vendredi 14 janvier 2022

La politique de David Lloyd George en Orient (1919-1922) : un bilan



Jacques Bardoux (grand-père maternel de Valéry Giscard d'Estaing), "La négociation anglo-soviétique 1920-1927", L'Esprit international, n° 5, janvier 1928, p. 14-21 :


"Or l'Angleterre, le jour où elle avait dû payer la coopération russe contre l'agression allemande au prix de la cession de Constantinople et de la perte des Détroits, s'était embarquée dans une formidable opération en Asie méditerranéenne : la création, au lieu et place de la Turquie dépecée, d'une série de glacis, arabe, persan, grec ou italien, destinés à couvrir les routes des Indes.

Le 14 mars 1919, les Grecs, dûment autorisés, débarquent à Smyrne. Le 22 mai 1919, D. Lloyd George se fait céder par la France, en sus de la Mésopotamie des accords de 1916, la Palestine et Mossoul, découpés dans un damier d'Etats arabes. Du 20 au 30 mai 1919, couvertes par les deux républiques caucasiennes, Géorgie et Azerbaijan, et par la République arménienne d'Erivan, les patrouilles anglaises poussent jusqu'aux portes de Bakou. D'autres ont déjà atteint les limites du Turkestan, occupé Meched et Bouchir. Le 8 août 1919, l'Emir d'Afghanistan, rapidement maté, signe pleine et entière capitulation. Le 9 août 1919, la Perse accepte le protectorat britannique. Le 12 septembre 1919, un traité secret fait du sultan de Constantinople le vassal de l'Empereur et Roi. La moitié de l'Asie, — vacante depuis l'écroulement du tsarisme, — a passé, en quelques semaines, aux mains de D. Lloyd George. Cromwell II s'apprêtait à monter au Capitole. Mais le château de cartes s'écroule avec une égale rapidité.

Le 2 février 1919, M. Karakhan présente au Comité de l'Internationale communiste tout un plan, pour reporter sur le terrain asiatique la lutte entreprise, sans succès, en Europe, contre les puissances occidentales.
Dès la fin de 1919, l'œuvre est achevée, le Bureau d'Asie ouvert aux Affaires étrangères, un centre de propagande installé à Tachkent, un autre établi à Samarkande, des agents dirigés sur les Indes. Et tout de suite elles commencent à fermenter. (...)

Ni l'accord anglo-français de San Remo (18-26 avril 1920), ni l'occupation de Constantinople (16 mars 1920), ni la signature du traité de Sèvres (10 août 1920) ne brisent la résistance des Nationalistes turcs, liés par la résolution d'Erzeroum et par le Pacte national (20 janvier 1920). Il va falloir recourir à l'armée grecque. L'opération qui sera amorcée le 23 mars 1921, reprise le 10 juillet, après un sanglant échec, n'est pas sans risques. Or, dès mars 1920, le contact a été établi entre Angora et Moscou. (...)

La négociation anglo-russe, dont D. Lloyd George sera avant J. Ramsay Macdonald le théoricien, n'est pas seulement dictée au Foreign Office par la constatation d'un fait politique et par la préoccupation d'un intérêt économique. Il veut, également et peut-être surtout, en achetant la neutralité russe, éviter, que l'opération asiatique, entreprise en 1919 sous de brillants auspices, ne se termine par un éclatant échec. Les routes des Indes ne seraient pas seulement compromises : l'Empire des Indes en serait lui-même ébranlé.

Et ce qui prouve l'exactitude de cette interprétation, c'est que le Gouvernement britannique ne commencera à protester, avec quelque véhémence, contre les impertinences, les indiscrétions et les intrigues des agents soviétiques, que le jour où la signature du traité de Lausanne (24 juillet 1923) enregistre la faillite de l'opération grecque et assure la sécurité des frontières arabes, atténue le risque des contacts avec Moscou et prépare le règlement de l'affaire de Mossoul. Jusque-là le Foreign Office, ou plutôt D. Lloyd George, qui a fait sienne cette entreprise asiatique et qui en poursuit l'imprudente réalisation avec le fanatisme d'un piétiste, la roublardise d'un avoué et l'autorité d'un dictateur, jusque-là, dis-je, Cromwell II recherchera l'accord anglo-russe presque à tout prix, au risque parfois de compromettre et la stabilité de l'Europe et le prestige de la Grande-Bretagne.

La stabilité de l'Europe, encore mal remise d'une formidable saignée et mal assise dans des frontières récentes.

Le prestige de la Grande-Bretagne, déjà compromis par la faillite de l'opération Asiatique et par la poussée du nationalisme indien.
(...)

Dès 1919, le contact est pris, avec Litvinoff à Copenhague. Une politique de détente baltico-polonaise et de reprise commerciale est, sous la pression de D. Lloyd George, définie par les Alliés occidentaux, le 25 février 1920 : ils se désintéressent de la reconstruction orientale ; s'interdisent toute participation diplomatique ; rouvrent aux Soviets l'accès Européen et leur laissent le champ libre. Kameneff et Krassine sont reçus, en mai 1920, par D. Lloyd George, tandis que la Pologne flambe et que l'Europe craque. Pendant tout l'été, alors que le péril croît et que la Prusse arme, le contact russo-britannique se continue et se précise : par des démarches répétées le Gouvernement britannique s'efforce d'arracher à Varsovie, au profit des Bolcheviks, une fructueuse capitulation. Seules l'énergie de M. Millerand, l'intelligence de Weygand et la résistance de la Pologne sauvèrent et l'Europe et la paix.

Pourquoi compromettre ainsi et la stabilité du continent et la durée des traités, par une négociation à tout prix, alors que le commerce reprend : et que l'Allemagne fermente ? Parce qu'il faut arrêter l'attaque de la Russie contre le glacis persan et faciliter l'adhésion de la Turquie au prochain traité ? En 1921, les contacts se resserrent et la négociation se poursuit sur le terrain économique. A l'heure même où les Soviets paraissent en proie à une crise mortelle, la convention commerciale, préparée en janvier, est élargie et signée le 16 mars 1921. Disparue du traité définitif, la réserve sur le « Statut légal » du Régime. Effacées sur la liste nouvelle, l'Asie Mineure et la Perse, qui figuraient, à côté de l'Afghanistan et des Indes, au nombre des pays, où Moscou s'interdisait toute action. Ajoutée, dans le document nouveau, la distinction entre la propagande officielle interdite et la propagande officieuse tolérée. Insérées, dans les clauses 1 et 2, des réserves, qui équivalent à une promesse de neutralité diplomatique et navale dans la Baltique.

Pourquoi ces formidables concessions à un gouvernement, animé d'une telle hostilité et capable d'une telle déloyauté que, quelques mois plus tard, le 17 septembre 1921, lord Curzon devra relever de multiples infractions à la neutralité promise et à la parole donnée ? Pourquoi ? Parce que le commerce connaît une année désastreuse : il faut ouvrir des débouchés à tout prix. Parce que la Grèce déclenche son offensive asiatique : il faut isoler la Turquie à tout prix.

En 1922, les contacts se poursuivent et la négociation s'engage sur le terrain politique. La Conférence de Gênes n'était pas seulement, dans la pensée de son inventeur, le couronnement d'un vaste plan pour le rétablissement de l'ordre occidental et pour la liquidation des réparations allemandes : elle était, d'abord et surtout, un effort pour réintroduire la Russie dans le cercle européen et pour associer l'Europe à la restauration russe. Et jusqu'au bout, D. Lloyd George, saisi le 17 mars 1922 par Tchitcherine, poursuit cette double chimère. Il encaisse le pacte de Rapallo. Il supporte l'intransigeance des Soviets. Il espère. Il attend. Même dans un cadre différent, avec un personnel compétent, la Conférence de la Haye ne parvint pas à réaliser le rêve gênois.

Pourquoi avoir embarqué dans cette entreprise, d'un cœur aussi léger et dans une hâte aussi fiévreuse, 29 Etats européens et tous les Dominions Britanniques ? Pourquoi ? Parce que la crise commerciale reste intense : 1922 n'a pas réparé 1921. Il faut acquérir des clientèles. Parce que le front asiatique reste instable : 1922 n'a point encore réparé 1921. Depuis un an, l'armée turque a arrêté les Grecs sur la Sakharia et va déclencher l'offensive du 26 août 1922. Les forces russes, massées dans l'Asie Centrale, n'ont point encore été dispersées par l'attaque inespérée d'Enver Bey : le 11 mai 1922, il réclame l'évacuation immédiate, par les Soviets du Turkestan, de Boukharie et de Kharezmie. Il faut et neutraliser les forces russes et isoler les forces turques.

Mais les victoires d'Enver Bey et celles de Kemal Pacha bouleversent l'échiquier asiatique. Le 25 novembre 1922, une dépêche secrète, adressée par Staline et Ter Avassenov au Comité exécutif du Parti communiste constate que tout est à refaire, en Asie Centrale, si les Soviets veulent être à même d'exercer une pression sur l'Afghanistan et sur les Indes. Le 11 octobre 1922, l'armistice de Moudania enregistre la faillite du plan de D. Lloyd George et des espoirs de la Grèce, prépare la voie aux négociations de Lausanne et à la restauration de la Turquie. Il est désormais inutile d'acheter, pour une opération de guerre, la neutralité de la Russie. Il serait au contraire avantageux de relever en Orient le prestige de l'Angleterre, par un échec des Soviets. D'ailleurs leurs intrigues sont dangereuses : le socialisme anglais monte ; leur marché reste médiocre : le commerce britannique progresse.

Le 2 mai 1923, — deux mois et demi avant le Traité de Lausanne, qui ouvre un chapitre nouveau dans l'histoire de l'Asie Britannique, Lord Curzon adresse à Moscou une épître, écrite avec cette hauteur dont il avait le secret. Le Soviet riposte avec grossièreté et se dérobe avec maladresse. Ultimatum brandi par le Foreign Office, avec une certaine discrétion. Capitulation consentie par le Gouvernement russe, avec une apparente résignation. Le 29 mai, lord Curzon demande des engagements pour l'avenir et propose une définition de la propagande. Le 4 juin, Moscou cède et, le 13, Londres enregistre.

La première étape du rapprochement anglo-russe est close : elle se termine sur un échec. Le contact économique n'a rapporté qu'aux exportateurs russes : les commandes adressées aux usines britanniques ont à peine progressé, pour reculer ensuite. Le contact diplomatique n'a bénéficié qu'au gouvernement soviétique : il a pu enrayer le soulèvement asiatique dirigé par Enver Bey et poursuivre la propagande révolutionnaire entreprise à l'Est comme à l'Ouest, consolider sa situation dans les marches baltico-polonaises et prendre pied dans le cercle des Etats civilisés. Les Soviets n'ont rien sacrifié : ils ont tout gagné. Ils ont même eu, par surcroît, l'avantage d'assister à la chute, soudaine et profonde, de l'homme d'Etat qui s'était fait le champion d'un accord anglo-russe, — condition préalable et nécessaire de son plan de restauration économique et de domination asiatique."

Voir également : Eté 1914 : l'impossible alliance entre l'Empire ottoman et la Triple-Entente

Armistice de Moudros (1918) : les erreurs du gouvernement d'Ahmet İzzet Paşa

La sous-estimation méprisante des Turcs 

Le rapport de la Commission interalliée d'enquête sur l'occupation grecque de Smyrne et des territoires adjacents (1919)

Les crimes de guerre massifs des forces armées grecques en Anatolie occidentale : le rapport du Comité international de la Croix-Rouge (1921)

L'Anatolie occidentale sous occupation grecque (1919-1922) : les exactions gréco-arméniennes contre les populations musulmanes

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Le général Harington : entre Grecs et Turcs

Le contexte de l'acquittement de Soghomon Tehlirian (1921) : conflit germano-polonais et volonté de rapprochement avec l'Angleterre de Lloyd George

La cause de l'indépendance turque (1919-1923) : entre le marteau britannique et l'enclume bolchevique

L'armée qui a ruiné les espoirs des nationalistes grand-grecs

Le fiasco de la Megali Idea en Anatolie, raconté par René Grousset

La mission de Cemal Paşa (Djemal Pacha) en Afghanistan (1920-1922)

L'Afghanistan, un pays qui renaissait (avec l'aide de la mission de Cemal Paşa)

La France face au "génocidaire" (sic) Cemal Paşa (1922)

Enver Paşa (Enver Pacha) : une conception dynamique et froidement réaliste des relations internationales

Les racines de la révolte des Basmatchis

samedi 8 janvier 2022

L'Afghanistan, un pays qui renaissait (avec l'aide de la mission de Cemal Paşa)


"Lettre d'Afghanistan : Un pays qui renaît au centre de l'Asie", L'Illustration, n° 4123, 11 mars 1922, p. 231-233 :

Nous publions à cause de son vif intérêt et malgré sa date ancienne cette lettre d'Afghanistan, qui a mis près de huit mois à nous parvenir à travers les pays bolcheviques et l'Allemagne.

Kaboul, juin 1921.

L'Afghanistan ! Bien peu de personnes, assurément, en entendent parler en Europe ; pourtant ce pays situé au centre de l'Asie, appelé, dans un avenir peut-être prochain, à devenir un facteur politique très important, soutient depuis plus d'un demi-siècle, avec une indomptable énergie, la lutte la plus inégale pour sauvegarder son indépendance menacée par la formidable étreinte de ses deux puissants voisins, la Russie, au Nord, et l'Angleterre, à l'Est.

Privé de toutes communications avec la mer et, par conséquent, avec le monde extérieur, servant de  champ de bataille aux compétitions anglo-russes, trois fois envahi par l'ennemi au cours des derniers quatre-vingts ans, l'Afghanistan sut résister à tous les assauts et infliger à l'envahisseur les plus sanglantes défaites.

Par les différents traités conclus et renouvelés depuis le règne de l'Emir Dost Mehemmed Khan, l'Angleterre s'assura dans le pays une prépondérance marquée et l'Afghanistan reçut depuis une subvention annuelle qui atteint jusqu'à 1.800.000 francs. L'influence anglaise ne cessa de s'accroître et, lorsqu'en 1907, la Russie abandonna ses prétentions sur ce pays, celui-ci, en raison de la faiblesse de caractère de l'Emir Habiboullah Khan, passa virtuellement sous le protectorat de la Grande-Bretagne.

Pourtant, le peuple qui représente une unité musulmane très croyante, très attachée à ses traditions et très jalouse de son indépendance, était loin de partager pour l'Angleterre les idées de son souverain qui fut, en 1918, tué par un inconnu, au cours d'une partie de chasse à Djélalabad.

S. M. l'Emir Emanoullah Khan succéda à son père. Son premier soin fut de remettre à l'Etat toutes les propriétés de la couronne et même sa fortune personnelle. Ce jeune roi, qui est certainement le plus intelligent, le plus cultivé, le plus épris de progrès de tous les princes de l'Orient, réunit le peuple lors de son avènement au trône et jura, dans une séance mémorable, de lui consacrer sa vie et son travail pour l'affranchir de la tutelle de l'étranger et assurer l'indépendance et le bonheur de ses sujets. Il rêvait de délivrer son pays des liens qui l'étouffent tous les jours davantage et de nouer des relations économiques et diplomatiques avec les Etats étrangers, sans être obligé de passer par le canal du ministère des Affaires étrangères anglais.

Le traité de Versailles n'était pas encore signé. L'écho des derniers coups de canon de la grande guerre résonnait encore en Europe, lorsqu'en mai 1919 la Grande-Bretagne entrait en guerre contre l'Afghanistan qui aspirait, lui aussi, à cette liberté nationale devenue la charte du monde nouveau.

Cette guerre fut de courte durée et passa presque inaperçue auprès de la grande tragédie qui venait de se jouer. Après une campagne de quatre mois, les préliminaires de la paix furent signés au mois d'août 1919. Par le traité provisoire de Rawalpindi, l'Angleterre reconnaissait en principe l'indépendance complète de l'Afghanistan. Comme corollaire de ce traité, l'Afghanistan envoya en Europe sa première mission diplomatique chargée de notifier aux gouvernements étrangers l'avènement au trône de S. M. l'Emir Emanoullah Khan.

Actuellement, une mission anglaise, conduite par Sir Henry Dobbs, ministre des Affaires étrangères des Indes, négocie à Kaboul les termes du traité de paix définitif. Mais les conversations sont longues et laborieuses, des intérêts vitaux et complexes étant en jeu. Le sort des populations frontières, que des liens puissants de race, d'origine et de religion unissent étroitement à l'Afghanistan, forme un des principaux litiges (1). Ces populations, comprenant les tribus Bélouchies, Weziris, Meshoudies, Afridis, Mohmand, etc., s'échelonnent dans le Yaghistan, tout le long de la frontière du Pendjab, jusqu'aux contreforts du Chitral et du Pamir. Les régions qu'elles occupent forment ce que les Anglais appellent les provinces frontières du Nord-Ouest.

Comprenant l'importance et le danger que constitue pour les Indes britanniques toute attaque déclenchée de ce côté, l'Angleterre essaie, depuis un demi-siècle, de soumettre ces peuplades ; à plusieurs reprises, elle a dû entreprendre contre elle de véritables expéditions militaires. La guerre de 1919 contre l'Afghanistan n'avait d'autre but que d'étendre la domination de la Grande-Bretagne sur ce pays et de réduire ainsi à l'impuissance les tribus qui, depuis cinquante années, dénuées de tous moyens, luttent quand même pour leur indépendance avec une farouche énergie.

S. M. l'Emir Emanoullah Khan, troisième fils de l'Emir Habiboullah Khan, se vit par son intelligence, son initiative, son énergie et ses rares qualités d'homme d'Etat beaucoup plus qualifié que ses frères aînés à prendre en mains les rênes du gouvernement.

Assurer la tranquillité à l'intérieur du pays
, mettre fin au gaspillage des deniers de l'Etat, défendre ses frontières et son indépendance, créer de toutes pièces une machine gouvernementale : telle était la lourde tâche qui attendait ce jeune prince quand, âgé de vingt-sept ans à peine, il monta sur le trône.


Loin de reculer devant cette œuvre ardue, il se mit au travail et fit appel à toutes les bonnes volontés.

Actuellement, une mission d'officiers turcs, dirigée par Djemal pacha, a entrepris de réorganiser l'armée afghane. Dans le chef de cette mission, l'Emir a trouvé un conseiller, un collaborateur précieux et, sous cette double impulsion, l'Afghanistan est en train de se transformer rapidement en un Etat moderne.

La forme du gouvernement reste toujours celle d'une monarchie autocratique dans laquelle le pouvoir législatif est concentré en la personne du souverain, qui préside aussi directement au pouvoir exécutif.

Les ministères suivants viennent d'être créés : Guerre, Affaires étrangères, Intérieur, Finances, Justice, Instruction publique, Commerce, Agriculture, Sûreté générale, présidence du Conseil d'Etat, ainsi qu'une direction des P. T. T. et une direction de l'Hygiène.

La mise à la question, la torture, la bastonnade, la corvée sont abolies, et les contrevenants punis par la nouvelle loi.


Le pouvoir judiciaire est maintenant complètement libre dans ses sentences et des tribunaux réguliers, se divisant en pénal, civil et commercial, avec première instance et appel, ont été institués en même temps qu'une sorte de juridiction de paix pour la solution des conflits civils et commerciaux. Les exigences de la loi du Cheri ont naturellement présidé à la rédaction du code pénal et, pour les tribunaux civils, on a adopté la loi turque. Les tribunaux de commerce sont régis par toutes les exigences du système moderne.

L'inviolabilité du domicile et de la correspondance, la reconnaissance de la liberté individuelle forment les bases du nouveau système juridique. En ce qui concerne les dépenses de l'Etat, le système budgétaire va être adopté et il pourra être appliqué aux services de l'année 1922.

Le pays a été divisé en provinces et en départements qui seront placés sous l'autorité des gouverneurs généraux, assistés de conseillers administratifs. Les hauts fonctionnaires auront qualité de membre permanent de ces conseils dans lesquels la population pourra se faire représenter par cinq ou neuf membres élus par elle.

Les principales villes, comme Kandahar, Djélalabad, Mezar-i-Cherif, ont été reliées à la capitale des lignes téléphoniques, en attendant l'extension du réseau télégraphique et la création de postes de T. S. F. dont on est en train de préparer les devis.

Telles sont, succinctement énumérées, les bases des réformes législatives sur lesquelles s'organise l'Afghanistan. Elles peuvent paraître caduques en Europe, mais on se rendra facilement compte de leur portée si l'on se rappelle qu'on pouvait encore voir, il y a un an à peine, des gens dans la rue, condamnés à porter pendant un temps infini une cangue au cou et des fers aux pieds ; qu'un haut personnage quelconque avait le droit d'emprisonner chez lui ou d'enfermer dans les cachots de sa demeure une personne dont il avait à se plaindre et qui y achevait souvent le reste de son existence ; qu'enfin l'Afghanistan est un pays qui renaît à peine à la vie et que la sagesse de son souverain consiste à vouloir lui faire subir une évolution rapide, sans se laisser toutefois entraîner par une révolution.

Pourtant, toutes ces réformes ne vont pas sans difficultés et sans faire des mécontents de ceux qui perdent des privilèges et qui, du jour au lendemain, se voient astreints à une certaine discipline. Mais le charme qui émane de la personne du souverain, son énergie, sa vie si simple, dénuée de tout faste et de tout apparat, les efforts qu'il déploie pour le bonheur de son pays lui gagnent rapidement toutes les sympathies. Il n'est pas rare de le rencontrer à pied parmi le peuple, comme un simple particulier, souvent bousculé par la foule, toujours au milieu d'elle chaque fois que le besoin s'en fait sentir, et cela sans escorte, sans gardes, tel un père au milieu de ses enfants. Chacun l'aborde, lui parle. lui expose ses affaires privées et lui demande conseil. Ce prince, ami du progrès, sera certainement un des plus grands souverains de l'Asie musulmane.

Chaque matin, l'Emir se rend à l'un des ministères et y passe la journée à tout examiner par lui-même, à organiser le nouveau système de gouvernement, à veiller à la marche rapide des affaires et à donner à tout le monde l'exemple du travail.

L'instruction publique est l'objet de soins particuliers. Tandis que, deux ans auparavant, il était assez mal vu d'envoyer un enfant à l'école, depuis l'avènement au trône de l'Emir Emanoullah, quarante-sept écoles de garçons et trois écoles de filles ont été créées. Ces dernières sont placées sous la haute et clairvoyante direction de la femme du ministre des Affaires étrangères, qui est en même temps la fondatrice et la directrice d'un journal hebdomadaire publié à Kaboul. Un ouvroir de femmes, nouvellement fondé, est dirigé par la sœur du souverain, et la sultane, unique épouse de l'Emir, est chargée de l'inspection générale de tous ces établissements.

Il y a un abîme, sans doute, entre le rôle que joue aujourd'hui la femme dans la société musulmane et la conception que l'on s'en fait encore en Europe. Je ne parle pas de la femme turque, de son action pendant la guerre, de sa culture, de son instruction, de sa situation au point de vue politique et littéraire, de son accès aux administrations publiques : à ce point de vue-là, elle n'a rien à envier à ses sœurs d'Occident. Mais que diront les détracteurs de l'Islam quand ils sauront que la femme musulmane fait du journalisme au cœur de l'Asie ? Ils estimeront peut-être que les meilleures traditions se perdent en Orient : ce qui est certain, c'est qu'on se rend compte assez mal de l'évolution profonde qui s'est opérée dans le monde musulman, de la conscience nationale qui se réveille partout.

Pour en revenir à l'Emir Emanoullah Khan, je dois ajouter qu'il est un sportsman accompli. Excellent cavalier, grand chasseur, il pratique avec ferveur l'automobile et l'on peut souvent le voir au volant de sa Rolls Royce ; jadis, il pratiquait aussi la photographie en véritable artiste, comme en témoignent plusieurs des épreuves jointes à cette lettre.

L'Afghanistan, entraîné par son souverain dans la voie irrésistible du progrès, réserve l'accueil le plus chaleureux à tout homme de science, spécialiste, technicien, ingénieur, etc., qui trouvera dans ce pays un immense champ à son activité. Il serait à souhaiter qu'une mission scientifique française n'ayant aucun lien officiel s'y rendît ; elle pourrait en rapporter de précieux enseignements, et la France, une fois de plus, remplirait dans le monde la part qui lui revient dans l'œuvre de civilisation.

ISMET BEY [İsmet Karadoğan, un des aides de camp de Cemal Paşa].

(1) Le traité de paix a été signé en novembre dernier.

 

Sur Cemal Paşa : La mission de Cemal Paşa (Djemal Pacha) en Afghanistan (1920-1922)

La France face au "génocidaire" (sic) Cemal Paşa (1922)

1922 : l'ultime visite de Cemal Paşa (Djemal Pacha) en France

Karl Radek et les Jeunes-Turcs

La mort des triumvirs jeunes-turcs : l'interprétation de Berthe Georges-Gaulis

L'amitié entre Georges Rémond et Cemal Paşa (Djemal Pacha)

Voir également : Le statut de la femme turque au Moyen Age

Invasions mongoles : la "révolution vestimentaire" chez les Turcs musulmans

"Renaissances" dans l'Orient musulman : des Ilkhans aux Timourides

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Deux tournants fatidiques pour l'Empire ottoman : le verrou safavide et la conquête du monde arabe

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Le panislamisme en Turquie : d'Abdülhamit II à Mustafa Kemal

La cause de l'indépendance turque (1919-1923) : entre le marteau britannique et l'enclume bolchevique

Les racines de la révolte des Basmatchis

Les relations entre la Turquie kémaliste et l'Afghanistan

Le maréchal Abdül Reşid Dostum, "Mon Ami" : un seigneur de guerre atypique en Afghanistan

L'oeuvre urbanistique de Cemal Paşa (Djemal Pacha) à Damas et Beyrouth



Myriam Harry, "Damas, jardin de l'Islam", L'Illustration, n° 4314, 7 novembre 1925, p. 488 :


"Le chemin de fer du Hedjaz, la visite de l'empereur d'Allemagne, le règne de Djemal pacha, la guerre mondiale finirent par transformer Damas, par banaliser tristement cette grande ville de 400.000 habitants qui possède tramways et lumière électriques, taxi-autos, cinémas, tout un nouveau quartier dit « européen », la large voie de Salehiyé, montant du Barada au pied du Mont-Kassioune, gagnant de proche en proche sur les jardins, avec des maisons « confort moderne » en torchis et rondelles de peuplier que le premier court-circuit fait flamber comme du papier."


Myriam Harry, "Le général Gouraud à Damas", L'Illustration, n° 4045, 11 septembre 1920, p. 181 :


"Certes, on rencontre quelques regards consternés, quelques visages fermés ; mais d'hostilité, point. Avec le fatalisme oriental, Damas a subi sa conquête, et les citadins ayant tremblé durant une semaine devant des émeutes et la guerre intestine, respirent de se savoir en sécurité.

Mais le général Gouraud n'arrivera pas de bonne heure. Parti du Liban en automobile, il visitera le champ de bataille et, à Meisseloune, ô gaie fontaine ! le petit cimetière militaire où dorment au bruissement des peupliers quarante-trois de nos poilus. Non loin de là repose, enterré à l'écart avec les honneurs de la guerre, le généralissime chérifien, Asmy bey, celui-là même qui se vantait d'avoir aux Dardanelles commandé la batterie qui enleva le bras droit au général Gouraud.

Au Meidâne, faubourg nomade de Damas, le haut commissaire monte dans un train qui le conduit à la gare moderne et spacieuse du Hedjaz, construite en un joli style mauresque par Djemal pacha, et où arriva six mois plus tôt, venant de Paris, l'émir Fayçal que nous croyions alors un ami de la France. Et, comme alors, s'avancent les dignitaires musulmans, graves sous leur turban neigeux, impénétrables sous leurs longs caftans blancs. Derrière suivent le clergé de tous les rites, les consuls des différentes nations, les notabilités françaises."


Emile Arab, "La foire de Beyrouth", L'Illustration, n° 4077, 23 avril 1921, p. 372 :


"Depuis l'installation de notre protectorat, le Haut-Commissariat de la République française en Syrie s'est employé également par tous les moyens à favoriser l'essor du commerce. A la fondation de la Bourse ont succédé diverses autres entreprises et notamment la préparation de cette foire de Beyrouth qui va s'ouvrir ici.

Les difficultés à vaincre ont été nombreuses.
C'est ainsi que la ville de Beyrouth, qui compte pourtant près de 200.000 habitants, ne possède pas une place publique, exception faite du petit jardin de la place des Canons. Il fallut utiliser une des artères nouvelles créées par les Turcs pendant la guerre. Djemal pacha, alors gouverneur de la Syrie, avait en effet conçu pour cette ville aux ruelles étroites un vaste plan de reconstruction. Il fit abattre les maisons depuis le port jusqu'au cœur de la cité et commencer l'édification de grands immeubles modernes. L'arrivée des troupes alliées interrompit les travaux. Quand le détachement franco-anglais pénétra dans Beyrouth, il ne fut pas peu surpris de trouver une ville dont les ruines ressemblaient à celles laissées par les Allemands sur notre territoire ! On aurait pu croire en effet que les environs du port avaient subi un long bombardement de la part des flottes alliées. A la rue principale que Djemal pacha avait projetée et dont le tracé était jalonné par les fondations des maisons neuves, les Anglais donnèrent le nom du général Allenby, commandant le corps d'occupation. Il lui est resté."
 

Voir également : La gouvernance de Cemal Paşa (Djemal Pacha) en Syrie (1914-1917)

Famines du Liban et de la Syrie : le témoignage du grand-père maternel de Walid Joumblatt

Empire ottoman : les Arméniens et la question cruciale des chemins de fer

Cemal Paşa (Djemal Pacha), figure majeure de l'arménophilie turque

Les témoignages arméniens sur le "génocidaire" Cemal Paşa (Djemal Pacha)
 

Le général Jean-François Pachabeyian : "Ahmed Djemal Pacha, (...) homme plutôt tolérant envers les Arméniens"

Les doutes de l'historien arménien Ara Sarafian

Cemal Paşa (Djemal Pacha) et les orphelins arméniens en Syrie : une politique d'intégration

Première Guerre mondiale : les efforts pour ravitailler et aider les déportés arméniens 

Ali Fuat Erden et Hüseyin Hüsnü Erkilet : d'une guerre mondiale à l'autre

Le général Friedrich Kress von Kressenstein et les Arméniens

Le général Otto von Lossow et les Arméniens

Cemal Paşa (Djemal Pacha) et les Grecs

Cemal Paşa et les Juifs

Les Jeunes-Turcs et le sionisme

Cemal Paşa (Djemal Pacha), un général en guerre : les appréciations d'Auguste Sarrou (1917)

La précocité du nationalisme turc de Mustafa Kemal

vendredi 7 janvier 2022

Eté 1914 : l'impossible alliance entre l'Empire ottoman et la Triple-Entente



Robert Boucard, "L'aventure : Les secrets de l'Intelligence Service : Révélations par Robert Boucard", Gringoire, 21 février 1936, p. 19 :


"En août 1914, l'Angleterre, certes, désirait abattre l'Allemagne, ce « rat des champs mué en navigateur » qui se proposait de surpasser la puissance navale britannique, mais elle souhaitait, en même temps, l'écrasement de la Russie.

C'est de la haute politique ; c'est celle de l'Intelligence Service.

Pour avoir raison de la Russie, « ce rival asiatique de l'Angleterre », comme devait plus tard la qualifier Zinoviev, pour lui interdire à tout jamais Constantinople et les détroits, l'hostilité de la Turquie n'était-elle pas une barrière naturelle dressée contre les desseins ambitieux de Saint-Pétersbourg ?

Dans ces conditions, l'union des Alliés et des Turcs n'était pas souhaitable.

Ne serait-il pas plus habile, au contraire, de rejeter ces Ottomans, aux sympathies pro-françaises trop connues, dans les bras de l'Allemagne ?

L'Intelligence Service va se charger de réaliser ce programme en semant ses ferments de discorde qui germeront magnifiquement sur cette terre de Turquie si fertile en intrigues. Que de louches tripotages, que de trahisons infâmes avec leur cortège de vilenies ! Tout cela pour la monstrueuse ambition de quelques-uns...

Sur la Corne d'Or, malgré les atermoiements de Paris et de Londres, la situation se présentait — côté franco-russe — sous le jour le plus favorable.

Pour convaincre les incrédules, ne donnons que ces deux télégrammes secrets de source russe.

Le premier a été adressé à son gouvernement par le général Leontieff, attaché militaire à Constantinople, le 24 juillet, sous le n° 270 :

Le 23 juillet, l'ambassadeur m'a rapporté les déclarations d'Enver Pacha au sujet de la possibilité pour la Turquie de se joindre à la Russie, afin de neutraliser les pays balkaniques hostiles à la Russie ou même d'agir ensemble avec eux contre l'Autriche. J'estime que la déclaration d'Enver mérite qu'on y prête toute attention, car une action turque concertée avec les autres Etats balkaniques et dirigée contre l'Autriche pourrait accélérer la marche de la guerre et servir en même temps à la solution de toutes les parties et selon nos désirs. Bien entendu, le résultat souhaité ne pourra être atteint que si on agit immédiatement, car les Allemands et les Autrichiens cherchent à brouiller les cartes pour rapprocher la Bulgarie et la Turquie et les jeter ensuite contre leurs ennemis.

(Signé) : LEONTIEFF.

Et voici le second : cinq jours après, le 29 juillet 1914, Iswolsky, ambassadeur de Russie à Paris, télégraphiait à Saint-Pétersbourg, sous le n° 265 :

Je me réfère à mon télégramme n° 259.

Au cours d'une conversation qu'il a eue avec moi, M. Doumergue m'a confirmé les considérations exprimées par M. Ponsot au conseiller de notre ambassade, notamment que la Turquie redoute que nous profitions des circonstances actuelles ainsi que de notre victoire possible sur l'Autriche et sur l'Allemagne pour nous emparer de Constantinople et des détroits et qu'il serait très souhaitable que nous donnions à la Turquie des apaisements à ce sujet, en lui proposant de garantir l'intégrité de son territoire. M. Doumergue estime que cela ne nous empêcherait nullement, lors de la liquidation de la guerre, de résoudre selon nos désirs la question des détroits.


(Signé) : ISWOLSKY.

Laissons à Iswolsky la responsabilité de son affirmation. Le cynisme de sa dernière phrase avilit la condition humaine ! En la lisant, on est tenté de s'écrier à l'instar de Mercure dans Amphitryon : « O l'impudence extrême ! »

Ne retenons que le « climat diplomatique » de ces entretiens, comme on dit au Quai-d'Orsay.

La Turquie doit se joindre à nous, ou tout au moins proclamer sa neutralité. Elle n'attend que des « apaisements ».

Fin juillet, toutes les espérances sont permises ; début août, la rupture est consommée.

Que s'est-il donc passé ?

Un simple fait, une simple démarche : le 30 juillet 1914, le lieutenant John Philby, de l'Intelligence Service — nous le retrouverons plus tard major à l'état-major d'Ibn Seoud — se rend chez Enver Pacha. On l'annonce. On l'introduit.

Le ministre de la Sublime Porte a lui-même, plus tard, raconté l'entretien :

Londres faisait savoir au gouvernement de Constantinople, par un émissaire secret mais dûment accrédité, que Paris avait, dans un traité confidentiel, reconnu à Saint-Pétersbourg le « droit de disposer à sa guise de Constantinople et des détroits ». Londres ajoutait que sa réprobation était extrême.

Jamais mensonge ne fut plus flagrant !

Ce traité confidentiel cédant à la Russie Constantinople et les détroits n'avait pas encore vu le jour. Il ne devait être signé qu'en 1915 et, d'ailleurs, officiellement paraphé par l'Angleterre elle-même.

A la suite de la visite de Philby, Enver Pacha demande à réfléchir.

C'est tout ; le rideau retombe...

L'aube sinistre s'est levée sur la vieille Europe assoiffée de sang, ivre de carnages." 

Voir également : Enver Paşa (Enver Pacha) : une conception dynamique et froidement réaliste des relations internationales

Enver Paşa (Enver Pacha) et la rivalité franco-allemande dans l'Empire ottoman (1914)

L'officier français Auguste Sarrou : un témoin de premier plan de la révolution jeune-turque

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Un entretien avec Cemal Paşa (1914)

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Comment la France a "perdu" l'Empire ottoman (1914)

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jeudi 6 janvier 2022

Comment la France a "perdu" l'Empire ottoman (1914)



Henri Mylès (diplomate français), "Le Rhin et l'Orient.", La Revue universelle, tome XIV, n° 7, 1er juillet 1923, p. 101-102 :


"Si l'on envisage la politique orientale de la France durant les quinze dernières années, ses flottements, ses incertitudes, sa mollesse, qui conduisirent en 1914 à l'alliance germano-turque (qui retarda notre victoire de quatre ans), et qui nous conduisaient encore récemment, malgré notre victoire, à l'abdication d'une prééminence séculaire, on est surpris, dérouté, étonné.

Mais si l'on prend soin d'étudier en même temps le problème du Rhin, tout s'éclaire.


La question d'Orient ne forme pas un compartiment séparé de la diplomatie. En politique, tout se tient. C'est aux époques de grande prospérité nationale, aux époques où la France montrait sa force et son prestige au dehors, que nos rois firent reconnaître par les sultans de Constantinople les droits et privilèges des francs dans les échelles du Levant et devinrent en Turquie les protecteurs de la nation catholique. Les capitulations, signées en 1535, furent sans cesse complétées et améliorées jusqu'au cours du dix-neuvième siècle, et la France, protectrice et alliée de la Turquie, s'appliquait de 1820 à 1856 à la garantir contre les ambitions des Anglais et des Russes en tenant entre eux une juste balance.

Mais en 1871, le traité de Francfort éloigne la France du Rhin, et ouvre largement sa frontière à de futures invasions. Presque aussitôt, en 1878, Bismarck nous enlève le rôle d'arbitre de l'Orient, en s'opposant au projet russe d'une grande Bulgarie. En 1898, Guillaume II entreprend un voyage retentissant en Orient et cet empereur protestant, tantôt s'érige en protecteur des catholiques, tantôt se déguise en musulman, tandis que le sultan Abdul-Hamid fait massacrer les Arméniens suspects de souhaiter une autonomie sous l'égide russe. Dès lors, la France vaincue prend de plus en plus l'esprit de la défaite, à mesure qu'elle abandonne l'idée d'une revanche possible sur le Rhin. En Orient, sa diplomatie s'exerce au jour le jour. L'application des lois radicales et anticléricales tarit le recrutement de ses missionnaires de Turquie. La suppression de ses relations diplomatiques avec le Vatican facilite un premier émiettement du protectorat religieux, Italiens et Allemands faisant appel désormais à l'ambassadeur italien ou à l'ambassadeur allemand au lieu et place de l'ambassadeur de France. Au quai d'Orsay, la question des Carmes déchaux occupe pendant des mois la plume et la pensée d'un rédacteur. Mais autant mettre un carreau à la fenêtre quand la maison s'écroule. La France, qui cherche à se faire pardonner par l'Allemagne son action au Maroc, laisse libre cours aux ambitions germaniques à Constantinople. Ce laisser-faire est interprété par les Turcs comme un signe de faiblesse, et les Turcs n'aiment pas les faibles. Les Allemands ont trop beau jeu pour insinuer auprès de la Sublime-Porte que la France tremble devant la menace d'une invasion allemande. Les bastions avancés de la Prusse sur la rive gauche du Rhin permettent la concession et la réalisation de l'entreprise de la Bagdadbahn et ouvrent à Berlin la route des Indes.

Cependant la révolution jeune-turque, dont le coutre-coup immédiat fut l'annexion de la Bosnie-Herzégovine par l'Autriche alliée de l'Allemagne et la revendication de la Tripolitaine par l'Italie, alors autre alliée de l'Allemagne, aurait pu, si la France avait eu en Orient une politique, amoindrir la situation de l'Allemagne à Constantinople. Mais M. Constans [Ernest Constans, ambassadeur français], qui ne croit pas à l'avenir du mouvement jeune-turc, assiste impassible à la brusque volte-face du baron Marshall von Bieberstein qui devient l'ami intime du comité Union et Progrès. Au commencement de 1912, la diplomatie russe annonce à Paris, triomphante, qu'elle vient de constituer le bloc balkanique par la réconciliation des Serbes et des Bulgares alliés aux Monténégrins et aux Grecs. Mais quelques mois après, les Balkaniques, au lieu de monter la garde, l'arme au pied, face à l'Autriche, partent en guerre contre la Turquie, la battent, puis se désunissent lors du partage de la Macédoine et de la Thrace. La France, qui n'a pas de politique en Orient, donne de plus en plus l'impression de suivre le sillage de la Russie, son alliée. Au lieu de fortifier sa frontière de l'est et du nord, de perfectionner ses armements, elle compte sur le soldat russe. Le mouvement jeune-turc, comme tous les mouvements révolutionnaires, aboutit, après un premier écrasement militaire, à un sursaut de nationalisme. Le général allemand Liman von Sanders est chargé de réorganiser l'armée turque pour la revanche. Convaincus de la puissance sans limites de l'Allemagne, les Enver et les Talaat signent avec elle le 2 août 1914 un traité d'alliance [purement défensif], et cette alliance entra en jeu lorsque Berlin, cachant soigneusement aux Turcs l'importance de la bataille de la Marne, les eut éblouis par le spectacle de ses armées campées partout en territoire ennemi.

C'est ainsi que la France perdit son alliée séculaire la Turquie, gardienne des détroits, au moment où les communications entre Méditerranée et Mer Noire lui étaient indispensables."


Le colonel Léon Lamouche (officier de la mission française en charge de la réorganisation de la gendarmerie ottomane, puis affecté à l'état-major du corps expéditionnaire d'Orient), Histoire de la Turquie depuis les origines jusqu'à nos jours, Paris, Payot, 1934, p. 356-361 :

"Sortie de la guerre [balkanique] dans des conditions désastreuses, la Turquie avait cherché à rétablir sa situation et à améliorer ses relations avec les puissances européennes. Il lui fallait d'abord de l'argent et, non sans peine, elle obtint en France le 15 avril 1914, un emprunt de 35 millions de livres turques (730 millions de francs) dont la première tranche de 300 millions fut seule versée. Par compensation, la France obtenait la concession de plusieurs lignes de chemins de fer en Syrie et en Anatolie, et celle des ports de Jaffa, Haïfa et Tripoli, en Syrie.

Les fonctionnaires et officiers européens au service ottoman furent conservés et, dans quelques cas, leur nombre fut augmenté. A la suite d'une conférence des ambassadeurs, tenue à Yeni Keuï sur le Bosphore, la S. P. accepta la désignation de deux inspecteurs administratifs pour les vilayets arméniens. Des ressortissants suédois et danois furent désignés pour ces postes.

Des fonctionnaires anglais étaient chargés de la réorganisation administrative ainsi que de l'organisation des douanes. L'exploitation des arsenaux maritimes et la création d'un arsenal à Izmit étaient confiées à la société anglaise Vickers and Armstrong. Des commandes de matériel militaire et maritime étaient faites en France et en Angleterre.

A la fin de 1913 et au commencement de 1914, le monde politique ottoman semblait nettement orienté vers la France et l'Angleterre. Djémal Pacha, alors ministre de la Marine, qui fit un voyage en France en 1914, semble même dire que l'on eût été disposé à confier aussi à la France la réorganisation de l'armée. Pourtant, Mahmoud Chevket qui, à la vérité, avait fait ses études militaires en Allemagne [inexact, mais Mahmut Şevket Paşa était effectivement germanophile], avait déjà fait part à Djémal Pacha et à Izzet Pacha, du projet de remettre la direction de l'armée turque à une mission allemande. Après sa mort, ce projet fut réalisé, grâce à l'habileté de l'ambassadeur d'Allemagne, le baron de Wangenheim.

L'Empereur d'Allemagne désigna, le 15 juin 1913, le général Liman von Sanders, commandant une division à Cassel, qui avait appartenu pendant de longues années à l'Etat-Major, mais ne connaissait pas du tout la Turquie.

Le contrat fut signé en novembre 1913. Le nombre des officiers de la mission, d'abord fixé à 42, fut en 1914, porté à 70. L'empereur allemand, en recevant le général avant son départ, lui recommanda de rester neutre entre Jeunes et Vieux Turcs et d'extirper la politique du corps d'officiers ottomans.

Le général Liman von Sanders, arrivé à Constantinople le 14 décembre, fut nommé, comme il était prévu, commandant du 1er Corps d'Armée qui devait constituer un corps modèle, mais les autres puissances ne virent pas sans inquiétude cette nomination qui confiait à un général allemand, la garde de la Capitale. Des démarches furent accomplies auprès de la S. P. par les ambassadeurs de Russie, de France et d'Angleterre. Pour sortir de cette situation embarrassante, l'empereur Guillaume nomma Liman von Sanders au grade de Général de la cavalerie qui correspond, en Allemagne, à l'emploi de commandant de corps d'armée, et lui conférait, en Turquie, le droit au grade supérieur, maréchal (muchir). En conséquence, il devint, non plus commandant d'un corps d'armée turc, mais inspecteur général de l'armée.

Dans ses mémoires le général Liman von Sanders donne un tableau très pessimiste de la situation de l'armée ottomane au lendemain des guerres balkaniques, aussi bien au point de vue du personnel, officiers et soldats, que du matériel. Il montre aussi la toute puissance du Comité Union et Progrès, qui, sans que le sultan en eût même connaissance, avait obligé le général Izzet Pacha [germanophile et hostile à l'intégration des non-musulmans dans l'armée ottomane (non sans raisons compréhensibles)], ministre de la guerre, à donner sa démission et l'avait remplacé par Enver Bey, désormais Enver Pacha, car il avait été promu général. Enver Pacha, prit, en même temps, les fonctions de chef d'Etat-Major général, avec un colonel allemand comme adjoint. Il se semble pas, à en croire Liman von Sanders, que la coopération des éléments turcs et allemands, se soit développée d'une façon parfaite. « Pour prendre des décisions judicieuses au sujet de cette collaboration, dit-il, il manquait à Enver le coup d'œil, l'expérience et l'instruction nécessaires » [contrairement à Liman, Enver (malgré son jeune âge) avait déjà une expérience fournie des conflits armés (conventionnels ou asymétriques) : Macédoine, Libye, Thrace].

L'arrivée de la mission allemande ne semblait pas, cependant, indiquer une orientation spéciale de la politique ottomane. En 1914, l'ancien grand-vizir, Hakki Pacha, avait été envoyé en mission a Londres, où il avait été autrefois ambassadeur, tandis que Djémal Pacha, devenu, en février 1914, ministre de la marine, se rendait en France sur une invitation du gouvernement de la République. Djémal, dans une entrevue avec M. de Margerie, alors directeur des affaires politiques au Quai d'Orsay, exposa très franchement le point de vue ottoman et chercha à montrer l'intérêt qu'aurait la France, au lieu de toujours soutenir les Grecs, à s'entendre avec la Turquie. Il semble avoir quitté Paris assez déçu.

Ceci se passait peu après le drame de Sarayévo (28 juin) et, déjà, le cabinet ottoman avait été pressenti au sujet d'une alliance avec l'Allemagne. Les négociations furent menées rapidement et très secrètement. Seuls, le grand-vizir, Saïd Halim, Enver, Talaat, et le président de la Chambre, Halil Bey, y avaient participé. Djémal Pacha n'en eut connaissance qu'après la signature du traité d'alliance qui eut lieu le 2 août.

Néanmoins, le gouvernement turc fit une déclaration de neutralité, mais à titre de précaution ordonna la mobilisation, qui au dire de Liman von Sanders, s'accomplit, cette fois, sans difficultés sérieuses et assez régulièrement. L'Allemagne étant en guerre, le général Liman von Sanders demanda à rentrer avec ses officiers, mais reçut de l'empereur l'ordre de rester en Turquie.

Des le 2 août, le gouvernement britannique avait mis le séquestre sur le navire Sultan Osman, construit dans les chantiers anglais, et complètement payé, ainsi que sur le Réchadié, qui se trouvait en Angleterre, pour réparation. Cette saisie fut invoquée quelques jours plus tard pour justifier l'acquisition des deux bâtiments de guerre allemands, le Gœben et le Breslau qui étaient, le 11 août, arrivés aux Dardanelles et furent accueillis dans les eaux turques.

Tout en protestant contre l'irrégularité de cette acquisition et contre le maintien des équipages allemands, les puissances de l'Entente comprirent la nécessité de faire certaines promesses à la Turquie, au sujet de modifications au régime des capitulations, d'abord sur le terrain économique. Mais la S. P. n'accepta pas ces offres et, par une note du 9 septembre 1914, signifia l'abolition des Capitulations, suivie bientôt de la fermeture des bureaux de postes étrangers, de mesures restrictives à l'égard des écoles étrangères, etc... Néanmoins le gouvernement ottoman hésitait à prendre parti et s'opposait au désir de l'amiral allemand Souchon, venu avec le Gœben, d'opérer une sortie dans la Mer Noire. Le grand-vizir expliquait à l'ambassadeur de Russie que l'abolition des capitulations avait pour but de calmer la population en lui accordant une satisfaction. Pourtant la sortie désirée par l'amiral Souchon eut lieu les 27 et 28 octobre, et aboutit naturellement à un conflit avec la flotte russe. Le Gœben coula un poseur de mine, endommagea un torpilleur et bombarda Sébastopol, tandis que le Breslau canonnait Novorossiisk, à l'entrée de la mer d'Azov.

Il semblait pourtant que des deux côtés, on cherchât à éviter l'inévitable. Le grand-vizir Saïd Halim reculait devant les responsabilités d'un conflit. Quand il s'agit de rédiger le procès-verbal qui devait être soumis au Sultan pour motiver la déclaration de guerre, les deux ministres chrétiens, l'Arménien Oskan [Mardikian] et le Syrien Suléïman el Boustani [maronite], ainsi que Djavid bey, et un Turc, Mahmoud pacha, se retirèrent pour ne pas le signer. Ce furent Enver et Djémal, et peut-être Talaat, c'est-à-dire les chefs de l'Union et Progrès qui entraînèrent la décision.

On s'est demandé pourquoi la Turquie s'est ainsi, déclarée contre deux puissances traditionnellement amies, la France et l'Angleterre.

L'influence acquise depuis assez peu de temps, par l'Allemagne, dans les milieux officiels et militaires ottomans, n'est pas une explication suffisante.

Deux motifs surtout ont déterminé la décision du gouvernement ottoman. Le premier, le plus décisif, peut-être, est que la Russie se trouvait du côté de l'Entente.


La Turquie pouvait la redouter, tout autant comme alliée, que comme adversaire. Que les circonstances de la guerre amènent les forces russes à Constantinople ou dans les détroits, on pouvait craindre qu'en dépit de tous les traités elles n'en partissent pas.

Mais une autre considération intervenait. L'idée maîtresse du régime issu de la révolution de 1908 était de délivrer l'Empire Ottoman de la tutelle économique, et à certains égards politique, des puissances occidentales. Quand on a vécu longtemps en Turquie, dans ce pays où tout le monde était maître, excepté les Turcs eux-mêmes, on comprend l'impatience des Jeunes Turcs. On en trouve l'expression dans des rapports et des discours cités par M. Mandelstam.

Or, c'est surtout de la part de la France et de l'Angleterre, en raison de l'ancienneté et du développement de leurs relations avec la Turquie, que cette tutelle se faisait sentir.


L'Allemagne, au contraire, qui ne s'intéressait à la Turquie que depuis un temps assez court, avait eu l'adresse de laisser entendre que si elle profitait des avantages établis antérieurement, elle était disposée à les abandonner pour peu que les autres en fassent autant.
D'ailleurs les Turcs croyaient alors — ils n'étaient pas seuls — à la supériorité militaire de l'Allemagne.

Or, il se trouva que, si la défaite des Empires centraux entraîna la disparition de l'Empire Ottoman, une Turquie purement turque, libérée de toute tutelle, maîtresse de ses destinées sortit de ses ruines. Le but que visaient avant tout les patriotes en déclarant la guerre a donc été atteint."


Voir également : Une puissance vermoulue : l'accumulation de failles et de retards dans l'Empire ottoman

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dimanche 2 janvier 2022

Enver Paşa (Enver Pacha) et la rivalité franco-allemande dans l'Empire ottoman (1914)


Documents diplomatiques français (1871-1914), 3e série : "1911-1914", tome IX : "1er janvier-16 mars 1914", Paris, Imprimerie nationale, 1936 :

"42.

M. DE MANNEVILLE
[Henri de Manneville], CHARGE D'AFFAIRES DE FRANCE A BERLIN,
A M. DOUMERGUE, MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES.


D. n° 7.

Berlin, 9 janvier 1914.


(Reçu : Cabinet, 11 janvier ; Dir. pol. 13 janvier.)

Je lis avec surprise dans les journaux français, dans le Temps notamment, des articles qui représentent le nouveau Ministre de la Guerre ottoman, Enver Pacha, comme un agent de l'Allemagne, dont les actes seraient inspirés de Berlin. Il me paraît important de signaler à Votre Excellence que cette opinion est inexacte.

Sans doute Enver Pacha est un admirateur passionné de l'Allemagne, où il n'a pas fait son éducation, comme on l'a dit, mais où il a passé quelques années, en dernier lieu comme Attaché militaire à Berlin. Il s'exprime à cet égard avec la franchise énergique qui le caractérise. Mais, d'après ce qu'affirment toutes les personnes qui le connaissent, il n'est pas homme à chercher ailleurs qu'en lui-même l'inspiration de ses décisions. Il est avant tout personnel, car il se croit l'homme appelé à conduire son pays vers de grandes destinées, émule de Napoléon et de Frédéric le Grand dont les portraits ornaient sa chambre à Berlin. On m'affirme que loin de se laisser diriger par le général Liman von Sanders, il pourrait à l'occasion faire sentir au chef de la mission allemande qu'il n'est qu'un général ottoman, soumis comme les autres au Ministre de la Guerre.

D'autre part, il est ici de notoriété publique que la conduite d'Enver, lors de la révolution turque, lui a valu la défaveur la plus marquée de la part de l'Empereur d'Allemagne. Guillaume II ne pardonne pas à un officier les infractions à la discipline ; il s'est exprimé, m'assure-t-on, sur l'officier turc coupable de s'être insurgé contre ses chefs, dans des termes d'une sévérité et d'une énergie toutes militaires.

Il semble peu probable que l'arrivée d'Enver Bey au pouvoir ait été désirée ici ; en tout cas, je puis affirmer à Votre Excellence que sa conduite, depuis qu'il a pris le ministère de la Guerre, a produit à l'office impérial des Affaires étrangères une impression d'étonnement et même d'anxiété. La révocation de 280 officiers parmi lesquels nombre de généraux, la destitution de Nizami Pacha, ancien Ambassadeur à Berlin, le rappel de Mouktar [Mahmut Muhtar Paşa], l'Ambassadeur actuel qui a toute la faveur du Gouvernement allemand, apparaissent comme les procédés d'une dictature dont les violences risquent de provoquer une terrible réaction. On est fort inquiet de ce qui se passe à Constantinople et on ne le dissimule pas." (p. 53)

"65.

M. BOPPE
[Auguste Boppe], CHARGE D'AFFAIRES DE FRANCE A CONSTANTINOPLE,
A M. DOUMERGUE, MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES.


T. n° 27.

Péra, 12 janvier 1914, 12 h. 55.


(Reçu : 18 h. 25.)

Je prie Votre Excellence de vouloir bien transmettre au Ministre de la Guerre le télégramme suivant :

De l'Attaché militaire : « Enver Pacha vient de me déclarer qu'à son avis la triple tâche imposée au général Liman von Sanders était trop lourde et qu'il serait préférable pour lui de laisser le commandement du premier corps d'armée. Il conserverait alors seulement la direction de la mission allemande et l'inspection générale des écoles militaires et aurait ainsi à peu près les mêmes attributions qu'avait le général von der Goltz. Le premier corps serait confié à un général turc avec un chef d'Etat-major allemand et resterait corps d'armée modèle.
Enver Bey espère faire partager d'ici peu sa manière de voir à Sa Majesté et au général Liman.

« Il m'a confirmé qu'un des deux postes de sous-chef d'Etat-major général serait confié à un officier allemand. Cet officier aurait pour mission de diriger les travaux d'Etat-major général et d'apprendre aux officiers d'Etat-major la pratique de leur métier; mais il ne prendrait aucune part aux travaux secrets de préparation à la guerre : répartition des troupes, mobilisation, concentration.

« Enver Bey m'a confirmé la suppression du Conseil supérieur de la guerre. C'est à mon avis une manière d'en exclure le général Liman. Il m'a déclaré qu'il ferait tout son possible pour faciliter ma tâche et pour être agréable au Gouvernement français. »


(Signé) MAUCORPS
[le lieutenant-colonel Edmond-Frédéric Maucorps]." (p. 80-81)

"71.

M. BOPPE, CHARGE D'AFFAIRES DE FRANCE A CONSTANTINOPLE,
A M. DOUMERGUE, MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES.


T. n° 29.

Péra, 13 janvier 1914, 10 h. 15.


(Reçu : 12 h. 20.)

Suite à mon télégramme n° 27.

Le Grand Vizir
[Sait Halim Paşa] m'a confirmé aujourd'hui au sujet de la mission allemande les déclarations faites par le Ministre de la Guerre à notre Attaché militaire.

Toutefois il n'a pas précisé l'étendue des nouvelles attributions qui seront « prochainement » données au général Liman. Ce dernier, s'il faut en croire Djemal Pacha, serait nommé inspecteur général de l'armée ottomane. La version allemande, évidemment tendancieuse, est que le général, venant de recevoir une promotion en Allemagne, ne peut plus se contenter en Turquie du commandement d'un corps d'armée. Par contre, dans les milieux gouvernementaux, on insiste, avec juste raison, semble-t-il, sur le caractère autoritaire d'Enver Pacha qui n'est homme à se laisser dominer par personne." (p. 86)

"122.

M. BOPPE, CHARGE D'AFFAIRES A CONSTANTINOPLE,
A M. DOUMERGUE, MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES.


T. n° 48.

Péra, 22 janvier 1914, 2 h. 30.

(Reçu : 0 h. 40.)

Un télégramme de Paris au « Lloyd ottoman » annonce que le Gouvernement de la République subordonnerait l'emprunt ottoman au règlement de certaines questions internationales, notamment « à la définition exacte des attributions de la mission militaire allemande ». Le Chargé d'affaires d'Allemagne s'en montre fort ému. Il a protesté dans les termes les plus vifs auprès de son collègue russe contre la possibilité de rouvrir une discussion que son Gouvernement a essayé de clore au prix d'un très sérieux sacrifice d'amour-propre.

[Mon collègue russe] paraît d'ailleurs se contenter de la solution récemment intervenue ; [il] n'[accorde] qu'une importance secondaire aux questions de formule (1) et compte sur la personnalité d'Enver Pacha pour prévenir toute extension abusive des pouvoirs de la mission *.

(1) Cf. Le télégramme de M. Goulkévitch du 21 janvier reproduit dans Mejd Otn., I, 1, n° 69.

* Annotation du Département : Aucune initiative n'a été prise par nous." (p. 144)

"52.

M. BOPPE, CHARGE D'AFFAIRES DE FRANCE A CONSTANTINOPLE,
A M. DOUMERGUE, MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES.


T. nos 56, 57.

Péra, 25 janvier 1914, 15 h. 10, 14 h. 16.


(Reçu : 15 h. 35, 15 h. 15.)

On paraît dans les milieux officiels désappointé par la lenteur des pourparlers de Djavid Bey. Les Allemands cherchent à tirer parti de cette déception ; leur journal, le Lloyd ottoman, publie depuis plusieurs jours des informations tendancieuses sur les conditions politiques mises par le Gouvernement de la République à l'emprunt. Dans l'entourage de l'ambassade d'Allemagne, on s'informe avec insistance de la marche des négociations de Djavid Bey et on veut indiquer ici qu'elles ont subi un temps d'arrêt. Les retards apportés dans la conclusion à Paris de l'emprunt ottoman ne peuvent que plaire à l'ambassade d'Allemagne.

Il semble, en effet, qu'on y soit impressionné par les déclarations francophiles de Djemal Pacha, par l'attitude observée par Enver Pacha depuis son arrivée au ministère de la Guerre, par l'accueil favorable réservé dans les divers ministères aux représentants du Creusot et de la maison Normand et peut-être aussi par les conclusions de la [commission] d'artillerie qui, d'après mes renseignements, seraient à l'honneur du matériel français. Cet état d'esprit des dirigeants peut inquiéter les Allemands au moment où ils exigent de Djavid Bey des modifications avantageuses au contrat d'émission du Bagdad et aux garanties de la ligne ; il expliquerait la nervosité dont font preuve le Chargé d'affaires d'Allemagne et l'ancien Attaché militaire de cette ambassade, devenu chef d'Etat-major de la mission militaire allemande.

Le lieutenant-colonel von Strempel disait hier à l'agent naval de Russie (le propos vient de m'être rapporté par mon collègue russe) : « Notre Empereur avait, il y a quelque temps, pensé à céder à la Turquie le Moltke ; il y a renoncé sur la demande de la famille du maréchal ; mais si la Russie obtient de la France un ajournement de l'emprunt ottoman, je ne doute pas que mon Souverain ne mette le Goeben à la disposition de la flotte turque. » Dans un rapport du 19 décembre, communiqué à l'ambassade sous le n° 1098, M. Jules Cambon exposait au Département que le moment lui paraissait critique. Je partage entièrement le sentiment de notre Ambassadeur à Berlin. En retardant l'emprunt ottoman, nous abandonnons le Gouvernement turc au désespoir. Nous risquons de jeter les Turcs dans les bras de l'Allemagne qui s'efforcera de tirer de la situation présente profit moral et matériel. Déjà un journal turc annonce ce matin que des industriels allemands se préparent à faire à la Turquie des conditions spéciales et à avancer même au Gouvernement les sommes dont il a besoin en attendant la conclusion de l'emprunt." (p. 178-179)

"157.

M. BOPPE, CHARGE D'AFFAIRES DE FRANCE A CONSTANTINOPLE,
A M. DOUMERGUE, MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES.


T. n° 58.

Péra, 26 janvier 1914, 2 h. 10.


(Reçu : 6 h. 45.)

Le Grand Vizir m'a prié de venir le voir aujourd'hui à la Porte. Il m'a déclaré qu'il craignait que l'Europe ne se méprenne sur l'attitude du Gouvernement impérial ; il désirait que Votre Excellence sût que la Turquie n'était pas belliqueuse et n'avait aucune intention de déclarer la guerre à la Grèce au moment où la décision des grandes Puissances concernant les îles lui serait communiquée. Le prince Saïd Halim a ajouté qu'il tenait à ce que le Gouvernement de la République reçût l'assurance qu'aucune dépense pour l'armement ne serait imputée sur l'emprunt négocié actuellement par Djavid Bey, les commandes dont il avait été question ces derniers jours, pour le Creusot et la maison Normand notamment, ne pouvant être données que si une combinaison financière était proposée après l'emprunt.

J'ai promis au Grand Vizir de faire part à Votre Excellence de ses assurances pacifiques, mais j'ai cru devoir lui faire remarquer qu'il était naturel que l'on ait eu en Europe quelque hésitation sur les intentions de la Turquie en la voyant acheter le dreadnought brésilien. « Le Rio-de-Janeiro, m'a répondu le Grand Vizir, nous était nécessaire non pour faire la guerre, mais pour nous faire respecter. Il a suffi que nous l'ayons pour que la Grèce ait l'idée de causer avec nous ; vous verrez que la question des îles sera réglée entre nous ; je le désire ardemment dans l'intérêt général ; il est si facile de trouver une solution qui donne satisfaction aux Grecs comme à nous. » Le nom d'Enver Pacha ayant été prononcé au cours de l'entretien, le Grand Vizir a insisté sur le désir que le nouveau Ministre de la Guerre, sachant la Turquie à bout de forces, avait d'éviter tout conflit ; il a vanté son impartialité, en exprimant le regret que l'attitude si nettement germanophile de Mahmoud Chefket Pacha ait laissé s'accréditer l'opinion que le Ministre de la Guerre ottoman était sous la dépendance de l'Allemagne : « Il n'en est plus ainsi, m'a dit Saïd Halim. Vous en avez la preuve dans la décision qui vient d'être prise et qui est encore confidentielle : le Creusot sera appelé à concourir avec Krupp pour la fourniture des canons de campagne. » " (p. 182)

"175.

M. BOPPE, CHARGE D'AFFAIRES DE FRANCE E CONSTANTINOPLE,
A M. DOUMERGUE, MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES.


T. nos 61, 62. Confidentiel.

Péra, 28 janvier 1914, 4 h. 25.

(Reçu : 19 h. 20.)

Je partage entièrement l'avis de Votre Excellence sur la complexité de la situation actuelle en Turquie. Nous avons aujourd'hui le choix entre deux politiques : 1° prendre la question des îles contre la Turquie en acceptant toutes les conséquences que cette décision peut entraîner ; 2° profiter des dispositions dont les dirigeants font preuve depuis une quinzaine de jours, peut-être sous la pression des circonstances, pénurie d'argent, question des îles ; leur faciliter le règlement de la question des îles par l'échange de Chio et de Mytilène avec le Dodécanèse ; aplanir ainsi les difficultés entre la Turquie et la Grèce et éloigner le danger d'un troisième conflit balkanique ; consentir en même temps une avance qui donnera à la Turquie le moyen de vivre sans recourir à de nouveaux expédients à la Périer (1), préparer l'emprunt de liquidation, celui des commandes.

Djemal, Enver Pacha et leurs amis sont des hommes avec lesquels cette politique pourrait être rapidement menée à bien. Djemal offre, si la France accorde dans la question des îles son appui à la Turquie, de faire entrer franchement l'Empire ottoman dans le système de la Triple Entente. Il m'a renouvelé à deux reprises les déclarations dont j'ai fait part à Votre Excellence par mon télégramme 54 ; il a fait hier les mêmes déclarations à M. Steeg [Louis Steeg, directeur adjoint de la Banque ottomane, et frère du parlementaire Théodore Steeg] qui dès son arrivée est allé le voir. Il y a peut être ici en ce moment une occasion à saisir ; mais c'est une question d'heures ; mon devoir est de le signaler à Votre Excellence.

Nous ne pouvons prétendre avoir une situation privilégiée en Turquie et y exercer un rôle prépondérant, si nous sommes à la fois bien et mal avec les Turcs. Des circonstances analogues se sont présentées en 1908 et en 1910 ; l'Allemagne en a tiré tout le profit moral et matériel. (...)

(1) Allusion au contrat passé en novembre 1913 par le Gouvernement ottoman avec la Banque Périer. Voir ci-dessus n° 95, note." (p. 207-208) 

Voir également : C'était Enver Paşa (Enver Pacha) : l'homme par-delà les légendes noires

Enver Paşa (Enver Pacha) : une conception dynamique et froidement réaliste des relations internationales

La résistance d'Enver Bey en Libye (1911-1912)

L'admiration de Georges Rémond pour Enver Bey

La participation de Halil et Nuri (oncle et frère d'Enver) à la guerre italo-turque (1911-1912)

La réception des écrits de Georges Rémond dans L'Action française

Coup d'Etat de 1913 : les sympathies et les souhaits de Georges Rémond

Gustave Cirilli et la reprise d'Edirne (1913)

L'officier français Auguste Sarrou : un témoin de premier plan de la révolution jeune-turque

Le "culte" de Pierre Loti dans l'armée ottomane

Le patriotisme respectable des unionistes

L'entrée d'Enver Paşa (Enver Pacha) au gouvernement (1914) : le commentaire de L'Illustration

L'organisation de l'armée de l'air ottomane : Enver Paşa (Enver Pacha) et la mission du capitaine de Goÿs de Mézeyrac (1914)

"Génocide arménien" : le rôle de la gendarmerie ottomane

Sauver l'Empire ottoman : les négociations multilatérales des Jeunes-Turcs, en vue du maintien de la neutralité ou d'une alliance défensive

Le pape Benoît XV et l'Empire ottoman

La rivalité germano-ottomane en Perse et en Afghanistan (1914-1918)

 

Un renversement de perspective historique : "modération" d'Enver, "radicalité" de Kemal