samedi 7 octobre 2017

L'héritage romain chez les Turcs seldjoukides et ottomans




Thierry Mudry, Guerre de religions dans les Balkans, Paris, Ellipses, 2005, p. 25-26 :

"L'héritage romain revendiqué simultanément par l'Orient et l'Occident européens présentait un triple aspect. Un aspect géopolitique que l'on peut définir en une formule simple : la maîtrise totale de l'espace méditerranéen, à laquelle les Romains étaient parvenus. Un aspect idéologique où se mêlent doctrine impériale et dogme catholique. Un aspect institutionnel enfin. Le catholicisme romain, l'orthodoxie et les puissances s'en réclamant n'étaient pas seuls à prétendre recueillir cet héritage. Les Ottomans y aspiraient également. La titulature impériale, que les sultans avaient reprise à leur compte en se proclamant basileis2, en atteste. De même que les efforts qu'ils dépensèrent, après avoir conquis Constantinople, pour s'emparer de Vienne, la capitale des Habsbourg, empereurs romains germaniques, et de Rome, et devenir ainsi les successeurs incontestés des Césars. Dans cette revendication de romanité, les Turcs ottomans avaient été précédés par les Turcs seldjoukides.

Tribu d'Asie centrale acquise à l'islam sunnite, les Seldjoukides s'étaient portés au XIe siècle au secours du califat abbasside de Bagdad, alors sur le point de succomber sous la poussée chiite. Les Abbassides, passés sous leur tutelle, élevèrent leur chef à la dignité de sultan. Les Seldjoukides, ayant repoussé le danger chiite, se tournèrent contre l'Empire byzantin dont ils défirent les armées et capturèrent le basileus, Romain Diogène, à la bataille de Mantzikert (1071). Ce faisant, ils prirent pied en terre byzantine, en Romanie ou pays de Rûm. L'un des cousins du Sultan, l'émir Süleymân, se tailla autour de Nicée, parmi les dernières possessions impériales d'Asie Mineure, un Etat distinct du sultanat seldjoukide de Bagdad et théoriquement vassal de Constantinople. Il y encouragea l'implantation de populations turques semi-nomades dotées du statut de « fédérés » byzantins. Chassé de Nicée que les Croisés avaient conquise puis remise à l'Empereur, le fils de Süleymân réussit à s'assurer le contrôle de la plus grande partie de l'Anatolie et y créa le sultanat de Rûm. Un écheveau de relations complexes s'établit entre le sultanat de Rûm et l'Empire byzantin, combinant conflits ouverts, alliances et assujettissements temporaires. Il se dégagea finalement de cette coexistence un patriotisme romain commun aux deux parties fondé sur la conscience d'appartenir à un même espace byzantin, majoritairement ou très largement peuplé de Grecs, situé au confluent de l'Europe et de l'Asie, où les affirmations de double allégeance (à Byzance et au sultanat de Rûm) n'étaient pas rares. Ce patriotisme se manifesta dans une hostilité partagée vis-à-vis des intrus venus de l'ouest (les Latins) et de l'est (les Mongols), et favorisa les échanges entre Byzantins et Turcs, modifiant la perception que les uns avaient des autres et bien des traits de leur culture propre. Vaincu par les Mongols en 1243, le sultanat de Rûm se délita et plusieurs émirats, principautés semi-indépendantes, se formèrent sur son territoire, au nombre desquelles figurait celle d'Osmân, l'ancêtre éponyme des Ottomans, un chef de tribu oghouz peut-être apparenté aux Seldjoukides, établi à la frontière byzantine non loin de Constantinople. Les Ottomans s'identifièrent à la romanité des Seldjoukides, affichée dans le nom même de leur Etat : leurs émirs, dès qu'ils eurent gagné suffisamment en importance, demandèrent au calife abbasside de leur attribuer le titre de sultans de Rûm. (...)

2. L'un d'entre eux, Mehmed II, entre les mains duquel Constantinople était tombée en 1453, avait fait graver cette proclamation sur une médaille commémorative en s'y désignant comme l'« empereur des Grecs et des Turcs » (Alain Ducellier, « Structures politiques et mentales de longue durée dans les Balkans », in Historiens et géographes, n° 337, septembre 1992, p. 103)."

Voir également : L'Empire ottoman, empire européen

Les Turcs et l'art : créateurs, mécènes et collectionneurs

Fatih Sultan Mehmet (Mehmet II)

Attila, roi des Huns 

vendredi 6 octobre 2017

Süleyman Ier vu de Venise




Alberto Tenenti, "La formation de l'image de Soliman à Venise (1520-1530 env.)", in Gilles Veinstein (dir.), Soliman le Magnifique et son temps. Actes du Colloque de Paris. Galeries Nationales du Grand Palais. 7-10 mars 1990, Paris, La Documentation Française, 1992, p. 44-48 :

"Plusieurs ambassadeurs de la Sérénissime se rendront auprès de Soliman avant 1530. Et pas plus qu'entre les propos de Contarini et ceux de Minio, il n'y aura beaucoup de parenté et de cohérence entre leurs impressions successives. Vers la fin de 1523 Francesco Zen croit bon de préciser que le monarque n'est pas un sodomite comme les autres seigneurs ottomans, bien que dans son sérail il y ait des jeunes hommes aussi bien que des jeunes femmes. Cet ambassadeur est tout à fait porté à le considérer comme un bon souverain, qui aime la justice. Il prête même volontiers l'oreille à la thèse ottomane suivant laquelle Soliman aurait été contraint de s'emparer de Rhodes et de Belgrade à cause des vexations chrétiennes contre les Turcs de ces régions.

Le témoignage de Piero Zen, un an plus tard, en novembre 1524, se démarque lui aussi de ceux qui l'ont précédé. Il nous dépeint un prince plutôt fidèle aux femmes auxquelles il se lie, qui n'est pas luxurieux bien qu'il lui semble plutôt voué aux plaisirs qu'à la guerre. Par contre le portrait que nous en a laissé le baile Pietro Bragadin reprend presque à la lettre le croquis initial de Tomaso Contarini. Il y ajoute des notations sans doute pénétrantes mais qui entrent mal dans le tableau : « E' di natura maninconico, molto libidinoso ; e liberal, superbo subito e talora humanissimo ». A l'automne de 1527, quand Marco Minio retourne comme ambassadeur à Constantinople, il se borne (au moins d'après Sanudo) à quelques notes succinctes qui ne s'accordent guère avec ses prises de position de cinq ans auparavant : « ... è iusto, chiamato philosopho ; sa ben la sua leze ».

A première vue on pourrait conclure que les patriciens de Venise n'étaient pas parvenus à se faire une idée tant soit peu cohérente du monarque ottoman. Il faut rappeler que les Diarii rédigés par Sanudo n'étaient pas destinés à la publication. On peut imaginer qu'il a sélectionné les témoignages, mais non qu'il l'ait fait pour influencer qui que ce soit et surtout pas l'opinion étrangère. Les divergences entre les portraits successifs peuvent être considérées comme sincères, non pas tendancieuses ; elles n'en sont que plus déroutantes. L'image qui se dégage du sultan est discontinue, souvent contradictoire : elle n'a rien d'un véritable ensemble. La personnalité du monarque ottoman semble n'avoir été perçue que superficiellement, avec des repères plutôt extérieurs. Sans doute, malgré la réputation dont jouissaient ces diplomates, il ne leur était pas loisible de pousser plus loin leur enquête.

Les gestes de Soliman ont-ils mieux orienté le jugement que les chrétiens pouvaient porter sur lui ? Sans aucun doute : même si, en fin de compte, les énigmes ne disparaitront pas toutes.

Disons tout d'abord que le sultan turc est l'un des personnages dont on est le plus curieux, peut-être même celui vers lequel l'attention la plus vive continue à se diriger d'année en année. Cela n'a rien d'étrange, puisqu'il était le protagoniste d'un monde mal saisi et peu saisissable, en même temps qu'un adversaire redoutable non moins que déroutant. En tout cas, rien de ce qui le concerne ne semble échapper à la curiosité : ni comment il chevauche dans sa capitale, ni comment il s'habille ou il dort, ni comment il traite sa mère et ses femmes. Tout est enregistré sans prévention apparente, tout est relaté sans blâme ni critique. Finalement, de cet ensemble assez nourri de témoignages, de date et de provenance fort variées, se dégage un portrait plutôt cohérent, plutôt favorable et teint parfois d'une sorte d'admiration. La diversité a-t-elle agi comme un attrait ? Ou bien la personnalité du monarque ottoman a-t-elle fini par attirer des sympathies plus ou moins conscientes et involontaires ? Le fait est que les traits positifs sont volontiers mis en relief tandis que les aspects négatifs sont présentés comme naturels chez un Turc. En définitive il semble que l'on puisse déceler dans cet ensemble de données un certain penchant, une vague bienveillance du milieu vénitien.

La diversité des éléments de cette mosaïque finit (malgré Sanudo et malgré nous-mêmes) par former sans doute la plus véritable image de Soliman dans l'opinion. La toile de fond sur laquelle se trouvent réunies toutes ces pièces à première vue disparates est constituée par un mélange d'intérêt et d'émerveillement. Il est probable que dès le début la figure de Soliman a exercé une sorte de fascination, même si celle-ci reste pour ainsi dire inavouée. Il est vrai que tous les souverains de l'époque jouissaient d'un préjugé favorable et que probablement en Occident, à Venise en particulier, on a regardé le sultan avec cette même considération qu'on réservait aux princes de la chrétienté. De là à dire que Soliman a été annexé à l'univers quasi sacré peuplé par les suprêmes autorités chrétiennes, il y a sans doute un pas difficile à franchir. Mais la diversité raciale et religieuse ne semble pas avoir joué du tout contre lui.

Ne croyons pas cependant à un optimisme culturel de circonstance. Même si cela n'explique pas tout, il faut prendre acte du fait que les Vénitiens semblent convaincus des bonnes dispositions de Soliman à leur égard au cours des premières années de son règne. Le sultan ne montre aucune velléité de s'attaquer à eux ; en fait il a d'autres objectifs qui n'inquiètent pas trop la Sérénissime. Et puis auprès de Soliman s'est affirmée assez vite l'influence de son favori Ibrahim, extrêmement bien disposé à l'égard de Venise. Une image favorable du sultan s'est formée d'autant plus facilement que les patriciens se sentaient à peu près à l'abri de la menace ottomane. N'oublions pas, enfin, un dernier élément, sans doute pas négligeable : l'avènement en 1523 aux fonctions de doge d'Andrea Gritti, qui avait vécu longtemps à Constantinople et y maintenait de multiples attaches.

La première présomption favorable envers Soliman semble avoir été provoquée par la piété religieuse dont il faisait preuve. Ainsi, au moment de la prise de Belgrade en 1521, à côté de scènes de grande cruauté, rapporte un geste de dévotion ou au moins de déférence envers le culte chrétien. L'incendie de la ville, le massacre des habitants, la transformation des églises chrétiennes en mosquées ou en hôpitaux sont évoqués mais non imputés au sultan. Par contre le transfert de certaines reliques ou d'objets sacrés chrétiens de Belgrade à Constantinople est présenté par le baile vénitien Contarini comme un acte méritoire du prince. Au moment de la prise de Rhodes les éloges vénitiens pour la piété de Soliman sont encore plus vifs et nombreux. Selon le Capitaine général de la Mer, Domenico Trevisan, le monarque est allé prier dans l'église de Saint-Jean, préalablement transformée en mosquée. Domenico Da Mula, fils d'un autre haut commandant naval de la république, vante sa clémence religieuse. Il aurait songé à s'emparer du trésor de l'église de Saint-Jean : mais lorsque le Grand maître des Chevaliers de Rhodes le prie de ne pas toucher aux reliques, il les lui laisse en s'attribuant seulement une Annonciation.

La chute de Rhodes est sans doute l'occasion dans laquelle l'humanité de Soliman brille de tout son éclat aux yeux des Vénitiens. Sa compassion à l'égard du vieux Grand maître est évoquée avec force aussi bien par Trevisan et Domenico Da Mula que par le Provveditore dell'Armata Giovanni Vitturi. Dans leur subconscient les chefs des forces navales de la république se réjouissaient-ils d'avoir éventuellement en face d'eux un adversaire si chevaleresque ? Ou bien cette grandeur d'âme leur paraît-elle d'autant plus louable chez un Turc ? Domenico Trevisan, en tout cas, n'oublie pas non plus d'évoquer l'échange de dons intervenu entre le Grand maître vaincu et le sultan triomphateur.

Que le Grand Seigneur fût cruel, ou tout au moins capable de disposer sans sourciller de la vie de ses sujets, apparaissait tout à fait normal, surtout s'il s'agissait de châtier des coupables. (...)

Il semble ainsi qu'il y ait eu, dans l'image vénitienne de Soliman, une curieuse distinction interne (ou si l'on veut une sorte de greffe) entre l'aspect de l'homme et celui du souverain. Tout se passe comme si l'on ne se sentait aucunement autorisé à juger le prince ottoman en tant que tel, quel que soit son comportement. Tandis que, dès que son attitude pouvait paraître humaine (à quelque égard que ce soit) la sympathie et une sorte d'admiration lui étaient acquises d'emblée. Parce qu'il s'agissait d'un Turc ou parce que l'humanité était chez un prince une qualité quasi inattendue ?"

Voir également : Kanuni Sultan Süleyman (Soliman le Magnifique ou le Législateur)

Digne d'un si grand Empire

Le XVIe siècle, l'"âge d'or" de la civilisation ottomane
 

jeudi 5 octobre 2017

Alexandre VI Borgia et Beyazıt II (Bayezid II)




André Clot, Soliman le Magnifique, Paris, Fayard, 1983, p. 175-176 :

"Le Roi Très Chrétien [François Ier], complice du Grand Turc, était le responsable de la mort du jeune roi [Louis II de Hongrie] ! La propagande autrichienne se déchaîna. Charles et Ferdinand oubliaient, ou feignaient d'oublier, que François Ier n'était pas le premier à être allé chercher appui auprès des princes musulmans. Le pape Innocent VIII n'avait guère eu de scrupule à garder en otage le prince Cem, frère de Bâyezîd, moyennant la belle somme de 40 000 ducats. Et si l'on croit Guichardin, Alexandre VI Borgia ne fut pas entièrement étranger à la mort de ce malheureux fils de Mehmed le Conquérant. Le même Alexandre VI encouragea Alphonse de Naples à s'allier au Grand Turc contre le roi de France Charles VIII. Ludovic Le More [duc de Milan] avait sollicité l'aide du sultan dans les Guerres d'Italie."

Nicolas Vatin, "L'ascension des Ottomans (1451-1512)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 107 :


"Sur le plan extérieur, la politique de Bâyezîd II vit le développement de l'activité diplomatique. Elle n'était pas inexistante auparavant, et Mehmed II avait organisé un appréciable réseau de renseignements. Mais les affaires d'Otrante, puis de Djem furent la cause (et sans doute aussi l'occasion) de nombreuses ouvertures diplomatiques de la Porte, qui envoya des représentants auprès de plusieurs cours occidentales. Tant que Djem était entre les mains des Occidentaux, il était utile de s'entendre avec eux : Bâyezîd versa à Rhodes, puis à Rome, un tribut annuel. Il donna de précieuses reliques. Il s'engagea en 1490 à ne pas attaquer Venise, les Etats pontificaux et Rhodes et à plusieurs reprises renonça à des préparatifs maritimes sur la pression du pape et de l'ordre de Rhodes. Bien plus, en 1494, le roi de Naples et le pape Alexandre VI allaient demander l'aide de la Porte contre Charles VIII de France. L'Empire ottoman entrait dans le concert des puissances."

Voir également : Les papes et les sultans

L'Empire ottoman et l'Occident chrétien à l'époque moderne

Les offres de Beyazıt II (Bayezid II) à Léonard de Vinci et Michel-Ange

L'appartenance de l'Empire ottoman au système diplomatique européen