mercredi 2 août 2017

Les relations fluctuantes entre la Turquie kémaliste et l'Italie mussolinienne




Tekin Alp, Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937, p. 151 :

"Ismet Inönü a tenu sa promesse. Les traités d'amitié, de solidarité ou de neutralité se sont succédé. Après le renouvellement et le renforcement du Traité de solidarité avec les Soviets, il y a lieu de citer le traité d'amitié et de neutralité avec l'Italie en mai 1928. Ainsi que l'a fait ressortir M. Grandi à Ankara, ce pacte de neutralité et d'arbitrage constitue un événement dont les répercussions sur le terrain de la paix et de la concorde internationale ne se limitent pas au bassin de la Méditerranée."


Benito Mussolini, déclaration au sujet de l'approbation du traité d'amitié italo-turc, Chambre des députés, 5 décembre 1928 :

"C'est un traité très important car il définit les relations d'amitié entre nous et la République turque ; entre nous et la République turque qui est devenue, grâce à la révolution kémaliste, un pays puissant et résolument tourné vers l'Occident."


Benito Mussolini, toast à la fin d'un banquet en l'honneur de Tevfik Rüştü Aras, 28 avril 1929 :

"J'ai déjà eu l'occasion d'exprimer ma sincère admiration pour le développement rapide de la Turquie dans tous les domaines de son activité, et la sympathie qu'inspire au peuple italien l'effort consenti par la nation turque sur la voie du progrès, sous la direction éclairée du Ghazi Mustafa Kemal."


Edouard Herriot, Europe, Paris, Rieder, 1930, p. 273-274 :

"Norman Angell défend le projet de M. Briand contre des interprétations fausses et tendancieuses ; il combat la thèse du Manchester Guardian favorable à la révision des traités. On peut donc espérer la collaboration de cette grande nation anglaise que nous admirons si profondément, nous autres démocrates français, parce que, sans elle, on ne peut travailler utilement ni pour la paix ni pour la liberté.

On connaît la réponse de l'Italie. Le gouvernement fasciste offre « sa collaboration empressée » ; mais il formule certaines observations. Il veut l'Union et non l'Unité, ce que l'on peut facilement lui accorder. Il veut l'égalité absolue entre tous les Etats : rien de mieux. Il entend admettre la Russie et la Turquie ; nous pensons qu'il a raison. Pour le gouvernement fasciste, l'Europe « ne représente pas une unité civile qui puisse être isolée dans la solution des problèmes de l'organisation politique et économique du monde. La civilisation moderne n'est pas décomposable »."


Mir Yacoub, "L'Italie et la Turquie", Prométhée, n° 123, février 1937, p. 4-6 :

"L'un des faits les plus marquants du début de la saison diplomatique de 1937 est la rencontre à Milan des deux ministres des Affaires étrangères de Turquie et d'Italie. Il convient de faire tout particulièrement remarquer que la diplomatie turque a, ces derniers temps, manifesté une très grande activité et non sans succès. L'on peut, à titre d'exemple, signaler les résultats heureux obtenus par la Turquie républicaine dans les questions des Détroits et du Sandjak d'Alexandrette. A ces heureux résultats, il convient d'ajouter ceux obtenus au cours des pourparlers entre M. Rustu Aras et le comte Ciano.

Il n'est pas sans intérêt de s'arrêter sur la rencontre de Milan.

Après la venue au pouvoir de M. Mussolini, un certain refroidissement, basé peut-être sur un manque de confiance réciproque, se manifesta dans les rapports entre l'Italie et la Turquie. Ce refroidissement continua à persister, en dépit du traité d'amitié de 1928 conclu entre les deux pays et renouvelé en 1930.

L'on se souvient qu'après la stabilisation du régime soviétique, les deux gouvernements d'Italie et de Turquie, eurent une même orientation politique, par rapport à Moscou et à l'Est-Européen. Après Ankara, Rome ne tarda pas à conclure avec Moscou des accords d'un caractère économique et politique. Il n'a pas échappé à ceux qui ont suivi la marche des événements, ces derniers temps, qu'il existe une concordance de vues entre la politique extérieure de M. Mussolini et celle de Kemal Ataturk. Il fut même un temps où M. Mussolini prit l'initiative de la création d'un pacte entre Etats du bassin méditerranéen et, si ce pacte ne put se réaliser,la faute n'en est point à la Turquie ni à l'Italie.

La réalisation de ce pacte se heurta au refus de la Yougoslavie qui s'opposa à la pénétration de l'influence soviétique dans les Balkans et qui, d'autre part, ne voulait pas refroidir ses rapports avec la France, cette dernière n'étant pas encore en relations officielles avec Moscou, liée à l'époque à l'Allemagne en vertu du traité de Rapallo.

Bien que les rapports entre l'Italie et la Turquie fussent extérieurement d'une correction parfaite, il était cependant facile d'observer, pour quiconque suivait la vie politique de ces deux Etats, qu'une méfiance réciproque les séparait. Et cette méfiance apparut nettement après que la Turquie commença à s'inquiéter des mesures prises par les Italiens, en vue de renforcer les bases terrestres, navales et aériennes des îles de Rhodes et du Dodécanèse.

Les Turcs craignaient une expansion du fascisme dans le bassin méditerranéen et en Orient. Cette inquiétude était d'autant plus justifiée que les aspirations de l'Italie n'avaient point été satisfaites et que l'entrée en guerre de cette puissance avait été conditionnée aux stipulations du traité secret de Saint-Jean-de-Maurienne en 1915, et l'on sait qu'en vertu de ce traité, la part du lion avait été réservée à l'Italie dans la Turquie d'Asie. Le Congrès de Versailles ne répondit point aux espérances de l'Italie qui en ressentit une profonde amertume ; elle en sortait les mains presque vides. Le Congrès de Versailles venait ainsi de porter un coup terrible à l'amour-propre de l'Italie, comme grande puissance. L'une des causes principales de mécontentement du peuple italien à l'égard de son gouvernement, mécontentement qui vint, en partie à l'aide du fascisme, fut précisément l'atteinte portée à l'autorité de l'Italie. Après l'arrivée au pouvoir de M. Mussolini, l'Italie renaquit et se consolida ; dès lors, la question tendant à l'acquisition de territoires pour l'excédent de population italienne se posa impérieusement devant le gouvernement fasciste. Avec M. Mussolini, cette impérieuse nécessité du peuple italien reçut son expression sous forme de revendications territoriales. La situation géographique des îles italiennes près des côtes anatoliennes et leur fortification parallèlement avec les vagues discours de M. Mussolini sur les voies de développement de l'ancien Empire Romain suscitèrent dans l'esprit des Turcs une vive inquiétude qui ne pouvait point ne pas influencer les rapports entre les deux pays.

Il est certain que dans cette question les bolcheviks ne furent pas sans jouer un rôle fort important. De source parfaitement sûre, nous savons qu'à plusieurs reprises, Moscou mit en garde Ankara contre de prétendues propositions qui lui auraient été faites à Rome par l'Italie, voire même à Moscou et qui ne tendaient rien moins qu'à conclure un accord en dehors de la Turquie et sur son compte. Le but de Moscou était simple : il s'agissait d'isoler la Turquie et de la tenir dans la crainte afin de mieux la retenir dans son orbite. Dans les milieux turcs, certains politiciens prêtaient l'oreille à la provocation soviétique et il en résultait une certaine tension des esprits.

Grâce à nos rapports avec certaines personnalités officieuses de l'Italie fasciste, il a été possible d'avoir toutes explications et assurances en ce qui concerne le désir de l'Italie de vivre en amitié avec la nouvelle Turquie et par elle avec les peuples du Proche-Orient ; il apparaissait ainsi qu'une agression italienne contre cette nouvelle Turquie républicaine animée d'un puissant esprit nationaliste aurait été une pure folie, et que le fait de troubler les relations entre deux Puissances méditerranéennes entrait dans le dessein d'une seule tierce Puissance dans le but de jeter la suspicion sur l'Italie fasciste, de dresser contre elle, non seulement la Turquie, mais aussi le puissant nationalisme en pleine renaissance qui s'est emparé des peuples du Proche et du Moyen-Orient où le prestige de la Turquie est énorme.

En toute objectivité, il faut bien reconnaître que la Turquie avait des raisons de se méfier de l'Italie. Comment expliquer en effet, les travaux de fortifications entrepris par l'Italie dans les îles du Dodécanèse et de Rhodes ? Contre qui étaient-ils dirigés ? Dans cette partie de la Méditerranée, personne ne menaçait les intérêts de la Turquie, si bien que les explications, pas plus que les efforts des partisans de l'amitié italo-turque n'avaient aucun crédit, aucun succès. Les « avertissements » de Moscou avaient une base solide, irréfutable.

La tension entre la Turquie et l'Italie s'accentua encore après la déclaration de guerre à l'Ethiopie. Lorsque la S.D.N. décida l'application de sanctions économiques contre l'Italie avec l'appui des représentants de 50 Etats, le rôle de la Turquie s'en trouva accru, du fait de sa situation géographique et stratégique et aussi, en raison de son influence sur le monde musulman. L'Italie était inquiète à l'idée que la Russie pourrait bien pousser la Turquie dans un conflit avec elle et, d'autre part, du fait du rapprochement anglo-turc. Nous sommes parfaitement convaincus que la Turquie ne nourrissait aucune arrière-pensée à l'égard de l'Italie. Si elle avait signé le protocole des sanctions, c'est qu'elle y avait été contrainte par esprit de solidarité et pour ne pas jouer le rôle de briseur de grève. Pour tout esprit objectif, la Turquie ne pouvait agir autrement sans courir le risque de se trouver isolée et de dresser contre elle la Russie et l'Angleterre.

Au cours de la campagne italo-éthiopienne, la Russie soviétique plus que tout autre pays a travaillé contre l'Italie, mais toute l'avalanche de reproches était dirigée contre l'Angleterre et la Turquie, ce qui est fort compréhensible.

La situation changea du tout au tout après que l'Italie fasciste victorieuse termina la guerre d'Ethiopie. En connexion avec cet état de choses, les relations entre l'Angleterre et l'Italie et entre l'Italie et la Turquie changèrent. La situation prit un tout autre caractère. La soif territoriale de l'Italie s'apaisa ; elle reçut entière satisfaction en Afrique orientale. Le fait accompli en Ethiopie fut accepté comme tel en Europe. Les rapports entre l'Angleterre et l'Italie s'améliorèrent et prirent un caractère normal, au point que tout récemment, un « gentlemen's agrement » a été signé. Après cet accord, l'atmosphère de défiance de la Turquie par rapport à l'Italie s'est dissipée. Dans cet accord la Turquie a vu une garantie du statu quo dans le bassin méditerranéen, voire même une base pour un rapprochement italo-turc. Ainsi que le signale la presse, au cours des entretiens de Milan, la Turquie a décidé de reconnaître l'annexion de l'Ethiopie à l'Italie. En échange, cette dernière a promis d'adhérer à l'accord de Montreux sur la question des Détroits. Rustu Aras, ministre des Affaires étrangères de Turquie a déclaré aux journalistes que l'accord était en fait atteint et que sa mise au point officielle n'est que l'affaire de quelques jours. Cependant l'Italie formula quelques réserves quant au droit accordé à l'Union soviétique de faire passer sa flotte dans la Méditerranée. Cette réserve de la part de l'Italie a été motivée par la crainte que l'apparition d'une flotte soviétique dans la Méditerranée puisse créer une menace pour la paix dans le Proche-Orient. La rupture de l'équilibre qui existe en ce moment dans le bassin méditerranéen est inadmissible, aussi bien dans l'intérêt de l'Angleterre et de la France que dans celui de l'Italie et de la Turquie.

D'une manière générale, si les entretiens de Milan n'ont point encore réglé tous les problèmes politiques de l'heure, entre la Turquie et l'Italie, une base favorable à de nouveaux entretiens en vue d'une solution définitive des questions en suspens n'en a pas moins été créée.

Cette rencontre a montré également qu'aucune divergence de vues ne sépare plus ces deux Etats et qu'une nouvelle collaboration dans le domaine politique aussi bien qu'économique leur est dictée par leurs propres intérêts.

Le rapprochement italo-turc marque certainement le point de départ d'une large stabilisation dans le bassin oriental de la Méditerranée et dans l'Est européen ; il ouvre en outre de larges perspectives à de nouvelles possibilités dont de nouveaux accords laissent prévoir les heureux résultats.

L'accord anglo-italien, de son côté, sera le pilier de cette amitié ; il ne manquera pas d'ouvrir une nouvelle page dans l'histoire diplomatique de l'Europe orientale et du Proche-Orient."


Maurice Pernot, "La Turquie et les problèmes méditerranéens", Politique étrangère, n° 2, 1945, 10e année, p. 132 :

"M. Ismet Inönü passait à juste titre pour un partisan décidé de l'alliance russe. Or, après le succès de son entreprise éthiopienne, l'Italie allait, selon toute apparence, prendre en Méditerranée orientale une position de plus en plus forte, et peut-être une position menaçante. Le gouvernement d'Ankara avait le choix entre deux partis : chercher un compromis avec Rome, ou se rapprocher de Londres. Ismet, partisan de la première solution, fit de vains efforts pour l'obtenir ; Atatürk, qui penchait pour la seconde, vit aussitôt les Anglais entrer dans son dessein ; il n'en fut que plus enclin sinon à se détacher de la Russie, du moins à ne plus considérer l'alliance russe comme le ressort essentiel de sa politique extérieure."


Benito Mussolini, déclaration au Grand Conseil du fascisme, nuit du 4 au 5 février 1939 :

"L'Italie ne possède pas le libre accès aux océans ; elle est donc prisonnière dans la Méditerranée et plus l'Italie verra sa population augmenter et plus elle deviendra puissante, plus elle souffrira d'être prisonnière. Les portes de cette prison sont la Corse, la Tunisie, Malte, Chypre ; les sentinelles à ces portes sont Gibraltar et Suez. La Corse est une arme pointée au coeur de l'Italie ; la Tunisie menace la Sicile, tandis que Malte et Chypre constituent une autre menace contre toutes nos positions en Méditerranée centrale et occidentale. La Grèce, la Turquie et l'Egypte sont des Etats prêts à faire alliance avec la Grande-Bretagne et à parfaire l'encerclement politique et militaire de l'Italie."


Benito Mussolini, discours aux Italiens qui justifie l'entrée en guerre, 10 juin 1940 :

"Si nous prenons les armes, c'est pour résoudre, après avoir résolu le problème des frontière territoriales, le problème des frontières maritimes. (...) Nous voulons briser les entraves d'ordre territorial et militaire qui enserrent notre mer, parce qu'un peuple de 49 millions d'habitants n'est pas vraiment libre, s'il n'a pas libre accès à l'Océan. (...) Cette lutte gigantesque n'est qu'une phase dans le développement logique de notre révolution. C'est la lutte des peuples pauvres et nombreux qui n'ont que leurs bras contre les affameurs qui détiennent férocement le monopole des richesses et tout l'or du monde. (...) C'est la lutte des peuples féconds et pauvres contre les peuples stériles de l'Ouest. C'est la lutte deux fois séculaire de deux courants d'idées. (...) Maintenant que les dés sont jetés et que nos vaisseaux sont brûlés, je déclare solennellement que l'Italie n'entend pas entraîner dans le conflit les autres peuples, ses voisins de terre ou de mer. Que la Suisse, la Yougoslavie, la Grèce, la Turquie, l'Egypte, prennent acte de mes paroles. Il dépend d'elles, et seulement d'elles que ces paroles soient, ou non, rigoureusement confirmées."


Voir également : L'émigration arménienne (FRA-Dachnak, Union arméno-géorgienne) et le fascisme italien dans les années 30

Les tractations d'Issahakian (représentant nationaliste arménien de l'Union arméno-géorgienne) avec le régime fasciste italien au moment de la crise éthiopienne (1935)

Le parti Dachnak et l'Italie fasciste
 
L'entente kurdo-arménienne dans les projets des puissances de l'Axe (Italie et Allemagne)
 
La Turquie kémaliste et l'Allemagne nationale-socialiste

La neutralité turque pendant la Seconde Guerre mondiale
 
Le kémalisme : un nationalisme ouvert et pacifique
 
L'autoritarisme kémaliste