samedi 8 décembre 2018

XVIe-XVIIe siècles : les musulmans puritains s'opposent à l'islam officiel ottoman




Ahmet Yaşar Ocak, "Idéologie officielle et réaction populaire : un aperçu général sur les mouvements et les courants socio-religieux à l'époque de Soliman le Magnifique", in Gilles Veinstein (dir.), Soliman le Magnifique et son temps. Actes du Colloque de Paris. Galeries Nationales du Grand Palais. 7-10 mars 1990, Paris, La Documentation Française, 1992, p. 187-188 :

"En ce qui concerne la deuxième grande catégorie de mouvements socio-religieux, nous y incluons les mouvements ou plutôt les courants apparus dans ce qu'on peut considérer comme les milieux intellectuels de la capitale ottomane, se composant des 'ulemâ et des soufis issus de la classe supérieure de la société ottomane. Il est cette fois encore nécessaire de distinguer ces mouvements, comme ceux de la première catégorie, en deux groupes, dont le premier se rapporte aux 'ulemâ de différentes tendances religieuses, et le second aux soufis appartenant à deux ordres de derviches célèbres à l'époque.

Le premier courant religieux né dans les milieux d''ulemâ est celui de Birgivî Mehmed Efendi et de ses disciples, représentant une tendance puritaine qui visait à purifier l'islam de tous les éléments mystiques, seuls responsables à leurs yeux de la décadence de la société musulmane. Birgivî et ses partisans accusaient les hommes d'Etat de l'époque, d'avoir encouragé les soufis par de nouvelles fondations de vakf. Pour soutenir sa thèse, Birgivî avait rédigé certains ouvrages et opuscules dans lesquels il critiquait sévèrement le Şeyh ül-islâm Ebû's-Su'ûd Efendi, représentant le plus éminent de l'islam officiel appuyé par l'Etat.

Par son comportement, Birgivî donnait l'image d'un vrai successeur de l'école hanbalite, et il partageait les idées d'Ibn Teymîye el-Harrânî (mort en 1328), célèbre théologien arabe. Si l'on étudie ses ouvrages, on constate en effet que Birgivî avait été fortement influencé par ce grand savant hanbalite, bien qu'il ait été lui-même hanéfite. Ainsi a-t-il réussi à former une école sunnite puritaine qui allait donner naissance, au XVIIe siècle, sous Murad IV, à un mouvement rigoriste représenté par les Kâdîzâdeli.

Bref, ce courant religieux à tendance hanbalite, qui se transformera avec le temps en un véritable mouvement religieux au XVIIe siècle, né au sein du hanéfisme, mais opposé au sunnisme pratiqué par le pouvoir central, doit être considéré comme un phénomène religieux très important dont l'influence s'exerce jusqu'à nos jours en Turquie."

Voir également : La pluralité de l'Islam turc

La législation ottomane : du kanun aux Tanzimat

Mehmet II et la lutte entre impériaux et cléricaux

Le réformisme du sultan Mahmut II

Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) : un sultan autoritaire et réformateur
  
Une hypothèse sur l'anticléricalisme kémalien

L'Empire ottoman : un "système beaucoup plus libéral qu'on ne le dit"

François-Georges Dreyfus, De Gaulle et le gaullisme : essai d'interprétation, Paris, PUF, 1982, p. 200 :

"Dans le monde arabe, la situation a été bouleversée en 1919, comme l'avait noté Lyautey : la déstabilisation du Moyen-Orient est le résultat d'une volonté franco-britannique. Jusqu'en 1917, de l'Adriatique jusqu'à Médine, il n'y a qu'un seul Etat, au système beaucoup plus libéral qu'on ne le dit, l'Empire ottoman qui regroupe les musulmans arabes et turcs.

Le Moyen-Orient a été déstabilisé après 1919 et se sont alors constitués trois ensembles : un ensemble turc indépendant, réduit à la seule Turquie d'aujourd'hui, un ensemble français qui réunit la Syrie et le Liban et un ensemble britannique qui groupe trois mandats, l'Irak, la Palestine, la Transjordanie, et l'Egypte. Tout ceci entraîne une série de conflits entre la France et la Grande-Bretagne qui se déroulent jusqu'à l'éviction de la France du Moyen-Orient en 1945."

Voir également : Les Tanzimat
  
Le régime politique ottoman : culture de consultation et respect viscéral des libertés de chacun

L'auto-administration dans l'Empire ottoman

Le mythe du "joug ottoman" dans les Balkans

dimanche 4 novembre 2018

Meurtres impunis de journalistes : la Turquie ne figure pas dans le classement du CPJ (2018)

Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) a dressé la liste des 14 pays qui enregistrent les pires résultats en matière de poursuites contre ceux qui tuent des journalistes, pour la décennie 2008-2018, ces pays sont classés en fonction du degré d'impunité de ces crimes :



Source : https://cpj.org/reports/2018/10/impunity-index-getting-away-with-murder-killed-justice.php

La Turquie ne figure pas dans cette liste (alors que les "experts" ont beaucoup glosé sur l'"Etat profond"), tandis que c'est le cas pour :
- le Mexique (7e position, 26 morts), la Colombie (8e position, 5 morts) et le Brésil (10e position, 17 morts) ;
- la Russie, dont le régime est assez largement encensé par la classe politique française (11e position, 8 morts) ;
- l'Inde (14e position, 18 morts).



Voir également : La question des libertés et des droits de l'homme dans la Turquie actuelle

Indice de démocratie : le classement de la Turquie en 2016

Liberté de la presse : le classement de la Turquie en 2017

L'accès à la contraception en Turquie

Quelques données factuelles sur la Turquie

vendredi 26 octobre 2018

Marc Pierrot (médecin et militant anarchiste)




M. Pierrot, "Controverse", Les Temps nouveaux, n° 49, 3-9 avril 1897, p. 1-2 :


"Il règne actuellement une sympathie de bon goût pour le peuple hellène. Cette sympathie est même montée jusqu'à l'enthousiasme il y a quelques semaines. Tous les boutiquiers professaient ouvertement leurs sentiments philhellènes ; la presse et les étudiants bourgeois allèrent jusqu'aux manifestations dans la rue. Il y eut une émotion dans le pays ; on proclama que le feu sacré n'était pas éteint et que la France savait encore s'émouvoir pour le droit des peuples opprimés. Cependant cela n'avait pas laissé que de surprendre. On était habitué à considérer que la non-intervention était le grand principe de la bourgeoisie en matière d'affaires extérieures. Chacun maître chez soi, le droit de propriété inviolable, chaque pouvoir gérant ses propres affaires et ses propres sujets selon sa volonté, telles étaient les maximes reconnues comme étant celles de l'intérêt bien entendu de tout pays ou plutôt de tout gouvernement. Il faut bien dire que le gouvernement français a gardé la ligne de conduite imposée par ces maximes et qu'il les a même poussées au point d'aller aider un autre gouvernement à maintenir chez lui l'observation de la loi.

Les événements furent ainsi compris. On crut à un réveil de l'esprit public ; on alla jusqu'à parler des « sentiments généreux et désintéressés des coeurs nobles » de la classe bourgeoise, et quelques révolutionnaires s'en félicitèrent hautement ; on écrivit que « ces bourgeois deviennent de vrais internationalistes révolutionnaires en se solidarisant avec les Crétois qui luttent pour leur liberté, ces Grecs qui aident leurs frères en la lutte ».

On n'a pas fait attention que toutes ces manifestations étaient inspirées par un esprit fortement nationaliste et fort peu par sympathie pour la révolte des opprimés. On cria beaucoup : Vive la Grèce ! et pas du tout : Vivent les Crétois ! cris platoniques sans doute, mais indiquant l'état d'esprit des manifestants. Des bourgeois auraient-ils pu manifester librement en faveur d'une simple révolte ? C'eût été contraire et à leur tempérament et à leurs principes. Mais il y avait la Grèce, et la question se présentait tout autrement. (...)

Ces revendications nationalistes des Grecs sont aussi peu intéressantes que possible, du point de vue révolutionnaire ; mais elles font encore illusion à ceux qui sont imprégnés des idées de liberté et d'indépendance nationales. — Le partage de l'Europe en patries, c'est-à-dire en groupes hostiles les uns aux autres, est postérieur à la Révolution ; ce fut la conséquence des guerres du premier Empire. On crut alors que la liberté devait consister dans l'autonomie des peuples. En réalité, on sait que cette autonomie se réduit en fin de compte à la suzeraineté d'une classe mi-partie aristocratique, mi-partie bourgeoise et à la continuation de l'oppression pour les prolétaires. On arriva à la constitution de la Belgique, de l'Italie, de l'Allemagne ; la Hongrie obtint la reconnaissance de sa personnalité légale, si l'on peut s'exprimer ainsi. Ce mouvement nationaliste s'est continué dans les Balkans.

Certes, les sujets de la Porte sont malheureux ; ils n'ont aucun moyen de faire entendre leurs revendications, ni aucune espérance d'obtenir quelques libertés. Ils n'ont que la révolte — comme bien d'autres d'ailleurs. Ils se révoltent donc ; mais, aveuglés par les préjugés de religion et de race, ils partent en guerre contre les Turcs, marchands, ouvriers, ou paysans ; et le sultan trouve, dans ces tueries mutuelles et ces haines intestines, le meilleur moyen d'assurer son trône et son autocratie. Car il y a des Turcs aussi — on semble l'avoir oublié — et ces Turcs sont malheureux, aussi malheureux que les chrétiens, et, eux, ils n'ont aucune chance d'échapper au joug qui les opprime ; car enfin ils possèdent l'autonomie, l'indépendance sous un prince de leur race et de leur religion. Ils trouvent cependant que ce n'est pas un avantage ; les plus instruits sont révolutionnaires, à peu près de la même façon que les nihilistes en Russie. Ces révolutionnaires se recrutent parmi les élèves des quelques écoles supérieures existantes, parmi les officiers surtout. La situation est en tout point comparable à celle de la Russie. Ces révolutionnaires avaient formé un parti, le parti jeune turc, ils avaient créé une agitation, ils organisaient la propagande. Le sultan, à l'imitation du tsar, a fait pendre, noyer, empoisonner et emprisonner tous ceux que la police a pu pincer. Qui a protesté en Europe ? C'étaient des révolutionnaires ; personne n'a rien dit. Tout gouvernement n'est-il pas libre de se défendre ?

Le mouvement continue toujours ; il est très intéressant ; il y aurait intérêt pour les opprimés de toute race à s'unir à ce mouvement et à le faire triompher. Au lieu de cela, tous les efforts se perdent en révoltes partielles qui dégénèrent en guerres intestines, qui n'ont d'autre résultat que de réveiller le fanatisme religieux et les haines de race, et qui, en fin de compte, sont facilement écrasées par le sultan.

C'est le préjugé patriotique qui est la cause de tout cela. Je parlais, il y a deux ans, du mouvement jeune turc avec des étudiants arméniens ; ils ne voulurent rien entendre ; cela ne les regardait pas. Ils craignaient de compromettre le succès de leurs revendications légitimes, en se commettant avec des révolutionnaires. Ils voulaient un prince, un pays à eux, un drapeau. C'était pour obtenir ces avantages qu'ils se révoltaient contre les Turcs.

La Turquie est habitée par des individus de race et de religion différentes — comme d'ailleurs les autres pays d'Europe. Ces individus, soumis à un pouvoir autocratique et écrasés par les exactions de l'administration, sont tout disposés à se révolter. C'est de cet état d'esprit que cherchent à profiter les Etats voisins de la Turquie, soit de grandes puissances comme la Russie, soit les petits pays des Balkans (Grèce, Serbie, Bulgarie). Des agitateurs sillonnent le pays, distribuent des brochures, parlent aux gens du peuple ; ils sont envoyés par les comités patriotiques des pays voisins. Ils s'efforcent de faire naître chez les sujets du sultan de race grecque ou slave, etc., le sentiment nationaliste.

C'est qu'en effet ce sentiment patriotique n'existe pas du tout chez ces gens-là. Il est dû à une culture artificielle. J'ai appris d'un de ces agitateurs combien il était difficile de faire comprendre aux paysans de la Macédoine, qui sont de race bulgare et qui parlent cette langue, pourquoi ils devaient faire leurs efforts pour secouer le joug des Turcs et se réunir à la Bulgarie. Ces paysans avaient la haine de l'administration turque, comme on a ici la haine du gabelou et du gendarme ; mais ils n'allaient pas plus loin.

Il est probable que cette haine se serait fait jour, que, l'agitation jeune turque progressant, il en serait sorti une révolution et la conquête de libertés. Au lieu de cela, toutes ces tendances sont converties par suite de l'ambition territoriale des Etats voisins en préjugés et en haines patriotiques. On arrive à ceci, d'ailleurs, que les efforts restent divisés : un Bulgare méprisant profondément un Arménien, lequel jalouse le Grec, lequel hait le Serbe, lequel déteste le Bulgare. La Russie a, elle aussi, un grand intérêt à toute cette agitation, grâce à laquelle elle espère un jour pouvoir intervenir et s'emparer de l'héritage turc. L'agitation, qui travaillait le pays arménien depuis longtemps avant les troubles et les massacres qui s'ensuivirent, fut entretenue par la Russie et par des comités siégeant pour la plupart à Odessa. Ces comités, placés sous le patronage de quelque puissant personnage russe, distribuaient des armes, organisaient la propagande dans le seul intérêt de la Russie. Le tsar possède déjà une partie de l'Arménie, et ses sujets n'y sont guère plus libres que ceux du sultan ; il n'est pas encore parvenu, l'occasion n'ayant pas été favorable, à mettre la main sur le reste.

L'agitation en Crète a été entretenue par les Grecs dans le seul but d'étendre leur territoire propre.

Tous ces mouvements nationalistes sont peu intéressants. Ils n'aboutissent qu'à servir l'ambition des Etats environnants, jusqu'au jour où ces Etats s'entre-dévoreront entre eux. Leur résultat le plus net consiste à faire passer des populations du joug du sultan sous le joug d'autres potentats ; il contribue cependant à la libération de la classe bourgeoise dans le cas où le pays est rattaché à une monarchie constitutionnelle. Quand le rattachement a lieu avec la Russie (Arménie, Bessarabie), les habitants perdent au change. La population israélite de la Bessarabie dut émigrer en masse, à partir du moment où la Russie se fut emparée de ce territoire.

La Turquie est gouvernée par un pouvoir autocratique, quelquefois féroce, ordinairement tolérant par apathie et par politique, et certainement beaucoup moins lourd que le tsarisme russe, dont l'intolérance religieuse est extrême (Pologne catholique, les israélites) et qui impose à tous le militarisme de l'Europe occidentale. L'administration turque n'est ni plus, ni moins mauvaise, en principe, que celle des autres Etats de l'Europe ; dans l'application, elle est extrêmement corrompue à peu près au même degré que celle de la Russie ou des Etats-Unis. — Réunies aux petits Etats des Balkans, les populations de la Turquie retrouveront une bonne partie des qualités de l'administration du sultan. Le parti bourgeois aura, lui, libre accès aux affaires et même participera dans une certaine mesure au gouvernement du pays. Le peuple aura l'avantage d'avoir un drapeau, d'apprendre à faire l'exercice pour la gloire de la patrie.

Les Crétois ont certainement à se plaindre de l'administration turque. Qu'ils en rendent responsable le gouvernement turc et qu'ils s'insurgent, c'est très bien. On leur offre l'autonomie, et la Grèce refuse à leur place. Ne voit-on pas dans cette attitude de la Grèce la preuve de la réalité du panhellénisme ?

Qu'on ne vienne pas nous parler du danger que courent les Crétois ; les journaux nous ont prophétisé des massacrés semblables à ceux des Arméniens, si on laisse, retomber la Crète sous la suzeraineté — nominale — de la Turquie. La population de l'île de Candie compte environ deux tiers de chrétiens pour un tiers de musulmans ; de plus, c'est une île et non un pays ouvert comme l'Arménie, avec une population homogène, tandis que les Arméniens, marchands pour la plupart, sont dispersés un peu partout. Le résultat est que ce sont les chrétiens qui, à l'heure actuelle, massacrent en Crète les musulmans, lesquels n'ont rien fait pour cela. Est-ce pour cette raison que les Crétois ont droit à notre sympathie ? Pourquoi les musulmans de Candie doivent-ils plutôt être soumis à la Grèce, que les chrétiens à la Turquie ? Questions nationalistes !"

Voir également : Elisée Reclus

dimanche 7 octobre 2018

Republika Srpska (partie serbe de la Bosnie) : édification d'une statue en l'honneur de Sokollu Mehmet Paşa

A l'entrée de la ville nouvelle d'Andrićgrad (près de Višegrad), une statue en l'honneur de Sokollu Mehmet Paşa (Mehmed-paša Sokolović) et du patriarche Makarije Sokolović a été édifiée cette année. L'initiative revient au cinéaste Emir Kusturica et la réalisation au sculpteur Zoran Kuzmanović, dans une volonté affichée d'apaisement à l'égard du poids de l'histoire dans les Balkans.

Sokollu Mehmet Paşa, né dans une modeste famille chrétienne-orthodoxe de Bosnie, fut grand-vizir sous les sultans Süleyman, Selim II (dont il épousa la fille Ismihan Sultan) et Murat III. Il est une figure historique ambivalente pour les Serbes : perçu comme un "traître" (en raison de sa conversion à l'islam et de son ascension au sein de l'Etat ottoman), mais aussi comme un "patriote" (pour avoir permis la restauration du patriarcat de Peć, à la tête duquel il a placé Makarije, un proche parent). Sa vie témoigne du fait que les recrues du devşirme (pré-adolescents, adolescents ou jeunes adultes) étaient trop âgées pour oublier leurs racines ethno-confessionnelles.

Ce qui est peut-être navrant, c'est qu'en Europe de l'Est, et même en Serbie (où sont diffusées des séries turques) et en Republika Srpska, on a une approche moins manichéenne que celle renvoyée par le prisme du philogauchisme et du repentisme pro-minorités (cf. ce qui se passe en France et en Allemagne).

Le monument en question :



Nikola Selaković (chef de cabinet du président de la Serbie Aleksandar Vučić), Emir Kusturica, le métropolite Chrysostome Jević, Matija Bećković (membre de l'Académie serbe des sciences et des arts) et Milorad Dodik (président de la Republika Srpska) étaient présents à l'inauguration (juin 2018) :



Voir également : Le devşirme (devchirmé) dans l'Empire ottoman

Les Ottomans et le patriarcat de Peć

Les Croates et l'Empire ottoman

Ömer Lütfi Paşa alias Mihajlo Latas 

dimanche 30 septembre 2018

Cartographie de la pratique religieuse en Turquie




Cette carte établie par Yılmaz Esmer (professeur de science politique) montre les disparités régionales de la pratique religieuse en Turquie, suivant un critère précis : le pourcentage d'hommes fréquentant régulièrement la mosquée (une ou plusieurs fois par semaine).

C'est un contredit à la lecture sommaire qui oppose systématiquement un coeur anatolien "ultra-conservateur" à des régions périphériques "sécularisées" ou "occidentalisées" : en effet, le taux d'adeptes de l'assiduité cultuelle est de seulement 63 % dans l'Anatolie centrale, alors qu'il est de 71 % dans la région de la mer Noire et de 82 % dans le Sud-Est (où se trouvent les réserves de voix kurdes du HDP, parti ultra-nationaliste et pro-terroriste, qui se dissimule sous une mince couche de vernis "libertaire").

Voir également : La question des libertés et des droits de l'homme dans la Turquie actuelle

L'accès à la contraception en Turquie

Quelques données factuelles sur la Turquie

La répartition géographique des votes pour la gauche kémaliste (CHP, puis SHP et DSP) et la droite nationaliste (CKMP, puis MHP)

La réussite de la modernisation turque

Le particularisme démographique kurde en Turquie (et ailleurs)

vendredi 13 juillet 2018

Découverte du QG de Mustafa Kemal en Syrie

A Rajou, dans la région d'Afrin (nord-ouest de la Syrie), les forces de sécurité turques ont découvert une maison ayant servi de QG à Mustafa Kemal en 1918, alors qu'il commandait la VIIe armée ottomane en Syrie. Elle sera restaurée par la TSK (armée turque) et transformée en musée.

Des hommes de la Division Hamza (ASL) gardent la maison :



Voir également : "Bouclier de l'Euphrate" : la reconstruction du nord de la Syrie et le souvenir d'Atatürk

La place du kémalisme et du nationalisme turc dans la rébellion syrienne

mardi 26 juin 2018

Süleyman Ier et Hürrem Sultan




André Clot, Soliman le Magnifique, Paris, Fayard, 1983, p. 99-101 :

"Soliman a maintenant trente-cinq ans. En dépit de l'échec de Vienne, l'Empire ottoman est à son apogée, le sultan en pleine gloire. Rien n'est encore venu assombrir la félicité du « Maître de ce  temps », Padichah, Calife du Prophète de Dieu, Commandeur des Croyants. En 1530, deux personnes sont ses intimes, le grand vizir Ibrahim qui ne le quitte pas et une femme, Hürrem Sultane, celle que l'Europe  a nommée Roxelane.

Si l'on sait peu de choses des princes de la Maison d'Osman, on en sait encore moins sur ces femmes qui, par milliers, peuplèrent pendant plusieurs siècles le Harem du Grand Turc : Excepté quelques indiscrétions des hauts dignitaires, dont profitèrent voyageurs et diplomates occidentaux, on ignore quasiment tout, non seulement des innombrables anonymes qui ne firent que passer par le Harem ou y moururent, mais de celles qui y vécurent, y tinrent une large place, mères de princes et de princesses. On connaît les noms de certaines, dont les intrigues firent parler d'elles, comme la fameuse Kösem Sultane au XVIIe siècle et c'est tout. Leur vie tout entière s'écoula entre les murs de Topkapi, ou du Vieux Sérail, sans laisser de traces.

Roxelane nous est beaucoup mieux connue, encore que dans sa vie subsistent de larges ombres, à commencer par sa naissance. Selon une tradition polonaise, elle était la fille d'un pauvre pope de Rohatyn, en Ruthénie, sur le Dniestr, région limitrophe de la Hongrie, de la Moldavie et de la Pologne. Son nom de naissance serait Alexandra Lisowska. Enlevée par les Tartares qui faisaient fréquemment des razzias en Pologne, elle aurait été achetée par Ibrahim qui l'aurait offerte à Soliman, ce qui n'est confirmé par personne.

Le surnom de Roxelane qu'on lui a donné veut dire « la Russe » et non « la Rousse ». De taille assez petite, non bella ma grassiada, selon l'ambassadeur de Venise Bragadino, son humeur enjouée lui valut le surnom de Hürrem (la Joyeuse). Certainement intelligente, sûrement rusée, elle sut « par ses séductions et ses talents » inspirer au sultan une passion exclusive. On raconte qu'elle chantait à son impérial amant les airs nostalgiques des pays slaves, en s'accompagnant à la guitare. Mais, plus que ses dons musicaux, elle dut certainement sa place auprès de Soliman au fait qu'elle lui donna quatre fils. Elle régna vite sans partage sur le cœur de Soliman. Bragadino rapporte que de très belles jeunes filles ayant été offertes au sultan, elle lui fit de telles scènes qu'il dut les renvoyer « car si ces filles, ou d'autres, étaient restées au Sérail, elle en serait morte de douleur ». D'après Busbecq, l'ambassadeur de Ferdinand, Roxelane gardait l'affection de Soliman « par des charmes d'amour et des procédés magiques ».

A l'époque où Roxelane arriva au Palais, la place de première sultane (kadın) était occupée par Gülbahar, probablement d'origine tartare, qui avait donné à Soliman un fils, Mustafa. Elle élimina sa rivale à l'occasion d'une scène qui, selon l'ambassadeur de Venise, se transforma en une véritable bataille. Roxelane eut des cheveux arrachés et le visage égratigné. Elle refusa de paraître devant Soliman, alléguant qu'il ne pouvait la voir en cet état. A partir de ce moment, le sultan n'eut plus de rapports avec Gülbahar (elle quitta le Harem avec Mustafa lorsque celui-ci fut nommé gouverneur de province, à Manisa).

Roxelane profita d'un incendie qui ravagea le Vieux Sérail pour obtenir palais (celui que nous appelons Topkapı), centre de la vie politique et Cour du sultan, où celui-ci avait un appartement. Elle emmena avec elle une foule d'eunuques blancs et noirs, de servantes et de domestiques, et lorsqu'elle fut installée, elle y resta. Le Harem se confondra bientôt avec l'Etat. Les conséquences en seront déplorables.

Quelque temps après, Roxelane obtint le succès qui consacrait son triomphe. Soliman l'épousa. Ce mariage obtint si peu l'approbation de la Cour qu'aucun chroniqueur ottoman n'en a parlé. C'est Busbecq qui évoque, dans ses Lettres, la dot que Soliman lui constitua, ce qui dans le droit turc légitimait leur union. Une relation de ce mariage se trouve aussi dans le Journal de la Banque génoise de Saint-Georges : « Cette semaine un événement très extraordinaire est arrivé dans cette ville, absolument sans précédent dans l'histoire des sultans. Le Grand Seigneur Soliman a pris pour impératrice une femme originaire de Russie, appelée Roxelane, et il y a eu de grandes réjouissances. La cérémonie a eu lieu au Sérail et les fêtes dépassent tout ce que l'on a vu. Il y a eu une procession publique, des cadeaux. La nuit, les principales rues étaient gaiement illuminées et il y a eu beaucoup de musique et de fêtes. Les maisons sont décorées de guirlandes. Une tribune a été érigée sur l'Hippodrome d'où Roxelane et la Cour ont assisté à un grand tournoi de chevaliers et à un défilé de bêtes sauvages et de girafes avec des cous si longs qu'ils touchent le ciel... On parle beaucoup de ce mariage et personne ne peut dire ce qu'il signifie. »

Hürrem Sultane n'avait pas attendu d'être mariée pour exercer une influence qui durera jusqu'à sa mort. On l'a probablement exagérée car Soliman était loin d'être un souverain faible et influençable. Il porte seul la responsabilité des actes, bons ou mauvais, de ses quarante-six ans de règne. « La Joyeuse », cependant, était jalouse de l'intimité qui existait entre le sultan et le favori. Elle poussera à la guerre contre Venise, en 1537, à laquelle Ibrahim s'opposait. Les ambassadeurs étrangers n'oublient jamais d'apporter des présents à son intention et beaucoup de hauts dignitaires lui doivent leur nomination. Elle fera la carrière de Rüstem, l'époux de sa fille Mihrimah, et ne cessera de le protéger. On verra aussi qu'elle n'est sans doute pas étrangère à l'assassinat de Mustafa.

Roxelane ne fut probablement pas l'âme damnée de Soliman que l'on a complaisamment décrite. Le principal reproche que l'histoire peut lui faire est d'avoir inauguré le règne des favorites et des courtisans qui devait, plus tard, tant affaiblir l'Empire."

Voir également : Kanuni Sultan Süleyman (Soliman le Magnifique ou le Législateur)

Süleyman Ier vu de Venise


Digne d'un si grand Empire

dimanche 20 mai 2018

Qui était Bernard Lewis (décédé à l'âge de 101 ans) ?




Robert Mantran, préface à Istanbul et la civilisation ottomane de Bernard Lewis, Paris, Tallandier, 2011 (première édition : 1990), p. I-IV :

"Alors que je me trouvais à Istanbul, pendant l'hiver 1949-1950, je reçus une lettre de Jean Sauvaget qui, ayant appris que Bernard Lewis allait se rendre dans cette ville, me préconisait vivement de rencontrer cet homme que je ne connaissais alors que par deux références élogieuses de Jean Sauvaget lui-même (qui ne distribuait pas facilement la louange) dans son Introduction à l'histoire de l'Orient musulman, à propos d'un article, paru en 1937, « The Islamic Guilds », et du premier livre de Bernard Lewis, édité en 1940, The Origins of Isma'ilism : a study of historical backgrounds of the Fatimid Caliphate. Il me semblait alors que cette rencontre ne devrait être qu'un simple geste de politesse, car je ne voyais pas ce que je pourrais en retirer, les préoccupations scientifiques de mon interlocuteur me paraissant très éloignées des miennes. Il y a quarante ans de cela : et pourtant je garde le souvenir de cette entrevue, la première d'une longue série. De fait, depuis lors, nous nous sommes retrouvés maintes fois en ces lieux que fréquentent les « orientalistes », séminaires, réunions scientifiques, colloques, congrès, mais dès les débuts je n'ai pu qu'être séduit par la personnalité de cet homme à la fois puits de science, polyglotte (oh combien !) et d'un commerce particulièrement agréable.

De même que Jean Sauvaget me confiait que, s'il avait à recommencer ses recherches d'histoire du monde musulman, il choisirait en premier l'histoire ottomane, cela après avoir constaté l'immense richesse des archives d'Istanbul, Bernard Lewis, dont les premiers travaux ont concerné divers pays arabes, s'est tourné vers l'histoire de l'Empire ottoman ; c'est très certainement ce séjour à Istanbul en 1949-1950 et ses premières approches des archives ottomanes qui l'ont fait ainsi bifurquer, sans pour autant abandonner totalement ses travaux sur le monde arabe, ce qui aurait d'ailleurs été inconcevable tant celui-ci a tenu une place éminente au sein de l'Empire ottoman. Désormais l'essentiel de ses recherches a porté sur cet Empire qui, pendant longtemps, n'a été considéré que du seul point de vue occidental, dans le contexte de la mort envisagée de « l'homme malade de l'Europe ».

Une maîtrise approfondie des archives et autres sources historiques, pratiquement dans toutes les langues européennes et proche-orientales, a permis à Bernard Lewis non seulement de publier des travaux qui font autorité dans le domaine de l'histoire ottomane, mais encore d'apparaître comme un chef d'école, un maître dont nombre de disciples occupent aujourd'hui des chaires dans maintes universités. L'un de ses ouvrages magistraux, paru en 1961, The Emergence of modern Turkey, récemment mis à jours et traduit en français sous le titre « Islam et laïcité, naissance de la Turquie moderne », peut être considéré comme la « bible » de l'histoire de la fin de l'Empire ottoman et des débuts de la République turque, tant, d'une part, la richesse de la documentation est considérable et, d'autre part, l'analyse des événements, des idées politiques, des courants intellectuels et religieux est profonde et quasiment sans faille. Elargissant sa vision à l'ensemble du monde musulman, non sans un regard critique, Bernard Lewis a publié d'autres ouvrages qui ont plus d'une fois pris le contre-pied de théories jusqu'alors répandues tant en Occident qu'en Orient et n'ont pas en conséquence recueilli les faveurs des partisans d'un nationalisme tenu pour la clé de la vérité historique : tels ont été des livres comme The Arabs in History, Race and Color in Islam, The muslim Discovery of Europe, The Jews of Islam, The Assassins : a radical sect in Islam, Le retour de l'Islam. Même si l'on peut n'être pas d'accord avec l'auteur sur toutes les idées qu'il émet, ni sur son interprétation de certains faits et les conséquences qu'il en tire sur le monde musulman actuel, on doit cependant considérer que ses jugements constituent un élément roboratif dans notre perception de l'histoire des pays islamiques d'hier et d'aujourd'hui.

Pour en revenir à l'histoire ottomane, grâce à l'étude de documents d'archives d'Istanbul et à celle des chroniques, Bernard Lewis a aussi mis en lumière les méthodes, les formes locales de gestion de l'administration ottomane en diverses provinces, notamment en Palestine au XVIe siècle. Sa connaissance et sa vision du monde ottoman l'ont ainsi amené à s'intéresser à sa capitale, Istanbul, et à en faire le cœur d'une étude consacrée non seulement à la ville et à ses aspects politiques, mais aussi à son rôle de centre de culture et de civilisation, rôle particulièrement brillant aux XVIe et XVIIe siècles. Etude concise, riche en analyses, en informations (les citations de chroniqueurs ottomans sont nombreuses) qui font de ce livre un ouvrage de référence et de réflexion. Mon propre livre sur Istanbul au XVIIe siècle a été publié peu de temps avant celui de Bernard Lewis : nul doute que si l'inverse s'était produit, j'aurais pu y puiser de quoi enrichir le mien. Il m'est agréable de constater que nous nous sommes ainsi retrouvés sur un sujet qui, l'un et l'autre, nous a passionnés.

Comment ne pourrait-on être séduit par la lecture des livres d'un auteur qui vous ouvre les portes d'un univers inconnu ou méconnu, vous fait pénétrer dans ses domaines les plus profonds : religion, mentalités, conception du pouvoir, culture, bouleverse des notions trop souvent fallacieuses, figées ou partisanes, peut se permettre, grâce à son immense savoir, de lancer des idées si novatrices parfois qu'elles sont provocantes et entraînent ainsi des discussions qui ne peuvent qu'enrichir la communauté scientifique et, au-delà, apporter à un public plus large une meilleure connaissance du monde de l'Orient, arabe, turc, iranien, qui pendant longtemps a nourri tant de légendes.

J'ai déjà cité Jean Sauvaget : que l'on me permette de le nommer à nouveau en disant qu'il a, au cours de sa trop brève carrière, servi de modèle et d'inspirateur à toute une génération d'orientalistes français, je pense, sans flatterie ni exagération, que Bernard Lewis a tenu (et tient encore) un rôle similaire sur une échelle plus vaste, s'étendant des Etats-Unis au Proche Orient, auprès de nombre de chercheurs de multiples nationalités. Et si je rapproche ces deux hommes, c'est qu'ils m'ont, l'un comme l'autre, permis de mieux comprendre le monde de l'Islam. J'estime que les travaux de Bernard Lewis ont donné à un large public d'aborder, d'une façon savante mais agréable, ce monde qui, encore aujourd'hui, n'est pas sans poser de problèmes : Bernard Lewis n'a jamais prétendu les résoudre ; du moins a-t-il contribué à placer certains d'entre eux sous un éclairage inédit qui a pu parfois susciter des réactions : mais n'est-ce pas là la preuve d'un talent de novateur, la marque de ceux grâce à qui la recherche historique fait de constants progrès ?"

Maxime Rodinson, postface à Comment l'Islam a découvert l'Europe de Bernard Lewis, Paris, La Découverte, 1984,
p. 322-323 :


"Les qualités que Lewis possède, autant lorsqu'il s'agit d'exposer que dans sa recherche, sont bien connues des spécialistes occidentaux (qu'on veuille les appeler orientalistes ou non ne fait rien à l'affaire) ou orientaux. Lewis aime la recherche et rédige régulièrement des articles et des petits livres savants dont l'intérêt, l'importance ne peuvent être justement appréciés que par les spécialistes. Le grand public a tendance, gâté qu'il est par la publicité faite sans grande discrimination aux ouvrages généraux ou de vulgarisation par la télévision, la radio, les quotidiens et les hebdomadaires, à négliger le fait que c'est bien par l'accumulation de ces travaux austères, plus ou moins de détail, que la connaissance avance. Lewis a su commenter les points variés aperçus au cours de la préparation de ses livres généraux de 1937 à ce jour (rappelons qu'il est né en 1916). Très intéressé par l'histoire de la Turquie et des Turcs (on s'en apercevra aisément dans ce livre), il a été un des tout premiers à mettre le nez dans les immenses archives ottomanes, sources encore presque en friche, dont le simple répertoriage est à peine commencé, dont l'exploitation mettra encore bien des décennies voire des siècles. Il en a tiré notamment des indications précises, numériques souvent, sur la situation de la Palestine au XVIe siècle, sur l'Iran et l'Azerbaïdjan, sur bien d'autres points encore. Cela ne l'empêche pas d'avoir par exemple traduit des poèmes turcs modernes. Mais son attention est toujours en éveil en ce qui concerne les régions centrales du monde musulman en priorité (zones arabe, persane et turque), tout en étant fort au courant des autres domaines où s'est déployé l'Islam.

Ses livres fondamentaux de synthèse ou ses exposés de même nature dans des ouvrages collectifs sont toujours solidement construits et communiquent à un public étendu les résultats les plus récents des recherches savantes, qu'il s'agisse de celles de l'auteur ou d'autres. On peut s'y fier sans crainte, ce qui n'est pas fréquent pour cette catégorie d'ouvrages. Tout au plus peuvent-ils susciter parfois des contestations concernant certaines de leurs conclusions, les idées générales, sous-jacentes ou discrètement exprimées. Ils n'en sont pas moins toujours scrupuleusement documentés, rationnellement conçus. Les idées se dégagent de raisonnements rationnels sans faire appel à quelque mystique, religieuse ou laïque, que ce soit. En dehors de l'ouvrage mentionné ci-dessus, je citerai son petit livre général sur l'histoire des Arabes, celui sur le surgissement de la Turquie moderne, une esquisse des rapports entre le Moyen-Orient et l'Occident, un livre sur Istanbul et la civilisation de l'Empire ottoman, une synthèse sur la perception, le statut, la situation des différentes couches fondées sur la notion de race et de couleur dans le monde de l'Islam traditionnel, celui sur la célèbre secte musulmane médiévale des Assassins, etc.

Certains ont suscité des polémiques. La plupart des critiques qui les visent sont peu fondées. Pour ma part, je m'associerai seulement à celles qui visent une certaine optique sous-jacente, plus ou moins liée à des options de politique contemporaine, qui oriente parfois quelques jugements. Mais je dois rappeler à ceux qui s'attaquent à des ouvrages aussi solides, en tout ou en partie, que, pour le faire valablement, ils doivent d'abord se placer sur le même plan rationnel et scientifique, bien informé, que Lewis. Si certaines des positions générales sont des symptômes d'orientations idéologiques sous-jacentes, ce n'est pas au nom d'idéologies même légitimes, toujours bornées pourtant, qu'on peut le critiquer."

Voir également : Le régime politique ottoman : culture de consultation et respect viscéral des libertés de chacun

Bernard Lewis et la tartufferie de l'"antiracisme" de la LICRA


"Génocide arménien" : la parole aux historiens turcologues et islamologues


Résumé de "La Première Guerre mondiale et la question arménienne" (de Stéphane Yerasimos)


Hommage à Gilles Veinstein

jeudi 17 mai 2018

Les auxiliaires chrétiens de l'armée ottomane




Thierry Mudry, Histoire de la Bosnie-Herzégovine : faits et controverses, Paris, Ellipses, 1999 :

"Outre les sipāhī et les janissaires, l'armée ottomane comprenait également d'importantes troupes auxiliaires, dont les membres, musulmans ou chrétiens, possédaient un statut intermédiaire entre celui d'askerī et de reāyā. Bien que paysans pour la plupart, ils bénéficiaient de larges exemptions fiscales.

On comptait dans ces troupes auxiliaires d'anciens corps sur le déclin, à l'origine exclusivement recrutés au sein des Turcs d'Anatolie et de Roumélie, tels que les müsellem, les yaya ou les azab. Venaient ensuite les akindji, cavalerie légère destinée essentiellement à dévaster le territoire ennemi, à y mener des incursions, et qui, comme les corps précédemment cités, avaient d'abord été levés dans les tribus turcomanes avant que son recrutement ne soit élargi aux Balkaniques, musulmans et chrétiens. Dans le sandjak de Bosnie en 1516, leur nombre s'élevait à un millier, 500 d'entre eux gardant la frontière à tour de rôle. Dans les années 1530, à l'initiative des commandants locaux qui n'avaient pas la maîtrise des akindji, une nouvelle formation militaire vit le jour dans le nord-ouest des Balkans. Il s'agissait des deli (les « fous »), ainsi dénommés à cause de leur incroyable témérité et dans les rangs desquels figuraient des musulmans bosniaques, à l'exclusion de tout autre élément.

Trois autres corps composés de chrétiens complétaient le dispositif militaire ottoman :

- Les vojnuci, des cavaliers issus de la petite noblesse locale et des tribus valaques. Ils étaient 300 sur la frontière bosniaque en 1455.

- Les martolosi, des Valaques auxquels incombait le maintien de l'ordre public et qui prenaient part aux combats en temps de guerre. D'abord intégrés dans l'armée byzantine, habile à exploiter les qualités militaires des Valaques, les martolosi avaient été récupérés par l'armée ottomane qui les avait disposés en Bosnie et en Serbie, aux frontières croate et hongroise.

- Les derbenddji, chargés de la surveillance des routes.

Les membres de ces diverses troupes auxiliaires disposaient de tchiftlik ou de baštine exonérés en tout ou partie d'impôts. Ils échappaient de plus aux contributions extraordinaires, ou avāriz, qui frappaient les reāyā. Quant aux chrétiens qui appartenaient aux dernières catégories citées plus haut, ils ne payaient ni la djizya, ni l'ispendje." (p. 54-56)

"Dominik Mandić notait la présence aux côtés des Valaques orthodoxes passés aux Habsbourg d'une quantité importante de Valaques catholiques originaires de Bosnie-Herzégovine (les Predavci) et de Slavonie (les Slavoniens), précédemment au service de la Sublime Porte. Ces anciens auxiliaires de l'armée ottomane possédaient les mêmes privilèges que les orthodoxes, participaient aux mêmes assemblées qu'eux et répondaient des délits et des crimes commis devant les mêmes juges." (p. 111)

Thierry Mudry, Guerre de religions dans les Balkans, Paris, Ellipses, 2005 :


"La société ottomane, société militaire par excellence, accordait plus d'importance à la distinction entre guerriers et non guerriers qu'à la distinction entre musulmans et non musulmans. Nombreux étaient donc les sipâhî ou cavaliers chrétiens au service de la Porte. Ceux-ci jouissaient des privilèges reconnus aux askerî, aux hommes-liges du Sultan : le port d'armes et l'exemption d'impôts, auxquels il faut ajouter l'attribution des revenus d'une tenure ou timâr automatiquement consentie à tous les sipâhî en échange de l'accomplissement de leurs obligations militaires. Le nombre et la proportion de ces cavaliers chrétiens, d'abord considérables au XVe siècle, décrurent certes rapidement. Toutefois, les chroniques en signalaient encore l'existence deux siècles plus tard. La Porte recrutait également chez les chrétiens, essentiellement parmi les Valaques, les membres de ses troupes auxiliaires, qui occupaient dans la hiérarchie ottomane un rang intermédiaire, à égale distance des askerî et des plus humbles sujets du Sultan, les reâyâ chrétiens ou musulmans. Ces auxiliaires affectés à un service de garde ou à des opérations de harcèlement de l'ennemi, n'étaient astreints qu'au versement d'une taxe forfaitaire, le plus souvent d'un montant annuel d'un florin. Pour leur permettre de pratiquer leur religion orthodoxe sur les territoires nouvellement conquis où elles les installaient, les autorités ottomanes les autorisèrent non seulement à se saisir des lieux de culte chrétiens déjà existants et à les restaurer, mais également à édifier des églises et des monastères par dizaines. Afin de contourner la prohibition islamique visant la construction de lieux de culte infidèles, les Ottomans feignaient de n'autoriser les Valaques qu'à procéder à des réparations de bâtiments déjà construits." (p. 183)

Voir également : L'auto-administration dans l'Empire ottoman

Le mythe du "joug ottoman" dans les Balkans

La fiscalité dans l'Empire ottoman

La collaboration d'une faction des noblesses slavo-orthodoxes avec les sultans ottomans


La "noblesse" musulmane dans l'Empire ottoman


L'Empire ottoman, empire européen


La nature des violences dans les Balkans ottomans
 

lundi 2 avril 2018

Papa Eftim, le patriarche des Karamanlides (Turcs chrétiens-orthodoxes)




"Nouvelle scission au sein de l'Eglise orthodoxe", La Croix, 2-3 janvier 1922 :

"Le principe schismatique produit ses fruits en Orient. On télégraphie de Constantinople que Mgr Melotis Metaxakis, élu dernièrement patriarche oecuménique, est attendu prochainement venant d'Amérique. Non seulement la scission est complète entre le Phanar et les gouvernements de Constantinople et d'Athènes, mais encore des courants séparatistes se manifestent au sein de l'Eglise orthodoxe. Suivant des nouvelles d'Angora, la population grecque orthodoxe d'Anatolie manifeste, par l'intermédiaire de son chef religieux, le métropolite de la localité de Keskine, reconnu également comme métropolite par les nationalistes, le désir de rompre avec le patriarcat oecuménique et de créer un patriarcat autonome en Anatolie dans les limites autorisées par le gouvernement d'Angora.

Le commissariat à la justice et au culte d'Angora, partageant le désir exprimé par le patriarche orthodoxe résidant en Anatolie, élaborera un projet de loi tendant à la création d'un patriarcat turc orthodoxe à Angora. Des approbations concernant le projet qui sera soumis à l'assemblée nationale et qui précédera la constitution du patriarcat sont déjà parvenues au gouvernement.

Selon diverses informations la motion des députés Djella-Eddine et Arif bey tendant à l'abolition des privilèges dont jouit le patriarcat, sera discutée en même temps que la proposition relative à la création d'un patriarcat turc orthodoxe."


"Dans le Proche Orient", Le Temps, 6 janvier 1922 :


"La question du patriarcat

On mande d'Angora :

Le conseil des ministres a approuvé la création d'un patriarcat turc indépendant en Asie-Mineure. Le conclave aura lieu très prochainement et probablement à Césarée.

D'après le bruit qui court, Mgr Papa Estym [Eftim] sera élu au patriarcat.

Mgr Papa Estym s'est distingué par sa proclamation dans laquelle il était dit qu'en Asie-Mineure il n'y avait qu'un seul peuple, les Turcs, musulmans ou chrétiens."


"Les Affaires d'Orient", Le Journal des débats politiques et littéraires, 27 février 1922 :

"Le Patriarcat turc

Le projet de loi pour l'élection d'un patriarche turc à Angora a été préparé pour être présenté à l'Assemblée nationale de Turquie. D'après ce projet, les coutumes patriarcales du Phanar seraient abandonnées. L'organisation des Turcs chrétiens d'Asie-Mineure ne sera pas différente de celle des Turcs musulmans."


"A propos de l'armistice turco-grec", Le Rappel, 11 avril 1922 :

Angora 9 avril. — Ces derniers jours, une réunion a eu lieu devant la grande Assemblée nationale. Plusieurs orateurs ont prononcé des discours rappelant l'armistice de Moudros, les conditions dans lesquelles il a été conclu et quels résultats il a donnés, (...).

Papa Eftime Effendi, patriarche des chrétiens turcs, a pris la parole et déclaré que les chrétiens turcs sont unis avec les musulmans pour la cause nationale."


"Les Turcs aux portes de Smyrne : L'armée grecque du Nord anéantie", L'Action française, 9 septembre 1922 :

"L'enthousiasme en Asie Mineure

Les nouvelles de la victoire turque ont produit en Asie Mineure un enthousiasme indescriptible. Dans toutes les villes des réunions et des fêtes ont été organisées. Les télégrammes de félicitations envoyés à Moustapha Kémal pacha dépassent plusieurs milliers.

Le patriarche orthodoxe turc d'Asie Mineure, dans une lettre pastorale, a ordonné trois jours de fêtes dans toutes les églises. La population de la ville d'Angora célèbre la victoire depuis trois jours."


"Chronique des Eglises orientales", Echos d'Orient, n° 125, tome 21, 1922, p. 111 :

"Un certain pappas Efthyme, de Keskine, un des plus fervents partisans du patriarcat anatolien et probablement un des candidats éventuels, a découvert que les orthodoxes turcophones sont de même race que les conquérants. Ils seraient venus un siècle avant les Seldjoucides et auraient embrassé le christianisme sous l'injonction des empereurs byzantins. Actuellement encore, ils se servent du turc dans la liturgie, et leurs livres saints sont également en turc."


Etienne Rollier, "Tentative d'expulsion du patriarche grec de Constantinople", La Croix, 19 juin 1923 :

"Le gouvernement d'Angora n'admet point l'existence d'une Eglise grecque sur son territoire, et accepte, au besoin, d'avoir une Eglise nationale turque : l'anomalie est dans le fait que le gouvernement n'est pas chrétien : mais ce n'est pas Angora qui aura du scrupule sur ce point, et la vérité est que, déjà, durant les hostilités de 1920-1923, les nationalistes turcs avaient fondé à Angora même une Eglise turque-orthodoxe, avec, en tête, un certain papa Eftym (c'est la forme turque du nom grec Efthymos) ; la langue liturgique était le turc : la messe de saint Jean Chrysostome traduite dans la langue de Mahomet ! Qui les empêchera d'implanter cette Eglise à Constantinople ? Ce n'est pas l'Europe qui voudra intervenir dans cette affaire intérieure, elle qui a tant de peine à sauvegarder ses propres intérêts auprès des Turcs. Sans doute, la délégation turque n'a pas réussi à supprimer le siège du patriarche oecuménique ; on y parviendra par une voie détournée en favorisant, par exemple, l'entreprise de Damianidis, qui, du reste, n'a pu se lancer dans cette affaire sans le consentement ou même l'instigation des autorités locales : il n'est que de voir l'empressement avec lequel la requête de Damianidis a été accueillie par le préfet de la ville et communiquée sans retard à Angora.

Si ces projets se réalisent, il arrivera qu'effectivement, au lieu de la tiare, l'Eglise de Constantinople aura hérité du turban."


Paul Gentizon, "Lettre de Turquie : La question du patriarcat", Le Temps, 28 mars 1924 :

"Tandis que ces débats se poursuivent autour du maintien ou de la suppression du patriarcat, des événements lamentables, faisant revivre les époques les plus sombres de l'histoire byzantine se déroulent au Phanar. Depuis le jour où quelques centaines de Grecs de Galata firent irruption dans le palais patriarcal en y brisant les meubles et malmenant les prélats, sous prétexte d'exiger la démission de Meletios IV, dissensions, rivalités, intrigues, procès, excommunications n'ont cessé d'agrandir le chaos moral dans lequel se débat la communauté grecque de Constantinople. Au lieu d'atténuer le mal, l'élection du nouveau patriarche Grégoire VII n'a fait que l'envenimer. En face de ce vieillard et du Saint-Synode, se dresse, en effet, le Papa Eftim, qui, venu, il y a quelques mois, du fond de l'Anatolie, se donne comme le chef de la nouvelle Eglise, dite turque-orthodoxe. Or, ce fougueux prélat paraît décidé à tout prix, si ce n'est à abolir le patriarcat, du moins à le réformer radicalement. Chaque semaine, des notes solennelles que l'on publie intégralement, tout comme des documents diplomatiques, sont échangées entre les deux parties. « Par la lecture de nos livres sacrés, écrit un jour le Papa Eftim, j'ai acquis la conviction inébranlable que le devoir religieux qui vous incombe est d'aimer le gouvernement turc... » Et le lendemain : « Si vous n'êtes pas les esclaves de votre ambition égoïste, laissez le soin de diriger l'Eglise à ceux qui ne sont pas politiquement compromis. » A ces diatribes fulminantes, le patriarche répond une fois en frappant d'interdit le pope anatolien, puis une autre, en le dépouillant de ses titres ecclésiastiques. Le Papa Eftim contre-attaque alors en adressant au Phanar un protêt l'avisant de l'ouverture d'une action contre le chef de l'Eglise orthodoxe pour indemnisation du préjudice moral."
 
 
"La communauté grecque et Pappa Efthyme.", Bulletin périodique de la presse turque, n° 45, 12-14 juillet 1926, p. 10 :

La communauté grecque semblait disposée à se reposer des tribulations que lui ont values naguère la question du Patriarcat, mais elle comptait sans Efthyme (Euthyme) Efendi. Excommunié par ses coreligionnaires et brûlé, auprès des Turcs, le remuant pappas a trouvé moyen de faire parler de nouveau de ses exploits au mois de mars.

Supportant difficilement son effacement depuis ses retentissants coups de main contre le Phanar (en 1923), il s'est proclamé brusquement évêque, prétendant obtenir ainsi le droit d'ordonner de nouveaux prêtres pour organiser l'Eglise turque-orthodoxe dont il se considère comme le chef légal. Pappa Efthyme déclare ne faire aucun état des considérations d'ordre rituel qui s'opposent à son élévation à l'épiscopat : il est marié, en effet. Il a refusé de donner le nom des deux métropolites qui l'auraient sacré et le Phanar avance que la cérémonie n'a pu avoir lieu, parce qu'il ne peut y avoir consécration sans messe et que la messe pouvait être célébrée le lundi ou le mardi du Carême.

Peu après Pappa Efthyme, faisant un coup de force dans le genre de celui qui lui avait déjà réussi avec l'église de Panaghia, pénétrait à l'aube dans l'église dite Christos, à Galata. Il y célébra la messe, toutes portes fermées, prétendit prendre ainsi possession du sanctuaire. Les deux prêtres, un archimandrite et un diacre, ont été aussitôt frappés d'interdit par le Saint-Synode. Neuf prêtres orthodoxes dépossédés par la mainmise d'Eftime sur les deux églises de Galata, ayant annoncé l'intention d'intenter une action judiciaire contre l'usurpateur, celui-ci a accueilli la nouvelle avec le plus grand calme et a fait observer, ironiquement, qu'il n'avait chassé personne, mais que c'étaient les plaignants eux-mêmes qui s'étaient éloignés pour ne pas rester en contact avec une personne excommuniée.

Pappa Ethyme qui, malgré les foudres du Phanar, se montre déterminé à occuper le plus d'églises qu'il pourra, a trouvé des partisans assez inattendus dans les milieux moscovites de Constantinople. Mécontents du Patriarcat, certains Russes se sont déclarés prêts à l'aider dans la tâche de constituer une Eglise orthodoxe indépendante.

Usant en outre d'un procédé qui lui est familier, Pappa Efthyme a intenté au Saint-Synode toute une série de procès que la 4e Chambre correctionnelle a commencé à juger le 22 mai, en y joignant les actions intentées au même Saint-Synode par des auxiliaires du prêtre en question : son avocat, d'ailleurs rayé du barreau et les prêtres qui l'ont aidé. L'ensemble des dommages-intérêts se montait à 298.000 livres, sans préjudice de toutes les actions que Pappa Efthyme se propose de faire déclencher par ses partisans (ce qui représenterait un total de 5 à 15 millions de livres !) Le 29 mai, le tribunal rejetait les demandes d'Efthyme pour vice de forme. Le Saint-Synode se défend en outre en usant de l'arme de l'excommunication.

Pappa Efthyme prétend se faire payer les loyers dus par les locataires des immeubles dépendant de l'église de la Panaghia. Il s'efforce en même temps de se constituer un clergé en ordonnant prêtres des personnes de bonne volonté prises dans les milieux les plus variés, mais les eglise qu'il occupe ayant été boycottées par les fidèles, ce recrutement se heurte aux plus grandes difficultés et les défections succèdent aux adhésions. Pappa Ephtyme, qui officie la crosse à la main, circule dans les rues en civil, dans les rues en civil, dans une tenue analogue à celle des prêtres protestants."
 
 
"La langue.", Bulletin périodique de la presse turque, n° 96, 31 mai 1933, p. 6 :

"Plusieurs centaines d'élèves de l'enseignement supérieur et de l'enseignement secondaire ont tenu à l'Université d'Istamboul, le 23 mars, une réunion dans laquelle ils ont discuté les devoirs de la jeunesse envers la langue turque et sa diffusion. L'Akcham du 24 rend compte de leurs discussions, qui se sont terminées par le vote des résolutions suivantes :

« 1° La Ligue nationale des étudiants turcs veillera à ce que ses membres sachent les marches nationales et prêtera une importance primordiale à la diffusion de la musique ;

2° Tous les camarades faisant partie de la Ligue porteront une casquette de fabrication indigène ;

3° Les élèves feront des tournées en Anatolie en vue d'élever le niveau de l'éducation des masses populaires ;

4° On publiera une revue qui sera le miroir de la jeunesse, de ses aspirations et de ses voeux ;

5° Une propagande active sera menée parmi les parents turcs pour les convertir à l'idée de ne pas envoyer leurs enfants aux écoles étrangères. »

La note suivante a paru dans la Djumhouriet du 27-3 :

« 44 élèves turcs et israélites de la 45e école primaire de Galata, s'inspirant du changement par le Gâzi du nom de Zamir Bey, député d'Adana, en Damar, ont décidé de modifier eux-mêmes leurs noms et d'adopter des noms en turc pur. Ils ont adressé à cet effet une lettre au Gâzi en y annexant une liste de leurs anciens noms avec leurs équivalents en turc.

Cette lettre a été transmise par le secrétariat général de la Présidence au ministre de l'Instruction publique qui répondit aux élèves en les remerciant de leur intérêt pour ce problème national. Ainsi, le nom de Sultana a été changé en Ayten, celui d'Estréa en Yildiz, celui de Mahmoud en Attila et celui de Donna en Gunduz. »

Et « ce mouvement fait boule de neige » : de nombreux fonctionnaires adoptent des noms purement turcs (ibidem, 28). De son côté, Pappa Eftime, chef de la communauté grecque dite des Turcs orthodoxes, a formé un groupe de professeurs, d'avocats et de journalistes qui se réunit à l'église Panaghia de Galata pour y traduire en turc la liturgie. Le 31 mars, pour la première fois, les prières y ont été récitées en turc, langue maternelle des Turcs orthodoxes. Pappa Eftime, qui montre ainsi son loyalisme, croit que tous les orthodoxes suivront son exemple (ibidem, 2-4)."

lundi 19 mars 2018

"Bouclier de l'Euphrate" : la reconstruction du nord de la Syrie et le souvenir d'Atatürk

L'opération "Bouclier de l'Euphrate" a libéré une partie du nord de la Syrie de l'EI (incluant les villes de Jarablus, Al-Raï, Dabiq et Al-Bab). Ces territoires sont désormais administrés par l'ASL (affiliée au gouvernement intérimaire syrien), avec l'assistance de l'armée turque (TSK).

En mai 2017, dans un centre d'entraînement à Sivas, les Syriens de la nouvelle police d'Al-Bab (issue de l'ASL) se sont vu remettre leurs diplômes sous le portrait d'Atatürk :



Atatürk est présenté comme un patriote courageux dans les nouveaux manuels scolaires (en arabe) des zones libérées. Informations ayant circulé en janvier 2018 :

"Jomana Qaddour
‏@jomanaqaddour

Textbooks in Euphrates area of Syria now incorporate lessons about Ataturk in the curriculum"

Source : https://twitter.com/jomanaqaddour/status/953383528233885696

"Abdulrahman al-Masri
@AbdulrhmanMasri

"[Ataturk] showed great bravery for the sake of defending the homeland." In curriculum textbook teaching Syrians in northern Syria's Euphrates Shield zone (areas controlled by Turkey-backed FSA groups)"

Source : https://twitter.com/AbdulrhmanMasri/status/953411744260640769




Recep Tayyip Erdoğan lui-même a comparé l'ASL à la résistance armée des kémalistes : "L'ASL, au même titre que les forces nationales durant notre guerre d'indépendance, est une formation civile [comprendre : différente des djihadistes]. C'est une source de fierté que l'ASL combatte aux côtés de nos troupes courageuses." (déclaration, 30 janvier 2018)

Pour rappel : La place du kémalisme et du nationalisme turc dans la rébellion syrienne

Voir également : La différence de nature entre les sécularismes kémaliste et baasiste

Alexandrette, Mossoul, Ourmia : les politiques suivies par Mustafa Kemal Atatürk

Le "rayonnement" de la Turquie kémaliste dans le monde musulman

Le kémalisme et l'islam 

La lutte d'indépendance impulsée par Mustafa Kemal : une résistance à l'occupation de l'Entente et aux irrédentismes gréco-arméniens
  
Al-Hayat (média de l'EI) condamne pêle-mêle Atatürk, le nationalisme turc et l'AKP... mais cherche à amadouer les Kurdes de Turquie

vendredi 2 mars 2018

IIe Congrès d'histoire turque (1937) : allocution d'Eugène Pittard, au nom des savants étrangers




"Allocution de M. Eugène Pittard, professeur à l'Université de Genève, au nom des savants étrangers", La Turquie Kemaliste, n° 21-22, décembre 1937, p. 23-24 :

MONSIEUR LE PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE,
Mesdames et Messieurs,
On m'a demandé de prendre la parole au nom des savants étrangers participant à ce Congrès. Je le fais bien volontiers.

Pourquoi m'a-t-on choisi ? Sans doute, parce que j'appartiens à un petit pays qui ne porte ombrage à personne ; peut-être parce que je ne suis pas un historien classique ; mais surtout, j'imagine — et alors cette raison, je l'accepte avec joie — parce que, depuis 36 ans — plus, sans doute, que la plupart d'entre nous, congressistes étrangers, je suis devenu un ami du peuple turc. Au cours de la fabuleuse carrière qu'il vient d'accomplir, et qu'il continue à développer, j'ai été le témoin objectif — et non pas, croyez-le, le thuriféraire — d'un effort colossal, dont il serait bien difficile de trouver l'équivalent dans le monde. Cette objectivité même, je veux le croire, a dicté la raison pour laquelle je suis ici.

J'ai dit que je n'étais pas un historien classique : au moins au sens scolaire du mot (qui devrait être singulièrement élargi). Mais je revendique pour moi, et pour ceux de ma sorte, les droits et les devoirs de l'historien, tel que je le conçois, tel qu'il doit être : celui qui écrit la chronique des hommes.

En effet, qu'est-ce une histoire qui ne tiendrait compte que d'un temps restreint, que d'un espace restreint, comme ceux indiqués dans nos manuels ? Il n'y aurait là qu'une infime portion des aventures humaines et pas toujours les plus capitales. Et les relations lointaines nous échapperaient. Depuis 40 ans, par la plume et par la parole, j'enseigne que l'Histoire ne peut séparer ses périodes, qu'elle ne peut débuter à un moment arbitrairement choisi ; qu'en un mot, elle commence avec l'homme, en y prenant tout l'espace et tout le temps. La période paléolithique, la civilisation de nos plus lointains prédécesseurs nomades, appartient ainsi à l'Histoire.

D'ailleurs l'exposition si riche, si bien ordonnée, si claire, si pédagogique, mise sous les yeux du Congrès, est une démonstration magnifique de cet enchaînement de toutes les aventures d'un pays, d'une région, d'un peuple. De telles aventures nous contraignent à ne pas séparer un moment d'un autre moment. Encore une fois tous sont solidaires. Les fils ne peuvent oublier leurs pères !

L'Histoire proprement dite — telle qu'hélas ! on l'entend aujourd'hui, — n'est pas née spontanément, à un moment donné, dans un endroit déterminé. Partout elle découle de sa Protohistoire qui, elle même, est fille de sa Préhistoire. Si nous prenons, comme exemple, l'Anatolie qui est à nos portes, — et dont, à deux pas d'ici on nous montre les richesses archéologiques — que voyons-nous ? A la civilisation de la pierre taillée, ignorée il y a peu d'années, aujourd'hui acquise sur plusieurs points du territoire, succède la civilisation néolithique, puis vient celle du cuivre et celle du bronze. C'est alors que des peuples, tels que les Protohittites entrent dans l'Histoire. Mais ces Protohittites, qui sont-ils ? Sans aucun doute les descendants des hommes qui avaient créé sur les mêmes lieux, ou dans des lieux voisins, les civilisations précédentes. Ainsi, en remontant de génération en génération, nous établirions une généalogie qui nous conduirait fatalement jusqu'au Paléolithique, jusqu'à ces hommes qui, dans des conditions très difficiles, ont maintenu la vie. Sans eux, il n'y aurait pas d'Histoire.

Tout à l'heure, j'ai parlé du prodigieux renouvellement de la Turquie, de ce redressement à nul autre pareil, auquel nous avons assisté, et qui doit émerveiller les ennemis mêmes — s'ils en ont encore — de nos hôtes de ces journées.

La Société d'Histoire Turque, création toute naturelle dans le nouvel Etat, émanation directe de cet intense désir de rénovation totale d'une nation qui veut se saisir elle-même et se retrouver dans son passé — qu'il soit lointain ou proche, heureux ou malheureux, mais dans tout son passé — la Société d'Histoire Turque est une compagnie scientifique qui a déjà fait de grandes choses. Nous avons l'assurance qu'elle en accomplira beaucoup d'autres. Son énergie va de pair avec celle du constructeur même du pays, de l'édificateur glorieux de la République.

D'ailleurs, je crois savoir que le Président de la République Turque s'intéresse de tout cœur à cette association patriotique, qu'il lui insuffle ses prestigieuses qualités d'enthousiasme et de travail acharné. Aussi, Messieurs les Congressistes, quels résultats en si peu d'années ! Des recherches dans les archives et dans les vieux monuments, des champs de fouilles ouverts en maints endroits, des trouvailles admirables ! Partout, il en surgit des lumières au sujet de savants turcs ignorés, comme Piri Reis ; partout il en ressort des conceptions nouvelles au sujet des rapports entre elles des antiques populations anatoliennes connues par l'Histoire. Puis simultanément, des découvertes de préhistoire qui reculent dans un passé fabuleux les ancêtres de ceux dont les tépés jalonnent le plateau anatolien, nous révélant ainsi les origines et les successions des civilisations.

Ils nous les révèlent sans cesse, élargissant notre horizon de connaissances et de pensées. Au cours de ces civilisations diverses, les hommes, réunis en Cités plus ou moins grandes, dès la période néolithique, ont parlé des langues différentes ; ils ont porté des noms variés, dont plusieurs nous seront toujours inconnus. Ils ont parfois été associés pour leurs destinées, ou sont devenus d'irréductibles ennemis, mais ce sont presque toujours et presque partout les mêmes hommes. L'Histoire classique en connaît quelques-uns, mais tous, ils descendent les uns des autres ! Il ne peut en être autrement. Les Turcs d'aujourd'hui se sont appelés jadis à l'aurore d'une histoire qui donnait aux peuples des dénominations, des Hittites, comme plusieurs millénaires plus tard, ils s'appelleront des Seldjouks, puis des Ottomans, enfin des Turcs.

C'est à la Société d'Histoire Turque qu'il appartient de nous éclairer sur tous ces points, de nous instruire sur tous ces événements, d'établir les raccords obligatoires entre les millénaires et les siècles, entre les peuples et les états de civilisation. Elle s'y apprête avec une ardeur qu'il nous faut tous souligner, à laquelle nous devons tous applaudir. Car l'histoire turque, considérée dans sa totalité, c'est aussi notre histoire. Il ne peut y avoir de doute à cet égard. La solidarité humaine de l'Eurasie — j'entends d'une Asie centrale et occidentale, et d'une Europe en son entier — qui doit remonter aux premiers temps du monde, sera de mieux en mieux démontrée.

L'autre jour, au Congrès international d'Anthropologie et d'Archéologie préhistoriques de Bucarest, Bayan Âfet, l'une des animatrices de la Société d'Histoire Turque — et aussi du présent Congrès — a montré quelques résultats des dernières fouilles faites en Anatolie par la Société d'Histoire Turque. Les confrères qui étaient là et que je retrouve aujourd'hui ne me démentiront point si je dis que Bayan Âfet eut, par cette présentation d'un chapitre de l'histoire turque, le plus légitime succès. Tellement même, qu'un vœu unanime de la deuxième section, ratifié par le Congrès, demanda l'intensification des recherches en Anatolie.

Ainsi, la Société d'Histoire Turque nous a déjà donné de magnifiques présages. Nous attendons d'elle des récoltes qui enrichiront, non pas seulement le pays auquel elle appartient, mais l'histoire universelle dont tous, nous sommes comptables, qu'elle soit politique, religieuse, sociale, artistique — mais aussi la philosophie même, qui découlera de cette histoire. Nous ayant fait connaître ce que nous sommes, elle doit nous aider à nous conduire vers l'avenir.

Au nom des savants étrangers réunis ici, j'adresse mes hommages respectueux à Monsieur le Président de la République Turque, chef suprême de cet Etat. Et je prie la Société d'Histoire Turque de bien vouloir accepter nos félicitations pour ses travaux et nos vœux pour un magnifique avenir. Et aussi, nos remerciements pour avoir assumé les charges de ce Congrès.

Il doit être aux yeux de tous la démonstration de la solidarité scientifique, culturelle, humaine qui doit réunir tous les hommes. A quelque partie du monde qu'ils appartiennent, ils doivent vivre dans un sentiment de confraternité. Ils doivent tous collaborer.

Nous ne doutons pas qu'il ressorte de ce Congrès d'importantes connaissances nouvelles pour l'Histoire générale. Et pour la Turquie même, le sentiment que s'étant désormais placée à l'avant-garde, elle devra, pour notre bien à tous, y demeurer fidèlement.

Voir également : Eugène Pittard : "L'effort matériel et intellectuel de la Turquie"

Les Turcs de la Dobroudja
  
Le kémalisme, la bonne révolution

La révolution kémaliste : une "restauration de l'histoire turque"

Kémalisme : les théories raciales au service de la paix

Les contacts des Proto-Turcs avec les Indo-Européens et les Ouraliens 

La proximité des langues altaïques (incluant le turc), ouraliennes et indo-européennes selon la théorie de la macro-famille linguistique nostratique

La communauté culturelle entre Celtes et Proto-Turcs

Aspect et beauté physiques des Turcs

Eugène Pittard : "L'effort matériel et intellectuel de la Turquie"




Eugène Pittard, "L'effort matériel et intellectuel de la Turquie", La Turquie Kemaliste, n° 21-22, décembre 1937, p. 21-22 :
APRES NEUF ANNEES, je me retrouve à Ankara. Il me faut vérifier une découverte faite en 1928 dans l'Est de l'Anatolie et Ankara est la première étape du voyage. Je retrouve une ville extraordinairement agrandie. Laissant la vieille cité turque dans ses murailles historiques, où, pendant beaucoup de siècles, chaque civilisation qui survenait a laissé des souvenirs, la Cité nouvelle s'est installée au pied du rocher et, sans arrêt, se développe dans toutes les directions. Musées, hôpitaux, instituts scientifiques, banques, école d'agriculture, école vétérinaire, ministères, ambassades etc., se sont installés le long de magnifiques avenues, dans des constructions somptueuses, telles qu'en montrent les très grandes villes. Avant qu'elle devînt capitale, Ankara avait 5000 habitants. Elle est en train d'atteindre, m'assure-t-on, 150.000 âmes. Ceux qui voudraient se représenter ce que peut être la création intégrale d'une ville moderne, avec tout ce que comporte ce terme, dans un désert où, il y a dix ans, on souffrait de manquer d'eau, doivent aller faire un tour à Ankara. Ils pourront considérer là une partie du colossal effort turc, depuis que la République a été proclamée. Il est certainement un des plus considérables que l'histoire, dans son ensemble, puisse enregistrer.

Mais l'effort de la Turquie kemaliste ne s'est pas borné à des constructions. Il a été aussi très grand dans l'ordre intellectuel : la création de l'Université d'Ankara (qui sera bientôt réalisée), celle du musée d'ethnographie, du musée hittite (dont l'édification s'approche à grands pas) sont déjà d'admirables institutions. Des chantiers de fouilles scientifiques ont été ouverts en maints endroits de la Thrace et de l'Anatolie. Quelques-unes des trouvailles faites sont tout simplement magnifiques. Elles éclairent déjà d'un jour nouveau certains états de civilisations anciennes sur lesquelles nous étions encore mal ou peu ou pas informés. Par exemple, chaque jour la civilisation des Hittites nous est mieux révélée. Nous avons admiré à l'Exposition du Congrès de la Société d'Histoire Turque quelques-uns des objets provenant des dernières trouvailles. Quelles richesses et quelles beautés ! Et aussi quel intérêt pour l'histoire du monde d'il y a 4.000 — 5.000 ans.

Parmi les animateurs de cet élan scientifique où l'archéologie a la part principale, il faut citer la Société d'Histoire Turque qui fut à la tête du deuxième Congrès turc d'histoire réuni dernièrement à Istanbul et dont je voudrais dire quelques mots. Car ses recherches et ses publications nous touchent de près : une liaison toujours plus évidente existe entre l'Asie Mineure préhistorique et l'Europe de cette même époque. Il semble de plus en plus certain que la plus grande révolution sociale qui ait jamais existé, celle qui fit passer nos ancêtres mésolithiques de la vie nomade à la vie sédentaire, celle qui apporta la culture des céréales et la domestication des animaux, nous est venue de l'Anatolie. Elle fut apportée chez nous par les brachycéphales de l'Asie Mineure dont l'avant-garde peut être représentée par le petit groupe mésolithique enterré à Ofnet. On comprend, par ces seules indications, l'intérêt que pouvait présenter, pour l'histoire de la civilisation, le Congrès turc d'histoire. Celui-ci avait réuni de nombreux savants étrangers : Allemands, Autrichiens, Français, Grecs, Hongrois, Italiens, Suédois, Suisses, Tchécoslovaques appartenant aux diverses disciplines de l'histoire, — celle-ci étant élargie jusqu'au Paléolithique — ce qui est l'intelligence même.

Toutes ces séances eurent lieu dans une grande salle du palais de Dolmabahçe, au bord du Bosphore. Elles furent chaque jour honorées de la présence du président de la République, Kemal Atatürk. Il voue à la Société d'Histoire une attention passionnée ; il se rend compte que c'est un sûr moyen (nous l'oublions parfois chez nous) de donner à son peuple, sans égoïsme, le sentiment de sa nationalité, de sa grandeur, de son avenir. Plusieurs centaines d'instituteurs, venus de tous les points de l'Anatolie, suivirent avec assiduité toutes les séances. Ils prirent ainsi un contact plus étroit avec l'histoire de leur pays. Exemple qu'on devrait suivre ailleurs.

Plus de septante communications furent présentées par les savants turcs et étrangers. Elles avaient trait à tous les chapitres de l'histoire de l'Asie Mineure. La préhistoire la plus reculée y eut son compte comme les moments les plus rapprochés de nous. Dörpfeld parla de Troie et Landsberger des "questions fondamentales de l'histoire de l'Asie antérieure". Il fut question de linguistique, de l'histoire des religions et d'art monumental, comme il fut question des coutumes funéraires, d'astronomie ancienne et de droit. Les rapports ayant existé, à toutes les époques, entre l'Asie Mineure et les pays voisins furent évoqués, sous des aspects différents, par une dizaine de savants turcs et étrangers. C'est ainsi que le professeur Marinatos d'Athènes, parla du "monde crétois et vieil anatolien pendant le deuxième millénaire", que les professeurs Persson et Dixon indiquèrent respectivement les "relations entre l'Asie Mineure et la Grèce pendant la préhistoire" et les "relations entre l'Ibérie et la mer Egée avant l'ère romaine". La période seldjoukide fut aussi étudiée sous ses perspectives diverses : professeur Sarre : "l'art seldjoukide à Konia" ; professeur Gabriel : "l'architecture seldjoukide" ; professeur Kansu, "étude anthropologique des Seldjouks" ; etc.

En bref, les congressistes eurent chaque jour sous les yeux de substantielles pages d'histoire, écrites sur un des coins du monde qui a joué un des plus grands rôles de l'histoire universelle. Lorsque le volume du Congrès sera publié, on se rendra compte de l'effort collectif accompli pendant les six journées que durèrent les exposés et les discussions.

J'ai dit qu'une exposition archéologique — de la préhistoire aux temps actuels — était annexée au Congrès. Claire, admirablement ordonnée, sans surcharge, pédagogiquement bien comprise, elle fit, par son ordonnance même et par la nature des objets exposés, l'admiration de tous ceux qui la visitèrent.

Comme il convient, le Congrès fut suivi d'excursions, à Pergame et Ephèse par Smyrne ; à Troie ; à Boğazköy et Alacahüyük dans l'Anatolie centrale. Cette dernière excursion réunit le plus grand nombre de participants. Et je puis assurer qu'elle fut du plus vif intérêt.

L'hospitalité turque — au cours du Congrès et des excursions — fut tout simplement admirable. J'ai suffisamment vécu en pays turc pour ne pas insister : je sais que je désobligerais nos hôtes. Qu'au moins ils me permettent, au nom des savants étrangers, de leur dire un seul mot : merci !

Voir également : Les Turcs de la Dobroudja

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Kémalisme : les théories raciales au service de la paix

Max Bonnafous

Aspect et beauté physiques des Turcs

jeudi 15 février 2018

Ernesto Giménez Caballero (écrivain espagnol)




Ernesto Giménez Caballero, Genio de España. Exaltaciones a una resurrección nacional y del mundo, Barcelone, Planeta, 1983 (première édition : 1932), p. 108-111 :

"Les Ottomans apparaissent comme les Castillans de l'Islam. Unificateurs, ordonnateurs et impériaux. Ils ont battu les Serbes au Kosovo (1389), les Bulgares à Tirnovo (1393). Ils ont envahi la Zéta en 1499. Belgrade en 1521. Et ils sont arrivés sur le Dniestr en 1538. (...)

Mais l'empire turc, comme l'empire espagnol, se démembre et se désintègre au XIXe siècle, au rythme de la Marseillaise jouée par la France dans tous les Balkans, comme dans toutes les républiques américaines. A partir de l'anarchie consécutive, les autonomies est-européennes se sont cristallisées ; le royaume serbe, la basileia grecque, le tsarat bulgare, etc.

Lorsque vient la Grande Guerre de 1914, la Turquie, réduite, vaincue, rêve sans doute d'une renaissance guerrière, avec l'aide de l'Allemagne. Mais l'Allemagne est vaincue. Et le patriotisme turc doit en subir les conséquences. L'Angleterre aide les Grecs, ennemis séculaires du Turc, pour une incursion en Asie Mineure. On essaie donc, non seulement de jeter l'Osmanli hors de l'Europe, mais aussi de l'Asie. La Turquie semblait irrémédiablement perdue. Son sultan Mohamed VI [Mehmet VI] n'avait plus de courage ou de sentiment patriotique. Il s'appuie sur l'Angleterre et se livre à elle.

Mais en Turquie il y avait, depuis 1908, des groupes de jeunes, des faisceaux de patriotes, qui aspiraient à un vaste avenir, à une résurgence. Ces groupes s'appellent « La Jeune Turquie », « Union et Progrès »... Une de ces sociétés romantiques et héroïques s'appelle « La Patrie ».

Et son fondateur : Mustafa Kemal. Mustafa Kemal était d'une pure lignée, une lignée macédonienne. Fils d'un commerçant et fonctionnaire de Salonique, natif de cette ville et de la lignée d'Alexandre le Grand. Dans cette lignée macédonienne, on trouve de grands hommes d'Etat guerriers : Niasi [Niyazi] Bey, Talaat, Mohamed Ali [Mehmet Ali Paşa], Enver... En 1904, il était capitaine de l'état-major. Et, comme nos militaires des juntes de défense, il passe sa vie à conspirer, ce qui lui coûte parfois cher.

La Grande Guerre éclate ; Mustafa est responsable du commandement de la 19e division et se bat à Ariburnu. Bientôt, des divergences apparaissent avec le commandement allemand. Mustafa Kemal est tout d'instinct guerrier, et le général tudesque Falkenhayn, de pédanterie. Celui-ci abandonne sa pédanterie. Quand ils se rappellent que Mustafa avait raison et qu'on lui ordonne de marcher sur Bagdad, il est déjà trop tard. L'armistice a été signé : c'est la défaite. Ne sachant que faire de ce Mustafa, le sultan le cantonne en Anatolie, pour diriger un groupe de troupes. (Ainsi, au XVe siècle, le Basileus byzantin laissa ses auxiliaires, des Turcs, à Gallipoli, ignorant que ces guerriers auxiliaires allaient le battre.) En effet, alors que l'armée turque est démoralisée, Kemal organise la résistance nationale avec les meilleurs des anciens combattants. Et, depuis Angora, la Tolède anatolienne, avec un climat rude et de haute altitude, il commence à entrevoir l'avenir de la Turquie.

Le 14 mai 1919, la Conférence de paix se tient tranquillement à Versailles pour partager la Turquie. Pour les Yankees, l'Arménie et Constantinople ; pour la Grèce, Smyrne ; pour la France, l'Anatolie septentrionale... Les Grecs n'attendent pas grand-chose. Le 19 mai, ils débarquent à Smyrne, aidés par leur protecteur anglais, qui a un agent fidèle en Venizelos.

Smyrne est la Fiume des Turcs. Une clameur nationale s'élève dans le domaine turc. « Smyrne restera turque » — est-il proclamé —. Et Mustafa, de son point de vue, les bras croisés, dit à ses hommes : « Le Turc n'a jamais été un esclave et ne le sera jamais. » Le sultan, corrompu par l'Angleterre, hésite. Mais Mustafa Kemal, en octobre 1922, pousse la poitrine de ses chevaux jusqu'à la mer Egée, poursuivant les Grecs terrifiés.

Une nation renaît. Ce grand capitaine, Mustafa, s'appelle le Ghazi, le Conducteur, le Victorieux. Sa puissance avance sur Constantinople.

Le 17 novembre, un télégramme annonce au peuple : « Le sultan s'est enfui à l'aube et s'est embarqué sur le croiseur anglais Malaya, partant pour Malte. » La révolution nationale s'est faite en Turquie. Et la Turquie commence à retrouver son génie, son destin.

Que fait Mustafa Kemal en Turquie pour redresser le génie turc ? D'un côté : moderniser l'islam turc. L'occidentaliser. D'autre part : traditionaliser l'islam turc. L'orientaliser. La Turquie : en tant que pont entre l'Asie et l'Europe, elle se voit chargée de la mission d'européaniser l'Orient. En d'autres termes : introduire la civilisation occidentale avec la substance turque, avec le style asiatique.

S'appuyant sur la plus pure tradition coranique qui postule : « Allez vous instruire partout, jusqu'en Chine », cet homme n'a pas peur de réprimer le mahométisme guindé du sultan en tant que religion officielle. Il proclame la liberté des cultes et de la conscience. Il laïcise les écoles et la vie publique. Mais en même temps, il tente une réforme intense du mahométisme. Il nationalise la langue turque, en la purgeant de ses barbarismes. Il introduit l'alphabet latin. Il amorce le vêtement à l'européenne. Il met un chapeau au lieu d'un fez. Et une queue-de-pie. Et il danse en public. Et il arrache le voile des visages féminins. Et il met en ordre l'administration. Et il entreprend des travaux publics dans le cadre de vastes plans. Et des réformes sociales. Et une réorganisation de l'armée, avec des vues impériales et efficaces. Sa République est née au son de la Marseillaise. La Turquie s'européanise. Mais elle s'européanise à l'ombre d'une loi d'ordre public, d'une dictature sans appel. La République, c'est un dictateur. Un seul homme. Le Ghazi. (En Espagne, on obtiendrait le même type en ajoutant celui de Primo de Rivera [général et dictateur] à celui d'Azaña [Premier ministre républicain]. C'est pourquoi la dictature et la république sont en Espagne si complémentaires et si opposées ; malheureusement.)

(...)

Le génie osmanli s'est réveillé. Voilà. Il renaît. Et il triomphe. Avec son vainqueur : Mustafa, le Ghazi."

Ernesto Giménez Caballero, Manuel Azaña (Profecías españolas), Madrid, Ediciones de la Gaceta Literaria, 1932, p. 270-271 :

"Azaña a également certains contacts turcs. (L'Espagne ressemble beaucoup à la Turquie. Le saviez-vous ?)

(...)

Mustafa Kemal en est venu à européaniser l'islam. Il attaqua "les forces traditionnelles". L'Eglise, l'Armée, l'Aristocratie. C'est pourquoi ces forces organisèrent un 10 août [allusion au pronunciamiento du général Sanjurjo en 1932], la fameuse insurrection des hommes et des femmes "kurdes". Son Sanjurjo s'appelait le cheikh ou le général Saïd.

Cette volonté d'européaniser par la force un pays presque oriental a été la clé de la politique de Lénine, de Mustafa Kemal. Sans doute aussi est-ce la clé de celle du Duce italien. Et de Don Manuel Azaña."

Antonio Marquina et Gloria Inés Ospina, España y los judíos en el siglo XX. La acción exterior, Madrid, Espasa Calpe, 1987, p. 53 :

"A son retour en Espagne [en 1931, après un voyage en Orient], Giménez Caballero a proposé un nouveau plan d'action pour la réintégration progressive d'une « province spirituelle de plus d'un million d'âmes » [la diaspora sépharade], soulignant auparavant la nécessité d'annuler l'édit de 1492 et de fournir des facilités pour l'acquisition de la nationalité espagnole. A côté de cela, à son avis, un demi-million de pesetas d'or pourraient être collectées chaque année et pourraient être utilisées dans la propagande parmi les colonies sépharades elles-mêmes."

Voir également : XVIIe siècle : l'Europe des Habsbourg et l'"apaisement turc"

L'autoritarisme kémaliste