vendredi 12 mai 2017

L'apport déterminant de Fuat Köprülü à la turcologie




Paul Dumont, "La revue Türk Yurdu et les musulmans de l'Empire russe, 1911-1914", Cahiers du monde russe et soviétique, volume 15, n° 3-4, 1974 :

"Fuad Köprülü (1890-1966) descendait de l'illustre famille Köprülü, célèbre dans l'histoire ottomane en raison des nombreux vizirs qu'elle avait fournis à la dynastie régnante. A l'époque de la fondation de Türk Yurdu, il avait vingt-deux ans à peine, mais il témoignait déjà de brillantes qualités intellectuelles. Il devait faire par la suite une très belle carrière universitaire et, à partir de 1935, politique. On lui doit plusieurs travaux importants, dans des domaines assez variés : turcologie,
histoire, folklore. Citons notamment ses conférences parisiennes sur « Les origines de l'Empire ottoman » (1935) et son Histoire de la littérature turque (Türk edebiyatı tarihi), Istanbul, 1926." (p. 317, note 12)

Robert Mantran, "L'orientation des études historiques en Turquie", Revue historique, 89e année, tome 234, 1965 :

"Si les historiens turcs d'avant 1914 ont apporté une contribution non négligeable à la connaissance de l'histoire de leur pays, leur oeuvre consistait le plus généralement en études limitées, quoique nombreuses, et dans l'édition, sans critique, des textes des principaux chroniqueurs ottomans des XVIe et XVIIe siècles. Peu à peu se fit sentir la nécessité d'approfondir les questions qui se posaient à propos de l'histoire de l'Empire ottoman et ainsi apparurent les premières publications de documents d'archives, portant essentiellement sur des règlements impériaux. Toutefois, on n'allait pas au-delà de la publication pure et simple et, par scrupule ou modestie, on se gardait d'en faire des commentaires et d'essayer de construire une histoire qui se dégageât quelque peu du récit traditionnel des événements.

C'est après 1923, avec l'impulsion donnée aux recherches historiques par Atatürk, que se dessine un mouvement nouveau : aller, par-delà l'histoire ottomane, à la découverte plus approfondie de l'histoire des Turcs et de la Turquie, notamment des Seldjoukides d'Asie Mineure et des dynasties post-seldjoukides. Ce mouvement n'alla pas sans quelques excès de nationalisme, mais ces excès furent assez rapidement corrigés. En outre, on tint davantage compte des données apportées par les sciences annexes, épigraphie et archéologie notamment ; on eut également recours aux oeuvres littéraires, et plus spécialement à la littérature populaire ; on s'efforça de découvrir des textes nouveaux, inédits. C'est plus particulièrement à Mehmed Fuad Köprülü que l'on doit ce renouveau : maître incontesté de la turcologie, non seulement il encourage les études historiques, mais il forme des élèves et donne l'exemple ; les articles et travaux nombreux qu'il publie entre 1923 et 1945 sont autant de pierres apportées à la construction de cet édifice imposant et moderne que doit être l'histoire des Turcs. Grâce à lui, on s'aperçoit que les sources sont infiniment plus variées et plus vastes qu'on ne le soupçonnait il attire ainsi l'attention sur la littérature populaire, sur l'importance des documents des fondations pieuses (vakīflar), sur l'onomastique, sur les sources historiques des pays voisins de la Turquie. Avec Köprülü est née une histoire documentée, critique, comparative, éclairant non seulement les problèmes politiques, mais aussi les problèmes humains, religieux, économiques et sociaux.

Entre les deux guerres, l'exemple donné par M. F. Köprülü a été suivi avec plus ou moins de bonheur par des historiens comme Ahmed Refik et Ismail Hakki Uzunçarşīlī. Cependant, on peut dire que c'est avec la génération suivante, celle qui apparaît en 1945, que la nouvelle école historique turque montre sa valeur. Au goût de la recherche, inspiré à ses élèves par Köprülü, s'ajoute l'acquisition d'une méthode que nombre d'entre eux sont allés perfectionner en Europe. Si, après 1945, l'on édite encore des oeuvres de chroniqueurs ottomans ou seldjoukides, désormais ce sont des études critiques, utilisables sans réticence ; de plus en plus, on se consacre à la recherche et à la publication de documents d'archives, de vakfiyès (actes des fondations pieuses) qui servent de base à des études sérieuses : il ne s'agit plus de raconter, de décrire, mais de chercher à expliquer. Et cela est valable d'abord pour la période seldjoukide sur laquelle, outre les travaux de Köprülü, les publications de documents et de vakfiyès par Osman Turan, Fikret Işiltan, Mehmed Zeki Oral et autres apportent des précisions nouvelles et précieuses touchant à la vie religieuse, sociale et économique. Cela est plus valable encore pour la période ottomane : on doit en premier lieu à Ömer Lûtfi Barkan la publication de documents d'archives du plus haut intérêt portant aussi bien sur l'économie agraire que sur l'économie urbaine il faut ajouter au crédit d'Ö. L. Barkan qu'il ne s'est pas contenté de publier ces documents : il a su, dans des articles de grande valeur, amorcer l'étude des problèmes économiques et sociaux de l'Empire ottoman aux XVe et XVIe siècles, renouvelant ainsi l'histoire de cet empire que l'on avait trop longtemps vue sous l'aspect présenté par J. von Hammer dans la première moitié du XIXe siècle. Suivant l'exemple donné par Ö. L. Barkan, les historiens turcs d'après-guerre se sont attachés à cette étude des documents d'archives, étude vue sous l'angle des institutions ottomanes et des problèmes économiques et sociaux ainsi peut-on citer les travaux de Mehmed Tayyib Gökbilgin, de Halil Inalcīk, de Mustafa Akdağ, de Lûtfi Güçer, qui portent sur les XVe, XVIe et XVIIe siècles et qu'on ne peut ignorer si l'on veut désormais écrire l'histoire de cette époque. Utilisant lui aussi les documents d'archives, mais de façon parfois moins critique, Ismail Hakki Uzunçarşīlī a publié plusieurs livres concernant les Institutions de l'Empire ottoman le gouvernement central, le palais, la marine, l'armée (son travail sur les Janissaires et les autres corps militaires ottomans est particulièrement documenté)." (p. 316-318)

"Au terme de ce rapide coup d'oeil, nous pouvons dire que les études historiques en Turquie sont sorties de la phase du balbutiement et de la polygraphie : les travaux publiés depuis une vingtaine d'années par les historiens turcs constituent les preuves indéniables d'une science parvenue à maturité. On peut regretter que l'obstacle de la langue réduise leur audience, car ces historiens turcs sont peu connus, malgré leurs mérites. Plus que les Occidentaux, ils sont astreints à la pratique des langues européennes en plus du turc, de l'arabe et du persan, bases indispensables des études historiques en Turquie.

S'ils ont une tradition historique, celle-ci a dû être remodelée car elle n'était pas génératrice de progrès ; jointe aux méthodes historiques occidentales, elle leur permet de nous apporter des oeuvres que, souvent, l'on célébrerait en Europe si elles étaient rédigées en une langue d'Occident. L'élan donné par M. F. Köprülü a porté ses fruits, encore jeunes peut-être, mais qui ne pourront que mûrir au fur et à mesure que des générations nouvelles d'historiens apparaîtront, et il en est actuellement qui donnent de belles promesses. Si l'effort est encore dispersé, si le succès n'a pas toujours répondu aux espérances, il n'en faut pas pour autant dédaigner ou négliger les travaux des historiens turcs. Peut-être faudrait-il, pour qu'un véritable épanouissement apparaisse, que les Occidentaux s'intéressent de plus près à l'histoire d'un pays qu'ils ont trop longtemps méconnu, voire méprisé à une certaine époque ; ce ne sont pas les éléments de recherche qui manquent, et les travaux récents ou en cours en Turquie sont là pour nous montrer que le fonds est riche et qu'il suffit de l'exploiter..." (p. 322)

Voir également : La révolution kémaliste : une "restauration de l'histoire turque"

La réhabilitation du passé ottoman sous le kémalisme