samedi 1 juillet 2017

Féminisme et nationalisme turc




Enver Paşa (leader jeune-turc), déclaration lue au Congrès des peuples de l'Orient, Bakou, septembre 1920 :

"Camarades, nous sommes persuadés que seul un peuple conscient peut conquérir la liberté et le bonheur. Nous voulons qu'un savoir véritable, uni au travail, pour nous assurer une liberté vraie, éclaire et instruise notre pays. Et, sous ce rapport, nous ne faisons pas de différence entre les sexes. Tel est notre point de vue sur la politique sociale."

Ziya Gökalp (idéologue nationaliste turc), Türkçülüğün Esasları, Istanbul, Varlık Yayınları, 1968, p. 147-149 :

"Les anciens Turcs étaient à la fois démocrates et féministes. Une des raisons pour lesquelles les Turcs étaient féministes, c'est que l'ancien chamanisme turc était basé sur le pouvoir sacré qui résiderait chez les femmes. Pour être capables de faire des miracles avec leurs pouvoirs magiques, les chamans turcs devaient se déguiser en femmes. (...) En revanche, le taoïsme s'est manifesté dans le pouvoir sacré de l'homme. La parité entre le taoïsme et le chamanisme a conduit les hommes et les femmes à être reconnus comme des équivalents juridiques. Puisque chaque question devait être résolue sur la base des deux pratiques, hommes et femmes devaient nécessairement agir ensemble dans des réunions qui portaient sur toutes sortes de questions : par exemple, l'autorité publique. (...)

Au sein des familles ordinaires, la maison appartenait conjointement au mari et à l'épouse. Le droit de tutelle à l'égard des enfants revenait à la mère autant qu'au père. L'homme respectait toujours sa femme et l'aurait fait monter dans le chariot alors que lui aurait marché derrière. La chevalerie était une vertu générale chez les anciens Turcs. Le féminisme était également le mot d'ordre le plus fondamental des Turcs. Les femmes disposaient de leur propre richesse et pouvaient posséder des dirlik [propriétés], des zeamet [fiefs], des has [districts] ou des malikâne [manoirs]. Parmi les anciennes tribus, aucune tribu n'a accordé aux femmes autant de droits, ou leur a montré autant de respect, que les Turcs."

Mahmut Esat Bozkurt (ministre de la Justice), discours devant la Grande Assemblée nationale, 17 février 1926 :

"A mon sens, la physionomie la plus belle qui se détache dans notre histoire est celle de la femme turque. Le nouveau code se chargera de donner la place qui convient, la place d'honneur, à la hanoum, qui a été toujours traitée jusqu'ici en esclave, sans cesser pourtant d'être une dame. (...) Messieurs, lorsque vos mains se lèveront tout à l'heure pour approuver la nouvelle loi, le cours de treize siècles révolus s'arrêtera et une nouvelle vie, vie féconde et civilisée, s'ouvrira devant la nation turque."

Recep Peker (secrétaire général du CHP), discours à la Radio d'Ankara, 8 mai 1935 :

"Le nouveau programme du Parti considère les femmes et les homme égaux en droits. Grâce à ce principe, la nation turque prend la forme d'une imposante masse composée de citoyens jouissant de l'égalité dans la dignité et dans les droits, et qui ne reconnaissent pas plus les distinctions de sexe que les distinctions de classe."

Recep Peker, discours au IVe Congrès du CHP, 13 mai 1935 :

"Il n'existe pas en Turquie de classes, de privilèges ni de distinction entre sexes. Il n'existe pas non plus d'intérêts locaux, féodaux, de privilèges en faveur de notables, de familles ou de communautés. En Turquie, la valeur ne peut se hausser à un rang supérieur que par la capacité, le savoir et le travail."

Tekin Alp (idéologue kémaliste), Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937, p. 105 :

"Ainsi donc, dans un régime où même le conflit des classes, si naturel et si fréquent chez les autres peuples, n'est pas admis, il ne peut pas être question de conflit de sexes. En 1930, le Gouvernement de la République a jugé la femme suffisamment mûre et bien préparée pour les droits politiques et lui a accordé les droits de vote et d'éligibilité aux Conseils municipaux. Dans l'exercice de ces droits, elle s'est montrée parfaitement digne des droits politiques qu'elle venait d'acquérir et a justifié amplement la confiance que le Gouvernement de la République lui avait témoignée. Une expérience de quatre ans a suffi pour aller plus loin et pour accorder à la femme les droits de vote et d'éligibilité même à la Grande Assemblée Nationale, et c'est ainsi que la IVe Assemblée Nationale compte dans son sein une vingtaine de députés du sexe dit faible.

Les centaines de déléguées de toutes les nations du monde qui sont venues participer au Congrès féministe qui s'est tenu l'année dernière au Palais du Yildiz, ne pouvaient pas s'empêcher de retenir leur admiration devant l'élan de la femme turque, qui, dans l'espace de quelques années, a obtenu, rien que par son mérite, ce que la plupart des femmes des nations civilisées n'ont pas encore obtenu, après quelques siècles de culture, de liberté et d'égalité."

Voir également : Halide Edip Adıvar : féministe, musulmane, nationaliste turque
  
 
 
La révolution jeune-turque ou la quête d'une modernité turque

La législation ottomane : du kanun aux Tanzimat

Le statut de la femme turque au Moyen Age

Hikmet Geray : "L'oeuvre constructrice turque"




Hikmet Geray, "L'oeuvre constructrice turque", La Turquie Kemaliste, n° 46, décembre 1941, p. 1 :
C'est dans son amour de la construction que réside le caractère dominant de la Révolution Turque. Si, en abolissant certaines institutions sociales, elle les a reléguées dans le domaine de l'Histoire, c'était pour avoir la possibilité d'en créer de meilleures. C'est avec amour et compréhension, dans un esprit d'idéal que la République Turque s'est mise en devoir de procéder au relèvement du pays qu'un siècle et demi d'insécurité et de luttes intestines, avaient profondément affaibli et ruiné. Les années de paix qui suivirent le Traité de Lausanne du 23 Juillet 1923, virent peu à peu, la réalisation de ce but. L'édification de la Capitale du Gouvernement Turc sur le plateau central de l'Anatolie en est la première preuve tangible. Durant la Guerre de l'Indépendance commencée il y a vingt-trois ans, beaucoup de villages et un grand nombre de nos villes avaient été incendiés et détruits. A leur place, apparurent des villes modernes répondant à tous les besoins de l'hygiène et aux nouvelles conditions de vie. D'un autre côté la longueur du réseau ferroviaire était doublée.

Les Turcs d'aujourd'hui à la vue de ces trains, qui transportent leurs produits agricoles et industriels, de ces villes et de ces villages modernes remplaçant les anciennes agglomérations, à la vue de ces usines, de ces hôpitaux, de ces chemins et de ces ponts, se souviendront de ce même esprit constructeur, affirmé sans cesse au cours de l'Histoire, par leurs ancêtres.

Les différentes peuplades turques, qui, il y a des milliers d'années, partant de leurs frontières de l'Asie Centrale, dotèrent le monde futur des civilisations summérienne, hittite, indo-turque, seldjoucide et plus tard de la civilisation ottomane, suivant les régions habitées durant des siècles, sont également la preuve incontestable de ce que le Monde peut attendre, des Turcs, des œuvres encore plus grandioses dans ce domaine. C'est ce même esprit, qui guide la famille turque dans son désir d'embellir sa maison, d'orner son jardin, que l'on retrouve dans les efforts des Municipalités Turques pour l'établissement du plan des villes et dans l'étude des projets de travaux publics par la République Turque. L'individu, la famille, l'école, la société se sont associés dans ce même but. Les Instituts de village que nous présentons à nos lecteurs dans un autre chapitre de notre Revue, sont le symbole vivant de cet idéal : créer et construire.

En comparant les progrès accomplis à pas de géant par notre Gouvernement avec cette destruction systématique actuelle de villes et de villages, héritages de siècles de civilisation et d'effort, et ce, par suite de la haine issue des malentendus séparant les différentes nations, le cœur de tous les Turcs ne peut qu'en être douloureusement affligé.

Cet esprit constructeur qui anime les Turcs ne peut donc que leur faire ardemment souhaiter la disparition de ce fléau, constitué par les opérations de cette guerre dévastatrice.

Voir également : Hikmet Geray : "La Turquie Kemaliste"

Max Bonnafous

Les Turcs et l'art : créateurs, mécènes et collectionneurs

Hikmet Geray : "La Turquie Kemaliste"




Hikmet Geray, "La Turquie Kemaliste", La Turquie Kemaliste, n° 43, juin 1941, p. 1 :
AUCUNE idée préconçue n'a guidé le cours de la réforme Turque.

Depuis sa proclamation, la République Turque n'a adopté comme forme, institutions, et lois que celles qui lui étaient indispensables. On nous pose la question suivante :

Dans quel groupe d'ordre et de forme existant actuellement dans le monde, peut-on placer la Turquie ? La réponse est très simple. Reportez-vous aux six principes du Parti du Peuple, qui constituent la base de l'Etat Turc. La Turquie a lié à jamais son sort à celui de son gouvernement : Républicain. Tout en respectant le cadre des droits des autres pays elle est essentiellement Nationaliste. Pour son peuple et fidèle à son Idéal, elle est Populariste. La Turquie adopte une politique d'Etatisme dans les domaines économiques où un capital restreint ne saurait suffire. Permettant à son peuple la liberté de conscience, elle sépare néanmoins, la religion de l'Etat.

Fermement résolue à rester toujours perméable aux idées neuves, et toujours en voie de progrès, la Turquie, sans s'attacher aux doctrines préconçues forme une société Réformiste. Elle est persuadée que c'est en adoptant cette règle de conduite qu'elle pourra accomplir de la meilleure façon les devoirs qui lui incombent au sein des nations civilisées. Nous appelons l'idéologie qui résulte de ces principes : le « Kemalisme ». Mais ne nous méprenons point : le Kemalisme est la seule voie, que le Parti Républicain du Peuple, organisé par toute une nation, a adopté afin d'accomplir la mission dont elle a assumé la responsabilité. Cette voie a été tracée par la conscience de dix-huit millions de Turcs sans aucune exception. Le Kemalisme ne considère avec hostilité aucun ordre déjà établi. Il n'est pas exclusif. Plutôt qu'un régime, le Kemalisme est un mouvement. C'est une théorie qui donne une pleine liberté de mouvements à l'intérieur de ses frontières, à la nation Turque qui désire le développement de sa civilisation.

Le 24 Juillet 1923, par le Traité de Lausanne, la Turquie a vu consacrer la réintégration dans ses frontières nationales du sol sacré dont chaque mètre carré avait été reconquis au prix de son sang ; elle a proclamé la République et par le fait même rejeté le Sultanat dans le Passé, comme une institution périmée et inutile. Elle a remis le sort de son pays entre les mains de son véritable propriétaire : la Nation. Aujourd'hui chaque Turc trouve son bonheur dans la mesure où il a servi son pays et travaille dans ce sens d'une façon pleinement consciente. La nation turque est une unité où il est impossible d'apercevoir la moindre fissure. Aucun privilège dû à la naissance ou à la classe sociale n'est pris en considération. La Turquie, dans l'impossibilité de développer son capital, en raison d'une suite ininterrompue de guerres longues et difficiles se vit dans l'obligation d'emprunter à l'Etat même ce capital, nécessaire à la formation dans l'acception moderne du mot, de son industrie et de son économie. En Turquie, le domaine économique est ouvert à tout individu et toute l'activité collective tend à en intensifier le développement.
La suppression du Khalifat, institution qui a certainement été dans le Passé, le plus grand obstacle aux élans de civilisation du pays, et la séparation de la religion de l'Etat amenèrent des résultats très favorables quant à la politique et la culture.

Les bâtiments inutilisés depuis la fermeture des « tekke » et des « medrese » sont employés maintenant comme Musée ou Bibliothèques Publiques, ou encore, comme écoles primaires et secondaires. Des centaines de milliers d'enfants, heureux descendants de parents qui ont eux-mêmes travaillé pour cette Réforme, jugent quant à eux sévèrement cette inconscience dans laquelle ont vécu leurs ancêtres pendant un siècle et demi. Ces enfants, fils d'une nation libre et civilisée respirent l'air pur de l'Indépendance que leurs pères et leurs frères ont payé de leur sang.

La République Turque a accompli dans ces dix-huit années des progrès dignes de plusieurs siècles. Le mot d'ordre de la nation Turque est : « Mouvement. » Nous appelons ce mouvement le Kemalisme. Et telle est la raison d'être de La Turquie Kemaliste.

Voir également : Vedat Nedim Tör : "L'Ordre Turc, au carrefour de trois ordres" 
  
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L'autoritarisme kémaliste

L'étatisme kémaliste