mardi 1 août 2017

Georges Dumézil




Georges Dumézil, Entretiens avec Didier Eribon, Paris, Folio, 1987 :

"D. E. : Votre thèse en 1924, votre mariage en 1925... C'est l'année de votre « émigration » en Turquie...

G. D. : Oui, le Service des Œuvres n'avait pas l'ampleur qu'il a aujourd'hui. C'était au total Jean Marx et quelques collaborateurs : il avait à ses côtés notamment Paul Morand et Jean Mistler. Jean Marx était quelqu'un de très bon et comme, au fond, il avait conscience de m'avoir « soufflé » ma place à l'Ecole des hautes études (c'est en effet à ce moment-là qu'Hubert s'est retiré et que Marx a été élu), il a tout fait pour m'aider, à ce moment-là et plus tard. Il m'a averti de la création d'une chaire d'histoire des religions à l'université d'Istanbul dans la faculté même de théologie musulmane : Mustafa Kemal voulait décléricaliser la patrie, qu'il venait de ressusciter, et on lui avait dit que, en France, les chaires d'histoire des religions avaient servi à une semblable opération. Naturellement, ma femme et moi, nous n'avons pas hésité. Marx a tout arrangé. C'est lui qui a fait le contrat. Je suis resté six ans à Istanbul : deux contrats de trois ans. Nous nous sommes embarqués à Marseille en 1925, un peu avant Noël. Quelle belle tempête sur la mer Egée ! Parce qu'à l'époque, bien entendu, on ne gagnait la Turquie qu'en bateau ou par l'Orient-Express. Quant à la décléricalisation, les imams les plus susceptibles n'ont pu s'offusquer : je n'ai jamais parlé des « religions du Livre ». D'ailleurs, dès la deuxième année, je me suis arrangé pour passer discrètement à la faculté des lettres.

D. E. : Ce fut un séjour particulièrement important pour la suite de votre travail ?

G. D. : Pas exactement. Faute de bibliothèque à l'occidentale, je ne retrouvais mes Indo-Européens que pendant les vacances à Paris. J'ai été très heureux en Turquie, à tous égards. Mais pour ce qui est du travail, j'ai presque suspendu mes études indo-européennes. C'est pourtant à cette époque que j'ai publié Le problème des Centaures, mais il avait été, pour l'essentiel, préparé avant. Et surtout, en Turquie, j'ai découvert les Caucasiens." (p. 52-53)

"G. D. : (...) L'université d'Upsal était une machine de précision, tandis que je m'étais habitué à toutes les facilités, aux élasticités de la vie en Turquie, y compris les facilités professionnelles.

D. E. : Vous êtes resté en Suède pendant deux années ?

G. D. : Oui, d'octobre 1931 à juillet 1933.

D. E. : Et là, vous avez repris sérieusement vos recherches indo-européennes ?

G. D. : En effet, je me suis mis énergiquement aux études scandinaves, comme j'avais souhaité le faire six ans plus tôt. Je ne regrette certes pas mon épisode turc, c'est même, à beaucoup d'égards, la période la plus heureuse de ma vie. Mais elle a beaucoup ralenti mes recherches." (p. 60)

"G. D. : En fait, ce que j'aime, c'est aller d'un trait, d'un vol, dans une ville, dans un village, et de m'y faire adopter, de m'y naturaliser. La Turquie, vous ai-je dit, est comme une seconde patrie, et, pourtant, je n'en connais que quelques coins, dans une dizaine de Vilayets. Mais j'y suis (ou j'y étais) chez moi. Je n'y suis pas retourné depuis 1972 : mon cœur supporte mal les collines de la seconde Rome. Elles me manquent, elles et leur peuple. (...)

D. E. : Y a-t-il malgré tout un pays où vous regrettez de ne pas être allé ?

G. D. : Ce serait plutôt la Chine. Mais je le répète, de tous les pays où j'ai vécu, si j'avais à tout recommencer, je crois que celui où j'aimerais vivre et éventuellement mourir, c'est la Turquie. Très exactement le Bosphore." (p. 160-161)

Voir également : La révolution kémaliste : une "restauration de l'histoire turque"

Kémalisme : les théories raciales au service de la paix

La proximité des langues altaïques (incluant le turc), ouraliennes et indo-européennes selon la théorie de la macro-famille linguistique nostratique

Max Bonnafous