dimanche 28 mai 2017

Mehmet II dans la conception kémaliste de l'histoire




Tekin Alp, Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937 :

"La décadence turque commence à l'époque de Bajazet II. Or, que voyons-nous à cette époque ? Un mathématicien émérite, « Tokatli Lutli », condamné à mort, par une sentence rendue par des Ulémas, pour avoir cultivé les sciences mathématiques qui ne découlent pas du Coran ou des autres écrits religieux. Les chefs-d'oeuvre dus aux meilleurs artistes européens de l'époque, introduits au Palais par le Sultan Fatih [Mehmet II], sont détruits par son fils Bajazet. L'emploi de l'imprimerie est aussi considéré comme une chose impie et, selon l'Encyclopédie de Diderot, l'emploi de l'imprimerie est défendu en Turquie sous peine de mort. Tout travail ou toute oeuvre produit par des non-croyants, des kâfirs, devait être détruit et anéanti. La sentence religieuse permettant l'emploi de l'imprimerie n'a été rendue que trois siècles après que cette acquisition de la culture moderne eût été largement utilisée dans toute l'Europe.

C'est toujours à l'époque de Bajazet que l'on a commencé à ne confier les postes les plus hauts qu'à des musulmans qui n'étaient pas de nationalité turque. Voilà pourquoi nous n'avons pas pu prendre part aux mouvements de réforme et de Renaissance qui ont débuté en Europe pendant le règne de Sélim et de Soulman le Grand." (p. 128-129)


"Ainsi donc, les premiers principes fondamentaux de la révolution kemaliste gravitent autour de la souveraineté nationale. C'en était le premier but et le premier objectif. Et c'est ce qu'Atatürk lui-même a expliqué directement au peuple avant la fondation du parti kemaliste, pendant la tournée d'études et de consultations qu'il a faite en Anatolie et dont nous avons parlé, plus haut. Dans toutes les longues conférences qu'il a données et dans les réponses aux questions qu'il se faisait poser par le peuple, il a toujours relevé que la décadence et le démembrement de l'Empire sont dus à la souveraineté autocratique dictatoriale et individuelle des « Padichah » et que, sur les décombres de l'Empire disparu, une nouvelle Turquie naît, ayant comme base la souveraineté nationale absolue et sans réserve. Voici quelques passages de ces harangues adressées à la population d'Izmir et d'Izmit, pendant la tournée historique de consultation populaire déjà mentionnée :

« Pour bien comprendre ce point, jetons ensemble un coup d'œil sur l'histoire ottomane. Pendant tout le cours de l'histoire ottomane, tous les efforts et toute l'activité de l'Etat n'étaient pas déployés d'après les véritables besoins et les véritables désirs et aspirations de la nation, mais dans le but de satisfaire les ambitions et les appétits de tel ou de tel. Ainsi, par exemple, après que Fatih eût conquis Istanbul, c'est-à-dire après qu'il eût succédé au règne des Seltchoukis et à l'Empire oriental de Rome, il voulut faire la conquête de l'Empire occidental de Rome et entraîna toute la Nation vers ce but. Yavuz Selim, tout en maintenant le front vers l'Occident, dans lequel s'était engagé Fatih, voulait unifier l'Empire de l'Asie et créer une grande Union islamique. Kanuni Suliman voulut élargir les deux fronts, faire de toute la Méditerranée une mer close ottomane et établir son hégémonie sur l'Inde et il employa, dans ce but, le peuple, l'élément essentiel du pays.

« En effet, les Padichahs des Osmanlis basaient toute leur politique et tout leur travail sur des ambitions et des illusions personnelles, laissaient à leur place les populations des pays conquis, leur accordaient même des privilèges et traînaient la Nation, l'élément essentiel (les Turcs) vers les champs de bataille où elle s'épuisait. Pendant que l'élément essentiel était empêché de s'occuper de sa maison et de son champ, et traînait de ville en ville et de pays en pays, poursuivant de nouvelles conquêtes, les populations des pays conquis travaillaient et progressaient, obtenaient même des privilèges, gracieusement accordés par les conquérants. Pendant que l'élément conquérant s'appuyait sur son épée, l'élément conquis s'appuyait sur sa charrue. Mais ceux qui font des conquêtes avec l'épée doivent finalement céder la place à ceux qui font des conquêtes avec la charrue. C'est une vérité confirmée par les événements dans toutes les périodes de l'Histoire. Ainsi, par exemple, lorsque les Français, au Canada, étaient occupés avec leurs épées, les cultivateurs anglais sont venus s'y installer. La lutte s'est engagée entre l'épée et la charrue et, finalement, c'est cette dernière qui l'a emporté. Le bras qui manie l'épée se fatigue, mais celui qui manie la charrue se fortifie de plus en plus et s'approprie les trésors que la terre renferme. Après que les conquérants Osmanlis furent battus par la charrue et qu'ils furent obligés de battre en retraite, la période catastrophale commença. Les privilèges accordés aux étrangers et aux éléments non-musulmans du pays devinrent des droits acquis. Ces droits furent élargis de jour en jour. A la suite de ces capitulations, de ces privilèges et de ces pressions continuelles exercées par l'étranger, le pays et la Nation s'appauvrissaient. L'Etat n'était pas en mesure de se procurer les fonds nécessaires à son entretien. Mais les sultans, les palais, les sublimes Portes avaient besoin d'argent et ne trouvaient d'autre moyen que les emprunts étrangers à des conditions ruineuses qui ont finalement entraîné la faillite de l'Etat et l'installation de la Dette publique. » " (p. 178-180)


Voir également : Fatih Sultan Mehmet (Mehmet II)
 
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