jeudi 27 octobre 2016

Henri Gouraud




Le général Gouraud, discours à l'inauguration du monument de Seddülbahir, 9 juin 1930, source : Revue des Deux Mondes, 1er juillet 1930, p. 204-208 :

"MES BONS COMPAGNONS DE GUERRE,

Quelle émotion profonde pour nous tous de nous retrouver devant ces horizons qui n'ont pas changé depuis les jours tragiques !


Derrière nous, Seddul-Bahr et ses plages, où les obus tombaient comme dans les premières lignes ; là-bas, les cyprès où nous enterrâmes un jour de juin le général Ganeval, au son d'une canonnade furieuse sur le front anglais ; les pylônes, la ferme Zimmermann ; à nos pieds, la baie de Morlo, les grottes où j'ai passé en revue le magnifique 6e Colonial du colonel Noguès, la crête d'Eski-Hissarlick où tombaient les marmites dans la beauté des soirs d'Orient ; et plus au nord, ces coins du champ de bataille qui furent si ardemment disputés le « Rognon », le « Quadrilatère », le « Haricot », aux abords du Kerevez-Déré.

Plus loin, ce piton d'Achi-Baba qui nous surveillait si bien, qu'il me fallait passer les revues de nuit pour remettre les décorations gagnées au feu, et là-bas, sur la côte d'Asie, les batteries sous tunnel d'In-Tépé, qui achevaient autour de nous le demi-cercle de feu.  

Ah ! certes, durant les années qui nous séparent de ces temps héroïques, notre pensée était souvent revenue vers ceux de nos camarades qui reposent en terre turque ; mais la nation se devait à elle-même d'élever un monument à leur mémoire. Et nous, les survivants, c'est un devoir aussi que nous accomplissons. Vous me permettrez de remercier votre dévoué président, le colonel Weisweller, d'avoir si bien organisé notre pèlerinage, et de féliciter M. André George, l'architecte-conservateur de l'Ambassade de France ; le monument que son art lui a inspiré est vraiment digne de nos Morts.

Désormais, les bateaux qui passeront au large verront s'élever sur cette terre arrosée de tant de sang français cette haute stèle qui dira à jamais la fidélité de la France à ceux qui se sont sacrifiés pour elle.

Tous, ceux du 175e, du 176e, zouaves, légionnaires, coloniaux du 4e et du 6e, Sénégalais, chasseurs d'Afrique, artilleurs des batteries de 75, de 155, de 240 des crapouillots, sapeurs, aviateurs, marins ; tous ces braves, soldats du général Masnou, tué à l'ennemi avec son admirable chef d'état-major le commandant Romieux, du colonel Vendenberg, blessé, du général Bailloud, du général Ganeval, tué, du général Girodon, blessé ; marins de l'amiral Guépratte, marins du Bouvet, du Jauréguiberry, du Henri IV, du Latouche-Tréville.

Nous venons déposer plus que la palme matérielle, nous venons nous recueillir dans la pensée du sacrifice de nos morts, pour rester dignes d'eux dans l'amour de la patrie.

Aussi bien, comme nos morts, nous avons le droit d'être fiers d'avoir combattu ici, sur ce terrain qu'un de nos adversaires décrit ainsi :

« L'étroite presqu'île de Gallipoli est un véritable pays de montagnes, couvert de chaînes de hauteurs escarpées, aux versants profondément ravinés et déchiquetés par de profondes crevasses.

« De rares buissons sur le flanc des collines, sur les bords des ruisseaux et des petites rivières, pour la plupart desséchés en été, forment avec quelques plantations de pins rabougris la seule végétation de ce paysage généralement désertique. »

Nous rendrons hommage tout à l'heure aux morts du Bouvet et à tous ceux dont l'effort fut brisé le 18 mars par les mines sous-marines.

La vaillance de l'armée turque se manifesta sur cette terre dès le débarquement du 25 avril, qui demanda à la brigade française du général Ruef un magnifique courage à Koum-Kaleh. A la veille de quitter Paris, je recevais de l'architecte de l'Ecole polytechnique, une lettre me signalant la bravoure de la compagnie d'assaut à laquelle il appartenait, à l'attaque de Koum-Kaleh, où il resta le soir le seul survivant des chefs de section.

A la même heure, la 29me division anglaise du général Hunter-Weston débarquait dans les fils de fer de Seddul-Bahr et ne les enlevait qu'au prix d'un héroïque sacrifice, et les Australiens et Néo-Zélandais du général Birdwood enlevaient la crête de Gaba-Tépé.

Il nous fallut trois jours de combat pour prendre pied solidement sur la presqu'île, puis, les réserves turques arrivées, il nous fallut résister aux furieuses attaques des 1er, 3, 6, 1 et 8 mai. Le général d'Amade pourrait dire mieux que moi toutes les qualités de courage et de ténacité déployées dans ces combats où le sort de l'expédition était engagé.

Plus tard, le 4 juin, le 21, le 28, le 30, le 12 juillet, de nouveaux progrès furent accomplis jusqu'à border le Kerevez-Déré, tandis que les lignes anglaises s'approchaient de Krithia mais la presqu'île était barrée et nous étions retombés dans la lutte d'usure, lutte inégale, puisque l'armée turque pouvait se renouveler et que les divisions alliées n'avaient que leurs propres forces et luttaient loin de leur pays, avec toutes les privations que l'éloignement rend inévitables. Je dois pourtant reconnaître que l'Intendance et le Service de santé se surpassèrent en dévouement, comme les marins de l'amiral de Boisanger chargés du débarquement des vivres et des munitions. Tous travaillèrent si souvent sous les obus !

Vint le jour où, après l'échec de la bataille de Suvla-Anaforta, les gouvernements alliés décidèrent de reporter leur effort vers Salonique et la Serbie. Successivement les deux divisions des Dardanelles allèrent se fondre dans l'armée d'Orient. Aussi suis-je si heureux, poilus d'Orient, soldats de Macédoine et d'Albanie, de vous saluer ici, vous qui, après les combats de la presqu'île, avez connu les plaines marécageuses et fiévreuses de Macédoine, la vallée glaciale du Vardar et qui avez conquis les lauriers de Florina, de Monastir et de cette offensive victorieuse de septembre 1918, qui vous porta jusqu'au Danube.

Je suis heureux de vous saluer à leur tête, Monsieur l'ancien Ministre des pensions Antériou vous qui avez eu l'honneur d'être frappé au feu, vous avez eu encore la belle et généreuse charge de veiller sur nos blessés, nos veuves et nos orphelins.

Le monument qui rend un pieux hommage à nos morts s'élève sur une terre déjà remplie de vieux souvenirs historiques. Cette côte d'Asie, de l'autre côté du Bosphore, est la plaine de Troie les rivières qui l'arrosent s'appelaient le Simoïs et la Scamandre ; les canons turcs étaient en position derrière les tumuli d'Achille et de Patrocle. Sur la presqu'île, mon poste de commandement était dans le tumulus où tomba Protésilas ; les tranchées que nous creusâmes sur cette crête ouvrirent le cimetière d'Eléonthe où Alexandre le Grand s'était embarqué pour l'Asie, et derrière nous, de l'autre côté de la presqu'île, s'élève de la mer cette île de Samothrace, piédestal de la Victoire.

Nous avons encore d'autres devoirs à remplir. Tout d'abord d'aller rendre le même hommage au cimetière où reposent nos vaillants camarades de combat britanniques. Et puis, nous irons aussi déposer la palme due au sacrifice pour la patrie au cimetière où reposent nos courageux adversaires de ces temps tragiques.


Car, non seulement nous avons tous connu ici la bravoure et la ténacité du soldat turc, mais la particularité de la guerre sur ce point de l'immense front de bataille est qu'il n'y avait ici entre combattants des deux côtés aucun sentiment de haine. Parmi nos soldats, nombreux étaient ceux qui avaient été mobilisés à Constantinople et qui se lamentaient que la Turquie ait eu le malheur de se trouver contre nous. L'un des souvenirs les plus émouvants que je garde d'alors, c'est un soir où, après un des combats de juin, l'on vint me prévenir que, dans le flux et reflux de la journée, on avait ramassé dans la même tranchée un capitaine turc et un soldat français blessés, étendus côte à côte. Le soldat ramené à l'ambulance raconta aussitôt qu'il devait la vie au capitaine turc, parce que lui-même ayant perdu son pansement individuel, le capitaine, qui en avait deux, lui en avait donné un et lui avait ainsi permis d'arrêter l'effusion du sang.

J'allai aussitôt à l'ambulance voir ce capitaine et le remercier. Le visage déjà pâli par la mort prochaine, il me dit que je lui apportais la dernière joie de sa vie, parce que, comme beaucoup de Turcs, il aimait la France, qu'il déplorait que la guerre l'ait contraint à défendre son pays contre elle, qu'il mourrait dans l'espoir que, la guerre finie, l'amitié des deux peuples refleurirait.

Je n'ai pas oublié non plus que, si les blessés pouvaient trouver aussitôt des soins sur les transports-hôpitaux et rentrer en France, c'est que les canons turcs établis à 3 kilomètres sur la côte d'Asie, qui battaient si souvent nos plages de débarquement, ne tirèrent jamais sur les transports-hôpitaux portant ce drapeau de la Croix-Rouge respecté de toutes les nations civilisées.

Mais tout cela est le passé glorieux pour les deux adversaires qui se rencontrèrent en ce champ clos. C'était écrit.


Aujourd'hui, c'est dans le même sentiment que celui que m'exprimait le capitaine turc mourant du mois de juin 1915, que nous saluons, dans le traité d'amitié et d'arbitrage du mois de février dernier, la renaissance des liens d'amitié séculaires entre les deux pays, tradition historique et gage d'avenir."


Le général Gouraud, témoignage publié dans Le Figaro, supplément : "La Turquie", 30 juillet 1939, p. 1 :


"J'ai eu les Turcs comme adversaires, quand je commandais le corps expéditionnaire français, à côté du corps britannique, dans la péninsule de Gallipoli. Se battant courageusement, comme toujours, les Turcs, loyalement, ne tiraient pas sur les navires-hôpitaux : c'est ainsi que les blessés de la journée étaient rapidement embarqués — comme je l'ai été moi-même. Lorsque je revis sir Ian Hamilton, général commandant le corps britannique, et que je lui racontai ce fait, il me répondit : « En effet, j'ai reçu du commandement turc des radios me demandant d'éloigner les dépôts de munitions des ambulances. »

Lorsque, en 1930, les anciens combattants des Dardanelles firent un pèlerinage sur le théâtre de leurs combats, le comte Charles de Chambrun, un des meilleurs ambassadeurs de France, me proposa d'aller à Ankara saluer le Ghazi.

Le président Ataturk a droit à la reconnaissance de son peuple, qu'il a servi, dans la guerre comme dans la paix, en grand citoyen, fidèle à l'indépendance et à la liberté de son pays. A Ankara, une statue le représente à cheval : aux quatre angles, des combattants, dont une femme turque qui accourt portant un obus sur l'épaule."


Voir également : Cilicie : pourquoi les Français ont-ils dissous la Légion arménienne (1920) ? Eléments de réponse 
  
La Légion arménienne, une force supplétive encombrante pour la politique française en Méditerranée orientale
 
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Le mandat français en Cilicie, la Légion arménienne, les accords franco-turcs et l'évacuation des Arméniens

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L'amitié franco-turque