou de baštine exonérés en tout ou partie d'impôts. Ils échappaient de plus aux contributions extraordinaires, ou avāriz, qui frappaient les reāyā. Quant aux chrétiens qui appartenaient aux dernières catégories citées plus haut, ils ne payaient ni la djizya, ni l'ispendje." (p. 54-56)

"Dominik Mandić notait la présence aux côtés des Valaques orthodoxes passés aux Habsbourg d'une quantité importante de Valaques catholiques originaires de Bosnie-Herzégovine (les Predavci) et de Slavonie (les Slavoniens), précédemment au service de la Sublime Porte. Ces anciens auxiliaires de l'armée ottomane possédaient les mêmes privilèges que les orthodoxes, participaient aux mêmes assemblées qu'eux et répondaient des délits et des crimes commis devant les mêmes juges." (p. 111)

Thierry Mudry, Guerre de religions dans les Balkans, Paris, Ellipses, 2005 :


"La société ottomane, société militaire par excellence, accordait plus d'importance à la distinction entre guerriers et non guerriers qu'à la distinction entre musulmans et non musulmans. Nombreux étaient donc les sipâhî ou cavaliers chrétiens au service de la Porte. Ceux-ci jouissaient des privilèges reconnus aux askerî, aux hommes-liges du Sultan : le port d'armes et l'exemption d'impôts, auxquels il faut ajouter l'attribution des revenus d'une tenure ou timâr automatiquement consentie à tous les sipâhî en échange de l'accomplissement de leurs obligations militaires. Le nombre et la proportion de ces cavaliers chrétiens, d'abord considérables au XVe siècle, décrurent certes rapidement. Toutefois, les chroniques en signalaient encore l'existence deux siècles plus tard. La Porte recrutait également chez les chrétiens, essentiellement parmi les Valaques, les membres de ses troupes auxiliaires, qui occupaient dans la hiérarchie ottomane un rang intermédiaire, à égale distance des askerî et des plus humbles sujets du Sultan, les reâyâ chrétiens ou musulmans. Ces auxiliaires affectés à un service de garde ou à des opérations de harcèlement de l'ennemi, n'étaient astreints qu'au versement d'une taxe forfaitaire, le plus souvent d'un montant annuel d'un florin. Pour leur permettre de pratiquer leur religion orthodoxe sur les territoires nouvellement conquis où elles les installaient, les autorités ottomanes les autorisèrent non seulement à se saisir des lieux de culte chrétiens déjà existants et à les restaurer, mais également à édifier des églises et des monastères par dizaines. Afin de contourner la prohibition islamique visant la construction de lieux de culte infidèles, les Ottomans feignaient de n'autoriser les Valaques qu'à procéder à des réparations de bâtiments déjà construits." (p. 183)

Voir également : L'auto-administration dans l'Empire ottoman

Le mythe du "joug ottoman" dans les Balkans

La fiscalité dans l'Empire ottoman

La collaboration d'une faction des noblesses slavo-orthodoxes avec les sultans ottomans


La "noblesse" musulmane dans l'Empire ottoman


L'Empire ottoman, empire européen


La nature des violences dans les Balkans ottomans