mercredi 14 juin 2017

Süleyman Hüsnü Paşa et les prémices du nationalisme turc




Odile Moreau, L'Empire ottoman à l'âge des réformes. Les hommes et les idées du "Nouvel Ordre" militaire (1826-1914), Paris, Maisonneuve et Larose, 2007, p. 168-177 :

"Süleyman Hüsnü Paşa est né en octobre 1838, à Istanbul, dans le quartier de Mollagüranî, proche de la mosquée Süleymaniye. Il était le fils de Es-Seyyid Mehmed Hâlid Efendi, un sucrier, dont le grand-père était ağa des janissaires. Tout enfant, il alla à l'école du quartier à Darülmaârif, où il fit la connaissance de Nâmık Kemal, puis suivit ensuite les cours de la mosquée de Beyazıd. A l'âge de quinze ans, en 1853, il entra au collège militaire [askeri idadî] de Maçka pendant trois ans, puis poursuivit ses études à l'école de Guerre où il fut admis en 1856. Il en sortit en 1859 avec le grade de lieutenant en second [teğmen]. II fut alors envoyé dans le deuxième corps d'armée à Novi Pazar, en Bosnie, puis il fut transféré en Herzégovine où il fut promu sur le champ de bataille au grade de lieutenant [mülazım evvel], en 1861. En août de la même année, il devint capitaine. Lorsque les combats en Albanie finirent en 1863, il revint à Istanbul où il fut affecté à la garde impériale. Il continua à montrer des mérites militaires particuliers et fut promu adjudant major. C'est à cette période qu'il commença à révéler ses qualités intellectuelles par l'étude de la langue arabe et de la religion. Il suivit les cours de Şehri Ahmed Nuzhet Efendi, le président du tribunal d'Eyüp et publia son premier ouvrage en 1864 : une traduction en turc du traité d'Akkirmani sur la volonté personnelle. Envoyé à Afyon, près d'Izmir en 1865, il passa plusieurs mois à entraîner des troupes destinées à la Crète. Puis, fut affecté dans l'île, au début de l'année 1866, pour commander un bataillon. Il y resta plus de deux ans servant sous les ordres du commandant en chef Ömer Lütfî Paşa, puis de Hüseyîn Avnî Paşa, avec lequel il ourdit plus tard la déposition du sultan Abdülazîz.

Il revint à Istanbul, en 1869, avec le grade de lieutenant-colonel et comme instructeur en littérature et en composition de lettres l'histoire à l'Académie militaire. Mais son séjour à Istanbul fut de courte durée, à cause des événements survenus au Yémen, où il fut dépêché à l'état-major de Redîf Paşa, en décembre 1870. En avril 1871, promu colonel [miralay], il revint au mois d'août à l'école de Guerre pour y enseigner la littérature et l'histoire. Général de brigade en juillet 1872, il fut nommé directeur adjoint des écoles et de l'Académie militaires. Un an plus tard, il en devint le directeur. Il se consacra aussi à la préparation du programme des écoles et des collèges militaires. (...)

C'est à cette période que Süleyman Paşa commença à fréquenter le salon de son voisin à Çamlıca, Abdurrahman Samî Paşa, où se rencontraient des intellectuels Ottomans. Il semblerait qu'il soit devenu membre de la Nouvelle Société Ottomane, et responsable d'une cellule.

Sa bonne réputation d'éducateur le fit choisir par la Société d'éducation islamique [Cemiyet-i Tedrisiye İslamiye] comme directeur de Darüşşafaka [école des orphelins], fondée en 1865. Il s'attela à la révision des programmes des écoles militaires qu'il calqua sur les standards européens. Il persuada les autorités ottomanes d'ouvrir de nouvelles écoles militaires et pas seulement dans la capitale de l'Empire. Neuf virent le jour à Istanbul, une à Damas et une autre à Baghdad. Il prépara aussi le programme d'une école des enseignants des écoles militaires, nouvellement créée, qui était placée sous sa responsabilité.

Il joua un rôle majeur lors de la déposition du sultan Abdülazîz. Promu au grade de général de brigade [ferîk] par le sultan Murâd V, il ne resta que peu de temps à Istanbul. La guerre déclarée le 30 juin 1876 par la Serbie à l'Empire ottoman, il fut envoyé à Sofia comme général d'état-major et conseiller du généralissime [serdar] Abdülkerîm Paşa. Lorsque Süleyman Paşa rentra à Istanbul, il fut nommé par le nouveau sultan, Abdülhamid II, membre de la commission relative à la constitution [kamun-i esâsî] présidée par Midhât Paşa. Il rédigea l'un des vingt brouillons de la constitution soumis à cette commission. Le 6 décembre, lorsque le cabinet approuva la dernière mouture de 119 articles, le sultan le consulta, ainsi que İngiliz Saïd Paşa et Küçük Saïd Paşa pour présenter leurs observations.

Le sultan, qui cherchait à éloigner progressivement tous ceux qui avaient participé à la déposition du sultan Abdülazîz, supprima les « asakir-i mülkiye taburları » [bataillons d'étudiants des sciences politiques] sous la protection de Midhad Paşa à Istanbul. Ziyâ Bey, qui avait organisé ces bataillons fut envoyé avec le grand vizir à la préfecture de Syrie. Quant à Süleyman Paşa, il fut promu au grade de maréchal le 3 février 1877 et nommé commandant de la Bosnie-Herzégovine à la place d'Ahmed Muhtar Paşa, en décembre 1878, pour l'éloigner d'Istanbul. Le sultan avait au préalable essayé de le faire affecter à un poste sans rapport avec ses compétences au Hedjaz, en Iraq ou en Arabie. Il ne put passer outre l'opposition de la chambre des députés à cette affectation.

Lors de la guerre turco-russe de 1877-1878, il arrêta l'ennemi à Şipka, en Bulgarie. Ce succès le fit connaître comme le héros de Şıpka et il fut proclamé gâzî. A l'issue de cette victoire, il fut nommé en septembre 1877 à la tête de l'armée du Danube, puis des armées des Balkans, puis à l'Etat-major. Il fut ensuite affecté au conseil de Guerre [Harp Dîvânı]. En tout, il participa à quatre-vingt-quatre batailles. Mais il fut arrêté et son titre de maréchal lui fut retiré, car il n'avait pu empêcher l'occupation d'Edirne. (...)

Rendu responsable de la défaite des armées ottomanes à l'issue de la guerre, en 1878, il fut déféré devant une cour militaire. Son jugement (qui dura une année) est l'un des nombreux procès de l'après-guerre par lesquels le nouveau sultan Abdülhamîd II élimina certains personnages indésirables. Il semblerait que les proches du ministre de la Guerre Hüseyîn Avnî Paşa (qui avaient joué un rôle de premier plan lors de la déposition du sultan Abdülazîz) étaient particulièrement visés. Le général Süleyman Paşa faisait partie des officiers généraux qui étaient du complot. Directeur de l'Ecole militaire, il donna l'ordre aux élèves de l'Ecole de prendre les armes. Il commandait la première colonne composée du bataillon de l'Ecole militaire qui descendit vers Beşiktaş pour entourer le palais de Dolmabahçe. De par ses idées progressistes (proches des Jeunes Ottomans) et ayant aidé à l'accession de son frère Murâd V au pouvoir, il était vu comme un danger par le nouveau sultan qui pratiqua de véritables épurations au début de son règne afin d'étouffer tout germe d'opposition. Arrêté le 16 février 1878, il fut détenu à la prison de Taşkışla, à Istanbul, jusqu'à son jugement, le 20 février 1879.

Ses titres lui furent retirés et il fut condamné à l'exil à vie par la cour militaire, sans en préciser le lieu. Mais sa sentence fut réduite par le sultan Abdülhamîd II en une peine de bannissement d'une durée théorique de six ans assignée à Baghdad. Elle lui fut communiquée le 20 février 1879. Exilé à Baghdad en 1879, il y décéda quatorze ans plus tard, toujours proscrit. De nombreux officiers de l'ancienne génération et détracteurs du modèle français furent ainsi écartés. (...)

Maréchal de son état, il était aussi écrivain et poète, connu dans les domaines de la littérature, la langue et l'histoire. Dans le domaine militaire, il avait la réputation d'être un commandant dynamique, animé de l'esprit d'offensive, ce qui n'était pas si fréquent à son époque. Homme de terrain et homme de pensée, il s'impliqua aussi dans les affaires politiques, ce qui causa sa chute.

Homme de science, il a rédigé de nombreux ouvrages pédagogiques. Lors de l'ouverture de nouvelles écoles secondaires [rüşdîye], il joua un rôle important dans le choix de programmes scientifiques modernes. Ces ouvrages avaient trait à la littérature, l'éloquence et la grammaire de la langue turque notamment. Il accorda une place importante à la littérature française et aux idées de la révolution française qui bercèrent alors les étudiants de l'école militaire. Ces livres de littérature européenne diffusèrent les idées libérales et occidentales. Ses idées de patriotisme et de nationalisme se retrouvent dans ses divers écrits. La notion de patrie [vatan] développée par les Jeunes Ottomans fut enseignée dans les écoles militaires grâce à Süleyman Paşa. Il introduisit, pour la première fois, à côté des cours d'histoire de l'Empire ottoman et de l'Islam, des cours sur l'histoire des Turcs anciens. (...)

Namık Kemal et Süleyman Paşa ont été liés par l'amitié tout au fil de leur vie. Ils se connurent à l'école primaire, à l'école du quartier à Darülmaârif, à Istanbul. Bien que souvent séparés, ils entretinrent les liens de l'amitié, qui furent renforcés par ceux de l'engagement politique. Les échanges épistolaires ont été le moyen de maintenir le contact entre eux. C'est ainsi qu'ils ont échangé une riche correspondance, d'autant plus que leurs deux vies s'achèveront en exil dans deux régions éloignées de l'Empire, l'un à Midilli, l'autre à Baghdad. Ces missives devaient passer par des mains amies car ils étaient tous deux sous haute surveillance, et leurs échanges furent, par la force des choses, espacés.

Namık Kemal encouragea son ami à rédiger ses mémoires à l'instar du général Dupont qui termina sa vie en prison, dans le style des mémoires militaires français. Il écrirait l'histoire de « la guerre de 93 » [93 harbi] pour qu'on puisse en tirer des enseignements. Namık Kemal insista pour que Süleyman Paşa prenne la plume afin de témoigner sur cette guerre car il y avait joué un rôle central. Il possédait une riche collection de documents concernant les batailles de la guerre russo-turque de 1877-1878. Süleyman Paşa les conservait dans un coffre. Lors de son arrestation, le 16 février 1878, il les mit en sécurité en les remettant à l'amiral Commerel. Ensuite, ils furent remis au général de brigade, le ferîk Hüseyîn Paşa, qui les conserva dans sa maison à Istanbul. Puis, ces documents furent remis au membre du conseil de guerre chargé de préparer l'accusation. Afin que sa défense puisse les utiliser, ils furent placés sous la protection de gardes armés au ministère de la Guerre [Bab-ı Seraskerî]. Mais le 3 avril 1878, le coffre fut dérobé. Lorsqu'il rédigea ses mémoires, il s'appuya sur ces documents qui lui avaient été remis à Baghdad. Il les écrivit avec beaucoup de courage car il savait qu'ils ne pourraient être publiés de son vivant et n'avait aucune assurance qu'ils puissent l'être après son décès. Il commença à s'atteler à la tâche en mars 1880.

Des ouvrages publiés à l'étranger relatèrent la vie de Süleyman Paşa. Namık Kemal avait notamment de l'estime pour le livre en allemand Serail und Hohe Pforte. Enthüllungenen über die jungsten Ereignisse in Stambul. Une centaine de pages étaient consacrées à la participation de Süleyman Paşa à la guerre des Balkans de 1877-1878, à ses mémoires et à son procès. Des passages furent traduits en français et envoyés à Süleyman Paşa qui les lut."

Voir également : Le réformisme du sultan Mahmut II

Les Tanzimat

Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)

La réhabilitation du passé ottoman sous le kémalisme