jeudi 15 juin 2017

Mustafa Celâlettin Paşa alias Konstanty Borzęcki




Nathalie Clayer et Xavier Bougarel, Les musulmans de l'Europe du Sud-Est. Des Empires aux Etats balkaniques, Paris, IISMM-Karthala, 2013, p. 58 :

"Une petite partie des élites musulmanes balkaniques commence à être sensible par ailleurs à un certain turquisme ou panturquisme, inspiré par l'image des peuples turcs pris dans un continuum de l'Asie centrale jusqu'à l'Europe centrale, que la turcologie occidentale est en train de forger. Dans la diffusion de ces nouvelles idées, les étudiants de l'Empire qui vont en Europe occidentale à partir du milieu du XIXe siècle jouent un rôle, aux côtés d'exilés hongrois et polonais, réfugiés dans l'Empire après l'échec des révolutions de 1848. Mustafa Celaleddin Pacha, un Polonais converti à l'islam, publie en 1869 à Istanbul un ouvrage en français, intitulé Les Turcs anciens et modernes, où il souligne la proximité ethnique des Européens et des Turcs, qui appartiendraient à la branche « touro-aryenne » de la race aryenne."

Johann Strauss, "Le livre français d'Istanbul (1730-1908)", Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n° 87-88, septembre 1999, p. 285-286 :


"La théorie de [Louis] Charrel selon laquelle « les langues touraniennes sont des langues ariennes, dont la grammaire, les racines et les procédés de dérivation sont ariens » convenait en tout cas parfaitement aux idées en vogue dans certains milieux intellectuels ottomans de cette époque. D'ailleurs, dans une perspective plus globale, cette idée avait déjà été émise dans un autre ouvrage, également publié en français à Istanbul en 1869. Il s'agit du fameux livre de Mustafa Celâleddin (Moustapha Djelaleddin, Konstanty Borzecki, 1826-1876) intitulé Les Turcs anciens et modernes, livre dédié par l'auteur au sultan Abdülaziz (J. Latka, 1993). Dans cet ouvrage Mustafa Celâleddin essaie de démontrer que non seulement les Turcs sont de même race que les peuples qui habitent l'Europe mais que ce sont aussi les « Touro-Ariens » qui ont créé la civilisation de l'Occident. Pour l'Empire ottoman, secoué par la question des nationalités, ces idées sont fort intéressantes. En effet, poursuit l'auteur, « pourquoi nier que l'intérêt du sang et de la race doit nous lier tous, chrétiens et musulmans, dans un corps compact et puissant (M. Djelaleddin, 1869, 29) ! » Cet ouvrage, qui fut imprimé à Paris dès l'année suivante, eut une forte résonance sur ses contemporains. Notons qu'un exemplaire de l'édition parisienne est même conservé dans la bibliothèque privée de Mustafa Kemal Atatürk.

Mustafa Celâleddin Pacha est probablement aussi l'auteur d'autres ouvrages publiés à Istanbul. Dans son livre, il fait allusion à deux d'entre eux, l'un intitulé La guerre moderne (La tactique ?), l'autre Les influences russes et occidentales en Orient. Quoiqu'il en soit, Mustafa Celâleddin Pacha figure sans aucun doute parmi les personnages les plus remarquables issus de la communauté polonaise, dont les membres avaient trouvé refuge dans l'Empire ottoman après les différentes révolutions survenues en Pologne au cours du XIXe siècle. Ces Polonais, tant convertis que non-convertis, jouèrent un rôle considérable dans l'histoire intellectuelle de la Turquie (R. Davison, 1973, 76-77). Comme leur langue de culture était le français, certains d'entre eux, comme Mustafa Celâleddin, prirent même une part active dans la fondation du lycée Galatasaray."

Voir également : L'immigration des réfugiés politiques hongrois et polonais dans l'Empire ottoman

L'épopée des volontaires polonais de l'armée ottomane

Franciszek Henryk Duchinski (historien polonais originaire de Kiev)

Adam Mickiewicz (poète et patriote polonais)

Les patriotes hongrois de 1848 et la Turquie ottomane

Süleyman Hüsnü Paşa et les prémices du nationalisme turc