mardi 8 août 2017

Les nationalismes français et italien, vus par Tekin Alp (Moiz Kohen)

Tekin Alp, Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937, p. 232-235 :

"Il est tout naturel que nous commencions notre tour d'horizon par la France, puisque nous nous servons presque toujours de sa langue pour exprimer des conceptions occidentales. La première fenêtre ouverte en Turquie sur l'Occident donnait sur le beau pays de France. On peut donc penser que, lorsqu'en Turquie, nous parlons de nationalisme, nous entendons par ce terme le sens qu'on lui attribue en France. Or, empressons-nous de le dire, tel n'est pas le cas. En France, le terme nationalisme tel qu'il est employé dans la littérature politique, signifie « Parti qui considère comme mauvaise, toute doctrine dont le fondement n'est pas la tradition nationale. » En effet, le Parti nationaliste français, fondé en 1898, renferme tous les éléments d'extrême-droite dont les uns sont royalistes, les autres congréganistes et les autres impérialistes. Il est évident que si ces Partis d'opposition obtenaient la majorité, la France libérale et démocratique d'aujourd'hui cesserait d'exister.

Il est donc naturel que la nouvelle Turquie libérale et démocratique, en se proclamant nationaliste, n'ait pas pensé un seul instant aux principes réactionnaires qui sont à la base du Parti national français. Pour être juste, il faut bien reconnaître que le véritable nationalisme français ne se trouve pas enfermé dans ce Parti d'extrême-droite. Ce que nous voyons chez les adeptes de ce Parti, ce n'est pas du nationalisme, mais du chauvinisme pur et simple. Le véritable nationalisme français se remarque d'une façon plus ou moins prononcée chez tous les citoyens français, à quelque classe et à quelque Parti qu'ils appartiennent. Chaque Français est plus ou moins empreint de mystique nationale propre. Une des principales bases de cette mystique provient de la conviction que la France a donnée au monde des principes de liberté, d'égalité, de fraternité, de la fierté d'avoir proclamé la première les droits de l'homme et du citoyen, d'avoir été toujours à l'avant-garde des idées modernes, de l'idée que la langue française est le meilleur instrument de clarté et de précision, que le sol français, que la terre de France est une terre bénie. Cette mystique constitue, pour la masse aussi bien que pour l'élite, une force de fascination qui multiplie sa puissance d'agir et celle de supporter, alimente continuellement l'attachement du peuple et son dévouement à la cause nationale. C'est là naturellement un bien inestimable.

En Italie, le nationalisme présente un aspect tout à fait différent. Tandis que le Français fait mine d'être satisfait et se sent fier de sa situation, l'Italien joue le rôle de victime affranchie qui cherche par tous les moyens à s'assurer au soleil la place qu'il croit mériter et c'est ainsi que le nationalisme italien est nécessairement frondeur et dynamique.

L'unité italienne, qui n'avait derrière elle qu'un siècle d'existence, a subi un coup terrible après la Grande Guerre. Ce n'étaient plus les provinces qui s'entr'égorgeaient comme autrefois, mais les classes sociales. Il n'y avait plus de patriotes florentins combattant contre les patriotes génois ou vénitiens, mais des patrons et des ouvriers, des bourgeois et des prolétaires dans le domaine économique, des radicaux, des libéraux, des modérés, des conservateurs, etc. se faisant continuellement une guerre sans merci. L'activité et la prospérité nationales étaient paralysées et contrecarrées par les intérêts opposés des différentes classes et des différents partis politiques. C'était l'anarchie dans la vie économique, le désordre dans la vie publique.

Le nationalisme fasciste créé par Mussolini, c'est la réaction naturelle contre cet état de choses. Grâce à cette réaction, la lassitude et l'épuisement ont cédé la place à une exaltation nationale saine et vigoureuse. Tournant les yeux vers l'extérieur, l'Italie fasciste constate qu'elle n'a pas au soleil la place qu'elle mérite, et que ses intérêts nationaux ont été gravement lésés ou négligés dans la répartition des fruits de la victoire, lors des pourparlers de Versailles.

Forte de son réveil national, l'Italie fasciste a décidé de réagir, le souvenir de l'éclat et de la splendeur de cet empire dont Rome était la capitale et qui, pendant des siècles, a maintenu son hégémonie sur le monde entier, lui ont servi de puissant levier. Les masses éparpillées dans de nombreux groupes hostiles ont été électrisées et ramenées vers le même centre de ralliement, par l'idéal romain et par d'autres facteurs qui font partie de l'idéologie fasciste.

Inutile d'ajouter que si le fascisme italien se proclame héritier de l'ancienne Rome, des Auguste et des César, il ne pense pas naturellement à reconstituer l'ancien empire en réunissant sous son sceptre une macédoine de peuples. La nouvelle Rome prétend relever le niveau social, économique et intellectuel du peuple, et marcher ainsi à la tête du monde civilisé comme l'ancienne Rome marchait à la tête du monde païen. C'est là peut-être une ambition qui se heurterait aux ambitions des autres peuples ; n'empêche que, tant qu'elle reste dans les limites raisonnables et qu'elle ne se heurte pas aux autres nationalismes que par des idées, elle ne peut être que bienfaisante et peut servir puissamment à électriser les masses, à les pousser vers le progrès moral et matériel et à donner libre cours à la vitalité vigoureuse d'un peuple prolifique et travailleur.

Ce n'est pas là, évidemment, du mysticisme proprement dit, car, quelle qu'en soit la forme, le mouvement fasciste s'appuie sur des bases réalistes. Ce sont des émanations de l'âme nationale, des radiations psychologiques, comme dirait Fortunat Strowski, qui revêtent des formes différentes d'après le moment, le milieu et les circonstances, et qui sont exaltées par la mystique nationale."

Voir également : Les nations britannique et américaine, vues de Turquie

L'amitié franco-turque

Les relations fluctuantes entre la Turquie kémaliste et l'Italie mussolinienne

La Turquie kémaliste et l'Allemagne nationale-socialiste
 
La neutralité turque pendant la Seconde Guerre mondiale
 

Le kémalisme : un nationalisme ouvert et pacifique
 
 
L'autoritarisme kémaliste

Le Jeune-Turc Tekin Alp et le modèle de l'Allemagne wilhelmienne