vendredi 2 mars 2018

IIe Congrès d'histoire turque (1937) : allocution d'Eugène Pittard, au nom des savants étrangers




"Allocution de M. Eugène Pittard, professeur à l'Université de Genève, au nom des savants étrangers", La Turquie Kemaliste, n° 21-22, décembre 1937, p. 23-24 :

MONSIEUR LE PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE,
Mesdames et Messieurs,
On m'a demandé de prendre la parole au nom des savants étrangers participant à ce Congrès. Je le fais bien volontiers.

Pourquoi m'a-t-on choisi ? Sans doute, parce que j'appartiens à un petit pays qui ne porte ombrage à personne ; peut-être parce que je ne suis pas un historien classique ; mais surtout, j'imagine — et alors cette raison, je l'accepte avec joie — parce que, depuis 36 ans — plus, sans doute, que la plupart d'entre nous, congressistes étrangers, je suis devenu un ami du peuple turc. Au cours de la fabuleuse carrière qu'il vient d'accomplir, et qu'il continue à développer, j'ai été le témoin objectif — et non pas, croyez-le, le thuriféraire — d'un effort colossal, dont il serait bien difficile de trouver l'équivalent dans le monde. Cette objectivité même, je veux le croire, a dicté la raison pour laquelle je suis ici.

J'ai dit que je n'étais pas un historien classique : au moins au sens scolaire du mot (qui devrait être singulièrement élargi). Mais je revendique pour moi, et pour ceux de ma sorte, les droits et les devoirs de l'historien, tel que je le conçois, tel qu'il doit être : celui qui écrit la chronique des hommes.

En effet, qu'est-ce une histoire qui ne tiendrait compte que d'un temps restreint, que d'un espace restreint, comme ceux indiqués dans nos manuels ? Il n'y aurait là qu'une infime portion des aventures humaines et pas toujours les plus capitales. Et les relations lointaines nous échapperaient. Depuis 40 ans, par la plume et par la parole, j'enseigne que l'Histoire ne peut séparer ses périodes, qu'elle ne peut débuter à un moment arbitrairement choisi ; qu'en un mot, elle commence avec l'homme, en y prenant tout l'espace et tout le temps. La période paléolithique, la civilisation de nos plus lointains prédécesseurs nomades, appartient ainsi à l'Histoire.

D'ailleurs l'exposition si riche, si bien ordonnée, si claire, si pédagogique, mise sous les yeux du Congrès, est une démonstration magnifique de cet enchaînement de toutes les aventures d'un pays, d'une région, d'un peuple. De telles aventures nous contraignent à ne pas séparer un moment d'un autre moment. Encore une fois tous sont solidaires. Les fils ne peuvent oublier leurs pères !

L'Histoire proprement dite — telle qu'hélas ! on l'entend aujourd'hui, — n'est pas née spontanément, à un moment donné, dans un endroit déterminé. Partout elle découle de sa Protohistoire qui, elle même, est fille de sa Préhistoire. Si nous prenons, comme exemple, l'Anatolie qui est à nos portes, — et dont, à deux pas d'ici on nous montre les richesses archéologiques — que voyons-nous ? A la civilisation de la pierre taillée, ignorée il y a peu d'années, aujourd'hui acquise sur plusieurs points du territoire, succède la civilisation néolithique, puis vient celle du cuivre et celle du bronze. C'est alors que des peuples, tels que les Protohittites entrent dans l'Histoire. Mais ces Protohittites, qui sont-ils ? Sans aucun doute les descendants des hommes qui avaient créé sur les mêmes lieux, ou dans des lieux voisins, les civilisations précédentes. Ainsi, en remontant de génération en génération, nous établirions une généalogie qui nous conduirait fatalement jusqu'au Paléolithique, jusqu'à ces hommes qui, dans des conditions très difficiles, ont maintenu la vie. Sans eux, il n'y aurait pas d'Histoire.

Tout à l'heure, j'ai parlé du prodigieux renouvellement de la Turquie, de ce redressement à nul autre pareil, auquel nous avons assisté, et qui doit émerveiller les ennemis mêmes — s'ils en ont encore — de nos hôtes de ces journées.

La Société d'Histoire Turque, création toute naturelle dans le nouvel Etat, émanation directe de cet intense désir de rénovation totale d'une nation qui veut se saisir elle-même et se retrouver dans son passé — qu'il soit lointain ou proche, heureux ou malheureux, mais dans tout son passé — la Société d'Histoire Turque est une compagnie scientifique qui a déjà fait de grandes choses. Nous avons l'assurance qu'elle en accomplira beaucoup d'autres. Son énergie va de pair avec celle du constructeur même du pays, de l'édificateur glorieux de la République.

D'ailleurs, je crois savoir que le Président de la République Turque s'intéresse de tout cœur à cette association patriotique, qu'il lui insuffle ses prestigieuses qualités d'enthousiasme et de travail acharné. Aussi, Messieurs les Congressistes, quels résultats en si peu d'années ! Des recherches dans les archives et dans les vieux monuments, des champs de fouilles ouverts en maints endroits, des trouvailles admirables ! Partout, il en surgit des lumières au sujet de savants turcs ignorés, comme Piri Reis ; partout il en ressort des conceptions nouvelles au sujet des rapports entre elles des antiques populations anatoliennes connues par l'Histoire. Puis simultanément, des découvertes de préhistoire qui reculent dans un passé fabuleux les ancêtres de ceux dont les tépés jalonnent le plateau anatolien, nous révélant ainsi les origines et les successions des civilisations.

Ils nous les révèlent sans cesse, élargissant notre horizon de connaissances et de pensées. Au cours de ces civilisations diverses, les hommes, réunis en Cités plus ou moins grandes, dès la période néolithique, ont parlé des langues différentes ; ils ont porté des noms variés, dont plusieurs nous seront toujours inconnus. Ils ont parfois été associés pour leurs destinées, ou sont devenus d'irréductibles ennemis, mais ce sont presque toujours et presque partout les mêmes hommes. L'Histoire classique en connaît quelques-uns, mais tous, ils descendent les uns des autres ! Il ne peut en être autrement. Les Turcs d'aujourd'hui se sont appelés jadis à l'aurore d'une histoire qui donnait aux peuples des dénominations, des Hittites, comme plusieurs millénaires plus tard, ils s'appelleront des Seldjouks, puis des Ottomans, enfin des Turcs.

C'est à la Société d'Histoire Turque qu'il appartient de nous éclairer sur tous ces points, de nous instruire sur tous ces événements, d'établir les raccords obligatoires entre les millénaires et les siècles, entre les peuples et les états de civilisation. Elle s'y apprête avec une ardeur qu'il nous faut tous souligner, à laquelle nous devons tous applaudir. Car l'histoire turque, considérée dans sa totalité, c'est aussi notre histoire. Il ne peut y avoir de doute à cet égard. La solidarité humaine de l'Eurasie — j'entends d'une Asie centrale et occidentale, et d'une Europe en son entier — qui doit remonter aux premiers temps du monde, sera de mieux en mieux démontrée.

L'autre jour, au Congrès international d'Anthropologie et d'Archéologie préhistoriques de Bucarest, Bayan Âfet, l'une des animatrices de la Société d'Histoire Turque — et aussi du présent Congrès — a montré quelques résultats des dernières fouilles faites en Anatolie par la Société d'Histoire Turque. Les confrères qui étaient là et que je retrouve aujourd'hui ne me démentiront point si je dis que Bayan Âfet eut, par cette présentation d'un chapitre de l'histoire turque, le plus légitime succès. Tellement même, qu'un vœu unanime de la deuxième section, ratifié par le Congrès, demanda l'intensification des recherches en Anatolie.

Ainsi, la Société d'Histoire Turque nous a déjà donné de magnifiques présages. Nous attendons d'elle des récoltes qui enrichiront, non pas seulement le pays auquel elle appartient, mais l'histoire universelle dont tous, nous sommes comptables, qu'elle soit politique, religieuse, sociale, artistique — mais aussi la philosophie même, qui découlera de cette histoire. Nous ayant fait connaître ce que nous sommes, elle doit nous aider à nous conduire vers l'avenir.

Au nom des savants étrangers réunis ici, j'adresse mes hommages respectueux à Monsieur le Président de la République Turque, chef suprême de cet Etat. Et je prie la Société d'Histoire Turque de bien vouloir accepter nos félicitations pour ses travaux et nos vœux pour un magnifique avenir. Et aussi, nos remerciements pour avoir assumé les charges de ce Congrès.

Il doit être aux yeux de tous la démonstration de la solidarité scientifique, culturelle, humaine qui doit réunir tous les hommes. A quelque partie du monde qu'ils appartiennent, ils doivent vivre dans un sentiment de confraternité. Ils doivent tous collaborer.

Nous ne doutons pas qu'il ressorte de ce Congrès d'importantes connaissances nouvelles pour l'Histoire générale. Et pour la Turquie même, le sentiment que s'étant désormais placée à l'avant-garde, elle devra, pour notre bien à tous, y demeurer fidèlement.

Sur Eugène Pittard : Eugène Pittard : "L'effort matériel et intellectuel de la Turquie"

Les Turcs de la Dobroudja