mercredi 5 octobre 2022

L'enfance de Maxime Gorki : ses relations avec les Tatars



Maxime Gorki, Ma vie d'enfant. Mémoires autobiographiques, Paris, Calmann-Lévy, 1921 :


"Grand-père, du jour au lendemain, vendit sa maison au cabaretier et en acheta une autre dans la rue des Cordiers [à Nijni-Novgorod, ville qui sera rebaptisée du nom de Gorki sous le régime soviétique]. Cette rue-là, propre, paisible, toute envahie par les herbes, n'était point pavée et aboutissait aux champs ; de petites maisonnettes peintes de couleurs vives la bordaient des deux côtés.

Notre nouvelle demeure était plus belle et plus agréable que l'ancienne. (...)

La maison était entièrement habitée par des gens que je n'avais jamais vus. Sur le devant logeaient un militaire, ainsi qu'un Tatare avec sa femme. Du matin au soir cette petite créature rondelette riait et jouait d'une guitare [un saz probablement] enrichie d'ornements bizarres. Elle chantait d'une voix aiguë et sonore, et affectionnait tout particulièrement un air fougueux et entraînant dont voici quelques paroles :

Tu aimes une femme, elle ne veut pas de toi !
Il faut en chercher une autre, sache la trouver.
Et la récompense t'attend dans cette voie sûre,
Une douce récompense !
(...)

Dans un petit appartement au-dessus du cellier et de l'écurie, logeaient deux charretiers : l'oncle Piotre, petit bonhomme grisonnant, et son neveu Stépa, garçon très fruste et muet, dont le visage prenait par instants la teinte chaude d'un plateau de cuivre rouge. Un Tatare, nommé Valéy, individu long et maussade qui exerçait la fonction d'ordonnance, habitait avec eux. C'étaient pour moi des gens nouveaux et le mystère d'inconnu qui planait sur eux me captiva tout de suite." (p. 149-151)

"Par les soirs de pluie, lorsque grand-père sortait, mon aïeule organisait à la cuisine des réunions extrêmement intéressantes, auxquelles tous les locataires étaient conviés : charretiers et ordonnances venaient prendre le thé avec nous. On y voyait aussi la pétulante Petrovna, et, parfois même, la joyeuse femme du militaire. Quant à Bonne-Affaire [un pensionnaire], il était toujours présent, muet et immobile dans son coin, près du poêle, tandis que Stépa le simple jouait aux cartes avec le Tatare Valéy." (p. 156)

"Ce qui rapportait plus encore que de vendre des chiffons, c'était de voler du bois de chauffage ou de menuiserie dans les chantiers situés au bord de l'Oka ou aux Sablons. Dans cette île, durant la foire, on vendait du fer sous des hangars légèrement construits. Sitôt la foire terminée, on démolissait ces hangars ; perches et voliges étaient mises en tas et restaient ainsi sur place jusqu'aux crues du printemps. Les bourgeois propriétaires payaient vingt copecks une volige bien équarrie, et on pouvait en emporter une ou deux par jour ; mais pour réussir, le mauvais temps était nécessaire, la pluie ou la tempête de neige chassant des chantiers les gardes qui allaient ailleurs se mettre à l'abri.

Une bande très unie s'organisa ; elle comprenait Sanka Viakhir, le fils d'une mendiante mordouane [mordve (une ethnie finno-ougrienne)], un gentil garçon de dix ans, affectueux et tendre, toujours paisible et gai ; Kostroma, un sans-famille impétueux et décharné, aux immenses yeux noirs et qui se pendit plus tard, à l'âge de treize ans, dans la colonie pénitentiaire où on l'avait relégué pour avoir volé une paire de pigeons. Il y avait aussi Chabi, un petit Tatare de douze ans, hercule bon et placide ; Jaze, le fils du fossoyeur et gardien du cimetière, un gamin de huit ans au nez épaté, taciturne comme un fauve en cage et qui souffrait du haut-mal ; enfin, Gricha Tchourka, l'aîné de la troupe, judicieux et juste, amateur passionné de la lutte à coups de poing ; la mère de ce dernier était couturière et veuve. Nous habitions tous la même rue.

Au faubourg, le vol n'était pas considéré comme un péché ; c'était une habitude, et presque le seul moyen d'existence pour beaucoup de petits bourgeois qui ne mangeaient jamais à leur faim. Les six semaines que durait la foire ne pouvaient enrichir les gens pour une année entière ; aussi, un très grand nombre d'honorables pères de famille demandaient-ils à la rivière un complément de gain ; ils pêchaient les poutres et les bûches emportées par la crue, transportaient sur des radeaux les cargaisons légères ; mais surtout ils volaient. En général, ils « écumaient » le Volga et l'Oka et s'emparaient de tout ce qui était mal assujetti. Le dimanche les grandes personnes se vantaient de leurs exploits ; les enfants les écoutaient et profitaient de ces enseignements.

Au printemps, pendant la période de travail fiévreux qui précédait la foire, les rues étaient remplies chaque soir d'ouvriers, de charretiers et d'artisans un peu gris ; les petits enfants, sans se gêner, exploraient la poche des passants, sous les yeux de leurs parents, et c'était un usage admis, un procédé licite.

On dérobait leurs outils aux charpentiers ; aux charretiers, on prenait les chevilles et les pièces de fer des essieux ; aux cochers de fiacre, des écrous. Mais notre bande ne se livrait pas à cette besogne-là ; Tchourka avait déclaré une fois pour toutes, d'un ton résolu :

— Je ne veux pas voler, maman ne me le permet pas.

— Et moi, j'ai peur, appuya Chabi.

Kostroma n'éprouvait que du dédain pour les petits filous ; et il accentuait le mot « voleur » avec une énergie toute particulière ; quand il voyait des gamins étrangers à notre troupe dévaliser des ivrognes, il les poursuivait et, s'il parvenait à saisir un des délinquants, il le rossait sans pitié. Cet enfant aux grands yeux et à l'air triste s'imaginait qu'il était un homme ; il marchait en roulant les hanches comme un portefaix et s'efforçait de parler d'une voix mâle et brutale. Toute sa personne avait quelque chose de vieux, de réfléchi, de tendu. Viakhir, lui, était persuadé que le vol était un péché.

Mais le fait d'aller aux Sablons pour en emporter des planches et des perches n'était pas classé parmi les actes répréhensibles ; aucun de nous ne craignait de le commettre, et nous élaborâmes toute une série de procédés qui nous facilitèrent grandement la besogne. Les jours de pluie ou à la tombée de la nuit, Viakhir et Jaze se dirigeaient vers les Sablons en passant sur la glace mouillée et bosselée ; ils faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour attirer l'attention des gardes, tandis que les quatre autres – et j'étais de leur nombre – se rendaient à l'île en cachette, un à un. Inquiétés par l'apparition de Viakhir et de Jaze, les gardes les surveillaient et, pendant ce temps, nous nous rassemblions près d'un tas de bois convenu à l'avance ; nous choisissions tranquillement notre butin et, tandis que nos camarades aux pieds agiles s'amusaient à harceler les gardes et à les entraîner à leur poursuite, nous prenions, nous, le chemin du retour. Chacun des quatre opérateurs possédait une corde munie à son extrémité d'un gros clou recourbé en forme de crochet ; nous plantions ce crochet dans les voliges ou les perches et nous n'avions plus qu'à les traîner sur la neige ou sur la glace. Les gardes ne nous voyaient presque jamais ou, s'ils nous apercevaient, ils ne pouvaient plus nous rattraper. Le butin vendu, nous partagions en six la recette et chacun de nous touchait ainsi cinq ou six et parfois sept copecks pour sa part.

Avec cette somme, on pouvait se nourrir très suffisamment pendant un jour ; mais Viakhir était rossé s'il ne rapportait à sa mère de quoi acheter un peu d'eau-de-vie ; Kostroma faisait des économies, rêvant d'élever des pigeons. La mère de Tchourka était malade et il tâchait de gagner le plus possible. Chabi gardait aussi tout son argent pour regagner la ville où il était né et d'où l'avait amené un oncle qui s'était noyé peu après son arrivée à Nijni-Novgorod. Chabi d'ailleurs avait oublié le nom de son lieu d'origine ; il savait seulement que son pays se trouvait quelque part au bord de la Kama, près du Volga.

Cette manie nous amusait beaucoup et nous taquinions le petit Tatare aux yeux bigles en chantant :

La ville est sur la Kama ; où ? Nous n'en savons rien.
On ne peut pas la toucher en tendant le bras, ni y arriver en marchant !


Au commencement, Chabi s'était fâché ; mais Viakhir, d'une voix roucoulante, qui justifiait son sobriquet de « Jaseur », lui avait dit :

— Voyons ! Est-ce qu'on boude entre camarades ?

Le petit Tatare avait baissé l'oreille et, depuis lors, il chantonnait avec nous le refrain de la ville sur la Kama.

Néanmoins, nous aimions mieux ramasser les os et les chiffons que de voler du bois. Ce travail devint très intéressant au printemps, lorsque la neige fondit et que les pluies lavèrent les rues pavées de la foire déserte. Sur cet emplacement-là, on pouvait toujours découvrir dans les rigoles une grande quantité de clous et beaucoup de ferraille ; souvent même, on y trouvait de l'argent : pièces blanches et monnaie de cuivre. Mais les gardiens des boutiques vides nous pourchassaient et nous enlevaient nos sacs si nous ne leur graissions la patte au préalable ou si nous ne leur faisions toutes sortes de salamalecs. En général, nous ne gagnions pas notre argent avec facilité, mais nous vivions en bonne harmonie ; quelquefois, nous nous querellions bien un peu ; cependant je ne me rappelle pas qu'il y ait jamais eu de batterie sérieuse entre nous." (p. 306-310)

"Le samedi, on se livrait à un joyeux divertissement, auquel on s'était du reste préparé pendant toute la semaine en ramassant dans les rues les vieilles chaussures de tille éculées qu'on cachait dans des coins. Le samedi soir donc, quand les portefaix tatares du « débarcadère de Sibérie » rentraient par bandes à la maison, nous prenions position à l'un des carrefours et nous les bombardions avec ces projectiles. Au début, ils se fâchèrent, nous insultèrent et même nous donnèrent la chasse ; mais bientôt, le charme du jeu les entraîna et, sachant par avance ce qui les attendait, ils arrivèrent sur le champ de bataille munis eux aussi de chaussures de tille. Ils nous volèrent même plus d'une fois notre matériel de guerre, ayant déniché les recoins où nous le dissimulions ; nous nous plaignions de ce procédé déloyal :

— Ce n'est pas de jeu, cela !

Ils nous rendaient alors la moitié de notre butin et la bataille commençait. En général, ils se plaçaient dans un endroit découvert, le plus souvent au milieu du carrefour, et nous les attaquions en criant et en lançant les vieilles chaussures. Eux braillaient également et poussaient des éclats de rire assourdissants lorsque l'un de nous, surpris en plein élan, culbutait la tête la première dans le sable, renversé par un projectile adroitement lancé dans ses jambes.

Le jeu durait longtemps, parfois jusqu'à la tombée de la nuit ; les petits bourgeois se rassemblaient et, réfugiés à l'angle des rues, nous regardaient, protestant au nom de l'ordre troublé, tandis que les chaussures de tille, grises et poussiéreuses, voltigeaient comme des corbeaux.

Les Tatares s'échauffaient tout autant que nous. Souvent, la bataille finie, ils nous emmenaient au réfectoire de leur association, où ils nous offraient de la viande de cheval douceâtre et une bizarre préparation de légumes ; après le souper, on buvait un thé épais et on mangeait une sorte de pâte de noisettes grasse et sucrée. Ces énormes gaillards nous plaisaient beaucoup ; c'étaient de vrais hercules ; il y avait en eux quelque chose d'enfantin qui se comprenait d'ailleurs, mais ce qui me frappait surtout, c'était leur douceur sans malice, leur égalité d'humeur, leur bonhomie et les attentions amicales qu'ils se témoignaient les uns aux autres.

Leur rire avait une franchise adorable, ils riaient jusqu'aux larmes. L'un d'eux, un luron au nez cassé, originaire de Kassimof, doué d'une force fantastique — il avait une fois transbordé d'une berge sur le rivage, et assez loin, une cloche pesant près de six quintaux — hurlait avec des éclats de rire formidables :

— Vouou, vouou ! La parole, c'est de l'herbe ; la parole, c'est de la petite monnaie, mais c'est aussi de l'or, la parole !

Un soir, il avait fait asseoir sur sa main Viakhir et l'avait soulevé très haut en disant :

— C'est là qu'il faut que tu vives, au ciel !" (p. 313-315)

Sur Maxime Gorki : 1918 : la traite des femmes (notamment arméniennes) chez les soldats russes

Voir également : Mikhaïl Bakounine

Piotr Kropotkine

Alexandre Schapiro

Vladimir Lénine et la révolution jeune-turque

Léon Trotsky et la Turquie

Les libéraux russes et la révolution jeune-turque

L'intelligentsia panturquiste et la Russie

Talat Paşa (Talat Pacha) et la chute du tsarisme

Russes de Bakou : la gratitude de Nuri Paşa (frère d'Enver)

Karl Radek et les Jeunes-Turcs

dimanche 18 septembre 2022

Civiliser la périphérie : l'"utopie coloniale" dans l'Empire ottoman tardif



Noémi Lévy-Aksu, Ordre et désordres dans l'Istanbul ottomane (1879-1909) : De l'Etat au quartier, Paris, Karthala, 2012, p. 45-46 :

"Maurus Reinkowski fait de l'inzibât [discipline] un des concepts importants du nouvel ordre prôné dans la deuxième phase des Tanzimat, à partir des années 1860. Selon lui, on observe à partir de cette époque une nouvelle conception de l'ordre, où les notions d'éducation et de discipline tiennent une place centrale, l'objectif étant d'établir un état/Etat d'ordre fondé sur des sujets disciplinés et civilisés, un phénomène qu'il illustre de manière convaincante par le cas d'une tribu d'Albanie cible des efforts de « domestication ». Cette thèse rejoint les arguments avancés par Selim Deringil pour parler, en se fondant sur des exemples tirés des provinces arabes, d'un « colonialisme emprunté » de l'Empire ottoman à partir du dernier tiers du XIXe siècle. A côté de la répression, l'intervention étatique pour assurer l'ordre dans les provinces met alors l'accent sur l'éducation et une mission civilisatrice qui a de nombreux points communs avec celle qui a été revendiquée par les Etats colonisateurs occidentaux à la même époque."


Özgür Türesay, "L'Empire ottoman sous le prisme des études postcoloniales. A propos d'un tournant historiographique récent", Revue d'histoire moderne & contemporaine, n° 60-2, avril-juin 2013, p. 128-130 :


"En dépit de quelques nuances de nature argumentative, cette littérature définit « le colonialisme ottoman » en se référant à ses propres constructions conceptuelles, qui dérivent toutes explicitement ou implicitement des études sur l'histoire du colonialisme, tels « l'orientalisme ottoman » (Ottoman orientalism), « l'orientalisme alla turca » (orientalism alla turca), « la mission civilisatrice ottomane » (Ottoman civilizing mission), « le fardeau de l'homme ottoman » (Ottoman man's burden), « l'impérialisme ottoman moderne » (modern Ottoman imperialism), « l'ottomanisme colonial » (colonial ottomanism), « le colonialisme emprunté » (borrowed colonialism) et « le projet colonial ottoman » (Ottoman colonial project).

D'après cette littérature, le « colonialisme ottoman » est né dans la seconde moitié du XIXe siècle. L'élite ottomane adopte alors la mentalité de ses ennemis [sic], les grands pays impérialistes, et commence à concevoir sa périphérie dans un cadre colonial (colonial setting). Autrement dit, il est question d'une vision du monde apparue dans la seconde moitié du XIXe siècle chez les membres de la bureaucratie centrale qui la conduit à préparer un discours de différence à l'égard des peuples habitant dans les provinces périphériques de l'empire. Il s'agit d'une nouvelle attitude impérialiste calquée sur le modèle européen qui consiste à affirmer qu'une distance morale croissante sépare l'élite du centre impérial de la population des provinces périphériques.

Cette périphérie comprend essentiellement les pays arabes de l'Empire ottoman [l'Anatolie orientale également]. Une sorte d'« arrogance métropolitaine », enfin de compte, se manifeste et s'exprime de plus en plus, et ce, pour légitimer les réformes introduites par le centre dans la périphérie. En d'autres termes, pour légitimer les mesures centralisatrices entreprises pendant l'âge des réformes, un discours de différence est élaboré et déployé par les élites centrales. Ces historiens baptisent ce discours de différence « orientalisme ottoman ». Ce dernier établit une hiérarchie entre le centre et la périphérie. Le centre est associé à la modernité et à la civilisation, tandis que la périphérie est réduite à la survivance ou à la résurrection de la tradition qui devrait être dépassée, voire éliminée pour amener l'Etat ottoman à la modernité. Ce discours est par conséquent obligatoirement accompagné d'une rhétorique civilisationnelle et axé sur l'opposition binaire civilisé/sauvage (medenî/vahşî) [Koçi Bey (bureaucrate ottoman du XVIIe siècle) parlait déjà avec dédain des "chameliers"].

Deux types de critiques découlent de cette nouvelle attitude impérialiste et de son corollaire discursif, libellé « orientalisme ottoman », qui établissent entre le centre et la périphérie une hiérarchie défavorable à la seconde. En premier lieu, issu du milieu urbain, le voyageur ou l'administrateur ottoman critique souvent le bédouin et son mode de vie. En second lieu, une critique de nature rhétorique est adressée au désordre de l'espace urbain des villes périphériques. On souligne à cet effet que les récits de voyage des Ottomans ayant visité les villes arabes de l'empire comme Beyrouth, Damas ou Bagdad abondent en critiques sur l'étroitesse et la saleté des rues. Ajoutons que souvent, ces critiques concernent aussi la population urbaine des villes périphériques dont l'ignorance est constamment blâmée."


François Georgeon, Abdülhamid II : le sultan calife (1876-1909), Paris, Fayard,
2003, p. 269 :


"La fondation de l'école des Tribus (Aşiret Mektebi), en 1892, s'adresse surtout aux tribus arabes. Il s'agit à l'origine d'une école destinée aux fils de chefs des grandes tribus, un peu à la façon de « l'école des fils de chefs » que Faidherbe avait établie au Sénégal à l'époque du Second Empire. L'idée est de faire venir ces enfants à Istanbul, de leur donner une formation ottomane et ensuite, une fois diplômés, de les renvoyer dans leur circonscription où ils deviendront non plus des chefs de tribus ou des cheikhs comme leurs pères, mais des administrateurs, des chefs de district (kaymakam). Grâce à ces médiateurs d'un genre nouveau, les tribus pourront être mieux intégrées à l'Etat, les périphéries seront rattachées plus étroitement au centre, les nomades respecteront davantage le calife de l'islam. En outre, durant le temps de leur résidence dans la capitale ottomane, les enfants des chefs locaux seront en quelque sorte des otages entre les mains du sultan, garantissant ainsi le loyalisme des pères. Mais il s'agit aussi d'apporter à la périphérie les valeurs du centre, de transmettre aux tribus nomades les progrès de la « civilisation ». De la même façon que les Européens sont en train de faire œuvre « civilisatrice » dans leurs colonies, Istanbul prétend remplir une mission identique à l'égard des populations marginales de l'Empire. Le « fardeau de l'homme blanc », cher à Rudyard Kipling, pèse aussi sur les épaules de l'efendi d'Istanbul."


Voir également : Un aperçu de la diversité humaine dans l'Empire ottoman tardif : moeurs, mentalités, perceptions, tensions

Le réformisme du sultan Mahmut II

Les Tanzimat

Ömer Lütfi Paşa alias Mihajlo Latas

La brève mais sincère amitié entre le maréchal de Saint-Arnaud et le général Ömer Lütfi Paşa

L'émir Abd el-Kader ou la possibilité de l'amitié algéro-franco-turque

Rüstem Mariani Paşa

La Conférence de Berlin sur le partage de l'Afrique (1884-1885) : quand l'Empire ottoman faisait partie des puissances coloniales européennes

Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) : un sultan autoritaire et réformateur

Osman Hamdi Bey : un génie éclectique ottoman

Les officiers étrangers au service de l'Etat hamidien

XIXe siècle : les défaillances de l'Etat ottoman et le problème de l'affirmation du pouvoir parallèle des féodaux kurdes

Les reculs et les renoncements d'Abdülhamit II

La montée du nationalisme arabe sous Abdülhamit II

Le conflit entre le régime d'Abdülhamit II et l'intelligentsia islamiste arabe
 

La francophilie de Mehmet VI (dernier sultan ottoman) et d'Abdülmecit II (dernier calife)

vendredi 16 septembre 2022

L'étrange emprise culturelle du monde ottoman sur l'armée française



Jean-François Solnon, Le turban et la stambouline : l'Empire ottoman et l'Europe, XIVe-XXe siècle, affrontement et fascination réciproques, Paris, Perrin, 2009, p. 498-499 :


"Comme musique de plein air accompagnant les armées ottomanes en campagne, la musique des janissaires — ses grosses caisses, ses petites timbales, ses cymbales, et ses triangles faisait forte impression sur les champs de bataille. Déjà en 1532, la parade militaire offerte à Belgrade aux observateurs étrangers (dont l'ambassadeur de François Ier) par Soliman le Magnifique, qui s'apprêtait à lancer ses troupes contre la Hongrie, laissa le souvenir de sonorités féroces dignes des « armées de l'islam vouées à la victoire ». Lorsque le sultan consentait à envoyer une ambassade en pays infidèle, il la faisait parfois accompagner par un orchestre militaire. Celui qui se produisit à Vienne en 1665 lorsque Kara Mehmed pacha y conduisit une importante délégation permit à la musique turque de commencer à être connue en Europe. Les armées chrétiennes, celle du roi de Pologne Auguste II la première, puis celle du tsar, de l'empereur et d'autres Etats, se dotèrent alors d'instruments à percussion supplémentaires directement inspirés de la musique des janissaires. Ce que l'on nomme encore aujourd'hui le « chapeau chinois », cher à la Légion étrangère, qui précède les musiciens et marque la cadence, mériterait davantage d'être appelé « chapeau turc »."




M. de Verceil (sous-officier de la Garde royale), lettre à son neveu Gustave, Bône, janvier 1836, source : Stéphen d'Estry, Histoire d'Alger, de son territoire et de ses habitants, de ses pirateries, de son commerce et de ses guerres, de ses moeurs et usages, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, Tours, Ad Mame et Cie, 1845, p. 243-245 :


"Le lendemain, 27 novembre [1830], le général Clauzel rentrait à Alger, où il s'occupa du soin d'organiser de nouvelles compagnies de zouaves [le corps des zouaves avait été créé dès octobre 1830], ce corps ayant montré, par sa belle conduite à Médéah, tous les services qu'il pouvait rendre à l'armée.

Sous le gouvernement de Hussein-Pacha [Hussein Bey (dey d'Alger)], les Maures avaient déjà été employés au service de l'Etat, et la pensée de les conserver, en leur donnant une meilleure organisation, fut sage et belle. Le gouvernement ne tarda pas à adopter les vues du général Clauzel ; les corps des zouaves et des spahis firent désormais, par ordonnance royale, partie de l'armée d'Afrique ; les escadrons des spahis, divisés en spahis réguliers et spahis irréguliers, furent destinés à accompagner, en tous lieux, les bataillons des zouaves, et à donner la chasse aux ennemis. Ces deux corps d'indigènes comptent dans leurs rangs des Maures blancs et noirs, des Arabes et même des Turcs, et si leur origine est différente, leur bravoure et leur vigueur sont les mêmes. Dans les zouaves, nous sommes vêtus d'une veste turque et d'une culotte fort large, qui se fixe et se termine au genou ; nous avons la jambe garnie d'une forte guêtre de cuir, et portons le turban. Cet uniforme, simple et léger, nous laisse toute notre agilité ; placés habituellement en tirailleurs sur les flancs de l'armée, nous éloignons l'ennemi et l'empêchons de pouvoir tirer sur les masses, la fatigue nous arrête rarement; on nous a vus escalader, par un soleil brûlant et après plusieurs heures de marche, des collines escarpées dont nous n'atteignions le sommet qu'en nous aidant de nos mains et en nous attachant aux broussailles. Il s'agissait, il est vrai, de rendre visite à des douairs dont les tentes avaient été abandonnées, mais où l'on pouvait espérer quelque butin, car c'est là le grand mobile des indigènes. Leur dévouement cependant et les services qu'ils ont rendus en maintes occasions, les rendent très-précieux à notre armée. Je suis fier de tous ceux qui sont sous mon commandement. Au combat, on dirait presque des Français, tant ils sont vaillants et intrépides. Leur nom figurera désormais avec honneur dans les fastes de notre histoire en Afrique.

L'armée française s'est ainsi grossie en Algérie des corps indigènes destinés à l'aider dans ses opérations, à éclairer sa marche, et à faire un service qui ne peut guère être accompli que par des hommes habitués au climat, connaissant la langue et les usages du pays."


Joseph Méry, "Nouvelle du jour.", Revue pittoresque, tome I, 1er décembre 1843, p. 22 :


"Cette histoire, malgré son titre, commence le 12 août 1842. Ce jour-là il y avait un mouvement extraordinaire à l'hôtel de la Croix-d Or, à Toulon.

Depuis 1830, Toulon est le péristyle de l'Afrique. Le département du Var n'est séparé que par un ruisseau du département de l'Atlas ; un pont de vapeur lie la France des prairies à la France des lions.

Aussi un jour viendra, quand l'Orient aura raison contre l'Occident, le Midi contre le Nord, le soleil contré la boue, un jour viendra où l'on ne dira plus à Paris qu'il faut abandonner Alger, mais où l'on dira, dans Alger, qu'il faut abandonner Paris. Nous posons aujourd'hui, à notre insu, la première pierre de ce monument de l'avenir.

Quand Alger débarque à Toulon, vers les cinq heures du soir, la table d'hôte de la Croix-d'Or est un véritable réfectoire de caravansérail, ou une scène en action de Paul Véronèse. Les convives y forment une étrange mosaïque de coiffures et de vêtements ; c'est une bigarrure qui plaît à l'œil et qui console un peu l'artiste de la sombre monotonie que le journal des modes inflige aux populations. A la Croix-d Or, on s'aperçoit que l'on se met à table aux portes de l'Orient : on y coudoie des caftans, des vestes de velours, des pelisses, des bernous ; on met son chapeau sur un turban ; on dépose sa canne ou son parapluie sur un trophée de damas, de yatagans et de cimeterres ; on interroge en langue franque des Arabes qui vous répondent en provençal ; on sert du vin à des Turcs qui le boivent sans eau ; puis, quand arrive le dessert, la confusion des langues éclate avec tant de verve orientale que le voyageur, rajeuni de cinq mille ans, peut croire qu'il est entré à l'auberge de la tour de Babel, à l'heure où les maçons, fils de Japhet, prennent leur repas du soir. Un fait bien digne de remarque est celui-ci : au moment où les Turcs de Constantinople adoptent notre costume stupide, notre redingote, notre pantalon à sous-pieds, nos bretelles et notre chapeau de castor, pour se mettre, disent-ils, au niveau de notre civilisation, nous, Occidentaux, nous adoptons le costume des Turcs. Aussi, à la table d'hôte de la Croix-d'Or, les artistes, les spahis, les zouaves, les botanistes de l'Atlas, les poètes, les Anglais, les chasseurs au lion, les Horace Vernets qui s'en reviennent d'Alger avec leurs barbes abrahamiques, leurs turbans, leurs larges brayes, leurs visages boucanés, humilient si fort notre déplorable nudité, tissue à Sedan et à Elbeuf, que bientôt la France entière rougira des modes de ses tailleurs et fera un échange complet de ses habits avec les fils du prophète. Toute la question d'Orient est dans ce progrès."



Antoine Paulin Pihan, Glossaire des mots français tirés de l'arabe, du persan et du turc, Paris, Benjamin Duprat, 1847, p. 261-262 :

"SPAHI, mieux SIPAHI, s. m. (P.)

(...) cavalier. En Turquie, le corps des sipahis, dont on attribue l'institution à Mourad Ier, se divisait en deux classes et avait pour armes principales le sabre et le javelot ; mais depuis le  nouveau système militaire introduit par Sélim III, il est maintenant discipliné à l'européenne, comme le reste des troupes turques. — On donne en Algérie le même nom à un corps de cavalerie au service de la France et divisé en spahis réguliers et irréguliers. Les premiers demeurent constamment enrégimentés et se composent en grande partie d'indigènes équipés selon l'usage du pays ; les autres, recrutés parmi les indigènes, les colons européens et les membres de diverses tribus soumises, ne sont tenus de servir qu'en cas d'appel. L'uniforme de ce corps est dans le goût oriental et produit un très-bel effet."

 


Hippolyte Castille, Réchid-Pacha, Paris, Ferdinand Sartorius, 1857, p. 44 :

"Dans cette tendance d'assimilation de la Turquie au reste de l'Europe, dans les efforts communs nés de la politique de 1840 et de 1841, qui consiste à maintenir l'intégrité de l'Empire Ottoman, il est curieux de voir la France donner à ses zouaves le turban, la veste et la culotte à larges plis, tandis que, de leur côté, les Turcs adoptent notre pantalon et notre redingote."


Eugène Jouve (correspondant du Courrier de Lyon lors de la guerre de Crimée), Lettres sur la guerre d'Orient, Lyon, Ve Mougin-Rusand, 1854, p. 245-246 :


"Andrinople [Edirne], 12 juillet 1854.

Monsieur le rédacteur,

Les fanfares des trompettes françaises ont interrompu ma dernière lettre. J'ai couru pour voir un spectacle très-ordinaire en France, fort curieux à Andrinople. C'étaient des détachements des 1er, 3e et 4e d'artillerie, qui arrivaient de Gallipoli, conduisant environ deux mille chevaux de batterie harnachés, mais sans canons. Chaque cavalier, noirci par le soleil et la poussière, portait avec lui le piquet de sa tente et tout son équipement de campagne. Les malades et les rechanges étaient charriés dans des prolonges attelées de dix chevaux, qui faisaient trembler toutes les maisons de la rue.

La population, accourue de tous cotés pour admirer ces limoniers qui semblaient des colosses, à côté des bidets turcs, se montrait généralement sympathique à nos soldats qu'elle voit avec plaisir. Cependant bon nombre de vieilles barbes grises paraissent consternées de ce flux incessant de troupes infidèles.

Le même soir je priai un hadji de bonne mine de me dire le nom d'une mosquée ; il profita aussitôt de l'occasion pour me demander par mon drogman si d'autres régiments français devaient encore arriver en Turquie. M'imaginant naïvement lui faire plaisir en chargeant un peu les chiffres, je lui annonçai le prochain débarquement d'une cinquième division de dix mille hommes. A ces mots, mon turban vert se mordit l'index, leva vers le ciel un regard désespéré pour en appeler à la protection de Mahomet, et me quitta sans ajouter une parole.

Les turbans verts de nos zouaves ont surtout navré le cœur de ces braves croyants. Ils ne voulaient pas croire que des giaours pussent avoir l'insolente audace de porter la coiffure réservée à la famille du prophète et aux saints pèlerins de la Mecque [les zouaves étaient alors principalement composés de non-musulmans]. Un uléma, voulant s'assurer de la vérité de cette profanation, demanda à un sergent s'il était circoncis et parent de Mahomet ?  — Parbleu ! lui répartit le zouave, c'est mon cousin germain... Le reste de sa réponse se devine et ne se traduit pas. Son interlocuteur en fut abasourdi."


Jean Joseph Gustave Cler (général), Souvenirs d'un officier du 2me de zouaves, Paris, Michel Lévy frères, 1869, p. 107-108 :


"En approchant de Silivri [en Thrace orientale], on reconnaît l'influence qu'exerce toute capitale sur les contrées voisines. Les cultures sont plus soignées, les bourgs et les villages plus nombreux, mieux bâtis. Le costume des habitants, par les formes, les couleurs et les étoffes, offre plus d'analogie avec celui des populations du nord et de l'ouest de l'Europe.

Les hommes, les femmes, les enfants, se portaient volontiers sur le passage de la colonne. Tous examinaient curieusement les zouaves, dont le teint basané et le costume oriental excitaient l'attention et l'étonnement général.

Plusieurs fois même la couleur verte du turban fit prendre ces braves soldats pour des pèlerins revenant de la Mecque1. Singuliers marabouts que ceux-là !... On conçoit si de telles méprises prêtaient aux plaisanteries et portaient à la gaieté.
Les femmes et les jeunes filles regardaient beaucoup les cantinières, qui, mises avec une certaine coquetterie et portant des vêtements empruntés à l'habillement des deux sexes, chevauchaient fièrement derrière la musique, en tête du régiment. On les désignait généralement comme étant les femmes du harem du bey (le colonel), ce qui ne laissait pas que de flatter les cantiniers, leurs légitimes époux. (...)

1 On sait que le turban vert est, chez les musulmans, le signe au moyen duquel on reconnaît le pèlerin qui a fait le voyage de la Mecque."


Paul Laurencin, Nos zouaves : historique — organisation — faits d'armes — les régiments — vie intime, Paris, J. Rothschild, 1888, p. 60-63 :


"La coiffure est la calotte ou chachia [fez] en drap garance avec turban blanc. Ce turban avait d'abord été vert pour les trois régiments de zouaves d'Afrique et blanc seulement pour le régiment des zouaves de la garde impériale. C'est en 1869, que la couleur blanche devint uniforme pour tous les zouaves. Cette couleur verte du turban fut la cause, en 1854, quand les zouaves arrivèrent en Turquie, d'une singulière méprise.

Dans les pays musulmans la couleur verte du turban est le signe caractéristique des fidèles mahométans qui ont fait le pèlerinage de La Mecque et que, par suite, on considère comme marabouts ou personnages sacrés. Les régiments de zouaves furent donc pris par les Turcs comme des régiments de personnages saints et plus d'un musulman dévot fut surpris à baiser dévotement le bas du caban d'un vieux zouave plus adorateur de Bacchus que de tout autre dieu."


Charles Texier, "Les populations de l'Asie mineure. Etude ethnographique", Revue orientale & américaine, tome VI, 1861, p. 7-8 :


"Il faut ajouter que les rapports diplomatiques du gouvernement turc avec la diplomatie européenne sont bien propres à lui faire perdre la raison : tantôt, et cela vient par boutade, l'Europe montre des accès de rage contre les Turcs ; tantôt, ce sont des échos de tendresse incomparables, sans qu'ils puissent deviner le pourquoi de ces revirements. Un pacha disait à un voyageur : « Depuis trente ans, l'Europe nous harcèle pour que nous quittions la barbe, le séroual (grosses culottes) et le turban. Le sultan Mahmoud a fait des efforts inouïs pour organiser son armée à l'européenne. Quand l'armée française est débarquée à Constantinople, nous nous réservions de copier fidèlement ses uniformes : nous avons vu débarquer les Zouaves en turbans verts, suivis des Turcos [tirailleurs] en turbans blancs, suivis des Spahis en bournous rouges, accompagnés des Chasseurs d'Afrique en bournous blancs, et toute l'armée en grosses culottes ou charvar sersual, les jambes revêtues de terliks comme en portent nos Arnautes [Albanais]. Je croyais voir renaître les armées du sultan Bayazid. Que pouvons-nous donc penser du bon sens de l'Europe ? C'était donc par jalousie qu'elle critiquait notre costume national. Tout, dans nos rapports avec l'Europe, est à l'avenant. Après avoir perdu nos turbans, nous finirons par perdre la tête. On a plaisanté sur nos barbes : depuis que nous les avons coupées, toute notre jeunesse porte la barbe. Machalla ! Machalla ! Où est donc la règle qu'il faut suivre. Vous avez des capitulations qui vous autorisent à juger vous-mêmes vos nationaux, et quand nous arrêtons un coquin, que nous le livrons aux consuls, nous sommes sûrs qu'on le fait évader, heureux encore s'il ne reparaît pas pour narguer l'autorité turque. J'ai vu, chez le consul anglais, un dessin de journal représentant des Indiens attachés à la bouche des canons, et des soldats anglais y mettant le feu. C'est sans doute un tableau fait d'imagination. Les Anglais ne peuvent pas être assez féroces pour avoir fait une chose pareille ; mais si, par impossible, les Turcs en eussent fait autant, que dirait l'Europe ?"

 


Voir également : L'influence turco-ottomane en Europe


vendredi 9 septembre 2022

La mort du général Michel Bizot en Crimée : les larmes d'un officier d'état-major ottoman



Germain Bapst, Le maréchal Canrobert : souvenirs d'un siècle, tome II, Paris, Plon-Nourrit, 1902, p. 432-434 :


"Pâques tombait le 8 avril [1855], et le 9, au matin, on devait ouvrir le feu contre la place [Sébastopol] et exécuter un nouveau bombardement. Les Russes, ne se doutant de rien, passèrent une nuit tranquille. Chez nous, elle fut agitée, car au temps radieux de la veille succéda, vers minuit, une pluie torrentielle, qui gêna beaucoup les derniers préparatifs. Au petit jour, les averses se ralentirent et tournèrent au brouillard épais, sombre, qui empêchait de distinguer à distance.

A cinq heures, cependant, les six cents pièces alliées commencèrent le feu. Les Russes répondirent assez faiblement et, craignant encore un assaut, massèrent des réserves en arrière des bastions ; de la leurs pertes élevées. Les dégâts des défenses russes furent considérables, et comme toujours réparées dans la nuit ; cependant il sembla que cette fois notre feu prenait une supériorité marquée. Chaque soir, profitant de l'ascendant que nous donnait notre feu, le général Pélissier tentait quelques sorties au siège de la ville, devant le bastion du Mât, et faisait détruire ou occuper un nouveau logement que l'infatigable Totleben ne cessait de multiplier. Pendant une semaine, la lutte avec le canon et les mortiers le jour, et le soir avec la baïonnette, se continua. L'armée attendait, impatiente, le signal de l'assaut, lorsqu'une nouvelle douloureuse parcourut les camps : le général Bizot venait d'être mortellement blessé dans la tranchée.

Une balle lui était entrée dans une joue et était ressortie de l'autre côté, derrière l'oreille. On l'avait ramené à sa baraque presque mourant. C'était le 11 avril. Le lendemain, le bruit d un mieux courut ; c'était malheureusement une fausse nouvelle. Le général Canrobert vint de suite lui faire visite. Il le trouva la tête entièrement enveloppée de bandages. En voyant son chef, le général Bizot essaya de se soulever et voulut parler. Mais ses paroles n'étaient presque plus articulées ; des sons rauques, voilés, prononcés avec peine, sortaient seuls de sa bouche. Il ne pensait qu'au siège, ne parlait que de ses tranchées et de l'assaut : il ne dit pas un mot au général Canrobert de son état.

Le commandant Boissonnet, son aide de camp, expliqua au visiteur que le général Bizot portait un râtelier, que la balle l'avait brisé et que ses morceaux avaient, sous le choc, produit des quantités de lésions et de déchirures profondes qui aggravaient la blessure en lui causant d'horribles souffrances.

Le général Bizot mourut le 15 avril.


Quelques jours après on l'enterra. Tous les généraux voulurent saluer une dernière fois cet honnête homme, cet ingénieur audacieux et sage et ce soldat si brave.


Tous suivirent le cercueil, porté par des sapeurs du génie à la petite chapelle en planches du corps, où l'abbé Castaing dit une messe basse et jeta l'eau bénite. L'on se rendit ensuite à l'endroit où avait été creusée sa tombe. Le général Bosquet s'avança et lut le résumé de la vie du général Bizot. Il y avait là lord Raglan et tout l'état-major anglais, Omer-Pacha et les Turcs, et au centre, à côté de lord Raglan et d'Omer-Pacha, le général Canrobert ; devant lui, avec les officiers du corps de siège, le général Pélissier, dont la figure expressive, avec ses cheveux blancs, se distinguait de suite.

« Quand le général Bosquet eut fini, m'a conté le général Canrobert, j'étais très émotionné. J'admirais, j'aimais profondément le général Bizot ; je voulus aussi lui dire adieu : « C'est parce que Bizot, me suis-je écrié, était un noble caractère, donnant à tous le modèle du courage, du devoir accompli sans relâche, du dévouement, de l'abnégation ; c'est parce qu'il avait toutes les vertus et les plus mâles qualités, que Dieu lui a accordé le suprême bonheur de tomber en soldat, sur la brèche, en face de l'ennemi. »

« J'avais mis tout mon cœur à lancer ces paroles. Lorsque j'eus fini, j'entendis derrière moi un Turc de l'état-major d'Omer-Pacha qui sanglotait, et je vis que tout le monde était profondément ému ; mais ce qui me fit par-dessus tout comprendre que j'avais fait partager les sentiments qui débordaient en moi, c'est qu'en face, Pélissier, Pélissier lui-même, s'essuyait les yeux et pleurait comme un enfant.

« Il s'approcha de moi et, me serrant la main : « C'est bien, ce que vous avez dit ; c'était un vrai soldat et nous le regretterons. » Eloge mérité et de haute valeur de la part de Pélissier. » "

Sur la guerre de Crimée : La France des Bonaparte et la Turquie

Napoléon III

Saint-Arnaud et la guerre de Crimée : l'alliance franco-ottomane en action (1854)

Ömer Lütfi Paşa alias Mihajlo Latas

La brève mais sincère amitié entre le maréchal de Saint-Arnaud et le général Ömer Lütfi Paşa

Istanbul, 1910 : la cérémonie d'hommage aux Français morts lors de la guerre de Crimée

dimanche 4 septembre 2022

Armand Jacques Leroy de Saint-Arnaud



Né en 1798, Armand Jacques Leroy de Saint-Arnaud était le fils d'un préfet du Consulat. Il était aussi le frère d'Adolphe Leroy de Saint-Arnaud (avocat et maire du 12e arrondissement de Paris sous le IInd Empire), et le demi-frère d'Adolphe de Forcade Laroquette (député et ministre de Napoléon III).

Dans sa jeunesse, sous la Restauration, il est passé par la Garde nationale, les gardes du corps du roi, puis l'infanterie. Il a quitté l'armée et rejoint les insurgés grecs comme volontaire (1822) : il a été rapidement dégoûté par la cause philhellène, et fut le témoin atterré et impuissant des horreurs commises par les bandes grecques. Il visita Salonique, Istanbul, Izmir et Gallipoli, avant de retourner en France. Puis il erra en Europe occidentale (Italie, Belgique, Angleterre).

Réintégré dans l'armée française après la révolution de 1830, Saint-Arnaud put alors vraiment se lancer dans la carrière militaire : il prit part à la répression des troubles légitimistes en Vendée (1831), devint l'officier d'ordonnance du général Bugeaud et garda avec lui la duchesse de Berry (1832).

Passé à la Légion étrangère (1836), Saint-Arnaud fut promu capitaine et participa au siège de Constantine (1837). Il s'y distingua par son courage et fut décoré de la croix de la Légion d'honneur (ce qu'il souhaitait). Lieutenant-colonel (1841), puis colonel (1842), il mena des opérations en vue de soumettre entièrement des tribus rebelles en Algérie (années 1840).

En congé à Paris au moment de la révolution de février 1848, il participa à la répression.

Il retourna ensuite en Algérie, et subjugua des tribus kabyles qui s'étaient rebellées (1851) : ce succès lui valut le grade de général.

Co-organisateur du coup d'Etat de 1851, Saint-Arnaud devint ministre de la Guerre (1851-1854), sénateur (1852-1854) et maréchal de France (1852).

Commandant en chef du corps expéditionnaire français en Orient (avril 1854), le maréchal débarqua en Crimée et remporta la victoire de l'Alma (septembre 1854), mais mourut du choléra quelques jours après.

Les généraux Canrobert et Pélissier lui succédèrent en Crimée : des vétérans de l'Algérie, eux aussi.


La turcophilie de Saint-Arnaud a été nourrie par de sombres expériences de guerre. Elle n'a pas l'emphase d'un Loti ou d'un Farrère, mais elle n'en est pas moins certaine. Il a vu les idoles de l'orientalisme turcophobe sous leur véritable jour, percé leurs affreux secrets. S'il ne goûtait pas forcément tout le faste de la cour ottomane (il était très souffrant en 1854, et avait la tête ailleurs), s'il était à l'évidence navré de voir les retards subis par l'Empire ottoman, il s'est montré compatissant pour le sort des Turcs, et a admiré les qualités martiales de leurs soldats.

Thomas Robert Bugeaud n'était pas défavorable aux Turcs et a évoqué avec optimisme les réformes des Tanzimat : nous ignorons dans quelle mesure son opinion a pu être influencée par son ami Saint-Arnaud.

Sur les étapes de la vie tragique et impétueuse du maréchal de Saint-Arnaud : 

Saint-Arnaud et l'insurrection grecque : le désappointement d'un philhellène (1822) 

Saint-Arnaud en Algérie : la terrible bataille de Constantine (1837)

Saint-Arnaud en Algérie : la lutte contre la rébellion

La réorganisation de l'armée d'Afrique par Saint-Arnaud (1852) : de l'Algérie à la guerre de Crimée

Saint-Arnaud et la guerre de Crimée : l'alliance franco-ottomane en action (1854)

La brève mais sincère amitié entre le maréchal de Saint-Arnaud et le général Ömer Lütfi Paşa

La brève mais sincère amitié entre le maréchal de Saint-Arnaud et le général Ömer Lütfi Paşa


Le premier contact entre le maréchal de Saint-Arnaud et le général Ömer Lütfi Paşa avait été mitigé. Toujours est-il qu'une amitié s'est finalement nouée entre les deux hommes, au fil de leurs entretiens. Ils avaient pour points communs d'avoir vécu une jeunesse aventureuse, puis d'avoir été contraints de mater diverses bandes d'agités au cours de leur carrière.

Tous deux connaissaient l'italien : Saint-Arnaud avait parcouru l'Italie dans sa jeunesse, Ömer (un Serbe de Croatie) maîtrisait mieux l'italien que le français. C'est probablement dans cette langue qu'ils se parlaient entre eux.


Armand Jacques Leroy de Saint-Arnaud, Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, 1832-1854, tome II, Paris, Michel Lévy frères, 1864 :

"AU MEME. [son frère Adolphe Leroy de Saint-Arnaud]

Gallipoli, le 30 mai 1854.

Frère, ma vie se passe dans un tourbillon qui me roule jusqu'au moment où il m'entraîne. J'ai tant d'affaires vitales à diriger que si je rencontre par hasard une minute de liberté pour ma correspondance avec vous tous que j'aime, je ne trouve plus la force nécessaire. La fatigue est telle que je n'ai plus la puissance de penser et d'écrire. C'est mon histoire du dernier courrier. Je voulais te donner des détails sur mon voyage à Varna et à Schumla, l'armée turque et son chef.

Je suis déjà d'un demi-siècle en avant de cette course, et voici venir des actualités à remplir bien des pages. Mais où prendre le temps ? En deux mots, j'ai trouvé Varna une place défendable et Schumla fort habilement transformée en un camp retranché formidable.

J'ai vu dans Omer-Pacha un homme incomplet, mais remarquable pour son pays d'adoption. J'ai trouvé, je te l'ai dit, une armée où je ne comptais voir qu'une foule [Saint-Arnaud déplorait que l'armée ottomane manquait d'échelons intermédiaires (officiers et sous-officiers)]. Troupe mal habillée, mal chaussée, médiocrement armée, mais qui manœuvre, obéit, se bat et se fait tuer. J'ai trouvé Silistrie se défendant sans espoir d'une longue résistance, et les Russes, en force et en nombre, attaquant mal, mais sûrs de l'emporter en sacrifiant du monde, s'ils persévèrent.

Si j'étais en mesure de livrer bataille ! Mais je ne le serai pas de quelque temps. Je suis revenu à Gallipoli et j'ai vu. Je n'ai pas le droit de hasarder ni de compromettre l'honneur du drapeau en mettant en ligne une armée non constituée, non organisée ; n'ayant ni son artillerie, ni sa cavalerie, ni son ambulance, ni son train, ni ses transports, ni ses approvisionnements.

L'armée anglaise n'est pas plus avancée que nous. On ne se fait pas une idée juste de ce qu'est une expédition lointaine avec le morcellement des transports. Tout arrive par pièces et morceaux ; des canons sans leurs affûts et leurs chevaux, des chevaux sans leurs pièces et caissons, etc. J'ai quarante-deux pièces attelées au lieu de cent. Mille chevaux dépareillés et de tous corps, au lieu de six régiments formant trois mille chevaux. A toutes ces misères plus regrettables qu'évitables, répondent de sérieux retours sur les plans adoptés. Nous ne pouvons montrer à Varna que nos têtes de colonnes.

J'organise donc l'armée à Gallipoli ; au fur et à mesure que les divisions se complètent, je les dirige par terre sur la ligne des Balkans. Mes troupes s'aguerrissent par la marche et les bivouacs, le pays parcouru par les troupes françaises sentira son courage se relever et les Russes sauront que nous marchons à eux. La 3e division partie pour Constantinople par Rodosto, encadre dans ses rangs une bonne division turque de six mille hommes et trente pièces de canon qui nous serviront comme nombre et comme force. Dès que la 4e division attendue d'ici à quatre jours sera débarquée, la 2e division marchera sur Andrinople, et vers le 15 juin, la 3e quittera Constantinople pour marcher sur Bourgas.

Quand la brigade destinée à tenir garnison à Gallipoli sera arrivée, la 4e division remplacera à Andrinople la 2e, qui viendra s'établir à Aïdos. Les troupes à Varna seront portées à douze mille hommes, et ma cavalerie sera dans les plaines d'Andrinople, où elle mangera et me fera des foins.

Ma réserve d'artillerie, quarante pièces, suivra quand elle sera organisée. Hélas ! quand le sera-t-elle ?

Tu le vois donc, mes mouvements s'organisent et mon plan se développe. Me rapprocher des Balkans, des Turcs et des Russes en prenant le temps de me concentrer ; je ne puis rien de plus.

Depuis que je suis à Gallipoli tout a changé de face, tout marche. J'ai passé des revues, parlé aux chefs, aux soldats ; tout le monde a confiance et porte la tête haute. En passant dans les rangs de trente-huit mille Français, j'ai pleuré de joie et de fierté. J'admirais les soldats que je suis chargé de conduire à la victoire, mais pas tous. Combien pleurerons-nous de victimes !

Cette activité dévorante que tu me connais, frère, m'anime et m'empêche d'être malade. On dirait que jamais je ne me suis mieux porté. Les crises s'éloignent ; je reprends mes forces et mon air de jeunesse. Dieu aura pitié de cette belle armée en ayant pitié de son chef.

Le sultan m'a envoyé ici, par son séraskier, la plaque de son ordre du Medjidié. C'est une dignité dont je devrai porter les insignes pendant tout mon séjour en Turquie.

Chaque jour, frère, à déjeuner, à dîner, j'ai des officiers de tout grade à ma table. Je leur fais des théories de guerre qui paraissent fort goûtées. Mais je m'échauffe et m'anime en les faisant ; ma digestion en souffre. Il n'y a que les bêtes qui digèrent bien.
" (p. 296-298)

"A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D'ETAT.

Varna, le 4 juillet 1854.

Cher frère, Omer-Pacha est chez moi depuis ce matin ; nous sommes les meilleurs amis du monde. Il a été parfait de déférence et souvent de raison. Demain je lui montre plus de quarante mille Français pleins d'ardeur, trop pleins d'ardeur, car ils demandent tous à marcher, et c'est un embarras, même un danger. L'armée est magnifique, son état sanitaire excellent ; il ne nous manque que des Russes qui s'en vont,
Schilder avec une jambe de moins, Paskiewitz avec une contusion au pied, Luders avec la dyssenterie. Quel malheur que nous n'ayons pas des ailes ! Mais, mais, que ferai-je, une fois sur le Danube et même à Bucharest ? Il faudra revenir.

Je cherche jour et nuit le défaut de la cuirasse russe, je le trouverai et j'y frapperai. On ne peut laisser se perdre dans l'inaction une armée et une flotte semblables.


Le 8 juillet.

Omer-Pacha m'a raconté d'intéressants épisodes de la défense de Silistrie. C'est un héroïsme si simple que cela fait venir les larmes aux yeux. Le bataillon égyptien, après avoir passé dix jours dans Arab-Tabia, a été relevé. Il avait perdu deux cent cinquante hommes sur cinq cents. Ces braves gens ne voulaient pas s'en aller, et regardaient comme une punition d'être arrachés à une mort certaine et qu'ils avaient acceptée. La même batterie a voulu faire le service dans Arab-Tabia. Il reste le capitaine et huit artilleurs, tous les autres ont été tués.

J'ai demandé a l'empereur dix croix et vingt médailles pour les défenseurs de Silistrie.


Les Russes ont enterré quinze cents morts sous Silistrie. L'un de mes officiers que j'ai envoyé est revenu hier : il a tout vu, tout visité, il me donne d'incroyables détails. Arab-Tabia n'a plus forme de redoute ; les boulets, les obus l'ont tellement labouré qu'il n'y a plus ni angles ni crête, c'est un talus informe... Les Russes étaient à trente pas. Ils demandaient souvent du tabac qu'on leur jetait.

Après ma revue, dont j'ai fait les honneurs à Omer-Pacha qui était dans l'admiration, nous sommes allés voir à Devena la division du duc de Cambridge, composée de la garde anglaise et des Ecossais. C'était beau, mais un peu roide, stiff. C'est égal, c'est une belle armée et qui se battra bien. Mais la nôtre, frère, quelle ardeur, quel élan, quelle désinvolture militaire, fière et aisée !

Ma santé dont tu t'inquiètes est toujours la même. Je ne m'en plains pas, je souffre de temps en temps. Je n'y comprends rien, ni les docteurs non plus. Je dors et j'engraisse, surtout je t'aime bien.
" (p. 308-309)

Ömer Lütfi Paşa, lettre à Madame la Maréchale de Saint-Arnaud, 1er novembre 1854, source : "Appendice au deuxième volume", in Armand Jacques Leroy de Saint-Arnaud, Lettres du maréchal de Saint-Arnaud..., op. cit., p. 415 :

"Bucharest, le 1er novembre 1854.

Madame la maréchale, au moment où l'armée française vient de perdre le chef illustre qui l'avait conduite en Crimée, et qui par la brillante victoire d'Alma avait ajouté une page glorieuse aux faits militaires de son pays, j'éprouve le besoin de vous exprimer tout le chagrin que j'ai ressenti, en apprenant le malheur qui venait de vous frapper.

Ce n'est pas seulement, madame, le général habile, dont les talents militaires pouvaient être si utiles à la cause pour laquelle nous combattons, que je regrette, c'est encore un ami, pour lequel j'éprouvais des sentiments de sympathie profonde, dont je déplore la perte.

Mes relations avec M. le maréchal de Saint-Arnaud ont été de bien courte durée, mais elles ont été si franches et si loyales, que j'en conserverai toujours au fond du cœur le plus agréable souvenir.

Pardonnez-moi, Madame, si je viens rouvrir une blessure encore saignante, mais je ne peux résister au désir de vous exprimer les sentiments de haute estime et de véritable affection que j'éprouvais pour votre époux, enlevé jeune encore à une destinée des plus brillantes.

Veuillez agréer, madame la maréchale, l'assurance de mes sentiments les plus respectueux et dévoués.

Le généralissime de l'armée ottomane,

OMER." 


Sur le maréchal de Saint-Arnaud : Armand Jacques Leroy de Saint-Arnaud

Sur le général Ömer Lütfi Paşa : Ömer Lütfi Paşa alias Mihajlo Latas

Sur la guerre de Crimée : La France des Bonaparte et la Turquie

Napoléon III

Istanbul, 1910 : la cérémonie d'hommage aux Français morts lors de la guerre de Crimée

Saint-Arnaud et la guerre de Crimée : l'alliance franco-ottomane en action (1854)


Ironie du destin ? Ou conclusion logique et peut-être inévitable d'une somme d'expériences de guerre acquises en Orient ?

Celui qui avait été l'adversaire des Turcs (un adversaire vaillant et honnête), en Morée (1822) et à Constantine (1837), devait se hisser au rang d'allié majeur de l'Empire ottoman.

En 1854, le maréchal de Saint-Arnaud fut nommé commandant en chef du corps expéditionnaire français lors de la guerre de Crimée.

Ainsi, il marchait sur les traces des grands commandants français qui se sont illustrés au sein de l'alliance franco-ottomane : François de Bourbon (comte d'Enghien) à Nice (1543), le général Horace Sébastiani à Istanbul (1807). Et il est allé encore plus loin.

Sens du devoir, abnégation, volonté de fer, énergie débordante, sens de l'organisation, intelligence observatrice : il déploya toutes ses qualités de militaire endurci pour la défense de la cause ottomane, alors que sa santé avait été si éprouvée par les incessantes opérations de police en Algérie. Il se lia à des dirigeants ottomans, put encore admirer le courage des soldats turcs, il découvrit les Tatars de Crimée et les estima.

Lui qui aspirait depuis toujours aux plus grandes gloires militaires, connut son apothéose sur ce plan-là : la victoire de l'Alma (20 septembre 1854), une des grandes victoires du IInd Empire.

Atteint par le choléra, le maréchal s'éteignit, neuf jours plus tard, sur le bateau le conduisant à Istanbul, où il espérait retrouver au moins une dernière fois son épouse.

Napoléon III fit inhumer l'héroïque maréchal aux Invalides, avec tous les honneurs.


"Documents relatifs à la guerre d'Orient et à la mort du Maréchal", in Armand Jacques Leroy de Saint-Arnaud, Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, 1832-1854, tome II, Paris, Michel Lévy frères, 1864 :

"ORDRE GENERAL.

Au quartier général, à Marseille, le 20 avril 1854.

Soldats, dans quelques jours vous partirez pour l'Orient ; vous allez défendre des alliés injustement attaqués, et relever le défi que le czar a jeté aux nations de l'Occident.


De la Baltique à la Méditerranée, l'Europe applaudira à vos efforts et à vos succès.

Vous combattrez côte à côte avec les Anglais, les Turcs, les Egyptiens. Vous savez ce que l'on doit à des compagnons d'armes : union et cordialité dans la vie des camps, dévouement absolu à la cause commune dans l'action.

La France et l'Angleterre, autrefois rivales, sont aujourd'hui amies et alliées. Elles ont appris à s'estimer en se combattant ; ensemble elles sont maîtresses des mers ; les flottes approvisionneront l'armée pendant que la disette sera dans le camp ennemi.

Les Turcs, les Egyptiens ont su tenir tête aux Russes depuis le commencement de la guerre ; seuls, ils les ont battus dans plusieurs rencontres ; que ne feront-ils pas secondés par vos bataillons !

Soldats ! les aigles de l'Empire reprennent leur vol, non pour menacer l'Europe, mais pour la défendre. Portez-les encore une fois comme vos pères les ont portées avant vous.

Comme eux, répétons tous, avant de quitter la France, le cri qui les conduisit tant de fois à la victoire : Vive l'Empereur.

Le Maréchal de France,
commandant en chef de l'armée d'Orient.

A. DE SAINT-ARNAUD." (p. 394-395)

"AU MEME. [le maréchal Jean-Baptiste Philibert Vaillant (ministre de la Guerre)]

Au bivouac, à Old-Fort, le 16 septembre 1854.

Monsieur le Maréchal, j'ai l'honneur de vous confirmer ma dépêche télégraphique en date de ce jour.

Notre débarquement s'est opéré, le 14, dans les conditions les plus heureuses, et sans que l'ennemi ait été aperçu. L'impression morale qu'ont reçue les troupes a été excellente, et c'est au cri de vive l'empereur ! qu'elles ont mis pied à terre et pris possession de leurs bivouacs.

Nous sommes campés sur des steppes où l'eau et le bois nous font défaut. La nécessité d'effectuer un débarquement difficile et compliqué au delà de tout ce qu'on peut dire, contrarié par un vent de mer qui a rendu la plage souvent inabordable, nous a retenus jusqu'à ce jour dans ces mauvais bivouacs.

J'avais d'abord voulu occuper Eupatoria, dont la rade foraine est l'unique refuge qui nous soit ouvert sur cette côte difficile. Mais j'ai trouvé les dispositions des habitants si accommodantes, que je me suis contenté d'y établir une station navale et quelques agents qui ont mission de recueillir les ressources qui s'y peuvent rencontrer.

Les Tartares commencent à arriver au camp ; ils sont très-doux, très-inoffensifs et paraissent très-sympathiques à notre entreprise. J'espère que nous obtiendrons par eux du bétail et des transports. Je fais payer avec soin toutes les ressources qu'ils nous offrent, et je ne néglige rien pour nous les rendre favorables. C'est un point très-important.

En tout, notre situation est bonne et l'avenir se présente avec de premières garanties de succès qui semblent très-solides. Les troupes sont pleines de confiance. La traversée, le débarquement étaient assurément deux des éventualités les plus redoutables qu'offrait une entreprise qui est presque sans précédent, eu égard aux distances, à la saison, aux incertitudes sans nombre qui l'entouraient. Je juge que l'ennemi, qui laisse s'accumuler à quelques lieues de lui un pareil orage, sans rien faire pour le dissiper à son origine, se met dans une situation fâcheuse, dont le moindre inconvénient est de paraître frappé d'impuissance vis-à-vis des populations.

J'ai l'honneur de vous adresser, ci-joint, l'ordre du jour que j'ai fait lire aux troupes au moment du débarquement.

Veuillez agréer, Monsieur le Maréchal, l'expression de mes sentiments très-respectueux.

Le maréchal de France,
commandant en chef de l'armée d'Orient.
A. DE SAINT-ARNAUD." (p. 398-399)


Armand Jacques Leroy de Saint-Arnaud, Lettres du maréchal de Saint-Arnaud..., op. cit. :

"AU MEME. [son frère Adolphe Leroy de Saint-Arnaud]

Toulon, le 23 avril 1854.

Je suis à Toulon, cher frère ; j'y ai retrouvé le soleil du midi, ses splendeurs, sa chaleur douce, un beau ciel bleu... A la bonne heure, voilà un pays. J'avais laissé à Marseille la pluie et un ciel gris et froid. J'ai fait une entrée superbe à Toulon où m'attendait la réception la plus cordiale. Ce soir, grand dîner chez le préfet maritime. J'ai trouvé, à Toulon, notre Eugène de Faget [camarade de collège et ami de Saint-Arnaud], major de la marine. Demain journée bien occupée : visite à l'arsenal et au port où je vais examiner l'installation de deux bâtiments mis à ma disposition, le Chaptal et le Dauphin. Nous serons bien, je l'espère et la traversée sera bonne. Le vent est à l'ouest. Après déjeuner, revue de la division Forey réunie à Toulon, près de quinze mille hommes. Je verrai tout le monde de près, je lu dirai un mot. J'ai déjà longuement devisé avec les généraux Forey, d'Aurelles et Lourmel, chacun saura ce qu'il lui reste à faire.

Louise [son épouse Louise-Anne-Marie de Trazégnies] t'a rendu compte de ce que nous avons fait à Marseille. J'ai revu et reçu lord Raglan [commandant en chef des troupes britanniques en Orient] et son état-major. Je les ai réunis à dîner avec les autorités civiles et militaires de Marseille. Nous sommes avec lord Raglan dans les meilleurs termes. J'ai visité son Caradoc ; ce n'est assurément pas le type de l'installation anglaise. Lord Raglan s'est embarqué hier, par un bien mauvais temps

Je rentre à Marseille mardi, et jeudi je compte m'embarquer... Plus je vais, plus j'ai confiance. L'Autriche a fait un pas en envoyant des troupes dans le Monténégro et une flotte contre l'insurrection grecque [en Thessalie et en Epire] ; c'est une manière de se déclarer contre la Russie.

Le 7, je serai donc à Constantinople. Je t'écrirai de Malte, de Candie, d'Athènes. Delattre [neveu de Saint-Arnaud, servant dans les chasseurs d'Afrique] va bien, il monte à cheval souvent. Je n'ai encore ni Puységur [son gendre], ni de Villers, ni Lostanges ; mes domestiques rament sur le Rhône, Dieu sait quand ils arriveront à Avignon." (p. 286-287)

"A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D'ETAT.

Marseille, le 27 avril 1854.

Cher frère, je vous avais fait mes adieux, je croyais m'embarquer aujourd'hui, le ciel en a décidé autrement ; je le regrette moins, puisque j'ai pu recevoir ta lettre à laquelle je réponds. Le Chaptal, qui m'était destiné, a fait, heureusement sans nous, en venant me chercher à Marseille, un grosse avarie qui le menait droit à un naufrage, lien a pour un mois de réparations. Dans quelques heures, le Berthollet sera dans le port de Joliette à ma disposition ; mais il lui faudra la nuit, la journée de demain pour s'installer, prendre mon changement, mes chevaux, etc. Le 29, je serai donc bord. A quelque chose malheur est bon: le vent se calme que le Berthollet nous mène donc sains et saufs aux rives désirées du Bosphore et voyons les Russes le plus tôt possible.

Il nous faut des succès ; de revers seraient désastreux au dedans comme au dehors ; et cependant, pas un homme de bonne foi ne pourra dire, quelle que soit sa couleur, que nous allons chercher de gaieté de cœur une guerre lointaine par amour pour la guerre. Nous la faisons, indispensable qu'elle est à l'honneur, à la dignité de la France et par-dessus tout inévitable. Que nous soyons vainqueurs ou vaincus qui pourrait aller contre cette vérité ?... Mais je ne crains pas les revers, je ne redoute que les lenteurs obligées, j'ai foi en Dieu et en mon étoile. Advienne que pourra, j'aurai fait mon devoir. Je me sens plein d'énergie et de force.

Dans ce que tu dis, frère, il y a beaucoup de vrai, mais c'est le vrai des gens sensés. Tu ne te mets pas assez au point de vue des masses et il faut compter avec elles. Le peuple donne son argent, ses enfants, sans murmurer. Il supporte la guerre un an, deux ans, mais il lui faut des bulletins, des résultats, des succès qui le dédommagent. Un Fabius Cunctator se coulerait ici. Le général doit être sage, prudent, mais profiter des occasions et agir ; c'est ce que je ferai. Toute la politique, je le sais, n'est pas en Orient. Mais c'est là que pèsent les efforts gigantesques de la France et de l'Angleterre.

Jeter à six cents lieues du pays, la France soixante mille hommes, l'Angleterre trente mille, c'est énorme. Et compare : l'armée d'Egypte avait d'abord dix-huit mille et puis trente et un mille. — L'armée de Morée, vingt-cinq mille. — L'armée d'Afrique en 1830, trente mille. — Nous en avons le double, transportés à une double distance, et nous marchons vers le Danube. Nous ne pouvons perdre de tels efforts dans l'inaction.


La Crimée, tu parles de la Crimée ! c'est un joyau, j'en rêve et j'espère que la prudence ne me défendra pas de l'ôter aux Russes. Ce sera pour eux un coup terrible. Au reste, ne disons rien à l'avance. Il faut causer d'abord avec les Turcs, voir les Russes de plus près, savoir ce qu'ils veulent et ce qu'ils peuvent. Ce sera le moment d'un plan sage et hardi. Traîner la guerre en longueur, c'est faire l'affaire des révolutions. Voilà, frère, mes idées pour le moment, nous verrons plus tard.

Demain donc, à midi, nous serons abord. Reçois nos adieux, toujours pleins de regrets et d'espoir, et partant du cœur." (p. 288-289)

"A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D'ETAT.

Smyrne, le 6 mai 1854.

Voici une occasion de te donner de nos nouvelles, cher frère, je la saisis. Je me suis arrêté quelques heures à Smyrne pour voir quels établissements pourraient ici être utiles à l'armée. Je trouve le courrier pour France ; il te portera nos souvenirs et cette lettre.

J'ai écrit de Malte à Forcade [leur demi-frère Adolphe de Forcade Laroquette]. Il a dû te communiquer sa lettre ; cette fois, tu te charges de lui donner de nos nouvelles.

Depuis trois jours, plus de mal de mer à bord du Berthollet. La maréchale [son épouse], qui ne devait jamais s'amariner, est comme dans son salon. Elle n'a ni assez d'yeux, ni assez de lunettes, pour admirer les villes de l'Archipel qui passent sous son regard en fuyant. Nous filons douze nœuds. Elle a vu Chio, Milo, Paros, elle visite Smyrne. Hier, nous avons passé une partie de la journée à la Canée [en Crète]. Réception officielle, intéressante pour Puységur, Delattre et les conscrits qui n'avaient jamais vu de pacha, de vraies pipes, de vrai tabac et de vrai café.

Au point de vue politique, ma visite à la Canée a produit un bon effet ; elle a prouvé que l'alliance française et turque n'est point une fable, comme l'affirment et voudraient qu'on le crût, peuple et parlement grecs [rappelons que Saint-Arnaud était devenu mishellène dans sa jeunesse...]. Aussi le pacha s'est-il montré tout à notre dévotion. Il n'y avait rien à faire dans Candie pour nos troupes, c'est trop malsain.

Serai-je ici mieux servi par les localités ? Demain à Gallipoli, la res militaris va commencer et m'occupera sans partage. Je verrai mes troupes, les généraux, les dispositions prises, l'installation de chacun, grosse et utile besogne. Plus tard, à Constantinople, viendra la politique. Je me tiendrai plus en garde, mais conservant toujours la base de mon système et l'allure de mon caractère : aller droit mon chemin.

Ma santé, dont je ne te parle pas, est aussi satisfaisante que possible. J'ai de temps à autre de petites crises de même nature, courant de mes bras à ma poitrine, pas trop longues, mais douloureuses. Avec cela, j'engraisse, ce me semble, et les forces sont visiblement revenues. Je ne puis guère me plaindre, quand je jette un regard en arrière; il faut vivre avec son ennemi.

Je ne m'attends pas à recevoir de vos nouvelles avant Constantinople. J'y serai le 8 ou le 9 ; j'y ferai une station de quelques jours, puis je reviendrai fixer mon quartier général, je ne sais trop où encore, mais je le choisirai bien. Nous sentons aujourd'hui la température de l'Asie. Adieu, frère, souvenir aux amis.

AU MEME.

Constantinople, le 10 mai 1854.

J'ai tant d'affaires que je n'ai pas encore eu le temps de quitter le Berthollet. J'installe demain la maréchale dans sa maison à Yeni-Keuï, sur le Bosphore, près Tophana, en face Béïkos ; cherche, sur ta carte. L'installation est médiocre ; nous y attendrons les événements. Je suis ici pour dix jours au moins. C'est à Constantinople que tout se traite, et mes troupes sont loin d'être réunies.

J'ai vu le sultan [Abdülmecit Ier], ses ministres, les ambassadeurs. J'ai été partout reçu comme je devais l'être. Demain, conférence avec lord Raglan, Reschid-Pacha [Mustafa Reşit Paşa (ministre des Affaires étrangères ottoman)] et Rizza-Pacha [Hasan Rıza Paşa (chef de l'armée ottomane)], grande journée où seront prises de graves résolutions.

Si tu veux une description de Constantinople, prends Théophile Gautier.


AU MEME.

Constantinople, le 14 mai 1854.

Cher frère, j'ai trop de choses à te dire pour entrer dans les détails. Je suis plus enveloppé par la besogne que dans les jours les plus rudes de mon ministère [de la Guerre]. Qu'il te suffise de savoir que j'ai pris ici la position qui convient au généralissime français. Mon influence grandit et s'étend. Le sultan, que j'ai déjà vu deux fois, me témoigne bienveillance et faveur ; les ministres gouvernants ne me refusent rien de ce que je crois juste et nécessaire. La question est de savoir s'ils pourront tenir tout ce qu'ils promettent.

Je crois, cher frère, et bien sincèrement, que nous servons la Turquie en soutenant son ministère. Je trouve dans Reschid et dans Rizza deux auxiliaires utiles aux intérêts de la France et de son alliée. Je les soutiens. Convaincu qu'un ministère nouveau serait un danger, je l'évite. J'ai dépeint exactement la situation à l'empereur. Il sait que je fais mon devoir suivant ma conscience. Dès mon premier pas sur le terrain de la diplomatie, je suis obligé d'avouer que c'est une chose difficile à traiter.

Je suis donc ici retenu malgré moi ; je préférerais être au milieu de mon armée.


Jeudi 18, lord Raglan, Rizza-Pacha, le séraskier et moi nous irons rencontrer à Varna Omer-Pacha [généralissime de l'armée ottomane sur le Danube], mandé à cet effet, et nous y trouverons les deux amiraux Hamelin et Dundas. Nous aurons à discuter nos plans.

Dès ma rentrée à Constantinople, j'irai à Gallipoli voir mes troupes, faire commencer les mouvements convenus.

Peu de nouvelles des Russes ; ils se concentrent pour attaquer Silistrie, que j'ai engagé Omer-Pacha à défendre à outrance.

Ma santé est bonne. Les crises se montrent quelquefois, mais courtes ; une infusion de poudre compléterait la guérison." (p. 291-293)

"A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D'ETAT.

Yeni-Keuï, le 25 mai 1854.

Cher frère, ma main est lasse d'écrire. Je te donne seulement de mes nouvelles. Voici en deux mots où en sont les affaires, qui deviennent graves.

Le bal va s'ouvrir ; je suis allé à Varna et à Schumla. J'ai passé trois jours avec Omer-Pacha ; dans l'armée turque, désagréable à la vue, il y a de bons soldats. Ils se battront comme des Anglais et des Français quand ils seront près de nous. Il y a soixante-dix mille hommes et deux cents bouches à feu dans le camp retranché de Schumla, qui est magnifique.

Si les Russes attaquent vigoureusement Silistrie, ils en seront maîtres peut-être avant quinze jours. La politique avec ses ménagements, et la lenteur des arrivages nous condamneront-ils à laisser inactive l'armée anglo-française ? A la suite d'un conseil de guerre, nous avons choisi Varna comme base d'opérations. Je crois qu'il faut entrer en ligne le plus tôt possible. L'embarquement de nos troupes est ordonné, il va commencer dans trois jours ; le 2 juin j'aurai douze mille hommes à Varna, le 8 vingt-quatre mille, le 18 quarante mille. Les Anglais suivent le mouvement. Nous pourrons donc, si Dieu le veut, vers le 20 juin, opposer aux Russes soixante-dix mille Turcs, quarante mille Français, vingt mille Anglais, et près de trois cents bouches à feu. Le reste arrivera plus tard. Je juge que la partie est égale, surtout contre des gens qui feront peut-être la faute de se placer entre un grand fleuve à dos et un camp retranché leur faisant face. Je pars ce soir pour Gallipoli ; j'y resterai jusqu'au 2 juin pour presser et surveiller l'embarquement ; de là, j'irai à Varna surveiller le débarquement et l'emplacement des divisions ; je reviendrai à Constantinople recevoir la 3e division du prince [Napoléon-Jérôme Bonaparte (fils de Jérôme Bonaparte et donc cousin de Napoléon III)], la présenter au sultan et la faire embarquer. Du 15 au 20 mon quartier général sera à Varna.

La nous agirons suivant les mouvements des Russes. Au prochain courrier les détails.

J'ai bien supporté de rudes fatigues et un excès de travail.

Je vous embrasse tous." (p. 295-296)

"A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D'ETAT.

Yeni-Keuï, le 20 juin 1854.

Cher frère, j'ai reçu tes deux lettres des 8 et 9 juin. Je vois que tu te livres toujours avec ardeur aux plans de campagne.

J'en ai déjà construit laborieusement plus de vingt, et je n'en exécuterai probablement pas un. On dit : il faut toujours avoir son plan arrêté d'avance ; moi je dis : il faut être prêt à tout et avoir des idées promptes et saines. Les plans se modifient selon les circonstances et jour par jour.

Je quitterai probablement Varna du 10 au 15 juillet pour marcher sur Silistrie, et mon plan est de sauver la ville et de jeter les Russes dans le Danube. Mais qui dit que je ne serai pas obligé de faire tête de colonne à droite contre les trente mille Russes qui sont dans la Dobrutscha ? C'est pour cela que je fais occuper fortement Kustendje par les marins de la flotte ; et si les Russes qui, d'après de nouveaux renseignements bien sûrs et positifs, assiègent Silistrie régulièrement et non pas sans ordre, procèdent par tranchées, etc., et ont fait en avant du Danube un très-fort camp retranché défendu par quatorze ouvrages armés de pièces de gros calibre, camp où ils ont environ quatre-vingt-dix mille hommes ; si les Russes, dis-je, laissent l'armée alliée se débrouiller au sortir de la forêt sous Silistrie, mettent vingt mille hommes pour défendre leur camp, ce qui suffit, et avec soixante mille hommes et les trente mille descendus de la Dobrutscha, vont se placer sur ma droite et mes derrières, occupent la grande route de Varna et Prazadi, et coupent mes communications avec la mer, je puis me trouver dans une position très-grave. Sois tranquille, j'ai pris mes précautions contre la manœuvre et je la déjouerai ; mais tu vois avec quelle prudence il faut agir. Si j'avais cent mille hommes, je mettrais trente mille hommes en potence sur ma droite et j'irais droit mon chemin.

Le sultan a passé le 17 la revue de la troisième division. Sa Hautesse a fait deux choses qui feront époque en Turquie ; elle a galopé deux fois et est venue saluer la maréchale, qui assistait en voiture à la revue. Elle a dit à la maréchale des choses fort gracieuses et lui a offert son kiosque à Thérapia.

Ta sœur y sera installée le 26 ; elle y sera fort bien pendant mon absence. Elle aura sa résidence d'hiver à Péra, dans le palais de l'ambassade.

Le sultan parlant en public à une femme chrétienne, c'est une révolution. Je continue mes embarquements et mes préparatifs. Je ne t'écrirai point par le courrier du 25, je serai en mer, voguant sur Varna.


P.-S. Je t'envoie un croquis des travaux de siège devant Silistrie, attaque, défense, camp retranché des Russes. Occupe-toi là-dessus ; c'est le pont que je voudrais détruire en attaquant le camp par sa droite et faisant faire de fausses attaques de front et de gauche." (p. 303-304)

"A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D'ETAT

Varna, le 28 juin 1854.

Cher frère, j'arrive ici en toute hâte, et les Russes n'y sont plus. C'est ce qui pouvait m'arriver de plus fâcheux. Les Russes me volent, en se sauvant, une bonne occasion de victoire. J'en ai un véritable chagrin. Au moment où j'allais recueillir le fruit de toutes mes peines ! Ce n'est vraiment pas une noble action. Ils ont repassé le Danube en détruisant leurs redoutes, leurs batteries, leur camp retranché. Ils ont fui devant Silistrie, une bicoque dont les braves défenseurs ont écrit une belle page de l'histoire de Turquie.

Nous sommes bien pour quelque chose dans ce mouvement rétrograde ; il était évident que nous avancions, et l'armée russe affaiblie, fatiguée, démoralisée, n'a pas osé nous attendre...

Où vont les Russes ? Je n'en sais encore rien. Vont-ils prendre la ligne du Sereth ou du Pruth ? Vont-ils se concentrer à Bucharest ? Se jetteront-ils sur les Autrichiens, avant que ceux-ci ne soient complètement préparés ? Tout cela est encore dans le doute. J'ai envoyé à leur suite des agents intelligents, et mes reconnaissances de cavalerie ont poussé jusqu'au Danube.
Je crois qu'ils se retireront derrière le Pruth, et là ils attendront les événements. Je ne puis, je ne veux marcher en avant que pour aider les Autrichiens. S'ils tirent le canon et se battent, je les soutiendrai, et j'irai prendre les Russes à dos ou en flanc. Si l'on reste les bras croisés, je n'irai pas passer le Danube comme un niais, rejeter les Russes sur leurs réserves et leurs magasins, et m'éloigner des miens et de la mer, ma base véritable d'opérations. Il faut donc un mouvement bien décidé des Autrichiens et un appel de leur part pour me faire m'éloigner beaucoup de Varna et de la mer. Je sais bien que l'on criera après moi en France. Je ne m'en occupe pas.

L'armée française est superbe, pleine d'ardeur, l'état sanitaire est bon, malgré la chaleur. L'armée anglaise est très-belle. J'ai parcouru leur camp hier et ce matin : j'ai été accueilli par des vivats chaleureux, tous les soldats agitaient leurs armes en criant hourra, ça m'a un peu remué. Il y a entre les deux armées une cordialité, une union, une sympathie dont on ne se fait pas d'idée, et qui semble incroyable quand on regarde vers le passé. Lord Raglan et moi, nous donnons l'exemple.

Je suis toujours dans le même état, des crises douloureuses de temps en temps, la figure bonne, du sommeil, assez d'appétit. Cela marche, et je ferai bien la campagne, deux aussi, trois peut-être. Mais après, frère, un repos, un long et entier repos. Avec mes souffrances, dix-neuf sur vingt seraient au lit ; moi, je suis à cheval et je commande une armée. Mais tout cela se paye, la corde se détend un jour, et alors... à la volonté de Dieu. En attendant, je prie et ne me plains pas." (p. 306-307)

"A M. DE FORCADE. [Adolphe de Forcade Laroquette]

Varna, le 13 juillet 1854.

Le temps marche, frère, et nous n'avançons pas, ou si lentement que cela n'est pas visible à l'œil nu. Cependant, l'envoyé d'Autriche, colonel comte Lowenthal, a passé deux jours chez moi à Varna. Les Autrichiens sont disposés à entrer dans la petite Valachie, mais non encore en partie belligérante. Ils veulent seulement occuper les positions et places évacuées par les Russes dans leur retraite. Ils ne feront usage de leurs armes que si les Russes, par un retour offensif, veulent reprendre leurs positions...

La politique, frère, a de la peine, à marcher avec la gloire. Il sera difficile d'atteindre les Russes ; mais s'ils ne font pas la paix, nous les atteindrons cruellement. En attendant, j'organise et je travaille à Varna. Ce qui me donne le plus de mal, c'est de retenir l'ardeur des officiers et soldats. Tout le monde veut marcher en avant et moi qui le veux plus que personne, je ne le fais point paraître et je reste froid comme glacé. Je finirai par passer pour un poltron.


Triste vie que celle de Varna ! Mauvais climat, agglomération énorme d'hommes, mauvaises émanations, mauvaises influences, quelques cas de choléra, voilà la situation. J'en ai eu plusieurs cas dans l'armée, à Gallipoli, à Constantinople, en mer et ici. Je prescris des précautions et l'orage passera. C'est Marseille et Avignon qui nous envoient cela.


Les Turcs viennent d'obtenir un nouveau succès. Ils ont passé le Danube à Routschouk, croyant trouver à Giurgewo trois ou quatre bataillons russes. Ils sont tombés sur douze mille hommes et seize pièces de canon. Il a fallu le courage turc et la démoralisation russe, pour faire rester les premiers dans la position prise sur la rive gauche. Ils ont perdu du monde ; trois officiers anglais ont été tués. Ils pouvaient être jetés dans le Danube et perdre l'avantage moral du succès de Silistrie. J'ai loué le courage et blâmé la témérité.

Nous attendons donc, frère, la réponse de la Russie, qui sera plus évasive que négative et ouvrira une autre porte aux négociations. Serait-elle positive et ferme dans le sens du non, il faudra à l'Autriche quelque temps avant de déclarer la guerre. Les Russes seront renforcés, ils seront chez eux, et ferions-nous la sottise d'aller les chercher, nous ne pourrions, en les battant, que les rejeter sur leurs réserves. Une bataille perdue aurait pour eux peu de conséquences, mais une défaite serait désastreuse pour nous. Les chances ne sont pas égales. Ce n'est pas là qu'il faudra frapper l'ennemi." (p. 309-311)

"AU MEME. [Adolphe Leroy de Saint-Arnaud]

Varna, le 4 août 1854.

Cher frère, je rentre de Thérapia, où j'ai passé quarante-huit heures. J'avais besoin de voir le sultan et les ministres pour presser l'exécution de plusieurs mesures. J'ai vu Sa Hautesse et suis resté longtemps avec elle. Je lui ai expliqué mes projets. Le sultan y voit le salut de la Turquie... Oui, si Dieu nous protège, et si le choléra qui sévit sur ma pauvre armée ne rend pas toute entreprise impossible.

La reconnaissance de la Dobrustcha s'est faite. Les spahis d'Orient se sont rencontrés deux fois avec les Cosaques et les ont mis en fuite en leur tuant une quarantaine d'hommes, sans compter les blessés. Les zouaves n'ont pu atteindre les Russes fuyant devant eux. Tout cela est bon ; mais le côté triste, c'est le choléra, qui a éclaté comme la foudre dans les spahis d'Orient, dans la première division, de là dans la seconde et la troisième, et fait bien des victimes. Dieu sait si, avec un tel état de santé, il me sera possible d'embarquer des troupes ! Irai-je empoisonner ma flotte ? Du reste, le choléra est déjà à bord aussi, mais moins fort qu'à terre. A Varna, le fléau faiblit : j'espère que nous sommes dans la période décroissante.

Je fais contre une si mauvaise fortune bon cœur. Je soutiens tout le monde, mais j'ai l'âme brisée.


J'ai lu à Constantinople la réponse faite par la France à la Russie. C'est simple, ferme et digne. Celle de l'Autriche est habile en attermoiements, en espérances de paix, en lenteurs ménagées. Le factum russe est un chef-d'œuvre d'astuce.

Comme tout cela changerait si Sébastopol était en nos mains !


La maréchale se porte bien ; elle est dans les honneurs. Le sultan l'a reçue dans son harem. Elle y a passé une journée.

Sa Hautesse lui a fait un cadeau magnifique. Mesdames Yusuf et Weyer [l'épouse et la belle-mère du général Joseph "Yusuf" Vantini] n'ont point été oubliées.

Louise a été invitée aux noces de la fille du sultan, destinée au fils de Reschid-Pacha. C'est encore un honneur inusité, car la fête se passera en famille. Dans le monde diplomatique, à Constantinople, on s'étonne de cette faveur si loin de l'étiquette et des usages turcs. Je laisse à Louise le soin de te donner des détails. Elle s'en fait une fête.


Voilà donc, frère, où nous en sommes. Volonté d'agir, moyens préparés, et Dieu qui nous frappe dans notre orgueil en nous envoyant un fléau plus fort que la résistance humaine. Je m'incline, mais je souffre bien ; cependant, j'espère encore. J'ai quinze jours devant moi. Le mal peut s'arrêter, la santé peut revenir.

Pour moi, rien de changé ; résistant à d'atroces douleurs, la vigueur, la force morale sont là." (p. 314-315)

"A LA MEME. [son épouse]

Varna, le 11 août 1854.

Dieu ne nous épargne aucun malheur, aucune calamité, ma chère amie ; je cherche au fond de mon âme toute mon énergie ; je voudrais y trouver plus de résignation, mais la patience la plus sublime échappe en présence de catastrophes indépendantes de toute volonté, qui frappent sans cesse autour de vous et annihilent comme avec un souffle tout le bien que vous préparez à grand'peine. Un violent incendie a éclaté hier soir, à sept heures, à Varna, comme je descendais de cheval, de retour d'une visite à mes malades. Le septième de la ville n'existe plus, le feu brûle encore, mais nous en sommes maîtres. Pendant cinq heures, nous avons lutté contre une perte presque certaine. Le feu tourbillonnait autour de trois poudrières, anglaise, française et turque ! Dix fois, j'ai désespéré et j'ai été sur le point de faire sonner la retraite, signal du sauve qui peut. La ville tout entière pouvait sauter. A trois heures du matin, le danger n'était plus imminent ; deux heures plus tard, il avait cessé. Il nous reste une grande fatigue, le spectacle d'un grand désastre, des pertes importantes pour les deux armées et des précautions infinies à prendre. Tout le monde a rivalisé de zèle et de dévouement. Tout le monde est harassé, triste, mais ferme et calme.

Je suis retourné tout à l'heure sur le théâtre de l'incendie, j'ai organisé le service, l'ordre et les précautions. Si le vent ne se lève pas avec violence du côté de la mer, nous sommes tranquilles.

Au milieu de ces affreux malheurs, j'ose à peine te parler de moi et de toutes les péripéties qui ont marqué cette nuit. Naturellement, j'ai souffert beaucoup ; j'ai eu trois crises violentes et j'ai été obligé de rentrer chez moi deux fois. Deux fois je me suis couché, deux fois on est venu me faire lever pour fuir le saut en l'air. J'ai répondu en retournant sur le théâtre de l'incendie. Figure-toi que l'on a tout déménagé dans ma maison et que, rentrant pour la troisième fois, je ne pouvais plus trouver à me coucher. Mes chevaux étaient partis au bivouac. Quelle scène, quel encombrement ! Le zèle inintelligent et qui obéit à la peur est plus à craindre que la sottise elle-même. Enfin, la ville est sauvée et les Grecs, qui riaient sous cape de notre infortune publique, ne comprenaient même pas que nous leur avions sauvé la vie. Surcroît d'embarras, surcroît de soucis, je les surmonterai. Ce matin je suis brisé, mais pas plus mal du reste.

Lord Raglan était allé à la flotte à Balchick pendant que nous brûlions. Je l'attends, d'un moment à l'autre. L'envoyé autrichien, comte de Lowenthal, s'est annoncé pour ce soir ; il paraît que les Autrichiens veulent entrer en Valachie.

Je te prie de lire ma lettre au prince ; sa division a bien travaillé." (p. 319-320)

"A M. LEROY DE SAINT-ARNAUT, CONSEILLER D'ETAT.

Old-Fort (Crimée), le 16 septembre 1854.

Cher frère, le 14 septembre 1812 la grande armée entrait à Moscou : le 14 septembre 1854 l'armée française débarquait en Crimée et foulait le sol de la Russie. Les Russes ne sont pas venus s'opposer à notre débarquement, qui s'est opéré avec une rapidité et un ordre admirables.

A cinq heures du soir, j'avais trois divisions et quarante pièces de canon en ligne, et occupant leurs positions.

Le lendemain 15, la mer a rendu le débarquement plus difficile, cependant j'avais à terre ma quatrième division, la division turque et toute mon artillerie. Aujourd'hui, on débarque encore chevaux, mulets, matériel d'ambulance, etc.


J'espère que ce soir tout sera terminé et que je pourrai partir demain si les Anglais sont en mesure comme moi.

Les Tartares nous reçoivent bien. Eupatoria est déjà soulevée et en armes. Les Grecs ont été désarmés.


Je n'ai encore vu que quelques vedettes russes et j'ai fait enlever quelques postes ennemis appartenant au 41e. J'ai obtenu de mes prisonniers des renseignements utiles. Il n'y a pas en Crimée plus de soixante mille hommes, un peu répartis partout et occupés à se concentrer.

Jamais, frère, tu ne t'imaginerais un spectacle plus grandiose que le débarquement opéré aux cris de vive l'Empereur !

Il n'y manquait que des Russes. La diversion que j'ai fait faire à Katcha a démontré à tout le monde que j'avais raison et que c'était là qu'il fallait débarquer. Dix mille Russes n'auraient pas empêché cinquante mille Français et Anglais de débarquer. Aux premiers obus lancés sur leur camp, les Russes ont filé, et si la quatrième division en avait eu l'ordre, elle aurait pu débarquer seule. Je ne fais pas trop sentir aux Anglais que j'avais raison. Vois-tu, frère, j'ai un flair militaire qui ne me trompe pas, et les Anglais n'ont pas fait la guerre depuis 1815. Je vais presser les opérations le plus vite possible. Je me défie de mes forces. Ma santé se débat au milieu des crises et des souffrances. Le 14, j'ai passé six heures à cheval, et j'ai visité toute la ligne... Hier, j'ai passé l'armée en revue aux cris de vive l'Empereur ! Les troupes sont superbes, en bonne santé, pleines d'ardeur et d'entrain. Il y a plus de quinze jours que je n'ai reçu des nouvelles de France. Je ne sais où sont mes courriers. Tu comprends combien je désire tes lettres. Donne de mes nouvelles à ma fille et à mon frère. Je suis si occupé et si fatigué que je ne puis écrire longuement. Je tiens un journal de l'expédition qui sera curieux.

Adieu, cher frère, quel plaisir j'aurai à t'embrasser dans deux mois et à vivre un peu de la vie si bonne de la famille." (p. 338-339)

"A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D'ETAT.

Old-Fort (Crimée), le 17 septembre 1854.

Cher frère, demain 18, je compte me mettre en mouvement vers onze heures du matin. Je ferai ma première marche courte... j'irai coucher sur le Bulganak. Le lendemain 19 je serai frais et dispos, j'aurai reconnu les positions russes, et je serai en mesure de forcer le passage de l'Alma et même de pousser l'ennemi jusqu'à la Katcha, si j'en ai le temps.

Aujourd'hui j'ai envoyé un vapeur à l'Alma et à la Katcha, pour reconnaître encore les camps ennemis et savoir, s'ils n'ont pas pris de nouvelles dispositions. Je saurai cela ce soir. Dans tous les cas, l'armée est superbe et pleine d'ardeur. Nous battrons les Russes.


Tu vois, frère, que notre situation est aussi satisfaisante que possible. L'armée ne demande qu'à en venir aux mains et nous nous montrerons dignes de nos pères. Les Anglais iront très-bien, ils sont dans les meilleures dispositions. D'aujourd'hui en huit, j'espère bien que l'on dira, au bruit du canon, une messe solennelle d'actions de grâce sous les murs de Sébastopol. Ce matin, on a dit une basse messe sous ma grande tente.

Ma santé est meilleure aujourd'hui ; j'ai eu cette nuit une crise favorable, une sueur abondante et je souffre moins. Je vais monter à cheval pour aller voir la 4e division et les Turcs, qui sont aussi pleins d'élan, je n'ai pu les voir hier, je souffrais trop.


La maréchale est à Thérapia un peu tourmentée, mais raisonnable. Je lui écris le plus que je puis. J'attends ce soir les courriers de France qui sont en retard pour l'armée. Adieu, cher frère, j'espère recevoir des volumes de toi. Il y a longtemps que je suis privé de tes lettres.
" (p. 340-341)


Sur le maréchal de Saint-Arnaud : Armand Jacques Leroy de Saint-Arnaud

Sur la guerre de Crimée : La France des Bonaparte et la Turquie

Napoléon III

Ömer Lütfi Paşa alias Mihajlo Latas

Istanbul, 1910 : la cérémonie d'hommage aux Français morts lors de la guerre de Crimée