mardi 8 juin 2021

La mission de Cemal Paşa (Djemal Pacha) en Afghanistan (1920-1922)


Paul Dumont, Du socialisme ottoman à l'internationalisme anatolien, Istanbul, Isis, 2011 :

"Le 30 octobre 1918, les plénipotentiaires ottomans signent l'armistice de Moudros [après la démission des triumvirs]. Devant l'ampleur du désastre, les dirigeants du comité Union et Progrès, qui portent la responsabilité de la politique suivie par l'Empire ottoman depuis 1908 [c'est oublier l'intermède de l'Entente libérale] et qui redoutent d'avoir à répondre de leur incompétence, décident de fuir à l'étranger : dans la nuit du 1er au 2 novembre, l'ex-Grand Vizir Tal'at pacha, l'ex-ministre de la Marine Djemal pacha et l'ex-ministre de la Guerre Enver pacha montent, en compagnie de quelques Unionistes de choc, à bord d'un navire allemand qui les conduit à Odessa. De là, ils se rendront à Berlin, où ils passeront l'hiver de 1918-1919 dans une semi-clandestinité, en attendant que l'Allemagne se prononce sur la demande d'extradition formulée à leur égard par le gouvernement de Constantinople.

Condamnés à mort par contumace, le 5 juillet 1919, les fuyards ne remettront plus les pieds en Turquie. Mais cela ne les empêchera pas, durant les quelques années qu'il leur reste à vivre, de continuer à jouer un certain rôle politique. Du loin de leur exil, ils multiplieront les initiatives pour tenter de desserrer l'étau impérialiste qui vient de se refermer sur la Turquie : Tal'at, à Berlin, prendra contact avec des agents anglais dans l'espoir d'aboutir à une révision partielle des exigences occidentales ; Djemal, au contraire, mettra au net un programme de soulèvements populaires dans les possessions britanniques d'Orient et entrera au service de l'Emir Amanullah d'Afghanistan ; Enver, enfin, se tournera vers les Bolcheviks, s'efforçant de promouvoir, sous le patronage des autorités soviétiques, une Union des sociétés révolutionnaires islamiques et le "parti des soviets populaires" dont il sera question dans cet article." (p. 133-134)

"A la suite des contacts dont il vient d'être question, les Unionistes entreprennent, à partir de mai 1920, une nouvelle série de négociations avec les Bolcheviks. Celles-ci se déroulent cette fois "au sommet", à Moscou même. Partent successivement pour la capitale soviétique Halil pacha, Djemal pacha, et enfin Enver. Ce dernier, retenu à Berlin par d'ultimes tractations avec les Anglais3 (et aussi par l'absence de bonnes communications entre l'Allemagne et la Russie), n'arrivera qu'à la mi-août, juste à temps pour assister au Congrès des peuples de l'Orient qui doit se tenir à Bakou du 1er au 8 septembre. Ses compagnons, venus avant lui, ont déjà engagé d'importants pourparlers avec les dirigeants soviétiques : Halil, agissant au nom de la résistance kémaliste, a obtenu pour celle-ci une aide substantielle en armes, munitions et pièces d'or1 ; Djemal, pour sa part, a reçu des assurances de sympathie et de soutien quant à sa mission de modernisation de l'armée afghane. Enver poursuivra ces pourparlers dans une perspective plus vaste : il proposera aux Bolcheviks la création d'une Union des sociétés révolutionnaires islamiques chargée d'appuyer à travers le monde musulman les thèses anti-impérialistes des communistes, et demandera en contre-partie un apport militaire et financier, capable d'assurer non seulement la victoire des Anatoliens sur l'envahisseur étranger mais encore la "révolution interne" dont la Turquie a besoin. (...)

3 Les Anglais promettaient de rendre Constantinople aux Turcs. Ils se déclaraient prêts, en outre, à émanciper les Républiques caucasiennes. Mais ils refusaient de s'engager par écrit. Voir à ce propos Ş. S. Aydemir, op. cit., III, pp. 527-529, qui cite une lettre d'Enver à Djemal pacha sur ce sujet, en date du 25.1.1920 (le même texte dans Tanin, 16.10.1944)." (p. 144-145)


"Turquie", Correspondance d'Orient, n° 234, 30 mars 1920 :


"Enver pacha offre ses services aux soviets pour sauver l'Afghanistan.

Berlin, 4 mars. — J'apprends qu'Enver pacha est ici depuis Noël. Djemal pacha est avec lui. Son intention est d'aller en Russie dans le but d'offrir au gouvernement des soviets ses services pour susciter des troubles dans l'Afghanistan.

Les communications avec la Russie étant très difficiles en ce moment, personne ne serait surpris qu'Enver tentât de se rendre à Moscou par l'air. On dit même qu'il a déjà fait une tentative de ce genre, mais qu'il a échoué.

Talaat pacha est aussi en Allemagne. (Times.)" (p. 276)


P. B., "Les relations internationales de l'Afghanistan", La France militaire, 21 janvier 1928 :


"Comme l'a écrit M. René Grousset, dans son livre sur le Réveil de l'Asie (1924), la question afghane, qui avait passionné les chancelleries au milieu du XIXe siècle, semblait close, quand éclata le conflit mondial. L'émir avait pris partie, depuis 1901, pour les Anglais dont il recevait un subside annuel, et, quoi qu'il n'existât pas de résident britannique à Caboul, il s'était engagé, en 1905, à n'avoir de relations diplomatiques avec aucune autre puissance que la Grande-Bretagne. Par le traité qui stipulait cette clause, l'Afghanistan était devenu « un Etat indépendant, enclos dans les frontières de l'Empire des Indes ». De 1914 à 1918, le père du roi actuel resta fidèle à ce pacte, et, malgré les intrigues allemandes qui s'exerçaient à travers la Perse, il se tint dans une neutralité favorable à l'Angleterre.

Mais, à la mort de l'émir Habibullah, assassiné en 1919, son fils, Amanullah — proclamé roi en 1926 — voulut secouer la tutelle anglaise. Avec la seule armée afghane, non encore modernisée, il n'hésita pas à attaquer la frontière des Indes, depuis la fameuse passe Khaïser jusqu'à la hauteur du nœud important de voies ferrées de Quetta. Malgré sa bravoure, l'armée afghane fut repoussée par l'armée des Indes qui, appliquant le principe britannique : « frappe et va-t-en », à l'égard du turbulent voisin de Caboul, ne pénétra pas à l'intérieur du pays. Commencée en mai, la guerre anglo-afghane était terminée en août 1919.

Mais le geste d'Amanullah avait suffi pour que l'Angleterre reconnût aussitôt l'indépendance de l'Afghanistan au traité de Rawalpundi (8 août 1919), confirmé avec des clauses plus favorables pour l'émir, par celui de Caboul du 22 novembre 1921.

C'est que, entre les deux traités précités, le jeune émir s'était tourné vers les ennemis de la Grande-Bretagne : la Russie des Soviets et la Turquie kémaliste. Il avait signé, en mars 1921, un accord avec Moscou, accord par lequel les consuls, les agents et les spécialistes soviétiques avaient le droit de pénétrer et de séjourner en Afghanistan. Le mois suivant, il avait conclu avec Angora un traité d'alliance offensive et défensive dirigé contre l'Angleterre ; par application de cette entente, une mission militaire turque, dirigée par Djemal pacha, l'ancien adversaire des Anglais en Palestine, venait à Caboul réorganiser l'armée afghane. Enfin, sous les auspices de Moustapha-Kémal, un accord politique et commercial était contracté, à la même époque, entre l'Afghanistan et la Perse.

Ainsi, de 1919 à 1921, en deux ans seulement, l'émirat de Caboul était passé de l'obéissance diplomatique anglaise à l'indépendance complète, et de la neutralité bienveillante envers l'Angleterre à une « triple alliance musulmane », prenant appui sur les Soviets." (p. 1)


"Indes", Bulletin périodique de la presse anglaise, 21 février 1921, n° 146 :

"M. Perceval Landon expose dans le Daily Telegraph (7-2) l'état actuel des rapports de la Grande-Bretagne avec l'Afghanistan : Sir Henry Dobbs propose la conclusion d'un traité qui réglera les difficultés demeurées en suspens entre l'Afghanistan et les Indes et permettra d'enrayer l'influence bolcheviste. Mais un délégué du Soviet central de Moscou, Suretz, et un représentant de la Turquie nationaliste, Djemal Pacha, sont déjà à l'œuvre à Kaboul. L'émir Amanullah doit tenir compte des susceptibilités populaires qui s'opposent à un rapprochement trop étroit avec les autorités de Delhi ; il veut, d'autre part, ne point s'aliéner les sympathies du mouvement panislamique qui envisage avec quelque faveur sa candidature au khalifat. Le commandant en chef Nadir Khan est acquis aux bolcheviks ; en revanche, le Premier Ministre, Tarzini, reconnaît toute la gravité d'une pénétration soviétiste. Dans ces conditions, la Grande-Bretagne a intérêt à limiter ses exigences : qu'elle se borne à demander la garantie de la sécurité de la frontière." (p. 21-22)


V. Minorsky, "L'Afghanistan", Revue internationale de sociologie, n° 1-2, janvier-février 1925 :


"Pour résumer, le facteur religieux est surtout important comme séparant l'Afghanistan de la Perse et par contre créant des affinités entre les Afghans et la Turquie. On créditait Djémal Pacha d'un plan de transfert du Khalifat à Kaboul. La disparition du dernier Khalife ottoman pourrait prêter plus de force à ces ambitions. Dans le discours que le souverain actuel de l'Afghanistan Amanoullah-Khan adressa au représentant britannique lors de la signature du dernier traité anglo-afghan, il y a la phrase suivante : « Je ne pourrai jamais me désintéresser de ce qui se passe dans le monde musulman : je veux donc être persuadé, que le gouvernement britannique accueillera avec bienveillance les conseils que ma qualité de prince musulman m'oblige à lui donner »." (p. 59)


"Le Proche Orient", Bulletin quotidien de presse étrangère, n° 2180, 16 octobre 1922 :


"LES SOVIETS ET L'ISLAM. — Ce fut le mouvement Hijrat qui, pendant l'été de 1920, offrit au bolchevisme la première occasion importante d'exercer son influence dans l'Inde. Une bande de plusieurs centaines de « Muhajirin » fut entraînée par son zèle religieux jusque sur le territoire russe de l'autre côté de l'Afghanistan. L'arrivée en Russie de ces « Muhajirin » en automne 1920, se fit au moment même où la politique orientale des bolcheviks se cristallisait en un projet nettement défini, visant à attaquer l'Angleterre en passant par l'Inde. L'idée d'une invasion militaire se compléta par la mobilisation des forces révolutionnaires. Les « écoles de propagande » déjà fondées attirèrent de nouvelles recrues parmi les « Muhajirin », et le personnel dirigeant fut renforcé par l'importation d'Europe de révolutionnaires hindous : tels que le fameux Roy, Djemal Pacha fut envoyé à Kaboul avec mission d'instruire l'armée afghane et d'organiser les tribus de la frontière en vue d'une action militaire concordant avec des soulèvements à l'intérieur de l'Inde.

Jusque-là, tout semblait aller à merveille pour les bolcheviks, mais des difficultés les attendaient. On s'aperçut que la « bolchevisation » des tribus de la frontière était une opération plus longue, plus incertaine et plus coûteuse qu'on ne s'y attendait. On s'aperçut que l'Afghanistan était tout disposé à faire servir à ses propres intérêts la rivalité de la Russie et de la Grande-Bretagne, mais qu'il n'était rien moins que facile de le convaincre qu'une prépondérance quelconque de l'influence russe pût être avantageuse pour lui. Un grand nombre des étudiants indiens des écoles de propagande trouvèrent eux-mêmes que le régime intellectuel auquel on les conviait n'était pas de leur goût, tandis que l'alimentation physique qui leur était offerte suffisait tout au plus à les empêcher de mourir de faim, aussi saisirent-ils la première occasion qui se présenta de rentrer chez eux.

C'est alors que commença à se modifier la politique bolcheviste. Les idées d'agression militaires furent abandonnées ou reléguées au second plan ; la propagande fut intensifiée, mais mise en œuvre par des méthodes secrètes et souterraines ; les « Muhajirin » restants furent dirigés sur Moscou, afin d'y parfaire leur instruction à « l'Université des travailleurs de l'Orient » ; de nouvelles voies furent ouvertes et l'on s'efforça d'exercer de l'influence dans l'Inde, sur le mouvement travailliste et l'agrarien, au moyen d'émissaires et de publications envoyés d'Europe par mer ; enfin toute d'attitude russe à l'égard des populations musulmanes de l'Asie Centrale changea.

C'est dans ces revirements que gît le danger de la situation actuelle. Instruits par l'expérience, les Russes adaptent leurs méthodes aux conditions dans lesquelles ils désirent travailler. (...) Après avoir administré une bonne leçon militaire aux tribus turcomanes et uzbeg qui s'étaient révoltées sous Enver Pacha, les Russes ont proclamé leur intention d'établir dans le Boukhara oriental et dans le, Fargihana une sorte de contrôle suffisamment flexible pour permettre le maintien du système des tribus.

L'objet de toutes ces mesures est de rendre acceptable le régime russe, et de tuer l'esprit qui accueillerait avec joie une intervention afghane et l'établissement d'un Etat musulman indépendant comme tampon entre l'Afghanistan et la Russie. — (Du correspondant de Peshawar.)

TIMES, 13.10." (p. 3)


V. Forbin, "Dans l'impénétrable Afghanistan", La Nature, n° 2532, 14 octobre 1922 :


"C'est un pays auquel on fait peu de publicité, et qui n'en demande pas. Fermé pendant des siècles à la pénétration étrangère, il trie encore sur le volet les rares voyageurs admis à franchir ses frontières. Mais certains faits sembleraient indiquer que son « splendide isolement » commence à lui peser : depuis plusieurs mois, un agent diplomatique le représente en France, et, mémorable innovation, Paris compte désormais une colonie afghane,  avec l'arrivée d'une cinquantaine de jeunes nobles qui suivent les cours du lycée Michelet. Le propre fils de l'Emir, prince héritier, fait partie de la colonie.

Et c'est là, moins aux yeux du grand public qu'à ceux des personnes familières avec les questions orientales et islamiques, un événement considérable. Que le souverain d'un royaume aussi fermé, que le dernier survivant des potentats musulmans envoie son fils s'instruire en Europe, et qu'il lui ait choisi comme initiatrice la culture française, voilà qui prend l'ampleur d'un événement révolutionnaire et mondial.

Comme nous ne faisons point ici de politique, nous nous contenterons de rappeler que le roi d'Afghanistan, S. M. Emanoullah Han, monté sur le trône en février 1919 à l'âge de 27 ans, est un prince dont la belle intelligence naturelle s'est ouverte de bonne heure aux idées de progrès. Noblement ambitieux de modeler de nouvelles destinées à son pays, il s'empressa, dès son avènement, d'appeler auprès de lui d'éminents officiers turcs que l'armistice venait de libérer du service actif. A la tête de cette mission ottomane qui allait réorganiser l'armée, les hôpitaux et les écoles du royaume, se trouvait un sincère ami de la France, le Général Djemal Pacha, et c'est à son influence que nous devons d'avoir pour hôtes le fils de l'Emir et la fleur de la noblesse afghane." (p. 252)

"Les routes de caravanes sont bien entretenues, et se prêteraient au tourisme automobile. Jusqu'en ces dernières années, le commerce était mis en échec par les fréquentes attaques de bandes de brigands, surtout à la traversée des régions désertiques. Mais les troupes royales, réorganisées par les officiers du général Djemal Pacha, ont supprimé le banditisme. (...)

Nous avons indiqué que le régime politique est la monarchie absolue. Le roi possède une armée recrutée principalement parmi les Tadjiks, citadins de race aryenne, et qui compte 98 000 soldats (dont 18 000 cavaliers). Ce sont ces forces permanentes que la mission du général Djemal Pacha est en train de transformer en armée moderne, et qu'elle a déjà dotées de plusieurs batteries d'artillerie de campagne." (p. 255)


"L'Afghanistan et la France", L'Asie française, n° 213, juillet 1923 :


"Djemal-Pacha vint en mission pendant l'hiver 1922 à Paris. Ancien ministre de la marine turque et commandant de la 4e armée (Syrie, Canal de Suez), devenu le réorganisateur de l'armée afghane, il venait plaider la cause d'une alliance étroite entre les deux pays ; il désirait se mettre en relations avec des groupements financiers et commerciaux français, afin de rouvrir des comptoirs d'exportation au Caucase et au delà ; le personnel employé dans ces comptoirs et les biens des étrangers devaient jouir du régime des capitulations ; Djemal-Pacha proposait l'envoi en Afghanistan d'une mission d'études françaises à travers l'Arménie, le Caucase, la République d'Azerbeidjan, les Républiques Turcomanes et le Turkestan.

Nous verrons tout à l'heure combien de marques particulières d'amitié furent données par le gouvernement afghan au gouvernement français et combien de relations effectives ont déjà été nouées." (p. 222)


Philippe de Zara, Mustapha Kémal, dictateur, Paris, Fernand Sorlot, 1936 :


"Car déjà le Bolchevisme était en mesure d'aider Mustapha Kémal. L'armée blanche du général Dénikine venait d'être misérablement battue. La vague communiste s'étendit rapidement sur le Caucase où elle submergea les espérances anglaises sur les pétroles de Bakou ; elle se déroula en Perse, en Asie Centrale, en Afghanistan. L'Emir Amanoullah s'en servit pour se débarrasser des Anglais. Il fut aidé dans sa tâche hardie par Djemal pacha, fugitif de Turquie. L'ancien triumvir réorganisa solidement l'armée de ce prince aux idées trop avancées et les Anglais durent peu après conclure avec lui une trêve qui ne fut pas à leur avantage. C'est à Tiflis, en regagnant l'Afghanistan après un court séjour à Paris que Djémal pacha fut assassiné. Il était venu, a-t-on raconté, proposer au gouvernement français une alliance extraordinaire qui ne tendait rien moins qu'à s'attaquer à l'hégémonie anglaise en Asie. Il mourut trop tôt." (p. 260-261)


René Johannet, Le principe des nationalités, Paris, Nouvelle Librairie nationale, 1923 :


"On se souvient qu'en 1880 l'Angleterre avait favorisé l'accès au pouvoir de l'émir Abdurraman [en Afghanistan], moyennant sa soumission aux directives britanniques en matière de politique étrangère. Ce pacte fut respecté jusqu en 1919 et, grâce à lui, l'influence russe fut écartée aussi loin que possible des Indes.

Mais, en 1919, l'accession d'un nouvel émir, Amanullah khan et la frénésie de la propagande bolcheviste gâtèrent cette combinaison de tout repos. Amanullah se dégagea du contrôle britannique, conclut un accord avec Moscou et ouvrit même les hostilités contre le gouvernement des Indes. La paix ne tarda pas à être signée, à Rawal Pindi, paix par laquelle d'ailleurs la Grande-Bretagne reconnaissait l'indépendance complète de l'Afghanistan, qui en profita pour se préparer ouvertement à la guerre contre elle, de connivence avec Moscou. Les bolchevistes occupaient, sous prétexte de consulats, les points stratégiques, et trois grandes routes, aboutissant toutes à la frontière des Indes, étaient construites par les Rouges, qui établissaient par ailleurs tout un réseau télégraphique commandé par leurs lignes.

Mais bientôt l'activité des Soviets du Turkestan, pays convoité par l'émir, lui causa la plus vive inquiétude ; aussi en 1921, il se retourna du côté de l'Angleterre, renoua les pourparlers et conclut le 23 novembre 1921, à Kaboul, un traité en règle, par lequel des relations diplomatiques régulières étaient instituées entre l'Angleterre et l'Afghanistan. Une mission afghane fut ensuite dépêchée à Londres, au moment même où, au début de 1922, Bravine, le représentant des Soviets, était assassiné dans la capitale de l'émir.

Que cette espèce de volte-face soit en rapport avec les intrigues d'Enver pacha, le fait n'est guère douteux. L'Emir n'entrera guère volontiers en conflit direct avec Moscou, mais il sied de remarquer que Djemal pacha, lorsqu'il fut assassiné à Tiflis (21 juillet 1922), était sur le chemin d'Angora, et avait l'espoir de réconcilier Enver et Moustapha sur un programme anti-bolcheviste. Comme Djemal était encore, à une date toute récente, conseiller militaire auprès du gouvernement afghan, il est tentant de supposer l'existence à Kaboul d'intrigues turques, tendant à consommer une rupture définitive entre l'Afghanistan et la Russie rouge. Le fait néanmoins reste sujet à controverses et l'on prête à Djemal, peu avant son départ, des déclarations anti-envéristes.

De cette partie très compliquée, un nationalisme asiatique purement indigène pourrait bien à la longue sortir vainqueur." (p. LXXXVII-LXXXIX)


Sur Cemal Paşa : Cemal Paşa (Djemal Pacha), le "Turc turcophile"

Le gouvernorat de Cemal Bey (futur Cemal Paşa) à Adana (1909-1911)

L'amitié entre Georges Rémond et Cemal Paşa (Djemal Pacha)

Le patriotisme respectable des unionistes

L'Empire ottoman à la veille de la Grande Guerre : une note optimiste de Théodore Steeg

Un entretien avec Cemal Paşa (1914)

La gouvernance de Cemal Paşa (Djemal Pacha) en Syrie (1914-1917)

Cemal Paşa (Djemal Pacha), figure majeure de l'arménophilie turque

Les témoignages arméniens sur le "génocidaire" Cemal Paşa (Djemal Pacha)

Cemal Paşa (Djemal Pacha) et les orphelins arméniens en Syrie : une politique d'intégration

Ali Fuat Erden et Hüseyin Hüsnü Erkilet : d'une guerre mondiale à l'autre

Première Guerre mondiale : les efforts pour ravitailler et aider les déportés arméniens

Cemal Paşa (Djemal Pacha) et les Grecs

Cemal Paşa et les Juifs

Les Jeunes-Turcs et le sionisme

Les contacts de Cemal Paşa (Djemal Pacha) en Allemagne après la guerre

1922 : l'ultime visite de Cemal Paşa (Djemal Pacha) en France

L'hypothèse d'une collusion Enver-Cemal contre la Russie bolcheviste

Voir également : La rivalité germano-ottomane en Perse et en Afghanistan (1914-1918)

Le panislamisme en Turquie : d'Abdülhamit II à Mustafa Kemal

La cause de l'indépendance turque (1919-1923) : entre le marteau britannique et l'enclume bolchevique

Les racines de la révolte des Basmatchis

Le triangle Vahdettin-Kemal-Enver dans le contexte du conflit entre l'Entente et la Russie bolcheviste

Les relations entre la Turquie kémaliste et l'Afghanistan

lundi 7 juin 2021

La rivalité germano-ottomane en Perse et en Afghanistan (1914-1918)



J.-P. D., "Le “Lawrence allemand” sera-t-il plus heureux dans le Proche-Orient que lors de sa mission de 1915 ?", Excelsior, 13 janvier 1940 :

"Il y a quelque temps, une information nous révélait que Hitler, en qualité de chef suprême de l'armée, avait envoyé, en mission « spéciale », dans le Proche-Orient, le colonel Oskar von Niedermayer qui, pendant la guerre de 1914-1918, avait déjà été dépêché par le grand état-major allemand, en Perse et en Afghanistan. Les faits et gestes de l'expédition qu'il dirigeait alors, lui avaient valu, à l'époque, le surnom de « Lawrence allemand ».

L'aventure du « Lawrence allemand » redevient donc d'actualité.

Le plan du grand état-major allemand


C'était à Bagdad, dans les premiers mois de l'année 1915, au bord du Tigre jaune, lent et indolent comme les êtres et les choses de cette cité.

Un matin d'octobre 1914, devant Nancy où il commandait le 10e régiment d'artillerie bavarois, le colonel von Niedermayer avait été brusquement rappelé à Berlin, par ordre de l'empereur. Là, on lui avait donné l'ordre de partir sans délai pour Constantinople afin d'exécuter le plan d'action contre l'Angleterre, élaboré par Enver pacha, alors ministre de la guerre turc, et auquel le grand état-major allemand et l'amirauté avaient donné leur approbation.

Ce plan consistait à soulever tout le Proche-Orient contre l'Angleterre, à installer en Perse et en Afghanistan des gouvernements dévoués à Berlin, afin de jeter ces pays contre les Indes.


Vingt-cinq officiers allemands des troupes coloniales d'Afrique et d'Asie étaient déjà partis pour Bagdad. Des caisses d'or avaient été expédiées à la filiale de la Deutsche Bank et un train de matériel et de munitions était sur le point de quitter l'Allemagne.

A Constantinople, pourtant, von Niedermayer constatait qu'Enver pacha, pourtant si dévoué aux Empires centraux, n'attachait plus aucune importance à ce plan. Plus exactement, les Turcs ne voulaient pas se mettre au service de l'Allemagne en n'ayant que le droit d'obéir. Ils n'entendaient participer à ce corps expéditionnaire qu'à la condition d'en avoir le commandement en main.


Berlin repoussa ce point de vue de la Sublime Porte et le grand état-major donna à von Niedermayer l'ordre d'agir par ses propres moyens et d'organiser l'expédition sans l'appui turc." (p. 4)


Georges Ducrocq, "Les Allemands en Perse", Revue du monde musulman, tome LIV, juin 1923 :


"Du 16 au 19 septembre 1914, des réunions se tinrent à la Wilhelmstrasse auxquelles assistaient Zimmermann, sous-secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères ; Langwerth, secrétaire d'ambassade Hubert Müller, inspirateur du mouvement d'expansion politique et économique vers l'Orient qui aboutira en 1917 à la fondation du Neue Orient dont il sera le directeur ; Oppenheim, organisateur de la propagande de presse en Turquie et des Nachrichtensaale ; Sven Hedin, l'explorateur suédois, célèbre par ses voyages en Asie centrale et attaché depuis la guerre aux services de la propagande allemande ; Wesendonk, iranisant, auteur de plusieurs études sur le culte de Mithra, sur la politique persane et afghane ; plusieurs propagandistes indiens ; Niedermeyer, qui devait être le chef de la mission de Perse et d'Afghanistan Zugmayer, chargé de la Perse du sud.

Parmi les personnages enrôlés il y avait des archéologues, comme Bachmann, des professeurs d'histoire naturelle comme Zugmayer, ancien agent de propagande au Kurdistan, qui faisait son 4e voyage en Asie ; des médecins comme Biach ; il y avait surtout des officiers qui connaissaient la Perse comme Sarre, Vogt, Griesinger, ce dernier, déserteur, et rappelé de Londres le août 1914 ; de simples feldwebel comme Haase, qui en 1911 était instructeur de mitrailleuses en Perse et major, il y avait enfin des aventuriers et des indésirables dont il fallut épurer la troupe à Alep.


Cette nombreuse mission composée de plus de 200 propagandistes, parfaitement équipée, munie de caisses d'or et d'argent, de livres sterling, de livres turques, de krans, de francs, d'armes et de munitions, de mitrailleuses et d'appareils de T. S. F., avait un objectif bien déterminé. Elle devait aussi bien en Perse qu'en Afghanistan préparer secrètement le soulèvement et l'armement des tribus, racoler des partisans et installer avec les consuls d'Allemagne et les officiers qui leur étaient adjoints, une ligne d'étapes de la Mésopotamie à travers la Perse et l'Afghanistan vers l'Inde.

Ce travail préparatoire accompli, une mission d'instructeurs allemands (mission Bopp) devait rejoindre les propagandistes, entraîner les recrues et préparer des unités combattantes, appelées à entrer en action en même temps que les armées turques paraîtraient à Téhéran et à Kaboul et appuieraient l'offensive générale contre l'Inde, où travaillaient des comités révolutionnaires.


Le premier but à atteindre était de libérer la Perse de la tutelle et de l'occupation russe et anglaise.


Liman von Sanders, commandant militaire allemand à Constantinople, juge avec sévérité ces projets politiques :

Le programme allemand : « Libération de la Perse par les Allemands et les Turcs, en dehors de tout intérêt de politique égoïste », écrit-il, était évidemment un programme des plus louables, mais sans aucune valeur pratique. A mon avis, une seule chose importait, gagner la guerre, et chaque fois qu'un officier, un soldat était détourné de cet objectif, on commettait une faute
(Mémoires du Général Liman von Sanders, p. 159).

On ne saurait toutefois oublier que Liman von Sanders fut personnellement blessé et aigri par le retour de von der Goltz en Orient et par le développement que prirent les missions militaires et de propagande envoyées d'Allemagne en Perse ; missions qui échappaient ainsi à son commandement.

B. PREMIERS CONTACTS AVEC LES TURCS


Les difficultés commencèrent à Constantinople.

Enver Pacha, note Zugmayer, propose de nous nommer aussitôt que possible officiers turcs. Ce serait très conforme au droit international, mais cela nous mettrait sous la main des Turcs qui pourraient nous envoyer où ils voudraient.
Notre ambassadeur ici
[Hans von Wangenheim] est un âne incapable et Enver pacha peut faire de lui ce qu'il veut, le seul Allemand solide est Liman. La Turquie va recevoir un gros crédit de l'Allemagne ; on compte, par conséquent, sur une déclaration de guerre immédiate. La Perse va faire alliance avec la Turquie afin que les Turcs puissent y travailler tranquillement contre les Anglais et les Russes. Cette nouvelle serait magnifique si nous la recevions à Bagdad, mais nous restons ici dans l'inaction et nous n'apprenons rien à propos de notre voyage. Schunemann (1) qui a quitté Berlin le 28, semble disparu. Les Turcs ne font rien pour activer notre départ. Evidemment ils désirent préparer eux-mêmes les choses a Bagdad et nous permettre tout au plus de les suivre en spectateurs (2).

Militarisée par les Turcs et mise sous les ordres d'un chef turc, Khalil bey [futur Halil Paşa, oncle d'Enver], la mission fut dirigée vers Tarse et Alep. Elle se heurta, du côte turc, à de grandes difficultés, pour l'organisation de ses convois et pour la réquisition des bêtes de somme et des voitures que nécessitaient ses volumineux bagages, l'arsenal et le trésor de guerre qu'elle emportait avec elle. Le Taurus et l'Amanus n'étaient pas encore percés. Le Bagdad-Bahn ne fonctionnait que par ses tronçons. La descente de l'Euphrate dans de longues barques qui s'échouaient, prit beaucoup de temps, quoique dirigée par le capitaine Dietrich (de la Hamburg Amerika Linie) qui venait de saborder et de couler son bateau, l'Ecbatana, au milieu du Chatt el Arab.

Après bien des crises de rivalités personnelles, la mission put enfin quitter Alep, quartier général des missions allemandes (von Kress pour la Syrie, Klein pour la Perse), après avoir reçu de l'ambassade de Constantinople l'ordre d'obéir exclusivement aux instructions de Niedermeyer.


De nouvelles complications la guettaient à Bagdad. Démuni de moyens de défense, le haut commandement turc voyait des renforts inespérés dans tous les éléments militaires qui débarquaient en Mésopotamie. Il voulut incorporer la mission Niedermeyer, officiers, spécialistes et matériel, dans les troupes qui résistaient aux Anglais. La mission s'en tira en envoyant ses mitrailleuses au front du Bas Euphrate.


Pour passer en Perse et continuer le voyage, la mission allemande eut ensuite à vaincre le mauvais vouloir manifeste de Soleïman Mirza Azari et de Reouf bey ; d'après ces officiels turcs, les Arabes de l'Arabistan, sur lesquels on comptait pour détruire les puits de pétrole de l'Anglo-Persian Oil Co, allaient prendre ombrage de l'arrivée en Perse d'une mission étrangère aussi nombreuse et cela pouvait les faire changer de camp.

Reouf bey, personnellement chargé de la frontière persane vers Khanikin, était aux prises avec les Zendjabis. Aussi, tandis que Schunemann, consul d'Allemagne à Kermanchah, télégraphiait aux envoyés de l'Allemagne qu'ils étaient impatiemment attendus, les Turcs leur barraient la route, et refusaient le passage de Bagdad en Perse à Salar ed Dowleh, lui-même, cependant frère de l'ex-shah Mohamed Ali, et prétendant au trône des Kadjars.

Finalement il fut admis que Zugmayer et Griesinger partiraient en avant vers Ispahan où les attendait Pugin. Zugmayer devait gérer le consulat, Griesinger faisant fonctions de secrétaire. Des passeports du vali de Bagdad les accréditaient auprès des autorités persanes.

Niedermeyer et l'ensemble de la colonie devaient les suivre à un mois de distance. Mais l'armée turque tenait à entrer elle-même à Kermanchah et dès le début des opérations en Perse, à prendre position de libératrice.

Une autre colonne de propagandistes passerait par Mossoul et les défilés du Kurdistan. Elle devait se rendre compte de l'état des esprits parmi les Kurdes chez qui des prêcheurs de guerre sainte avaient été envoyés de Constantinople.

A la frontière mésopotamienne, Zugmayer rencontra 3,000 hommes rassemblés à Khanikine et prêts à prendre leur revanche de l'échec de Reouf Bey qui venait d'être battu par les Zendjabis. Les Turcs, au lieu d'aider les réguliers persans, semblaient désireux d'entrer en conflit avec eux.

Près de Khanikine nous rencontrons Reouf, Fehsi, Edhem et d'autres qui partaient. Au caravansérail l'officier de police examine nos passeports, puis nous montre une lettre signée de Reouf dans laquelle on nous met sérieusement en garde contre les dangers du voyage. La lettre est en français. Elle dit que des bandes persanes ont occupé par ordre de l'ennemi la route de Kermanchah. Que Schunemann a un traître avec lui. Reouf décline toute responsabilité. Si, malgré tout, je veux continuer le voyage, je dois signer la lettre et la lui renvoyer. Je le fais. Cette tentative nous montre combien les Turcs seraient heureux de nous voir loin de Perse.


ZUGMAYER, Khanikin, 2-9-15. (...)

(1) Schunemann, en Perse depuis 1904, ex-agent consulaire de l'Allemagne à Tauris, nommé à Kermanchah, chargé de guider la mission vers la frontière perso-mésopotamienne.

(2) Journal de Zugmayer, Constantinople : 8-10-14." (p. 145-150)

"La Turquie occupe le troisième rang dans le trafic international de la Perse. Ses importations en 1913-1914 représentent 22.338.545 krans ; ses exportations , 36.867.079 krans , au total : 59.205.524 krans. Liens commerciaux, rapports de voisinage, affinités de race avec la Perse du nord, communauté de croyances, le parti germano-turc entend user de ces moyens de pression pour faire capituler la Perse. Sur la frontière ouest d'Azerbeidjan s'agite depuis longtemps un chef kurde, Ismaïl Agha, dit Simko, qui, malgré tout l'argent que la Russie lui a versé, agira d'accord avec les armées turques. Celles-ci se portent immédiatement, dès l'ouverture des hostilités, sur Tauris qu'elles prennent (décembre 1914). Ensuite, le consul allemand, von Litten, se replie avec les Turcs dans le Kurdistan à l'approche des forces russes.

Il y a des officiers turcs et des officiers allemands dans les bandes de Djenguelis qui, sous les ordres de Koutchik Khan, agitent le Guilan.

La Turquie met ses consulats et sa Légation en Perse à la disposition de son allié allemand. A plusieurs reprises les émissaires de la propagande allemande prendront le titre de consuls turcs pour se dissimuler.


L'Allemagne escomptait, en l'exagérant, l'influence de la Turquie, sur le clergé chiite de Mésopotamie, très indépendant des sunnites et indifférent aux mots d'ordre du Khalifat de Stamboul.

Elle put du moins utiliser les agitateurs turcs, au courant des usages de la Perse, que les autorités turques de Bagdad, quartier général de la propagande vers l'Orient, mettaient à sa disposition.


L'Allemagne espérait aussi que les nombreux officiers persans, élevés dans les écoles militaires de Constantinople, et disciplinés aux méthodes de von der Goltz, tiendraient la cause germano-turque. En 1915, en effet, 50 officiers persans, instruits par les Turcs, rallient Hamadan, et font partie de la mission von der Goltz.

L'Allemagne croyait enfin que la propagande sunnite du Croissant rouge soulèverait les Turkmènes contre les autorités russes du Turkestan et pèserait sur le gouvernement de Téhéran, par des troubles dans la région d'Asterabad. Elle comptait en outre sur le succès des émissaires sunnites en Afghanistan où Allemands et Turcs vont travailler de concert.

A Constantinople, depuis la Révolution, s'est constitué un comité persan Endjuman i Saadat, qui exerce une grande influence en Perse sur les milieux politiques et en Mésopotamie, sur le haut clergé chiite de Kerbela et de Nedjef.
L'Ambassadeur persan à Constantinople, Mahmoud Khan Ihticham es Saltaneh, incline vers la cause allemande, se laisse convaincre par von der Goltz du succès inévitable des armes allemandes. Le Shah sera détrôné et un gouvernement provisoire créé à Kermanchah. Von der Goltz lui laisse entrevoir qu'il en sera le chef. Il autorise donc l'enrôlement des Persans habitant la Turquie il fournit des interprètes persans aux Propagandistes allemands et envoie ses émissaires prêcher le Djehad en Perse.

Assim Bey, ambassadeur de Turquie en Perse, ancien ministre de Turquie à Sofia, ancien ministre des Affaires Etrangères, joue un rôle important dans le mouvement. Patriote.convaincu, à la manière des vieux Turcs d'Abdul Hamid, esprit élevé, lettré, amateur d'art, en relations avec le haut clergé de Téhéran qui respectait en lui le représentant de la grande puissance musulmane, il exerçait par son rang d'ambassadeur, unique en, Perse, un ascendant incontestable sur le shah et son entourage. Au début de la guerre, il fut le véritable inspirateur de la propagande antialliée. Son mariage avec une Autrichienne lui permettait de tenir un salon fréquenté par les officiers de la mission suédoise et de grouper les Européens hostiles à l'Entente. Mais des germes de discorde apparaissent en 1915, dès que le prince de Reuss, ministre d'Allemagne, et son attaché militaire, le comte Kanitz, veulent prendre eux-mêmes la direction de la Propagande. La Turquie se laissera déposséder de mauvaise grâce de la conduite des opérations. L'infiltration des Allemands dans ce domaine lui donnera de l'ombrage. Assim Bey préfère la propagande pacifique, et les Allemands la manière forte.

Le conflit avait une cause profonde à Constantinople, à Alep, à Bagdad, les Propagandistes allemands ne s'entendent pas avec les Turcs. Les mémoires de Ludendorff, de Liman von Sanders et de Djemal-Pacha font ressortir les divergences de vue qui séparent les agents des deux pays. En Perse, les Allemands recherchent une décision rapide par l'insurrection, et les Turcs, partisans de l'action militaire au Kurdistan, comptent dans le reste de la Perse sur la propagande du clergé, des musulmans hindous, des moudjahids. Ils entravent le passage des Propagandistes allemands par la route Bagdad-Kermanchah. Reouf Bey veut même leur fermer la frontière. Quand Obeidollah, qui appartient au service turc, apparaîtra à Kerman, il sera mal vu des Propagandistes allemands, Zugmayer et Griesinger. L'expédition Niedermeyer en Afghanistan est particulièrement désagréable aux Ottomans. La Turquie veut se réserver le monopole de la politique pantouranienne et panislamique et trouve le zèle des Allemands indiscret et maladroit. Elle entend se servir des ressources que lui offre l'Allemagne pour gagner la guerre ; elle ne veut pas la laisser empiéter, grandir et régner sur l'Orient. Il n'y aura donc pas d'unité de commandement dans la propagande germano-turque en Perse." (p. 86-89)

"G. DIVERGENCES ENTRE TURCS ET ALLEMANDS

La question persane mit à nu certaines divergences entre alliés, Allemands et Turcs. Kiesling en signale discrètement l'origine en soulignant les susceptibilités anatoliennes :


« La Turquie n'avait pas conclu, avec les puissances centrales, de pacte qui la livrât sans réserve, en cas de victoire, à l'exploitation allemande, commerciale et financière ; elle s'opposait, avec une méfiance énergique, à n'importe quelle tentative d'empiétement économique. L'histoire lui avait assez souvent enseigné combien l'influence politique suit de près la pénétration économique. On constatait, chez beaucoup de dirigeants turcs, ce soupçon qu'en cas de victoire, l'Allemagne ferait de la Turquie une colonie, y trouvant peut-être un ersatz lui compensant la perte de son empire colonial d'outremer. La venue, comme combattant en Mésopotamie, du duc de Mecklembourg, l'ancien gouverneur du Togo, fut fréquemment interprétée dans ce sens. »

Plus profondément, il y avait divergence sur les principes et les moyens entre l'Allemagne qui cherchait à enlever à l'Angleterre les marchés de l'Inde en entraînant la Perse et l'Afghanistan, grâce à la création d'une ligne d'étapes militaire Bagdad-Quetta (Béloutchistan) ; — et la Turquie qui voulait constituer et diriger un bloc musulman asiatique comprenant à la fois sunnites et chiites, Caucase, Perse et Afghanistan, Transcaspie et Turkestan. Tandis que l'allié allemand poursuivait à la hâte un but stratégique et économique urgent, l'Inde, l'allié turc louvoyait,
essayant avec lenteur et circonspection de combiner l'emploi de deux principes distincts, réconciliation religieuse entre nations musulmanes opprimées (guerre sainte), et unification politique des tribus turques (pantouranisme), pour émanciper à son profit l'Asie centrale.

Depuis 1914, la Turquie a persisté dans ces tendances ; les déclarations de l'Ambassadeur persan Momtaz et Molk à Angora (1921), et celles de l'Ambassadeur turc Mohieddin pacha à Téhéran (mai 1923) concordent sur la nécessité d'établir cette fraternité musulmane que de récents accords diplomatiques entre Turquie, Perse et Afghanistan ont tenté de réaliser, avec éventuelle extension de son programme xénophobe aux Turcs irrédimés du Caucase et du Turkestan.

Une revue a même été créée pour défendre cette « union islamique », le Djihan-i-Islam de la Djamiyet-i-Kheïriéi-Islamiyé, à Constantinople.

De son côté, l'Allemagne a accentué sa ligne de conduite primitive : enlever à l'Angleterre la suprématie économique en Orient.


Ce sont là deux voies nettement distinctes, et, dès 1916, Kiesling put constater que l'alliance entre Turquie et Puissances centrales, n'était qu'un accord entre Gouvernements, « nullement ancré dans la conscience populaire ».


On s'en aperçut au cours des offensives militaires et politiques de la Triplice en Perse et en Afghanistan ; elles furent aussi mal conjuguées que possible.


Résumons-en les péripéties pour deux régions importantes : Tauris et Kurdistan, Afghanistan.

Les offensives turques visèrent Tauris à plusieurs reprises, elles ne furent pas poussées avec assez de vigueur pour décider la Perse à se tourner contre les Alliés. La première, en 1914, échoua, malgré le concours des Moudjahids persans, recrutés-par Medjd es Saltaneh à Tauris, à qui l'on doit le sac d'Ourmiah. Tauris, pris par les Turcs, en décembre 1914, fut reperdu en février 1915 ainsi qu'Ourmiah, et les hostilités se bornèrent au Kurdistan à des combats de guérillas.

En avril 1916, enhardis et enorgueillis par leurs succès des Dardanelles et de Kut el Amara, les Turcs, sous l'impulsion vigoureuse d'Enver Pacha, reprirent en Perse le terrain que venait d'abandonner la mission von der Goltz. Le 13e corps d'armée reconquit la position d'Hamadan et obligea les Cosaques de Baratoff à se retirer jusque sous les murs de Kasvin qu'ils menacèrent plus de 10 mois. Il y eut une vive alarme à Téhéran, et les colonies étrangères firent leurs préparatifs de départ. Mais l'avance ne fut pas exploitée à fond. Craignant de s'éloigner trop de leurs bases de ravitaillement, et de se mettre à dos le corps russe qui tenait l'Azerbeidjan, le 13e corps turc demeura sur ses positions, se laissa peu à peu décimer par la maladie, la famine et les désertions et dut rétrograder précipitamment vers la Mésopotamie, à la chute de Bagdad.

Au Kurdistan, les opérations des Turcs furent plus brillantes. Grâce à une propagande de guerre sainte (Djihad) habilement conduite par des prédicateurs (Moudjahid) envoyés de Constantinople (Hadji Bek, etc.) les cheiks Kurdes furent entraînés dans la guerre. Beaucoup d'entre eux y allaient à leur corps défendant ils sentaient qu'on faisait appel à leur religion et à leur patriotisme pour une cause qui n'était pas essentiellement panislamique ; l'invasion du Kurdistan par une armée turque exaspérait les désirs d'indépendance de certains chefs de clans qui n'avaient jamais reconnu le joug ottoman. (...)

Durant tout ce temps, l'organisation de propagande allemande pour Tauris et le Kurdistan fonctionna de façon indépendante. Créée d'abord à Tauris par le consul von Litten, qui y avait assez de ressortissants en 1914 pour constituer un « verein », elle fut transférée à Saoudjboulak à l'arrivée des Russes.

Là, tout auprès du quartier général des volontaires turcs (Omar Nadji bey), l'Allemagne poursuivait sa politique propre avec la mission luthérienne von Fossum comme lieu d'asile pour le propagandiste Neumann, pour l'officier suédois de Maré, pour la mission militaire allemande Scheubner-Richter, et pour le corps des déserteurs allemands évadés de l'armée russe.


Le consul russe de Saoudjboulak, le colonel Jass, avait été assassiné, selon l'usage, en 1916.

Il en était de même au Guilan où les émissaires allemands jouaient auprès de Koutchik khan un rôle prépondérant, éclipsant les Turcs. De même à Kerman, où le mollah Obeidollah d'Aïdin envoyé par Constantinople, organisait un mouvement panislamique, indépendant de la propagande allemande et mal vu par elle (2). De même au Caucase où le parti Mossavat (turco-tartare) devait compter avec la germanophilie de certains de ses membres, comme Aktschura Oghlu Yussuf bey dont la Deutsche Levante Zeitung du 1er février 1916 faisait un si pompeux éloge [Yusuf Akçura était un Tatar de la Volga, il n'était pas membre du parti azerbaïdjanais Müsavat].

De même en Afghanistan, où les propagandes parallèles de l'Allemagne et de la Turquie s'ignorèrent souvent volontairement, qu'il s'agît de Niedermeyer ou de Djemal pacha. Nombre d'officiers turcs pénétrèrent en Afghanistan, imbus d'idées « d'union islamique  », — et sans l'agrément de l'Allemagne quoi que ce fût elle qui baillât les fonds.

Tel l'envoi de Kiazim bey, unioniste, en Afghanistan avec une équipe d'officiers turcs, pour y fomenter des troubles et entraîner l'émir dans une guerre antibritannique. De Khiva où il s'était réfugié, Kiazim bey tenta ensuite de soulever les tribus turkmènes (Iomoudes et Gokhlanes) et l'agitation à laquelle il se livrait avait des répercussions jusqu'à Merv et Asterabad où des proclamations en langue turkmène étaient adroitement répandues parmi les chefs de tribus. Kiazim bey a joué un rôle important dans l'organisation du mouvement xénophobe chez les musulmans de l'Asie centrale ; son incorporation à la Mission Niedermeyer parait avoir été purement nominale et simplement pour ordre. (...)

(2) Certains cercles allemands visaient alors l'accaparement à leur profit exclusif des richesses économiques persanes : construction d'un réseau ferroviaire Tabriz-Meched, Meched-Bender Abbas, Kermanshah-Kerman ; réseau de canaux pour la production du coton, et programme minier d'exploitation et d'exportation (fer, plomb, cuivre, mercure, pétrole). Cf. Koloniale Rundschau, sept. 1917." (p. 132-137)

"Von der Goltz, retenu par les opérations de Kut el Amara, arriva à Kermanchah le 1er janvier 1916. Il était acccompagné du major Restorff, du colonel Bopp et du docteur Vassel, accrédité auprès de lui par le ministère des Affaires Etrangères.

La situation qui l'attendait en Perse était très mauvaise.


C'est à peine si 2.500 gendarmes et 2.000 recrues (cavaliers de tribus ou miliciens) étaient éparpillés sur l'arc Kangaver-Sanghur-Senné. Les tribus, malgré l'accord signé avec Nizam es Saltaneh, n'apportaient aucun concours aux Allemands. Les troupes turques qu'amenait avec lui von der Goltz les rendaient méfiantes. Réouf bey ayant laissé de mauvais souvenirs à Khanikin. Les officiers allemands qui composaient la mission Bopp ignoraient pour la plupart l'Orient et parlaient avec tant de sarcasme de l'armée et des officiers turcs que von der Goltz fut obligé d'interdire l'emploi d'épithètes malsonnantes entre amis et alliés. Mais tous avaient reçu l'ordre de payer largement l'aide des Persans.

La mission pensait pouvoir dépenser deux millions de marks or par mois pour soutenir le mouvement insurrectionnel. Fin janvier sa caisse était déjà presque vide (700.000 mks à Kermanchah et 800.000 à Khanikin), et les tribus encore inertes. Nizam es Saltaneh sur lequel Berlin fondait tellement d'espoirs que l'Empereur lui avait transmis par T. S. F. ses félicitations, se mourait, et ne sut fournir, malgré les sommes dépensées, qu'une poignée de 100 cavaliers. Les Turcs suivaient leur politique personnelle, ne songeaient qu'à l'Azerbeidjan, à la liaison avec Haidar bey, vali de Mossoul, avec les volontaires kurdes d'Omer Nadji bey, qui évoluaient au sud du lac d'Ourmiah, sous la surveillance de la mission Scheubner Richter, composée de déserteurs allemands de l'armée russe. Dans une lettre à la D. S. A. G. du 16 février 1916 von der Goltz écrivait :

Anarchie en Perse. Rien à en tirer : Poussière. Cupidité et lâcheté, sectarisme chiite. Nizam : 350.000 mks or pour les siens et 80.000 mks pour lui par mois. Le Vali persan de Poutchté Kouh veut 60.000 mks par mois pour assurer les communications chez lui. Tous sont comme ça. Ça coûte cher et ils ne font rien. On n'a encore que 2.000 hommes sûrs (Turcs et gendarmes) ; les milices et 5.000 cavaliers ne sont pas sûrs. Un bataillon turc de gardes-frontières à Kirind, un régiment d'infanterie suivra. Il faudrait les armes que le grand duc de Mecklembourg apporte pour former une division d'infanterie.

Une inspection d'étapes allemande avait été créée à Khanikin. Une mission d'aviateurs allemands était dans l'Irak. La mission Bopp était à Hamadan, la mission Klein à Kermanchah, la mission Mecklembourg à Bagdad. Mais tous ces cadres d'officiers ne pouvaient agir, faute de troupes.

Seuls, les bataillons turcs sous les ordres du major Raith avaient quelque valeur militaire. Le comte Kanitz essaya avec eux un coup de main sur les avant-postes russes de Kangaver le 15 janvier 1916 dans une neige épaisse. Les cavaliers des tribus Zendjabi qui l'accompagnaient l'abandonnèrent au combat et Kanitz disparut quelques jours après de Karagueuzli où il s'était réfugié. L'opinion générale fut qu'il s'était suicidé.

Le 20 février 1916 les Russes attaquèrent Bezatoun, le 22, ils enfoncèrent la ligne turco-allemande. Le 24, Baratof entra à Kermanchah, d'où le gouvernement provisoire s'enfuit précipitamment. Les missions allemandes furent rappelées de Perse en Mésopotamie, à Bakouba. Le 25, Baratof envoyait un message T. S. F. à Townshend, enfermé dans Kut el Amara, lui promettant une prochaine délivrance.

Von der Goltz qui, aussi bien en Irak qu'en Perse, malgré son grand âge, avait fait preuve d'énergie, mais à qui Berlin reprochait son extrême turcophilie, fut disgracié. Son successeur, von Gleich, arriva le 14 avril à Bagdad. Le 19, von der Goltz mourait du typhus.

Le 29 avril 1916, après un siège de 5 mois, Townshend et ses 13.300 hommes, rongés par le scorbut, capitulèrent dans Kut el Amara.


Cependant les 5.000 Russes de Baratof étaient à Khanikin et marchaient sur Bakouba et une division de cavalerie russe opérait dans la région Ravandouz-Mossoul. Enver Pacha qui depuis décembre 1915  avait remplacé von der Goltz à Bagdad et qui dirigeait les opérations contre Kut el Amara put envoyer, la ville étant prise, le 13e Corps d'armée turc, commandé par son gendre
[son oncle] Halil, vers Khanikin. Celui-ci refoula les Russes et les ramena jusqu'à Hamadan, où il s'installa pour six mois.

Désormais les Turcs allaient diriger eux-mêmes l'offensive sur la Perse. Pour l'Allemagne la partie était perdue.
" (p. 188-191)

"H. BREST-LITOVSK ET LA CONTRE-OFFENSIVE BRITANNIQUE

L'article X de la convention d'armistice de Brest-Litovsk et l'article 6 du traité de paix stipulaient que « l'indépendance et l'intégrité de la Perse et de l'Afghanistan seraient respectées » . Allemagne, Russie et Turquie se trouvaient d'accord pour souscrire à cette formule ambiguë qui sauvegardait l'avenir de leurs desseins respectifs en Asie. Les Sud Deutsche Monatshefte, revue pangermaniste de Munich, publiaient en juillet 1918 un numéro consacré à l'islam où un certain nombre de spécialistes passaient en revue divers pays islamiques le Maroc, l'Arabie, la Perse (Taghi Zadeh), la Turquie (émir Schekib Arslan), l'Abyssinie, l'Inde, l'Afghanistan, l'Egypte, l'Allemagne et le monde islamique (E. Mayer). Un appel aux futurs pionniers de l'Orient clôturait ce fascicule.

L'idée directrice de tous ces articles était : Il appartient à l'Allemagne en guerre avec la Russie, l'Angleterre et la France de seconder les aspirations à l'indépendance des peuples musulmans et d'en tirer profit pour l'établissement de sa propre influence politique et le développement de son commerce ou de son industrie.


L'écroulement de la Russie réveillait, en effet, en Allemagne un courant d'opinion favorable à la conquête des marchés du Caucase et de l'Asie centrale. Les divisions allemandes étaient déjà en Ukraine. L'influence allemande était puissante en Géorgie. L'Allemagne comptait sur les rivalités des peuples du Caucase pour les garder à sa merci. Elle comptait sur les révolutionnaires du Guilan pour établir son influence en Perse. Elle comptait sur les 100.000 prisonniers allemands, autrichiens et magyars qui se trouvaient au Turkestan pour envahir la Transcaspie, le Khorassan et l'Afghanistan. On aperçoit en 1918, au ton des journaux et revues d'Allemagne qui traitent des questions orientales que ces vastes espérances troublent les esprits.


D'autre part, la Russie bolchevik entendait désormais prendre en main la cause des peuples orientaux, stimuler leurs aspirations nationales et les unir contre l'Occident. Trotsky et Zinovieff faisaient à ce sujet des déclarations très nettes.


Et la Turquie, loin de renoncer à son programme panislamique, voyait dans l'effondrement du front russe une occasion exceptionnelle pour délivrer au nom du pantouranisme le Caucase de toute domination étrangère (offensive de 1918) — et pour chasser les Anglais de Perse (offensive de 1918 sur l'Azerbeidjan — prise de Tauris). A pied d'œuvre, elle distançait aisément ses rivaux. Sans se préoccuper de la Syrie ni de la capitale, Enver envoyait Nouri bey
[son frère] sur Bakou, au grand mécontentement de l'état-major allemand. C'est autour de la Caspienne qu'allaient se heurter les ambitions rivales des trois signataires de Brest-Litovsk.

L'armistice de Brest-Litovsk fut considéré par les cercles orjentaux de Berlin comme une victoire asiatique. La colonie persane de Berlin donna une fête à cette occasion et quelques jours plus tard. Taghi Zadeh télégraphia à Sa Majesté l'Empereur d'Allemagne à l'occasion de son 59e anniversaire les félicitations du Comité des patriotes persans de Berlin :

... En ce jour heureux la fleur de la joie et de l'espérance s'épanouit dans le cœur de tout Persan. Nous espérons que la précieuse lumière de l'appui de S. M. G. continuera de briller pour l'indépendance et le bonheur des nations.


Taghi Zadeh.

Durant l'année 1918, la triple offensive turque, germanique et bolchevik menaça la Perse, où l'Angleterre se trouvait sans Alliés. Elle réussit pourtant à gagner du temps par des moyens de fortune comme la mission Dunsterville.

La mission Dunsterville, formée de 150 officiers et de 300 sous-officiers, fut improvisée pour colmater la brèche de 700 kilomètres, créée sur le barrage du front oriental par la débâcle des Russes. Le général Dunsterville, installé à Hamadan, avait mission de garder les communications entre Bagdad et la Caspienne et de pousser jusqu'à Bakou, où il devait favoriser le parti des autonomistes tartares contre l'Allemagne et contre les Turcs. A tout prix le Gouvernement anglais voulait empêcher la marche des Turcs sur Téhéran, qui eût été le signal d'un soulèvement asiatique, aux conséquences incalculables. Il avait armé sur le front d'Ourmiah les Assyro-Chaldéens. Avec ses autos blindées, des mitrailleuses et quelques canons, avec quelques régiments indiens et les débris de l'armée Baratof, Dunsterville devait tenir la route de Kermanchah à Hamadan et préparer la marche sur Kasvin, qui, à partir de l'été 1918, devint le quartier général du corps expéditionnaire britannique en Perse.

A tout prix également le Gouvernement anglais voulait empêcher la jonction des Allemands débarqués à Poti, d'accord avec les Géorgiens, et maîtres de Tiflis (von Lossow, von Kress) (1), avec l'armée bolchevik du Turkestan, constituée par les prisonniers germaniques et magyars. Le raid de Dunsterville et de Bitcherakoff sur Bakou, la mission du général Malleson à Meched et à Askabad, l'établissement d'une république menchevik à Askabad, protégée par les Anglais, la main-mise sur la flotte de la Caspienne (Captain David Norris), et l'organisation d'une base aérienne britannique à Krasnovodsk, si aventureuse que semble cette politique qui amenait l'Angleterre jusqu'à l'embouchure de la Volga, avaient leur raison d'être dans la crainte légitime qu'inspiraient à Londres les projets asiatiques de l'Allemagne et elle se trouva justifiée par le manque de cohésion interne des coalisés turco-russo-attemands. (...)

(1) Les colons allemands et suisses du Caucase furent armés en toute hâte." (p. 138-141)

Voir également : Les relations entre les Jeunes-Turcs et les révolutionnaires de Perse

Première Guerre mondiale : le tsarisme russe et le "barrage arménien" 

Le panislamisme en Turquie : d'Abdülhamit II à Mustafa Kemal

La Turquie ottomane et la Première Guerre mondiale (2) : un point de vue perse

Halil Bey Menteşe : "nous tiendrons la tête haute, comme il convient à une nation noble et indépendante"

Le témoignage du major Gustav Hjalmar Pravitz (suédois)

Le rôle de l'Organisation Spéciale/Teşkilat-ı Mahsusa (dirigée par l'immigré tunisien Ali Bach-Hamba) pendant la Première Guerre mondiale

Le nationalisme turc et le panturquisme sont-ils les motifs des massacres et des déportations d'Arméniens (1915) ?

Le général Halil Paşa (oncle d'Enver) et les Arméniens

Cevdet Bey (beau-frère d'Enver) à Van : un gouverneur jeune-turc dans la tempête insurrectionnelle

Les Arméniens et la pénétration allemande en Orient (époque wilhelmienne)

Première Guerre mondiale : la carte arménienne dans la politique de l'Allemagne

Atrocités arméniennes : une réalité admise par les Allemands contemporains (en public et en privé)

La précocité du nationalisme turc de Mustafa Kemal

Deux criminels de guerre assyriens de la Première Guerre mondiale : le patriarche Mar Shimoun et le "général" Agha Petros

Les ravages des troupes russo-assyro-arméniennes pendant la Première Guerre mondiale : une réalité admise par les Britanniques contemporains

Les massacres de musulmans persans à Ourmia (1918)

 

vendredi 4 juin 2021

Les relations entre les Jeunes-Turcs et les révolutionnaires de Perse



Michael A. Reynolds, Shattering Empires : The Clash and Collapse of the Ottoman and Russian Empires 1908-1918, New York, Cambridge University Press, 2011, p. 83 :


"L'Iran et la Transcaucasie avaient été des domaines d'intérêt particulier pour le CUP lorsqu'en tant qu'organisation clandestine, il devait fonctionner à l'étranger. Ils étaient proches de la côte ottomane de la mer Noire et de l'Anatolie, contenaient des communautés d'expatriés ottomans et offraient une liberté relative qui était favorable à l'organisation. Alors qu'ils étaient dans l'opposition, les unionistes s'étaient identifiés aux révolutionnaires iraniens et à leur lutte parallèle pour le pouvoir constitutionnel et contre la domination étrangère, en particulier britannique et russe. En 1907-1908, un certain nombre de membres du CUP opérant à partir d'Erzurum, dont Ömer Naci, l'oncle d'Enver Halil (Kut) et Cevdet Bey, le futur gouverneur de Van, se sont rendus en Iran pour prendre contact avec les révolutionnaires iraniens. Plus tard, plusieurs unionistes ont combattu aux côtés des Iraniens, dont au moins un a perdu la vie de cette façon en 1911."

Yann Richard, L'Iran. Naissance d'une république islamique, Paris, La Martinière, 2006, p. 175-176 :

"Dès décembre 1911, l'occupation russe avait entraîné dans la région [du Gilan] une réaction nationaliste d'autant plus violente que le pouvoir central ne cessait de s'affaiblir. Puisque le gouvernement de Téhéran n'était plus qu'une marionnette dans la main des puissances étrangères, la population décida de se libérer elle-même, non pas pour obtenir une autonomie qui renierait le lien du Gilân à la nation, mais au nom de la liberté et de la fierté nationales, et pour que tout le pays retrouve son indépendance.

L'insurrection commença en 1915, sous la direction d'un molla original, Mirza Yunes ou Mirza Kuček Khân (1878-1921). L'homme était d'une taille impressionnante, malgré son surnom qui signifie « petit », par référence à son père, que l'on appelait Mirzâ Bozorg, Mirza « le grand », un scribe au service d'un riche propriétaire local. Il avait fait ses premiers pas en politique en 1908, pendant la « petite dictature » de Mohammad-'Ali Shâh. Il avait été blessé en 1910 lors d'un combat contre les partisans de la restauration du chah et soigné à Tiflis. Au début de la guerre, il mobilisa les paysans favorables au panislamisme et les incita à se soulever contre l'occupant russe en se procurant des armes par tous les moyens : ses hommes, les jangali, reprenaient les armes de soldats iraniens déserteurs, les achetaient à des soldats russes ou récupéraient celles des victimes ; ils s'en procuraient également auprès des Ottomans."

Odile Moreau, La Turquie dans la Grande Guerre. De l'Empire ottoman à la République de Turquie, Saint-Cloud, Soteca/14-18, 2016, p. 153-154 :


"Teşkilat-ı Mahsusa ouvre un second front politique en Iran [après celui de la région de Kermanshah] en établissant des liens avec Mirza Kuchak Khan2, le leader de la rébellion des Jangalis dans la région de la mer caspienne. En soutien à leur action, Mirza Kuchak Khan crée un parti Ittihad-i Islam [Union de l'Islam] à Gilan. Toutefois, Teşkilat-ı Mahsusa rencontre des problèmes logistiques pour assurer le ravitaillement en armes de Mirza Kuchak Khan. En 1915, Enver Pacha dépêche un envoyé spécial pour leur remettre trois cent fusils en cadeaux ainsi que des présents pour Mirza Kuchak Khan. Ultérieurement, au mois de janvier 1917, Ali Ihsan Bey leur envoie une petite quantité de munitions sans en informer Teşkilat-ı Mahsusa. Les agents de Teşkilat-ı Mahsusa, le capitaine Yusuf Ziya, Ömer et Osman Beys qui étaient arrivés à Gilan en 1915, y restent jusqu'à la fin de la révolte jangalie. Puis, leurs relations avec Teşkilat-ı Mahsusa se détériorent à la chute de Baghdad à partir de mars 1917. Cependant, Mirza Kuchak Khan est considéré comme un allié fiable disposant d'agents opérationnels au Nord de l'Iran et dans le Caucase. (...)

2 Mirza Kuchak Khan (1880-1921) est le fondateur du mouvement révolutionnaire iranien, au Nord de l'Iran, connu sous le nom de mouvement insurrectionnel du Jangal [mouvement de la forêt]. Initié au début de la Première Guerre mondiale, en 1914, il perdure jusqu'en 1921, date à laquelle il est réprimé. Mirza Kuchak Khan participe à la révolution constitutionnelle iranienne en 1906. Il contribue aussi à la déposition de Mohammad Ali Chah Qadjar. En fait, le mouvement Jangali gagne en importance après la révolution russe de 1917. Il accepte de coopérer avec les révolutionnaires soviétiques et proclame la république socialiste du Gilan (juin 1920-septembre 1921) qu'il dirige. Toutefois, des dissensions apparaissent rapidement entre ses conseillers, les soviets et le parti communiste iranien. En février 1921, après la signature de l'accord d'amitié entre l'Union soviétique et l'Iran, les soviets décident de ne plus soutenir la république socialiste du Gilan. Peu de temps après, le Chah d'Iran, Reza Khan fait écraser la république du Gilan y mettant ainsi un terme par la force."

Stéphane Yerasimos, "Caucase, la grande mêlée (1914-1921)", Hérodote, n° 54-55, 4e trimestre 1989, p. 169 :

"Les traités de Batoum marquent l'effondrement de la partie septentrionale et centrale du front chrétien que l'Entente avait essayé de mettre en place. Le front sud ne se porte pas mieux, même si les Britanniques ont la possibilité d'un accès plus direct à partir de Bagdad, occupée par eux depuis 1917. Le général Dunsterville, nommé le 14 janvier 1918 chef de la mission militaire britannique du Caucase, quitte un mois plus tard Hamadan pour Enzeli, sur la Caspienne. Il y trouve un soviet des soldats de la force expéditionnaire russe en Perse et des marins de la Caspienne et doit rebrousser chemin, retourner attendre des jours meilleurs à Hamadan. En même temps, le prince-héritier iranien [Mohammad Hassan Mirza], vice-roi de Tabriz, noyauté par les Allemands et les Turcs et un chef de la région de Gilan, Kutchuk Khan, à la tête d'un mouvement insurrectionnel qui pactise avec le soviet d'Enzeli, font barrage à la progression britannique vers le Caucase et la Caspienne." 

Voir également : La révolution jeune-turque ou l'inextinguible lumière de l'espoir

Le panislamisme en Turquie : d'Abdülhamit II à Mustafa Kemal

Première Guerre mondiale : le tsarisme russe et le "barrage arménien" 

La Turquie ottomane et la Première Guerre mondiale (2) : un point de vue perse

Halil Bey Menteşe : "nous tiendrons la tête haute, comme il convient à une nation noble et indépendante"

Le rôle de l'Organisation Spéciale/Teşkilat-ı Mahsusa (dirigée par l'immigré tunisien Ali Bach-Hamba) pendant la Première Guerre mondiale

Le général Halil Paşa (oncle d'Enver) et les Arméniens

Cevdet Bey (beau-frère d'Enver) à Van : un gouverneur jeune-turc dans la tempête insurrectionnelle 

Deux criminels de guerre assyriens de la Première Guerre mondiale : le patriarche Mar Shimoun et le "général" Agha Petros

Les ravages des troupes russo-assyro-arméniennes pendant la Première Guerre mondiale : une réalité admise par les Britanniques contemporains

Les massacres de musulmans persans à Ourmia (1918)

Vladimir Lénine et la révolution jeune-turque

mercredi 2 juin 2021

Les oscillations d'Aziz Ali al-Misri



Odile Moreau, L'Empire ottoman à l'âge des réformes. Les hommes et les idées du "Nouvel Ordre" militaire (1826-1914), Paris, Maisonneuve et Larose, 2007, p. 301-303 :


"Peu après sa nomination [à la tête du ministère de la Guerre], Enver procéda à des mises à la retraite systématiques : 25 généraux de division sur 27, ainsi que 40 généraux de brigade en firent les frais. On se débarrassait ainsi de tous ceux qui n'avaient pas fait allégeance au Comité Union et Progrès ou étaient suspects. Cette mesure fut prise avec habileté, en invoquant l'intérêt supérieur de l'armée, la nécessité du rajeunissement des cadres... Malgré tout cela, la plupart des officiers approuvaient le coup de force d'Enver.

« Il fallait en venir là ; puisque les vieux n'ont pu rien faire de bon, espérons que les jeunes sauront mieux faire », disaient-ils.


A la marine, Cemâl Paşa avait fait de même. Il élimina les officiers qu'il jugeait incapables et mit à la retraite le contre-amiral Rüstem Paşa, inspecteur [müsteşar] du département. Il renouvela d'une année le contrat de l'amiral Lympus Paşa, ainsi que ceux des officiers anglais. Soucieux de l'instruction, Cemâl Paşa envoya une mission de 15 officiers de marine en Angleterre. La plupart devait faire partie des équipages du « Reşâdiye » et du « Sultan Osman ». Les réparations des grosses unités étaient en route et Cemâl avait donné l'ordre de les achever le 9 juillet 1914.

Enver avait nommé ses hommes (des Unionistes avérés) au commandement des corps d'armée et de divisions. Ceux qui avaient une grande notoriété, sans faire partir de son cercle, furent affectés à des postes éloignés. Tels, les colonels Alî Rıza Bey (Balıkesir), Halîl Bey (Alep), İhsan Bey (Muş), etc. Certains refusèrent leur poste, tel Mahmud Muhtar Paşa. Affecté à Erzincan, il était victime de la lutte menée par son père, Gâzî Ahmed Muhtar Paşa, contre les Unionistes sous son grand vizirat.

A ces mesures, s'ajoutaient des procès qui étaient perçus comme des règlements de compte. L'arrestation du commandant Azîz Bey, d'origine circassienne261, souleva l'émoi dans l'armée où il était très populaire. Officier très intelligent, toujours sur la brèche en Macédoine, avant la « révolution de 1908 », il avait participé à la répression au Yémen, puis à la campagne de Tripolitaine sur le front de Derne. Lorsqu'il rentra à Istanbul en 1913, il refusa une affectation à Konya. Le 28 octobre 1913, il était l'un des membres fondateurs de la société secrète al-'Ahd [L'union] d'officiers arabes de l'armée ottomane. Elle réussit à mobiliser autour d'elle puisque 315 des 490 officiers arabes de l'armée ottomane y adhérèrent. Il fut donc à l'origine d'un courant nationaliste arabe pour lequel il continua à militer262.

Il démissionna la 20 janvier 1914 et fut arrêté peu après. Lors de son arrestation, on lui reprocha des négociations avec les Italiens et la disparition d'une somme de 6 000 L.T. qui lui avait été envoyée pour l'entretien des troupes qu'il commandait. Les chefs d'accusation semblaient invraisemblables à tout le monde, vu le patriotisme, la grande fortune et le passé d'Azîz Bey. Mais il avait contre lui un témoin gênant, Süleyman Askeri d'origine arabe et l'un des membres les plus en vue de Teşkilatı Mahsusa [L'organisation spéciale]. Il fut également jugé pour avoir fondé l'organisation secrète al-Ahd.

Déféré devant une cour martiale, il fut condamné à mort. Sous la pression de l'opinion publique arabe (à Istanbul, Beyrouth et au Caire), mais surtout anglaise, la peine de mort fut commuée tout d'abord en quinze ans de prison, puis il fut gracié et expulsé en Egypte. (...)

Beaucoup d'officiers pensaient qu'Enver réglait ses comptes avec Aziz et cette affaire entama le prestige d'Enver. Si on avait cherché à empêcher Azîz d'intriguer, son procès lui avait donné une nouvelle notoriété, faisant de lui un bouc émissaire. Le clan arabe avait été mis à mal. Beaucoup de questions agitaient les esprits des officiers d'origine arabe. Le « Tanin » avait dû démentir la nouvelle du journal arabe égyptien « Al Ahram », selon laquelle le gouvernement allait licencier tous les officiers d'origine arabe de l'armée active. Des concessions avaient dû être faites. On avait fait une place à l'encombrant colonel Mahmud Kâmil Bey, d'origine arabe, dont l'esprit d'intrigue inquiétait Enver. Il était le chef de file d'un réseau qui avait mis la main sur des postes importants du ministère de la Guerre. (...)

261 Azîz Alî al-Misri (1880-1965) est né au Caire. En 1898, diplômé de l'école de Galatasaray, il entra à l'école militaire. En 1904, il obtient le grade de capitaine [yüzbaşı] et est envoyé dans les Balkans. Il était de la même promotion qu'Enver et Fethi (Okyar). Membre de l'Union de Progrès, il combattit avec succès contre les bandes bulgares, albanaises,... Il participa à l'armée d'action [Hareket ordusu] en 1909. A partir de 1910, il milita en faveur du nationalisme arabe. En 1910, il se battait aux côtés d'Ahmed İzzet Paşa pour réprimer le soulèvement de l'imam Yahya. En 1911, il fut affecté sur le front de Derne en Tripolitaine sous les ordres d'Enver qui lui délégua ses attributions à son départ. Après sa condamnation, il retourna en Egypte. En 1926, il devint directeur de l'école militaire du Caire. L'un de ses élèves fut Nasser qui le nomma ambassadeur à Moscou. L'historiographie arabe le considère comme l'une des figures principales du nationalisme arabe, tandis que l'historiographie turque le considère comme un traître. Cf O. Koloğlu, « Aziz Ali neyin peşindeydi ? », op. cit.

262 Le haut-commissaire anglais Lord Kitchener intervint personnellement en sa faveur. Azîz avait des attaches en Egypte. Sa soeur était l'épouse d'un Paşa égyptien sous commandement anglais. Cf O. Koloğlu, « Aziz Ali neyin peşindeydi ? », op. cit."


Henri Laurens (Henry Laurens), "La France et le Califat", in Sina Akşin (dir.), Les relations franco-turques de la Première guerre mondiale à nos jours à l'occasion du 75e anniversaire du traité d'Ankara, Ankara Üniversitesi Siyasi Bilgiler Fakültesi Yayınları, 1997, p. 94 :


"Un compétiteur inattendu apparaît [s'agissant de la question du califat]. Il s'agit de Aziz Ali al-Misri, l'ancien membre du CUP passé à la cause arabe. Il propose [à l'automne 1915] de prendre la tête d'une insurrection arabe et de faire proclamer comme calife à La Mecque l'Imam Yahia du Yémen. On impliquerait Djemal Pacha dans l'affaire. Pour la première fois, l'Imam zeydite est envisagé comme candidat potentiel [l'Imam Yahya continuera en fait à respecter son accord de paix avec le gouvernement ottoman durant toute la guerre].

En fait, au début de novembre 1915, dans le cadre des discussions préparatoires à la négociation Sykes-Picot, la France et l'Angleterre décident d'un commun accord de ne plus
évoquer la question du califat.
"


Odile Moreau, La Turquie dans la Grande Guerre. De l'Empire ottoman à la République de Turquie, Saint-Cloud, Soteca/14-18, 2016, p. 92 :


"Aziz Ali Bey al-Misri a déjà tenté de négocier la paix avec les Ottomans à la fin de l'année 1916. En conséquence, il est relevé de son poste de chef d'état-major de l'armée chérifienne et s'exile en Espagne [Etat neutre] où il renouvelle sa proposition aux autorités diplomatiques allemandes."

Voir également : La montée du nationalisme arabe sous Abdülhamit II

Le conflit entre le régime d'Abdülhamit II et l'intelligentsia islamiste arabe

La révolution jeune-turque et les minorités ethno-religieuses

Contre-révolution de 1909 : les femmes en péril

 

La résistance d'Enver Bey en Libye (1911-1912)

L'admiration de Georges Rémond pour Enver Bey

Les Juifs ottomans durant la guerre italo-turque (1911-1912)

Le panislamisme en Turquie : d'Abdülhamit II à Mustafa Kemal

Sait Halim Paşa et l'esprit de croisade anti-turc

Le grand-vizir Sait Halim Paşa et les Arméniens

La Turquie ottomane et la Première Guerre mondiale (3) : un point de vue égyptien

Les anticolonialistes tunisiens et l'expérience jeune-turque 

Le rôle de l'Organisation Spéciale/Teşkilat-ı Mahsusa (dirigée par l'immigré tunisien Ali Bach-Hamba) pendant la Première Guerre mondiale

Les Juifs et le panislamisme au Maghreb français

La gouvernance de Cemal Paşa (Djemal Pacha) en Syrie (1914-1917)

Le nationalisme turc et le panturquisme sont-ils les motifs des massacres et des déportations d'Arméniens (1915) ?

Le nationalisme turc est-il la cause de la Grande Révolte arabe de 1916 ?

Un aperçu de la diversité humaine dans l'Empire ottoman tardif : moeurs, mentalités, perceptions, tensions

Les Arabes ont trahi l'Empire ottoman

La propagande "islamophile" de l'Entente contre le régime jeune-turc

L'émir et l'officier : l'amitié entre les musulmans ottomanistes Chekib Arslan et Enver Paşa (Enver Pacha)

Le facteur kémaliste dans les révoltes anticoloniales en Syrie