lundi 19 mars 2018

"Bouclier de l'Euphrate" : la reconstruction du nord de la Syrie et le souvenir d'Atatürk

L'opération "Bouclier de l'Euphrate" a libéré une partie du nord de la Syrie de l'EI (incluant les villes de Jarablus, Al-Raï, Dabiq et Al-Bab). Ces territoires sont désormais administrés par l'ASL (affiliée au gouvernement intérimaire syrien), avec l'assistance de l'armée turque (TSK).

En mai 2017, dans un centre d'entraînement à Sivas, les Syriens de la nouvelle police d'Al-Bab (issue de l'ASL) se sont vu remettre leurs diplômes sous le portrait d'Atatürk :



Atatürk est présenté comme un patriote courageux dans les nouveaux manuels scolaires (en arabe) des zones libérées. Informations ayant circulé en janvier 2018 :

"Jomana Qaddour
‏@jomanaqaddour

Textbooks in Euphrates area of Syria now incorporate lessons about Ataturk in the curriculum"

Source : https://twitter.com/jomanaqaddour/status/953383528233885696

"Abdulrahman al-Masri
@AbdulrhmanMasri

"[Ataturk] showed great bravery for the sake of defending the homeland." In curriculum textbook teaching Syrians in northern Syria's Euphrates Shield zone (areas controlled by Turkey-backed FSA groups)"

Source : https://twitter.com/AbdulrhmanMasri/status/953411744260640769




Recep Tayyip Erdoğan lui-même a comparé l'ASL à la résistance armée des kémalistes : "L'ASL, au même titre que les forces nationales durant notre guerre d'indépendance, est une formation civile [comprendre : différente des djihadistes]. C'est une source de fierté que l'ASL combatte aux côtés de nos troupes courageuses." (déclaration, 30 janvier 2018)

Pour rappel : La place du kémalisme et du nationalisme turc dans la rébellion syrienne

Voir également : La différence de nature entre les sécularismes kémaliste et baasiste

Alexandrette, Mossoul, Ourmia : les politiques suivies par Mustafa Kemal Atatürk

Le "rayonnement" de la Turquie kémaliste dans le monde musulman

Le kémalisme et l'islam 

La lutte d'indépendance impulsée par Mustafa Kemal : une résistance à l'occupation de l'Entente et aux irrédentismes gréco-arméniens
  
Al-Hayat (média de l'EI) condamne pêle-mêle Atatürk, le nationalisme turc et l'AKP... mais cherche à amadouer les Kurdes de Turquie

vendredi 2 mars 2018

IIe Congrès d'histoire turque (1937) : allocution d'Eugène Pittard, au nom des savants étrangers




"Allocution de M. Eugène Pittard, professeur à l'Université de Genève, au nom des savants étrangers", La Turquie Kemaliste, n° 21-22, décembre 1937, p. 23-24 :

MONSIEUR LE PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE,
Mesdames et Messieurs,
On m'a demandé de prendre la parole au nom des savants étrangers participant à ce Congrès. Je le fais bien volontiers.

Pourquoi m'a-t-on choisi ? Sans doute, parce que j'appartiens à un petit pays qui ne porte ombrage à personne ; peut-être parce que je ne suis pas un historien classique ; mais surtout, j'imagine — et alors cette raison, je l'accepte avec joie — parce que, depuis 36 ans — plus, sans doute, que la plupart d'entre nous, congressistes étrangers, je suis devenu un ami du peuple turc. Au cours de la fabuleuse carrière qu'il vient d'accomplir, et qu'il continue à développer, j'ai été le témoin objectif — et non pas, croyez-le, le thuriféraire — d'un effort colossal, dont il serait bien difficile de trouver l'équivalent dans le monde. Cette objectivité même, je veux le croire, a dicté la raison pour laquelle je suis ici.

J'ai dit que je n'étais pas un historien classique : au moins au sens scolaire du mot (qui devrait être singulièrement élargi). Mais je revendique pour moi, et pour ceux de ma sorte, les droits et les devoirs de l'historien, tel que je le conçois, tel qu'il doit être : celui qui écrit la chronique des hommes.

En effet, qu'est-ce une histoire qui ne tiendrait compte que d'un temps restreint, que d'un espace restreint, comme ceux indiqués dans nos manuels ? Il n'y aurait là qu'une infime portion des aventures humaines et pas toujours les plus capitales. Et les relations lointaines nous échapperaient. Depuis 40 ans, par la plume et par la parole, j'enseigne que l'Histoire ne peut séparer ses périodes, qu'elle ne peut débuter à un moment arbitrairement choisi ; qu'en un mot, elle commence avec l'homme, en y prenant tout l'espace et tout le temps. La période paléolithique, la civilisation de nos plus lointains prédécesseurs nomades, appartient ainsi à l'Histoire.

D'ailleurs l'exposition si riche, si bien ordonnée, si claire, si pédagogique, mise sous les yeux du Congrès, est une démonstration magnifique de cet enchaînement de toutes les aventures d'un pays, d'une région, d'un peuple. De telles aventures nous contraignent à ne pas séparer un moment d'un autre moment. Encore une fois tous sont solidaires. Les fils ne peuvent oublier leurs pères !

L'Histoire proprement dite — telle qu'hélas ! on l'entend aujourd'hui, — n'est pas née spontanément, à un moment donné, dans un endroit déterminé. Partout elle découle de sa Protohistoire qui, elle même, est fille de sa Préhistoire. Si nous prenons, comme exemple, l'Anatolie qui est à nos portes, — et dont, à deux pas d'ici on nous montre les richesses archéologiques — que voyons-nous ? A la civilisation de la pierre taillée, ignorée il y a peu d'années, aujourd'hui acquise sur plusieurs points du territoire, succède la civilisation néolithique, puis vient celle du cuivre et celle du bronze. C'est alors que des peuples, tels que les Protohittites entrent dans l'Histoire. Mais ces Protohittites, qui sont-ils ? Sans aucun doute les descendants des hommes qui avaient créé sur les mêmes lieux, ou dans des lieux voisins, les civilisations précédentes. Ainsi, en remontant de génération en génération, nous établirions une généalogie qui nous conduirait fatalement jusqu'au Paléolithique, jusqu'à ces hommes qui, dans des conditions très difficiles, ont maintenu la vie. Sans eux, il n'y aurait pas d'Histoire.

Tout à l'heure, j'ai parlé du prodigieux renouvellement de la Turquie, de ce redressement à nul autre pareil, auquel nous avons assisté, et qui doit émerveiller les ennemis mêmes — s'ils en ont encore — de nos hôtes de ces journées.

La Société d'Histoire Turque, création toute naturelle dans le nouvel Etat, émanation directe de cet intense désir de rénovation totale d'une nation qui veut se saisir elle-même et se retrouver dans son passé — qu'il soit lointain ou proche, heureux ou malheureux, mais dans tout son passé — la Société d'Histoire Turque est une compagnie scientifique qui a déjà fait de grandes choses. Nous avons l'assurance qu'elle en accomplira beaucoup d'autres. Son énergie va de pair avec celle du constructeur même du pays, de l'édificateur glorieux de la République.

D'ailleurs, je crois savoir que le Président de la République Turque s'intéresse de tout cœur à cette association patriotique, qu'il lui insuffle ses prestigieuses qualités d'enthousiasme et de travail acharné. Aussi, Messieurs les Congressistes, quels résultats en si peu d'années ! Des recherches dans les archives et dans les vieux monuments, des champs de fouilles ouverts en maints endroits, des trouvailles admirables ! Partout, il en surgit des lumières au sujet de savants turcs ignorés, comme Piri Reis ; partout il en ressort des conceptions nouvelles au sujet des rapports entre elles des antiques populations anatoliennes connues par l'Histoire. Puis simultanément, des découvertes de préhistoire qui reculent dans un passé fabuleux les ancêtres de ceux dont les tépés jalonnent le plateau anatolien, nous révélant ainsi les origines et les successions des civilisations.

Ils nous les révèlent sans cesse, élargissant notre horizon de connaissances et de pensées. Au cours de ces civilisations diverses, les hommes, réunis en Cités plus ou moins grandes, dès la période néolithique, ont parlé des langues différentes ; ils ont porté des noms variés, dont plusieurs nous seront toujours inconnus. Ils ont parfois été associés pour leurs destinées, ou sont devenus d'irréductibles ennemis, mais ce sont presque toujours et presque partout les mêmes hommes. L'Histoire classique en connaît quelques-uns, mais tous, ils descendent les uns des autres ! Il ne peut en être autrement. Les Turcs d'aujourd'hui se sont appelés jadis à l'aurore d'une histoire qui donnait aux peuples des dénominations, des Hittites, comme plusieurs millénaires plus tard, ils s'appelleront des Seldjouks, puis des Ottomans, enfin des Turcs.

C'est à la Société d'Histoire Turque qu'il appartient de nous éclairer sur tous ces points, de nous instruire sur tous ces événements, d'établir les raccords obligatoires entre les millénaires et les siècles, entre les peuples et les états de civilisation. Elle s'y apprête avec une ardeur qu'il nous faut tous souligner, à laquelle nous devons tous applaudir. Car l'histoire turque, considérée dans sa totalité, c'est aussi notre histoire. Il ne peut y avoir de doute à cet égard. La solidarité humaine de l'Eurasie — j'entends d'une Asie centrale et occidentale, et d'une Europe en son entier — qui doit remonter aux premiers temps du monde, sera de mieux en mieux démontrée.

L'autre jour, au Congrès international d'Anthropologie et d'Archéologie préhistoriques de Bucarest, Bayan Âfet, l'une des animatrices de la Société d'Histoire Turque — et aussi du présent Congrès — a montré quelques résultats des dernières fouilles faites en Anatolie par la Société d'Histoire Turque. Les confrères qui étaient là et que je retrouve aujourd'hui ne me démentiront point si je dis que Bayan Âfet eut, par cette présentation d'un chapitre de l'histoire turque, le plus légitime succès. Tellement même, qu'un vœu unanime de la deuxième section, ratifié par le Congrès, demanda l'intensification des recherches en Anatolie.

Ainsi, la Société d'Histoire Turque nous a déjà donné de magnifiques présages. Nous attendons d'elle des récoltes qui enrichiront, non pas seulement le pays auquel elle appartient, mais l'histoire universelle dont tous, nous sommes comptables, qu'elle soit politique, religieuse, sociale, artistique — mais aussi la philosophie même, qui découlera de cette histoire. Nous ayant fait connaître ce que nous sommes, elle doit nous aider à nous conduire vers l'avenir.

Au nom des savants étrangers réunis ici, j'adresse mes hommages respectueux à Monsieur le Président de la République Turque, chef suprême de cet Etat. Et je prie la Société d'Histoire Turque de bien vouloir accepter nos félicitations pour ses travaux et nos vœux pour un magnifique avenir. Et aussi, nos remerciements pour avoir assumé les charges de ce Congrès.

Il doit être aux yeux de tous la démonstration de la solidarité scientifique, culturelle, humaine qui doit réunir tous les hommes. A quelque partie du monde qu'ils appartiennent, ils doivent vivre dans un sentiment de confraternité. Ils doivent tous collaborer.

Nous ne doutons pas qu'il ressorte de ce Congrès d'importantes connaissances nouvelles pour l'Histoire générale. Et pour la Turquie même, le sentiment que s'étant désormais placée à l'avant-garde, elle devra, pour notre bien à tous, y demeurer fidèlement.

Sur Eugène Pittard : Eugène Pittard : "L'effort matériel et intellectuel de la Turquie"

Les Turcs de la Dobroudja
 

Eugène Pittard : "L'effort matériel et intellectuel de la Turquie"




Eugène Pittard, "L'effort matériel et intellectuel de la Turquie", La Turquie Kemaliste, n° 21-22, décembre 1937, p. 21-22 :
APRES NEUF ANNEES, je me retrouve à Ankara. Il me faut vérifier une découverte faite en 1928 dans l'Est de l'Anatolie et Ankara est la première étape du voyage. Je retrouve une ville extraordinairement agrandie. Laissant la vieille cité turque dans ses murailles historiques, où, pendant beaucoup de siècles, chaque civilisation qui survenait a laissé des souvenirs, la Cité nouvelle s'est installée au pied du rocher et, sans arrêt, se développe dans toutes les directions. Musées, hôpitaux, instituts scientifiques, banques, école d'agriculture, école vétérinaire, ministères, ambassades etc., se sont installés le long de magnifiques avenues, dans des constructions somptueuses, telles qu'en montrent les très grandes villes. Avant qu'elle devînt capitale, Ankara avait 5000 habitants. Elle est en train d'atteindre, m'assure-t-on, 150.000 âmes. Ceux qui voudraient se représenter ce que peut être la création intégrale d'une ville moderne, avec tout ce que comporte ce terme, dans un désert où, il y a dix ans, on souffrait de manquer d'eau, doivent aller faire un tour à Ankara. Ils pourront considérer là une partie du colossal effort turc, depuis que la République a été proclamée. Il est certainement un des plus considérables que l'histoire, dans son ensemble, puisse enregistrer.

Mais l'effort de la Turquie kemaliste ne s'est pas borné à des constructions. Il a été aussi très grand dans l'ordre intellectuel : la création de l'Université d'Ankara (qui sera bientôt réalisée), celle du musée d'ethnographie, du musée hittite (dont l'édification s'approche à grands pas) sont déjà d'admirables institutions. Des chantiers de fouilles scientifiques ont été ouverts en maints endroits de la Thrace et de l'Anatolie. Quelques-unes des trouvailles faites sont tout simplement magnifiques. Elles éclairent déjà d'un jour nouveau certains états de civilisations anciennes sur lesquelles nous étions encore mal ou peu ou pas informés. Par exemple, chaque jour la civilisation des Hittites nous est mieux révélée. Nous avons admiré à l'Exposition du Congrès de la Société d'Histoire Turque quelques-uns des objets provenant des dernières trouvailles. Quelles richesses et quelles beautés ! Et aussi quel intérêt pour l'histoire du monde d'il y a 4.000 — 5.000 ans.

Parmi les animateurs de cet élan scientifique où l'archéologie a la part principale, il faut citer la Société d'Histoire Turque qui fut à la tête du deuxième Congrès turc d'histoire réuni dernièrement à Istanbul et dont je voudrais dire quelques mots. Car ses recherches et ses publications nous touchent de près : une liaison toujours plus évidente existe entre l'Asie Mineure préhistorique et l'Europe de cette même époque. Il semble de plus en plus certain que la plus grande révolution sociale qui ait jamais existé, celle qui fit passer nos ancêtres mésolithiques de la vie nomade à la vie sédentaire, celle qui apporta la culture des céréales et la domestication des animaux, nous est venue de l'Anatolie. Elle fut apportée chez nous par les brachycéphales de l'Asie Mineure dont l'avant-garde peut être représentée par le petit groupe mésolithique enterré à Ofnet. On comprend, par ces seules indications, l'intérêt que pouvait présenter, pour l'histoire de la civilisation, le Congrès turc d'histoire. Celui-ci avait réuni de nombreux savants étrangers : Allemands, Autrichiens, Français, Grecs, Hongrois, Italiens, Suédois, Suisses, Tchécoslovaques appartenant aux diverses disciplines de l'histoire, — celle-ci étant élargie jusqu'au Paléolithique — ce qui est l'intelligence même.

Toutes ces séances eurent lieu dans une grande salle du palais de Dolmabahçe, au bord du Bosphore. Elles furent chaque jour honorées de la présence du président de la République, Kemal Atatürk. Il voue à la Société d'Histoire une attention passionnée ; il se rend compte que c'est un sûr moyen (nous l'oublions parfois chez nous) de donner à son peuple, sans égoïsme, le sentiment de sa nationalité, de sa grandeur, de son avenir. Plusieurs centaines d'instituteurs, venus de tous les points de l'Anatolie, suivirent avec assiduité toutes les séances. Ils prirent ainsi un contact plus étroit avec l'histoire de leur pays. Exemple qu'on devrait suivre ailleurs.

Plus de septante communications furent présentées par les savants turcs et étrangers. Elles avaient trait à tous les chapitres de l'histoire de l'Asie Mineure. La préhistoire la plus reculée y eut son compte comme les moments les plus rapprochés de nous. Dörpfeld parla de Troie et Landsberger des "questions fondamentales de l'histoire de l'Asie antérieure". Il fut question de linguistique, de l'histoire des religions et d'art monumental, comme il fut question des coutumes funéraires, d'astronomie ancienne et de droit. Les rapports ayant existé, à toutes les époques, entre l'Asie Mineure et les pays voisins furent évoqués, sous des aspects différents, par une dizaine de savants turcs et étrangers. C'est ainsi que le professeur Marinatos d'Athènes, parla du "monde crétois et vieil anatolien pendant le deuxième millénaire", que les professeurs Persson et Dixon indiquèrent respectivement les "relations entre l'Asie Mineure et la Grèce pendant la préhistoire" et les "relations entre l'Ibérie et la mer Egée avant l'ère romaine". La période seldjoukide fut aussi étudiée sous ses perspectives diverses : professeur Sarre : "l'art seldjoukide à Konia" ; professeur Gabriel : "l'architecture seldjoukide" ; professeur Kansu, "étude anthropologique des Seldjouks" ; etc.

En bref, les congressistes eurent chaque jour sous les yeux de substantielles pages d'histoire, écrites sur un des coins du monde qui a joué un des plus grands rôles de l'histoire universelle. Lorsque le volume du Congrès sera publié, on se rendra compte de l'effort collectif accompli pendant les six journées que durèrent les exposés et les discussions.

J'ai dit qu'une exposition archéologique — de la préhistoire aux temps actuels — était annexée au Congrès. Claire, admirablement ordonnée, sans surcharge, pédagogiquement bien comprise, elle fit, par son ordonnance même et par la nature des objets exposés, l'admiration de tous ceux qui la visitèrent.

Comme il convient, le Congrès fut suivi d'excursions, à Pergame et Ephèse par Smyrne ; à Troie ; à Boğazköy et Alacahüyük dans l'Anatolie centrale. Cette dernière excursion réunit le plus grand nombre de participants. Et je puis assurer qu'elle fut du plus vif intérêt.

L'hospitalité turque — au cours du Congrès et des excursions — fut tout simplement admirable. J'ai suffisamment vécu en pays turc pour ne pas insister : je sais que je désobligerais nos hôtes. Qu'au moins ils me permettent, au nom des savants étrangers, de leur dire un seul mot : merci !

Sur Eugène Pittard : Les Turcs de la Dobroudja