mercredi 9 août 2017

La Révolution conservatrice allemande et le kémalisme




Dorothée Guillemarre-Acet, Impérialisme et nationalisme. L'Allemagne, l'Empire ottoman et la Turquie (1908-1933), Würzburg, Ergon Verlag, 2009 :

"(...) Vedat Nedim [Tör], envoyé en Allemagne étudier l'économie en 1916, qui suit à Berlin les cours de l'économiste Werner Sombart. Sans nul doute, ceux-ci exercent une influence décisive sur lui, ainsi qu'il le formulera des années plus tard dans ses souvenirs :

« Même si ma mémoire est de temps en temps défectueuse, je me souviens de certains événements comme s'ils s'étaient passés hier. Ainsi des paroles que j'ai entendues dans le cours du professeur Werner Sombart un jour pendant la période du cessez-le-feu alors que j'étais étudiant à l'Université de Berlin : 'L'Empire ottoman est l'exemple typique d'une semi-colonie. Un empire majestueux qui s'est étendu sur trois continents est en train de rendre l'âme (...) dans les mains des puissances impérialistes (...) parce qu'il n'a pas pu s'adapter aux conditions économiques et sociales de la révolution industrielle'. Bien qu'entre temps plus d'un demi-siècle se soit écoulé, je continue pourtant en écrivant ces lignes à ressentir comment chaque mot de mon professeur, donnant son cours debout dans une salle comble en orateur élégant, beau, le visage avenant, avec sa petite barbe fine et ses lunettes, a pénétré dans mon coeur tel un poignard brûlant (...). »

Vedat Nedim soutiendra en 1922 sous la direction de Sombart une thèse intitulée Türkiye Nasıl Bir Emperyalizm Konusu Oldu ? [Comment la Turquie est-elle devenue un objet de l'impérialisme ?]. Un an plus tard, il épousera une Allemande et rentrera en Turquie où il assumera diverses fonctions, dont certaines sont liées à l'Allemagne. Nous rencontrerons donc son nom dans la suite de ce travail. (...)

Hormis le groupe du Parti des paysans et des travailleurs de Turquie, d'autres étudiants se trouvent également à Berlin. Le futur économiste Ömer Celal [Sarç], par exemple, obtiendra en 1925 son doctorat également sous la direction de Sombart. Il restera lui aussi à Berlin après la fondation de la République turque et la reprise officielle des relations entre les deux pays, et participera comme nous le verrons à la création de la Chambre de Commerce turque en Allemagne, dont il sera le secrétaire général. Rentré en Turquie, il sera conseiller au ministère de l'Economie puis professeur d'économie à Ankara et continuera à se référer dans ses ouvrages à Sombart." (p. 222-223)

"La présidence de la Chambre turque de Berlin est assumée par Mehmed Mecdet bey, qui est par ailleurs délégué de commerce de la République turque à Berlin. D'après nos recherches, Mehmet Mecdet bey a étudié en Allemagne pendant la guerre et a obtenu son doctorat d'économie à Berlin en 1923/1924 sur le sujet « Les dettes étatiques de la Turquie et l'administration de la Dette Publique ottomane ». Nous ignorons cependant le reste de sa carrière. Ömer Celal [Sarç], dont nous avons commencé à évoquer le parcours, est quant à lui le secrétaire général de la Chambre et le rédacteur en chef de la revue. Un article publié dans le Servet-i Fünun à son propos nous permet d'apprendre qu'il est parti en Allemagne en 1917, où il a d'abord passé son baccalauréat à Potsdam dans un Real Gymnasium, pour ensuite entrer à l'Université. L'armistice en Bulgarie l'aurait décidé, selon l'auteur de l'article, à étudier une « chose utile », l'économie. Après quatre semestres, en juillet 1922, il a obtenu son examen avec mention « très bien ». Pour compléter sa formation, il a été stagiaire à la Deutsche Bank de Berlin durant six mois, après lesquels il est retourné à l'université, où il a obtenu son doctorat sous la direction du professeur Werner Sombart." (p. 268)

"En juillet 1932, le ministre de l'Economie Mustafa Şeref [Özkan], secondé activement par Ahmed Şerif, fait passer une série de lois allant dans le sens d'une plus grande intervention de l'Etat. Deux mois plus tard, il doit démissionner après qu'Ahmed Şerif a refusé à la Türk İş Bankası de fonder une usine de papier. Il est remplacé par le président de cette banque Celal Bayar, sous le ministère duquel le premier plan quinquennal sera mis en place.

On le voit, le concept d'étatisation n'est pas compris par tous de la même manière. Parmi les intellectuels kémalistes, le débat devient vite polémique, comme le montre l'histoire de la revue Kadro, fondée en 1932 par six publicistes et écrivains dont certains, comme Vedat Nedim et Burhan Asaf, se connaissent depuis leurs études à Berlin. Ces intellectuels, qui défendent la possibilité d'une troisième voie entre le socialisme et le libéralisme en s'inspirant, comme nous le verrons plus loin dans ce travail, des économistes allemands de la révolution conservatrice comme Werner Sombart, seront obligés d'arrêter la publication de leur revue en 1934, accusée de propagande communiste." (p. 275)

"Se référant à la fois à la NEP de Lénine, au modèle de l'économie soviétique planifiée et aux théoriciens de l'économie nationale et du socialisme d'Etat comme Friedrich List, Adolph Wagner et surtout Werner Sombart, les éditeurs de Kadro refusent le libéralisme économique. Tout en se démarquant des idées de Ziya Gökalp et des unionistes, ils défendent la conception selon laquelle la bourgeoisie doit être contrôlée par l'Etat. A ce titre, ils mettent en avant la nécessité de trouver une troisième voie entre le capitalisme et le socialisme. Défendant l'étatisme économique, ils ne sont pas contre le secteur privé mais estiment que l'Etat doit décider où le secteur privé investit. L'opposition que le groupe rencontre bientôt ne se situe en fait pas sur le problème de l'étatisme, sur lequel les kémalistes sont en général d'accord, mais sur le statut qu'il faut lui donner, les opposants à Kadro défendant l'idée d'un étatisme provisoire qui doit aider au développement du secteur privé et de la bourgeoisie. Accusé de faire de la propagande communiste, le groupe finit par décider d'arrêter la publication.

Cette revue est le fruit d'une tentative qui touche à la compréhension du kémalisme lui-même. Pour notre sujet, les références nombreuses aux théoriciens de la révolution conservatrice en Allemagne sont évidemment intéressantes : pour la première fois peut-être, sur un sujet qui touche directement à la formulation de l'idéologie de l'Etat, des intellectuels turcs se réfèrent précisément à des auteurs allemands qu'ils connaissent bien, en particulier Werner Sombart. En Allemagne, cet économiste renommé est proche du courant de la « révolution conservatrice », et fait partie de ces intellectuels qui, isolés ou en groupes, ont en commun, dès la fin de la Grande Guerre, de dénoncer le déclin de la civilisation et d'être antilibéraux et antidémocratiques. Arthur Moeller van den Bruck, Oswald Spengler, Ernst Jünger, Carl Schmitt forment les figures les plus connues de ce mouvement de réaction radicale, qui reste difficile à catégoriser, mais qui, dans son désir d'Obrigkeit, est en tout cas préfasciste.

Werner Sombart, pour la revue Kadro, a à la fois constitué une référence et une justification : le fait qu'il ait mis en évidence la nécessité pour l'Allemagne d'avoir un dirigeant comme le Gazi, Mussolini ou Lénine, constitue sans aucun doute une sorte de garantie. L'économiste, dans Die Zukunft des Kapitalismus, estime en effet que pour mettre en place le programme économique nécessaire pour sortir de la crise, il faut « une volonté décidée », écrivant :

« Elle peut apparaître en tant que volonté individuelle comme dans le cas de Lénine, de Kemal pacha, de Mussolini, elle peut aussi être collective (...). Mais cette volonté doit être forte, unifiée, énergique et pourtant lucide (...). Qu'à notre pays échoit la grâce d'une telle volonté, c'est notre souhait à tous. Car nous sommes conscients que sans elle nous nous enfonçons dans le chaos. »

En Allemagne, Die Zukunft des Kapitalismus a reçu un accueil favorable de la part d'économistes de gauche. L'auteur y propose un programme politique centré sur une économie planifiée et un système autarcique modéré, reposant sur une « union nationale » et la volonté d'un ou de plusieurs.

L'intérêt des intellectuels de Kadro pour les théories de Sombart se situent dans la recherche d'une troisième voie : ainsi, Şevket Süreyya note dans un article intitulé « A propos du concept de plan » (Plan mefhumu hakkında) : « Ce plan, est-il un concept d'économie nationale, ou bien est-il un concept économique socialiste (c'est-à-dire international) ? A notre avis, l'originalité de la nouvelle thèse de Sombart est de se situer juste au milieu ».

Kadro, dans son numéro du mois de juin 1932, fait également paraître une interview de Hans Zehrer. Cet ancien étudiant de Sombart est le directeur du mensuel Die Tat, une revue qui connaît un grand succès au début des années 1930. Proche du courant de la révolution conservatrice, elle refuse la société de masse moderne, capitaliste et démocratique, et prône une économie autarcique et planifiée. Hans Zehrer se montre un admirateur convaincu du kémalisme, déclarant à la revue : « Le combat mené par les Turcs contre la domination étrangère constitue (...) la plus importante des révolutions menées après la Guerre », et ajoutant « votre révolution convient plus que l'union soviétique comme modèle pour les mouvements d'indépendance nationaux des autres colonies ou des autres semi colonies »." (p. 301-302)

Voir également : Le Jeune-Turc Tekin Alp et le modèle de l'Allemagne wilhelmienne

Friedrich Naumann et Ernst Jäckh

Colmar Freiherr von der Goltz
 
L'Allemagne impériale et la Turquie ottomane

La turcophilie allemande
  
La Turquie kémaliste et l'Allemagne nationale-socialiste

L'autoritarisme kémaliste
 
L'étatisme kémaliste 

La révolution kémaliste : une "restauration de l'histoire turque"

Le nationalisme turc, voie médiane entre occidentalisme et orientalisme

Le kémalisme, la bonne révolution