mardi 8 août 2017

Ercüment Ekrem Talû : "Oculos habent, sed..."




Ercumend Ekrem Talu, "Oculos habent, sed...", La Turquie Kemaliste, n° 5, février 1935, p. 1 :
LA Direction générale de la Presse vient de retirer son permis à un correspondant étranger qui fournissait à son journal des informations erronées sur notre pays et sur la réforme que nous traversons.

Cette mesure nécessaire prise par la Direction Générale de la Presse ressemble fort au fait de retirer son diplôme d'entre les mains d'un médecin, d'un avocat ou d'un ingénieur en lui disant : "Halte-là ! Vous n'êtes pas compétent en la matière ; c'est pourquoi vous êtes prié d'en rester là de vos occupations."
Le nom de ce confrère étranger qui vient de se faire rappeler à l'ordre si sévèrement ne manque pas de m'être familier. Peut-être même le reconnaîtrais-je si je le voyais. Cependant ce dont je suis sûr, c'est que cette personne a vécu de longues années parmi nous. Vous me direz peut-être que cette seule circonstance devrait m'inciter à m'étonner du fait que ce confrère ait mérité sa punition. Mais à vrai dire cela ne m'étonne nullement. A force de rouler ma bosse par ci par là dans le monde de la Presse et ce, durant plus de trente ans, j'ai appris à connaître jusqu'à ses moindres particularités. Ainsi je sais à merveille la façon dont nos confrères qui représentent la presse étrangère en Turquie s'acquittent de leur tâche et aussi l'angle sous lequel ils considèrent toutes les questions relatives à notre pays.

A peine un correspondant étranger est-il arrivé chez nous, qu'il s'empresse d'établir son quartier général non seulement à Istanbul mais, par surcroît, au cœur même de Beyoglu. Ce faisant, il se place délibérément en dehors du vrai centre de notre Réforme et se confine au loin de tous ceux qui l'incarnent. En outre ce confrère étranger qui ne connaît ni notre langue ni nos mœurs n'entre nullement en relations avec les milieux turcs qu'il ne fréquente guère. Son premier soin, en abordant sa tâche, est de s'adjoindre un aide qui, non seulement appartient la plupart du temps à une race non-turque et ignore tout de nous, mais encore est complètement novice dans le métier de journaliste. La tâche quotidienne de notre confrère consiste ainsi à se faire lire et traduire matin et soir, les journaux turcs par l'entremise de cet aide dont les connaissances en notre langue sont aussi superficielles qu'elles le sont en langue française ou étrangère et dont la culture générale, politique ou sociale, est tout aussi défectueuse. En outre, notre confrère étranger n'a rien de mieux à faire qu'à prêter l'oreille aux potins et aux vains bruits de toutes sortes qui courent dans n'importe quels milieux, mais toujours ceux de l'autre côté du Pont et d'écrire en conséquence, soit au café, soit chez lui, la nouvelle ; lettre ou télégramme, qu'il enverra à son journal. Le correspondant étranger qui travaille dans ces conditions est purement et simplement un aveugle. Il a des yeux certes, mais ces yeux ne voient pas, ne discernent pas les événements. C'est pourquoi il n'est pas possible qu'ainsi emprisonné dans le cercle restreint où il passe ses journées, ce confrère puisse pénétrer le sens profond, unique et immense de la République Turque, dût-il vivre cinquante ans parmi nous.

Ce que cet homme aurait dû faire, c'était de se rendre directement à Ankara et de s'y installer afin de vivre, par lui-même et de sentir librement toute la puissance animatrice, toute la chaleur et tout l'éclat de cette Réforme qui, comme le soleil, l'auraient pénétré. Ce que nécessitaient ses yeux impuissants, ce n'était point les lunettes troubles de quelques Européens d'Eaux Douces, derniers survivants de l'ancien régime, mais bien la vue nette et pure d'un Turc authentique de la nouvelle génération.

Le correspondant qui n'arrive point à accommoder son regard à cet angle de vision pour y voir enfin clair se met immanquablement en situation de pécher vis-à-vis de la justice et de la vérité.
Ajoutons aussi qu'une partie de ces confrères étrangers portent encore — on ne sait au juste pourquoi — la mentalité de Loti et de Claude Farrère. Ils ont, tous, une littérature standard : la littérature éplorée qui gémit sur la disparition de l'« Orient ». Pour un peu, on les prendrait pour des pleureurs à solde dont le métier exige qu'ils arrosent de leurs larmes de crocodile le fez, le tcharschaf, la fenêtre à jalousies, le couvent de derviches, les chiens errants et les quelques fainéants apathiques à la cervelle creuse qui passaient leur vie à flâner et à bâiller dans les coins des cafés.

A chaque pas de plus que nous faisons sur le chemin du progrès et de la civilisation, éclate la clameur désapprobatrice de ces êtres bizarres. Et quand on leur en demande la cause ils ne trouvent rien de mieux que de répondre :

— Que voulez-vous ? Nous voulons servir à nos lecteurs ce qu'ils aiment ; et ce qu'ils aiment est le charme, qui se perd de plus en plus, de l'« Orient »...

Cependant tel n'est point le fin fond de la vérité. Car si ces hommes se lamentent, c'est, non point sur ce qu'ils nomment tout haut le charme de l'« Orient », mais bien sur tout autre chose qu'ils déplorent tout bas dans la honte de leur cœur. Ce qu'ils pleurent ainsi sans oser l'avouer, c'est l'époque abolie des Capitulations et aussi l'ineptie et la décadence de l'ancien empire ottoman dont ils ont la nostalgie. Pour comble de malheur, les milieux non-turcs dans lesquels ces confrères étrangers se cantonnent et les gens qu'ils fréquentent ne font que raviver cette nostalgie et ces souffrances car ils sont loin de pouvoir leur expliquer notre réforme qu'ils ne comprennent guère mieux. Bref la morale de cette histoire c'est qu'elle devait forcément mal finir pour eux, ainsi qu'en fait foi la situation actuelle du confrère étranger qui — ainsi que nous l'avons dit — fut justement mortifié par une punition.

Les yeux qui suivent les événements à travers les vitres de "Tokatlian" regardent certes, mais ne voient pas. 

Voir également : Vedat Nedim Tör : "Sensation" 

Vedat Nedim Tör : "Les ânes et les photographes étrangers"

Vedat Nedim Tör : "Qu'attendons-nous de l'intellectuel occidental ?"
  
La lutte d'indépendance impulsée par Mustafa Kemal : une résistance à l'occupation de l'Entente et aux irrédentismes gréco-arméniens