dimanche 13 août 2017

Les "kémalismes" chinois et turkestanais

Basbak, "Les bolcheviks et le « Kémalisme »", Prométhée, n° 9, août 1927, p. 9-12 :
De la discussion qui s'est élevée entre les communistes de Moscou au sujet de la révolution chinoise, se détache un trait fort caractéristique et qui jette une vive lueur sur les rapports effectifs qui existent entre Moscou la Rouge et la Turquie actuelle.

Le fond de la discussion porte sur la définition de la nature sociale de ce qu'on appelle le gouvernement d'Ouchan à Hankéou, dont font partie les membres du Kuomingdan, et que soutiennent les communistes chinois.

Pour Trotski, le gouvernement d'Ouchan n'est autre qu'une « fiction » dont l'appui, sous sa forme actuelle, équivaut à la trahison des intérêts du prolétariat chinois. Il faut créer en toute hâte des soviets à la manière russe et le pouvoir doit être confié à ces soviets.

Zinoviev estime qu'à Ouchan (Hankéou) se trouve un gouvernement de « kemalistes » chinois auquel il ne manque pour assurer le succès des obligations prises de lutter contre les impérialistes européens, que des soviets à la manière de ceux de Moscou.

Staline, le vainqueur dans cette discussion des affaires chinoises de Moscou, émet une toute autre opinion que celle de Trotski et de Zinoviev. Il considère Trotski comme un simple « coquin» et Zinoviev comme ne « comprenant pas les choses les plus simples ». Quant à lui, fidèle aux conseils de Lénine, il sait se tirer d'affaire à rebours lorsque le besoin s'en fait sentir, et donner des explications de tactique authentiquement hypocrites au parti communiste par rapport à la révolution chinoise et au « kemalisme » en général.

En ce qui concerne le « coquin » de Trotski, Staline ne veut même pas discuter, et quant à Zinoviev, qui ne comprend pas les « choses les plus simples », il lui fait remarquer que si le gouvernement d'Ouchan est du « kemalisme », il faudrait le renverser aussitôt, car, ajoute Staline, le gouvernement des kemalistes est un gouvernement de lutte contre les ouvriers et les paysans.

Staline accuse Trotski et Zinoviev de « déformation indécente et profondément calomniatrice » des positions du parti communiste et de la Komintern (Internationale communiste) sur la question chinoise. D'après Staline, les camarades Trotski et Zinoviev ne cessent d'affirmer que le Comité exécutif du parti communiste de Russie et la Komintern ont défendu et défendraient encore la politique de « soutien » de la bourgeoisie nationale de Chine. C'est une affirmation sans consistance, c'est une « calomnie » et une « déformation voulue de la cause ».

En réalité, continue Staline, le Comité exécutif central du parti communiste et la Komintern ont défendu, non pas la politique de soutien de la bourgeoisie nationale, mais la politique qui tendait à tirer parti de la bourgeoisie nationale, tant que la révolution chinoise a été une révolution essentiellement nationale d'un front unique qu'ils ont ensuite changée en politique de lutte armée avec la bourgeoisie nationale lorsque la révolution chinoise est devenue une révolution agraire.

C'est dans cette tactique « de tirer parti de la bourgeoisie nationale» de remplacer le front unique national étranger (chinois, turc, etc.) par le front de la guerre civile, c'est-à-dire, pour employer les termes de Staline, par une lutte armée avec la bourgeoisie nationale, au nom de la lutte contre le capitalisme mondial, au nom des intérêts de la révolution sociale mondiale ou, pour mieux dire, de l'effondrement du corps national d'Etat de Chine et de Turquie en particulier, que consistent les rapports authentiques entre Moscou la Rouge et les « kémalistes » de tous peuples.

La révolution pour l'indépendance nationale de la Chine ne s'est pas encore stabilisée. Le véritable « kémalisme » n'a pas encore été créé en Chine. C'est pourquoi Staline est pour le soutien du gouvernement d'Ouchan, pour l'alliance des communistesavec le Kuomingdan. Mais au moment où la bourgeoisie nationale chinoise à Ouchan passera au « kemalisme », c'est-à-dire au moment où elle s'opposera à transformer la lutte pour l'indépendance nationale en guerre civile, le chef du gouvernement de Moscou, en réalité, donnera l'ordre aux communistes chinois de commencer la lutte pour le pouvoir soviétique, de renverser les alliés d'hier. L'état d'énervement et l'inquiétude causés à Staline par Trotski et Zinoviev ne sont que le résultat du trop de hâte de ces messieurs qui ont voulu trop tôt ouvrir les cartes brouillées du fidèle disciple de Lénine. Car à vrai dire, la différence qui existe entre Staline d'une part et Trotski-Zinoviev de l'autre, dans les affaires de Chine consiste simplement en ce que Staline veut continuer à « tirer parti » de la révolution bourgeoise nationale dans l'intérêt de Moscou la Rouge, alors que les autres trouvent que la bourgeoisie nationale chinoise a été suffisamment exploitée et qu'il est temps de commencer à établir le pouvoir soviétique en Chine. Zinoviev estime que les Chinois se sont déjà « kémalisés » alors que pour Staline ils ne le sont pas encore suffisamment. Dans les deux cas les rapports entre Moscou la Rouge, le « kémalisme » et les « kémalistes » s'explique assez clairement. Le Comité central du parti communiste de Moscou et la Komintern doivent s'efforcer de remplacer tout gouvernement « kémaliste » par le pouvoir des soviets de députés ouvriers et soldats.

Pour consolider leur position d'expectative par rapport à la bourgeoisie chinoise dans la question de l'organisation du soviet des députés ouvriers et soldats, Staline s'appuie sur les thèses de Lénine appliquées au Turkestan et dans les pays d'Orient en général. Staline dit que Lénine a recommandé que dans des pays comme le Turkestan où il n'existe peu ou point de prolétariat doivent être organisés, non pas des soviets de députés ouvriers, mais des soviets populaires non-prolétariens de paysans.

Lénine écrivait bien ainsi, mais en réalité, il agissait autrement : Au Turkestan, toujours sur les conseils de Lénine, furent organisés des soviets d'ouvriers et de soldats russes et les partisans de la création de soviets populaires non-prolétariens furent déclarés contre-révolutionnaires et ennemis des musulmans du Turkestan. Cet exemple suffit pour montrer le manque de sincérité, la profondeur du mensonge du dictateur actuel de Moscou, M. Staline. Mais il est encore d'autres exemples qui peuvent être ici relatés et qui témoignent des rapports entre Moscou la Rouge et les « kémalistes ». Ces exemples sont pris sur la politique du pouvoir soviétique au Turkestan.

Au début du mois de juin dernier, au Congrès des instituteurs uzbeks et autres travailleurs de l'Instruction publique à Tachkent, la question des nationalistes du Turkestan fut vivement discutée. Le rapporteur officiel tout en reconnaissant les services révolutionnaires des nationalistes du Turkestan au moment du tsarisme russe, les accusait d'être passés au... « kémalisme » après la révolution d'octobre.

Qu'il nous soit permis de signaler ici un passage de l'acte d'accusation du rapporteur officiel à l'adresse des « kémalistes » du Turkestan. « Si à la fin de 1917 et au début de 1918 les affaires avaient tourné au Turkestan à la manière dont le voulait Tchoevkaïff (1), nous aurions aujourd'hui (horribile dictu !) un gouvernement qui ne se différencierait en rien du gouvernement turc... »

Le « kémalisme » en Chine et le « kémalisme » au Turkestan sont les termes les plus en vogue pour désigner les ennemis du peuple chinois et turkestanien. N'empêche que le kémalisme de Turquie semble persister à s'attirer la sympathie de Moscou la Rouge. Mais ce n'est qu'à l'extérieur ; il suffit de lire le numéro du premier mai des journaux de Tachkent, de s'intéresser à l'activité de la MOPR, c'est-à-dire de l'Organisation internationale de secours aux révolutionnaires pour avoir une idée de la haine que le parti communiste de Moscou éprouve envers le gouvernement actuel de Turquie.

Si le travail bolchevik arrivait à faire éclater la révolution dans l'Europe capitaliste, Moscou la Rouge ne tarderait pas à entrer en campagne contre la Turquie kémaliste, car n'étant plus désormais une barrière contre l'Europe, la Turquie nationale actuelle apparaîtrait comme le seul ennemi ayant triomphé de la révolution sociale.

La politique turque actuelle de Moscou la Rouge est bien ce que Lénine qualifiait de « savoir lorsque besoin est se tirer d'affaire à rebours ».

Le vrai visage de la politique de Moscou par rapport à la Turquie apparaît clairement de l'attitude que les communistes russes manifestent envers le « kémalisme » en Chine et au Turkestan.
Paris, 12 juillet 1927.
BASBAK.

Voir également : Sun Yat-sen et la Turquie

Mustafa Tchokay : "La question d'un Etat Touranien"

Hamdullah Suphi : "Comment se brisent les idoles"