mardi 6 juin 2017

La Turquie d'Atatürk et les salafistes-wahhabites du monde arabe




Jacques Benoist-Méchin, Ibn-Séoud ou la Naissance d'un royaume, Bruxelles, Complexe, 1991, p. 292 :

"Car Ibn-Séoud s'était assigné un triple objectif : unifier le territoire de la péninsule, restaurer la vraie Foi et faire de l'Arabie une nation moderne. Le premier point était à peu près atteint. Le second était en voie de réalisation. Mais le troisième restait encore enfoui au fond de l'avenir1. (...)

1. Ce « troisième point » du programme séoudite était manifestement inspiré par les exemples de l'U.R.S.S. et de la Turquie kémaliste."


"Le Pèlerinage et le Congrès du Hedjaz", Bulletin périodique de la presse turque, n° 45, 12-14 juillet 1926, p. 12 :

"Abd-el-Aziz Ibn Séoud, prince des Wahabites, qui occupe le Hedjaz a adressé une invitation aux Etats musulmans en général, et à la Turquie, en particulier, à l'effet de participer au Congrès qui doit régler notamment la question du pèlerinage et déterminer le statut administratif du Hedjaz.

L'officieux Hakimiyèt-i-Milliyè du 13-5 commente favorablement cette décision, montrant que les Wahabites étaient disposés à respecter une institution contre laquelle ils ont professé une hostilité restée célèbre dans l'histoire. Il ajoute que les Turcs feront le pèlerinage de la Mecque comme par le passé. Ils accompliront, cependant, ce devoir religieux, sans être mus, comme souvent jusqu'ici, par une superstition vulgaire, mais avec la conscience d'un acte de solidarité morale avec leurs coreligionnaires musulmans.

Le 20 mai, Agha Oglou Ahmed, signataire de cet article, répond aux critiques qu'il a provoquées, en disant qu'occidentalisme ne veut pas dire athéisme.

Le gouvernement turc a désigné comme délégué Edib Servet Bey, député de Constantinople. La délégation russe, de passage à Constantinople, a adressé un télégramme de remerciements pour les facilités de passage qui lui ont été accordées. Ce télégramme est signé par Riza-ed-din, chef de la délégation, et Abdurrahman, secrétaire.

Le Congrès a ouvert ses séances le 7 juin, sous la présidence de Cherif Adnan Pacha. Le délégué turc n'a pu s'embarquer que le 13. Chevket Bey, le nouveau représentant diplomatique turc à la Mecque est parti dès le 17 mai pour rejoindre son poste via Alexandrie.

Le nouvel ambassadeur de l'Afghanistan, le général Djeïlâni Khan est parti le 31 mai comme délégué de son pays au même Congrès."


"Le congrès du Hedjaz", Bulletin périodique de la presse turque, n° 46, 27-28 octobre 1926, p. 14-15 :

"Le délégué turc au congrès du Hedjaz, Edib Servet bey (voir le Bulletin Périodique de la Presse Turque n° 45) est rentré à Constantinople le 25 juillet.

Au rédacteur du Yèni-Sès (26-7) qui s'étonnait de le voir déjà de retour, le délégué a répondu que le Congrès avait terminé ses travaux, consistant à réglementer pour l'avenir le pèlerinage. Les délégués des Musulmans de Russie devaient prendre le courrier suivant.

Edib Servet bey est enchanté de l'accueil qui lui a été fait : l'arrivée du représentant de la Turquie était attendue avec impatience et on avait retardé, à son intention, l'assemblée générale. En s'associant à cette manifestation, la Turquie a pu montrer au monde musulman, que, contrairement aux imputations de ses ennemis, elle n'a pas rompu en visière avec la religion. Le résultat le plus important du Congrès c'est le renforcement de la solidarité musulmane. Le délégué turc a fait un grand éloge de l'activité d'Ibn-Séoud. Il ne faut attribuer nulle créance aux bruits d'après lesquels la Mecque et Médine auraient été brûlées ou détruites.

Ibn-Séoud a de nombreux partisans en Turquie, non seulement parce qu'il a éliminé le roi Husseïn, peu turcophile, mais parce que les doctrines des Wahabites s'accordent sur certains points tout au moins avec celles de la Révolution turque.

C'est ainsi qu'Oemer Riza, signataire d'articles intitulés « A l'horizon de la politique », parus dans le Vakét des 28-7 et jours suivants, fait remarquer que leur attitude hostile à l'égard du culte des saints et des tombes s'accommode fort bien des mesures prises au congrès du Hedjaz.

Le même auteur, dans un article du 26-6, fait remarquer que la Révolution turque, qui avait produit une impression si négative sur le monde musulman en supprimant il y a trois ans le khalifat, commence à être appréciée dans l'Islam. Un poète égyptien célèbre, Ahmed Chawki, chante maintenant avec enthousiasme la gloire de cette révolution. D'ailleurs, dit Oemer Riza, l'échec inévitable du congrès du khalifat en Egypte montre combien la Turquie avait raison : ce congrès n'est même pas arrivé à s'entendre sur la signification de ce terme. Or malgré l'absence du khalife, la religion est vénérée et pratiquée avec la même dévotion qu'avant.

Ces observations ne sont pas sans intérêt, car elles montrent que la Turquie pourrait, si son prestige international s'accroît, jouer le rôle d'Etat musulman moderne sur lequel les réformateurs de l'Islam pourraient chercher à s'appuyer.

L'accueil très courtois fait à la délégation turque par Ibn Séoud pourrait être symptômatique à cet égard.

Il n'a pas semblé inutile, dans ces conditions, de donner, en les résumant ci-après, des renseignements sur le congrès de Hedjaz d'après les articles précités de Vakét et d'après celui de l'Ikdâm du 14-7.

Le congrès a été ouvert par Ibn Séoud, souverain du Hedjaz et sultan du Nedjd. Il a prononcé un discours dans lequel, après avoir fait le procès de l'administration du roi Husseïn, il invitait les délégués à exprimer librement leur opinion, en évitant toutefois les allusions aux discordes politiques internationales.

Les séances ont été tenues en deux périodes, l'une avant, l'autre après la fête des Sacrifices et du pèlerinage (21 juin).

Durant la première période, il y avait 79 délégués, dont 6 pour l'Egypte et le Soudan, et les autres venant des Indes, de Java, de Palestine, de Syrie, de Nedjd et de l'Assir. Les représentants de la Turquie, de l'Afghanistan et de la Perse n'étaient pas encore arrivés. Il y avait en outre 157 invités.

L'assemblée était réunie dans un bâtiment servant habituellement de caserne. Aux murs des inscriptions tirées du Coran incitaient l'assistance à pratiquer la solidarité : « Le Musulman est pour le Musulman comme un mur de soutien. » « Les croyants sont frères », etc.

Suleyman-el-Nadawi a été élu président du congrès par 32 voix contre deux membres de la délégation russe Ziya-ed-dîn et Fakhr-ed-dîn, qui avaient réuni 20 voix chacun. Les délégués hindous avaient proposé la présidence à la Turquie, mais le délégué turc n'était pas encore arrivé à ce moment.

Dans sa deuxième séance, le congrès a pris les décisions suivantes :

Le congrès s'appelle « Congrès de tous les Musulmans ». Il sera tenu une réunion par an à la Mecque ou dans un pays musulman indépendant, en vue de renforcer l'esprit d'unité parmi les musulmans, de les encourager dans la voie du progrès social, religieux, littéraire, économique, d'assurer la sécurité, la prospérité et une administration moderne au Hedjaz. Les pays et régions musulmanes reconnus par ce congrès sont au nombre d'une trentaine : Afrique du Sud et de l'Ouest, Afrique Orientale, Afghanistan, Amérique du Sud, Musulmans d'Europe, Perse, Turquie, Tunisie, Java, Soumatra, Alger, Abyssinie, Hedjaz, Etats du Golfe Persique, Rif (Rifistan), Zanzibar, Soudan, Syrie, Chine, Tripoli de Barbarie, Irak, Palestine, Congo, Maroc, Egypte, Malaisie, Ceylan, Nedjd, Indes, Yemen (ces pays sont énumérés selon l'ordre alphabétique de leurs noms en arabe). Le Hedjaz, en sa qualité de pays saint par excellence, disposera de trois voix dans les congrès.

Dans la 3e séance, on a décidé de percevoir dans tous les pays musulmans les revenus des fondations pieuses dites des « deux villes saintes » (harèmèyn) et d'obtenir la restitution du chemin de fer du Hedjaz, construit avec l'argent des musulmans et dont l'administration doit être organisée en conséquence.

Cette décision, ainsi que la mention du Rif parmi les nations musulmanes, paraît être celle qui vise le plus directement les intérêts français.

D'après Oemer Riza, un règlement a été élaboré relativement au culte des tombes.

Le délégué turc a prononcé à son arrivée un discours où il complimentait le gouvernement d'Ibn-Séoud « qui a été envoyé par la providence pour venger les Turcs des tortures subies sous l'ancien gouvernement ».

Il s'est excusé de son retard dû « à des causes politiques » et a fait observer que la loi organique élaborée pendant son absence contenait des dispositions contraires à ses instructions. Il demandait une nouvelle discussion.

Le congrès de la Mecque a pris fin le 5 juillet. Avant de se séparer il avait décidé la restitution au Hedjaz d'Akaba, mais les délégations turque et afghane s'y opposèrent.

Le Druze Chékib Arslan, bien connu pour son activité antifrançaise en Syrie, avait fait fonction de secrétaire général."


"La Politique turque en Asie", Bulletin périodique de la presse turque, n° 48, 1er-2 février 1927, p. 11 :

"Le 23 octobre, Suleïman Chukri Bey, représentant de la Turquie au Hedjaz, a remis ses lettres de créance au roi Ibn Seoud, à la Mecque. Il a prononcé, en arabe, un discours amical auquel a répondu Youssouf Yass, directeur adjoint des Affaires Etrangères (Hakimiet-i Millié, 22-11)."


"Hedjaz.", Bulletin périodique de la presse turque, n° 92, 12-14 septembre 1932, p. 18-19 :

"L'Emir Faïçal, prince héritier et ministre des Affaires étrangères du Hedjaz, est arrivé à Istamboul le 8 juin. Reçu par le vali Mouhiddin Bey, un délégué du ministre des Affaires étrangères, Refik Assim Bey, Kenan Bey, chef de la 4e section de la police, et les hauts fonctionnaires du Consulat soviétique, il s'est rendu directement au Péra-Palace Hôtel. Il a déclaré à la presse qu'en raison de sa situation financière, le Hedjaz ne pouvait avoir de représentation permanente dans les pays qui l'ont reconnu ; la délégation dont il est le chef les visite successivement dans l'ordre que voici : Italie, U.R.S.S., France, Grande-Bretagne, Hollande, Allemagne, Pologne, U.R.S.S., Turquie, Perse, Irak. Entre la Turquie et le Hedjaz, qui ont conclu un traité il y a trois ans, les relations sont excellentes. L'Emir a ajouté :

« Je viens en Turquie que j'aime tant en qualité de délégué de mon pays ; je ne me considère point pour cela comme étranger dans un pays avec lequel nous avons partagé de longues années une vie fraternelle et pour lequel j'ai éprouvé une véritable nostalgie. »

Publiant ces déclarations, la Djumhouriet du 9 rappelle que l'Emir Faïçal a servi dans l'armée turque et participé aux opérations des Dardanelles.

La presse parle en termes sympathiques du Hedjaz et de son gouvernement. Pendant la grande guerre, sans doute, le Hedjaz a fait cause commune avec les ennemis de l'Empire ottoman ; mais ce temps est passé, et la Turquie nouvelle, en abolissant l'ancien régime, a reconnu le droit à l'indépendance des nationalités, dit la Djumhouriet du 14 :

« Parmi tous les gouvernements qui se sont séparés de l'Empire ottoman, celui du Hedjaz et de ses dépendances a réussi dès les premiers jours à s'attirer la sympathie et l'attention de la Turquie républicaine. C'est un Etat qui s'est distingué en obtenant son indépendance... »

Deux articles sont consacrés, le 14 et le 15, à l'Emir Faïçal, par la Milliet, qui insiste sur ce point :

« L'Emir Faïçal, héritier du trône du Hedjaz, dont l'intelligence supérieure et le bon sens percent à travers ses paroles et ses pensées, a exprimé son admiration pour l'oeuvre accomplie pour la République en disant : « Grâces vous soient rendues ; vous avez ouvert la voie et donné de beaux exemples aux peuples d'Orient qui veulent travailler et se joindre aux nations civilisées. » "


Nahas M. Mahieddine, "La pensée politique de Mustafa Kemal Atatürk et le Mouvement national algérien", Insaniyat, n° 25-26, 2004, p. 139-140 :

"C'est pourquoi lorsque Atatürk met fin au califat, aucun dirigeant du mouvement national algérien ne voit dans cette décision une quelconque atteinte à l'islam. Même les représentants du mouvement religieux réformateur [salafiste] prennent fait et cause pour le ghazi et ne se rangent pas à l'avis des oulémas d'Al-Azhar. Ben Badis, homme de religion, ne se limite pas d'ailleurs à partager l'avis de Mustafa Kemal sur le califat, qu'il qualifie de chimère, mais se permet de reprocher aux milieux panislamistes d'Orient leur inaptitude à voir le vrai problème et leur propension à se perdre en discussions oiseuses et en vaines attaques contre le régime de Mustafa Kemal. Le chef réformateur algérien va encore plus loin dans sa défense d'Atatürk en considérant que les véritables adversaires de l'islam sont le calife et les chefs des confréries religieuses et déclare sa sympathie pour les Turcs honorables, les libérateurs des peuples et non pour ceux qui baissent la tête... ceux-là ne méritent pas la moindre attention, qu'ils soient calife ou cheikh al-Islam74. Ben Badis semble donc prendre position dans ce qui a été appelé la guerre des fatwas entre partisans et adversaires d'Atatürk, comprenant que l'objectif de ce dernier est la modernisation de l'islam et non son élimination, comme le souhaite d'ailleurs le mouvement réformiste algérien lui-même. (...)

74 Ben Bâdîs ne manque pas non plus de rendre hommage aux mérites de Mustafa Kemal pour bien montrer son désaccord avec les théoriciens du panislamisme (A. Mérad, Le réformisme..., op. cit., p. 374 et suiv.)."


M. Tahtah, Entre pragmatisme, réformisme et modernisme. Le rôle politico-religieux des Khattabi dans le Rif (Maroc) jusqu'à 1926, Louvain, Peeters, 2000, p. 164-165 :

"La méthode qui consiste à allier les armes au verbe, méthode pratiquée par Muhammad b. 'Abd al-Karim [Abdelkrim al-Khattabi], le rapproche du Wahhabisme qui a utilisé aussi cette stratégie dans la péninsule arabe. Dans ses mémoires, il fait le panégyrisme aussi bien du Wahhabisme que de Kémalisme : « A la bonne heure ! dit-il, celui-là (Atatürk), c'est un homme !... Nous autres musulmans, dit-il, nous sommes des idiots (sic). La pratique de notre religion nous mène droit à notre perte. Et les Wahhabites ont bien raison de rejeter le culte des saints. Je ne reproche qu'une seule erreur à Ibn Saoud : c'est d'être à la remorque de l'Angleterre, parfaitement, à la remorque de sa politique »."


Voir également : Le "rayonnement" de la Turquie kémaliste dans le monde musulman
  
Le kémalisme et l'islam

Alexandrette, Mossoul, Ourmia : les politiques suivies par Mustafa Kemal Atatürk
  
La différence de nature entre les sécularismes kémaliste et baasiste

La place du kémalisme et du nationalisme turc dans la rébellion syrienne

Les intellectuels islamistes et la révolution jeune-turque