dimanche 28 mai 2017

Mehmet II dans la conception kémaliste de l'histoire




Tekin Alp, Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937 :

"La décadence turque commence à l'époque de Bajazet II. Or, que voyons-nous à cette époque ? Un mathématicien émérite, « Tokatli Lutli », condamné à mort, par une sentence rendue par des Ulémas, pour avoir cultivé les sciences mathématiques qui ne découlent pas du Coran ou des autres écrits religieux. Les chefs-d'oeuvre dus aux meilleurs artistes européens de l'époque, introduits au Palais par le Sultan Fatih [Mehmet II], sont détruits par son fils Bajazet. L'emploi de l'imprimerie est aussi considéré comme une chose impie et, selon l'Encyclopédie de Diderot, l'emploi de l'imprimerie est défendu en Turquie sous peine de mort. Tout travail ou toute oeuvre produit par des non-croyants, des kâfirs, devait être détruit et anéanti. La sentence religieuse permettant l'emploi de l'imprimerie n'a été rendue que trois siècles après que cette acquisition de la culture moderne eût été largement utilisée dans toute l'Europe.

C'est toujours à l'époque de Bajazet que l'on a commencé à ne confier les postes les plus hauts qu'à des musulmans qui n'étaient pas de nationalité turque. Voilà pourquoi nous n'avons pas pu prendre part aux mouvements de réforme et de Renaissance qui ont débuté en Europe pendant le règne de Sélim et de Soulman le Grand." (p. 128-129)


"Ainsi donc, les premiers principes fondamentaux de la révolution kemaliste gravitent autour de la souveraineté nationale. C'en était le premier but et le premier objectif. Et c'est ce qu'Atatürk lui-même a expliqué directement au peuple avant la fondation du parti kemaliste, pendant la tournée d'études et de consultations qu'il a faite en Anatolie et dont nous avons parlé, plus haut. Dans toutes les longues conférences qu'il a données et dans les réponses aux questions qu'il se faisait poser par le peuple, il a toujours relevé que la décadence et le démembrement de l'Empire sont dus à la souveraineté autocratique dictatoriale et individuelle des « Padichah » et que, sur les décombres de l'Empire disparu, une nouvelle Turquie naît, ayant comme base la souveraineté nationale absolue et sans réserve. Voici quelques passages de ces harangues adressées à la population d'Izmir et d'Izmit, pendant la tournée historique de consultation populaire déjà mentionnée :

« Pour bien comprendre ce point, jetons ensemble un coup d'œil sur l'histoire ottomane. Pendant tout le cours de l'histoire ottomane, tous les efforts et toute l'activité de l'Etat n'étaient pas déployés d'après les véritables besoins et les véritables désirs et aspirations de la nation, mais dans le but de satisfaire les ambitions et les appétits de tel ou de tel. Ainsi, par exemple, après que Fatih eût conquis Istanbul, c'est-à-dire après qu'il eût succédé au règne des Seltchoukis et à l'Empire oriental de Rome, il voulut faire la conquête de l'Empire occidental de Rome et entraîna toute la Nation vers ce but. Yavuz Selim, tout en maintenant le front vers l'Occident, dans lequel s'était engagé Fatih, voulait unifier l'Empire de l'Asie et créer une grande Union islamique. Kanuni Suliman voulut élargir les deux fronts, faire de toute la Méditerranée une mer close ottomane et établir son hégémonie sur l'Inde et il employa, dans ce but, le peuple, l'élément essentiel du pays.

« En effet, les Padichahs des Osmanlis basaient toute leur politique et tout leur travail sur des ambitions et des illusions personnelles, laissaient à leur place les populations des pays conquis, leur accordaient même des privilèges et traînaient la Nation, l'élément essentiel (les Turcs) vers les champs de bataille où elle s'épuisait. Pendant que l'élément essentiel était empêché de s'occuper de sa maison et de son champ, et traînait de ville en ville et de pays en pays, poursuivant de nouvelles conquêtes, les populations des pays conquis travaillaient et progressaient, obtenaient même des privilèges, gracieusement accordés par les conquérants. Pendant que l'élément conquérant s'appuyait sur son épée, l'élément conquis s'appuyait sur sa charrue. Mais ceux qui font des conquêtes avec l'épée doivent finalement céder la place à ceux qui font des conquêtes avec la charrue. C'est une vérité confirmée par les événements dans toutes les périodes de l'Histoire. Ainsi, par exemple, lorsque les Français, au Canada, étaient occupés avec leurs épées, les cultivateurs anglais sont venus s'y installer. La lutte s'est engagée entre l'épée et la charrue et, finalement, c'est cette dernière qui l'a emporté. Le bras qui manie l'épée se fatigue, mais celui qui manie la charrue se fortifie de plus en plus et s'approprie les trésors que la terre renferme. Après que les conquérants Osmanlis furent battus par la charrue et qu'ils furent obligés de battre en retraite, la période catastrophale commença. Les privilèges accordés aux étrangers et aux éléments non-musulmans du pays devinrent des droits acquis. Ces droits furent élargis de jour en jour. A la suite de ces capitulations, de ces privilèges et de ces pressions continuelles exercées par l'étranger, le pays et la Nation s'appauvrissaient. L'Etat n'était pas en mesure de se procurer les fonds nécessaires à son entretien. Mais les sultans, les palais, les sublimes Portes avaient besoin d'argent et ne trouvaient d'autre moyen que les emprunts étrangers à des conditions ruineuses qui ont finalement entraîné la faillite de l'Etat et l'installation de la Dette publique. » " (p. 178-180)


Voir également : Fatih Sultan Mehmet (Mehmet II)
 
La législation ottomane : du kanun aux Tanzimat

La dynastie ottomane et les racines turciques

Une hypothèse sur l'anticléricalisme kémalien

La révolution kémaliste : une "restauration de l'histoire turque"

L'apport déterminant de Fuat Köprülü à la turcologie

La réhabilitation du passé ottoman sous le kémalisme

  
Le Turc osmanli : oppresseur des Arméniens ou victime démunie ?

mercredi 17 mai 2017

Liberté de la presse : le classement de la Turquie en 2017

Classement de la liberté de la presse établi par RSF (2017) :



Le niveau de la Turquie est donc analogue à celui de la Bulgarie (membre de l'UE) et de la Macédoine.

A noter que le ministre des Affaires étrangères autrichien actuel (très anti-turc) a soutenu la candidature de la Macédoine à l'UE.

Voir également : La question des libertés et des droits de l'homme dans la Turquie actuelle

Indice de démocratie : le classement de la Turquie en 2016

L'accès à la contraception en Turquie

Quelques données factuelles sur la Turquie

vendredi 12 mai 2017

L'apport déterminant de Fuat Köprülü à la turcologie




Paul Dumont, "La revue Türk Yurdu et les musulmans de l'Empire russe, 1911-1914", Cahiers du monde russe et soviétique, volume 15, n° 3-4, 1974 :

"Fuad Köprülü (1890-1966) descendait de l'illustre famille Köprülü, célèbre dans l'histoire ottomane en raison des nombreux vizirs qu'elle avait fournis à la dynastie régnante. A l'époque de la fondation de Türk Yurdu, il avait vingt-deux ans à peine, mais il témoignait déjà de brillantes qualités intellectuelles. Il devait faire par la suite une très belle carrière universitaire et, à partir de 1935, politique. On lui doit plusieurs travaux importants, dans des domaines assez variés : turcologie,
histoire, folklore. Citons notamment ses conférences parisiennes sur « Les origines de l'Empire ottoman » (1935) et son Histoire de la littérature turque (Türk edebiyatı tarihi), Istanbul, 1926." (p. 317, note 12)

Robert Mantran, "L'orientation des études historiques en Turquie", Revue historique, 89e année, tome 234, 1965 :

"Si les historiens turcs d'avant 1914 ont apporté une contribution non négligeable à la connaissance de l'histoire de leur pays, leur oeuvre consistait le plus généralement en études limitées, quoique nombreuses, et dans l'édition, sans critique, des textes des principaux chroniqueurs ottomans des XVIe et XVIIe siècles. Peu à peu se fit sentir la nécessité d'approfondir les questions qui se posaient à propos de l'histoire de l'Empire ottoman et ainsi apparurent les premières publications de documents d'archives, portant essentiellement sur des règlements impériaux. Toutefois, on n'allait pas au-delà de la publication pure et simple et, par scrupule ou modestie, on se gardait d'en faire des commentaires et d'essayer de construire une histoire qui se dégageât quelque peu du récit traditionnel des événements.

C'est après 1923, avec l'impulsion donnée aux recherches historiques par Atatürk, que se dessine un mouvement nouveau : aller, par-delà l'histoire ottomane, à la découverte plus approfondie de l'histoire des Turcs et de la Turquie, notamment des Seldjoukides d'Asie Mineure et des dynasties post-seldjoukides. Ce mouvement n'alla pas sans quelques excès de nationalisme, mais ces excès furent assez rapidement corrigés. En outre, on tint davantage compte des données apportées par les sciences annexes, épigraphie et archéologie notamment ; on eut également recours aux oeuvres littéraires, et plus spécialement à la littérature populaire ; on s'efforça de découvrir des textes nouveaux, inédits. C'est plus particulièrement à Mehmed Fuad Köprülü que l'on doit ce renouveau : maître incontesté de la turcologie, non seulement il encourage les études historiques, mais il forme des élèves et donne l'exemple ; les articles et travaux nombreux qu'il publie entre 1923 et 1945 sont autant de pierres apportées à la construction de cet édifice imposant et moderne que doit être l'histoire des Turcs. Grâce à lui, on s'aperçoit que les sources sont infiniment plus variées et plus vastes qu'on ne le soupçonnait il attire ainsi l'attention sur la littérature populaire, sur l'importance des documents des fondations pieuses (vakīflar), sur l'onomastique, sur les sources historiques des pays voisins de la Turquie. Avec Köprülü est née une histoire documentée, critique, comparative, éclairant non seulement les problèmes politiques, mais aussi les problèmes humains, religieux, économiques et sociaux.

Entre les deux guerres, l'exemple donné par M. F. Köprülü a été suivi avec plus ou moins de bonheur par des historiens comme Ahmed Refik et Ismail Hakki Uzunçarşīlī. Cependant, on peut dire que c'est avec la génération suivante, celle qui apparaît en 1945, que la nouvelle école historique turque montre sa valeur. Au goût de la recherche, inspiré à ses élèves par Köprülü, s'ajoute l'acquisition d'une méthode que nombre d'entre eux sont allés perfectionner en Europe. Si, après 1945, l'on édite encore des oeuvres de chroniqueurs ottomans ou seldjoukides, désormais ce sont des études critiques, utilisables sans réticence ; de plus en plus, on se consacre à la recherche et à la publication de documents d'archives, de vakfiyès (actes des fondations pieuses) qui servent de base à des études sérieuses : il ne s'agit plus de raconter, de décrire, mais de chercher à expliquer. Et cela est valable d'abord pour la période seldjoukide sur laquelle, outre les travaux de Köprülü, les publications de documents et de vakfiyès par Osman Turan, Fikret Işiltan, Mehmed Zeki Oral et autres apportent des précisions nouvelles et précieuses touchant à la vie religieuse, sociale et économique. Cela est plus valable encore pour la période ottomane : on doit en premier lieu à Ömer Lûtfi Barkan la publication de documents d'archives du plus haut intérêt portant aussi bien sur l'économie agraire que sur l'économie urbaine il faut ajouter au crédit d'Ö. L. Barkan qu'il ne s'est pas contenté de publier ces documents : il a su, dans des articles de grande valeur, amorcer l'étude des problèmes économiques et sociaux de l'Empire ottoman aux XVe et XVIe siècles, renouvelant ainsi l'histoire de cet empire que l'on avait trop longtemps vue sous l'aspect présenté par J. von Hammer dans la première moitié du XIXe siècle. Suivant l'exemple donné par Ö. L. Barkan, les historiens turcs d'après-guerre se sont attachés à cette étude des documents d'archives, étude vue sous l'angle des institutions ottomanes et des problèmes économiques et sociaux ainsi peut-on citer les travaux de Mehmed Tayyib Gökbilgin, de Halil Inalcīk, de Mustafa Akdağ, de Lûtfi Güçer, qui portent sur les XVe, XVIe et XVIIe siècles et qu'on ne peut ignorer si l'on veut désormais écrire l'histoire de cette époque. Utilisant lui aussi les documents d'archives, mais de façon parfois moins critique, Ismail Hakki Uzunçarşīlī a publié plusieurs livres concernant les Institutions de l'Empire ottoman le gouvernement central, le palais, la marine, l'armée (son travail sur les Janissaires et les autres corps militaires ottomans est particulièrement documenté)." (p. 316-318)

"Au terme de ce rapide coup d'oeil, nous pouvons dire que les études historiques en Turquie sont sorties de la phase du balbutiement et de la polygraphie : les travaux publiés depuis une vingtaine d'années par les historiens turcs constituent les preuves indéniables d'une science parvenue à maturité. On peut regretter que l'obstacle de la langue réduise leur audience, car ces historiens turcs sont peu connus, malgré leurs mérites. Plus que les Occidentaux, ils sont astreints à la pratique des langues européennes en plus du turc, de l'arabe et du persan, bases indispensables des études historiques en Turquie.

S'ils ont une tradition historique, celle-ci a dû être remodelée car elle n'était pas génératrice de progrès ; jointe aux méthodes historiques occidentales, elle leur permet de nous apporter des oeuvres que, souvent, l'on célébrerait en Europe si elles étaient rédigées en une langue d'Occident. L'élan donné par M. F. Köprülü a porté ses fruits, encore jeunes peut-être, mais qui ne pourront que mûrir au fur et à mesure que des générations nouvelles d'historiens apparaîtront, et il en est actuellement qui donnent de belles promesses. Si l'effort est encore dispersé, si le succès n'a pas toujours répondu aux espérances, il n'en faut pas pour autant dédaigner ou négliger les travaux des historiens turcs. Peut-être faudrait-il, pour qu'un véritable épanouissement apparaisse, que les Occidentaux s'intéressent de plus près à l'histoire d'un pays qu'ils ont trop longtemps méconnu, voire méprisé à une certaine époque ; ce ne sont pas les éléments de recherche qui manquent, et les travaux récents ou en cours en Turquie sont là pour nous montrer que le fonds est riche et qu'il suffit de l'exploiter..." (p. 322)

Voir également : La révolution kémaliste : une "restauration de l'histoire turque"

La réhabilitation du passé ottoman sous le kémalisme

mercredi 10 mai 2017

La réhabilitation du passé ottoman sous le kémalisme




Saint-Hervé, "Lettre de Turquie : De l'historiographie de la révolution nationale turque à une réhabilitation de l'empire ottoman", Le Temps, 28 août 1942, p. 2 :
(De notre correspondant particulier)

Ankara, août.

Toute révolution se digère et s'assimile. Il y faut un temps plus ou moins long. Plus long si les révolutionnaires ont préféré composer avec les institutions qu'ils ont entrepris de réformer et, pour une raison ou pour une autre, éviter les transitions brutales. Alors, une fois l'oeuvre accomplie, elle se trouve ipso facto codifiée. Moins long si l'opération a été radicale. La réussite — si réussite il y a — est dans ce cas plus étonnante. Mais il reste à enregistrer et à compiler les « actes » dont, tout au feu de l'action, on a dû négliger la transcription et le classement. De plus, au fait même qu'il a fallu aller vite en besogne, certaines révisions s'imposent, voire certaines réhabilitations.

Tel est le cas pour la révolution nationale turque. Nul ne niera que celle-ci ait été, elle aussi, « totalitaire ». On l'a trop écrit, trop prouvé pour qu'il soit nécessaire d'y revenir ici. Tout le monde est d'accord également pour reconnaître que le succès en a été rapide. Et complet. Si bien qu'aujourd'hui, vingt ans seulement après le congrès de Sivas, la nécessité s'est fait sentir d'écrire l'histoire de cette révolution en même temps que, de-ci, de-là, des voix se sont élevées pour demander que soit corrigé ce qu'elle avait pu comporter et consommer d'excessif.

La tâche de l'institut d'histoire de la révolution

Au début de l'année présente le conseil dès ministres a décidé la création à Ankara d'un institut d'histoire de la révolution, rattaché à la faculté des langues, d'histoire et de géographie. Cet institut aura pour tâche d'étudier et de rechercher toutes les questions concernant la guerre de l'indépendance et de préciser les principes sur lesquels se base le régime républicain. Tous les départements officiels qui détiennent des documents concernant la révolution devront les remettre à l'institut, si le ministre de l'instruction publique le juge nécessaire. Une commission spéciale sera alors chargée d'écrire l'histoire en quelque sorte « officielle » de cette révolution. Enfin seront fondés des musées, des archives et des bibliothèques.

La tâche n'est certes pas aisée. Et d'autant moins que le plan qui a été conçu par ceux qui président aux destinées du nouvel institut semble vaste et singulièrement extensif. Il ne s'agit pas en effet, comme on pourrait le croire, pour les historiographes de la Turquie nouvelle, de retracer l'épopée de Mustapha Kemal, la fondation et l'organisation de la République. On leur demande aussi de rechercher dans le passé tout ce qui, de près ou de loin, a préparé l'instauration du nouveau régime ou, simplement, tout ce qui, dans la succession des siècles, s'apparente au mouvement libérateur d'Ataturk.

Dès lors le champ de leurs investigations et de leurs sondages n'a, pratiquement, d'autres limites que celles de l'histoire tout entière de la Turquie. C'est du moins ce que l'on pourrait déduire des propos de ceux — et ils sont nombreux — qui se passionnent pour ce travail, pour cette mission.

Les sources de la révolution kémaliste

Sans doute reconnaissent-ils que l'histoire de la Turquie républicaine ne date que de vingt ans. Mais, disent-ils, l'histoire des luttes qui ont lentement préparé cette ère est dix fois plus vieille.

Pour ceux qui étudient à fond la question, écrit M. Falih Rifki Atay, les sources de l'histoire de la révolution turque remontent jusqu'à la moitié du dix-septième siècle. Il est impossible de ne pas rattacher l'ère républicaine à la Constitution, celle-ci au Tanzimat et ce dernier aux mouvements de rénovation de l'Etat Osmanli. Il y a plus de trois siècles que s'est déclenchée la réaction des éléments jeunes et avancés de l'Etat contre la prétention occidentale que l'empire ottoman était sur le chemin de l'effondrement et de la décadence.

M. Falih Rifki Atay proclame ainsi que les manifestations d'un besoin « de rénovation, d'affranchissement et de délivrance » éprouvé sous l'ancien régime sont antérieures de soixante-dix à quatre-vingts ans au mouvement rénovateur de l'empire japonais.

Tant que dura la période d'effondrement et de démembrement de l'empire ottoman, ajoute-t-il, ils furent nombreux dans cet empire ceux qui pressentirent un grand nombre de vérités que nous croyons neuves, qui se soulevèrent en leur nom et qui sacrifièrent leur vie pour elles. Sous l'or et les chamarrures de l'histoire officielle monarchiste, un mouvement de réveil, de relèvement, de délivrance palpite sans cesse comme un coeur en détresse. Il y a des héros populaires révoltés contre la tyrannie, des victimes d'une idée, de grands caractères. Mais presque tous ont reçu, de la part des historiens officiels de la Sublime Porte, les épithètes de bandits, d'athées, de fous ou de rebelles.

Ce sont ces martyrs précurseurs de la révolution kémaliste que M. Falih Rifki Atay veut voir ressuscités, réhabilités et proposés au culte des Turcs d'aujourd'hui. Ce sont leurs actes et leurs paroles qu'il veut voir figurer à la base essentielle du monument qu'est chargé d'édifier l'institut de l'histoire de la révolution. Ces retours vers le passé sont propres, proclame-t-il, à accroître le prestige, la valeur et la gloire de cette révolution. Et, selon lui, il sera remédié ainsi à une grande lacune de l'histoire turque.

Réactions contre la condamnation en bloc de l'ancien régime

Mais tandis que certains proposent, avec M. Falih Rifki Atay, de retenir de l'histoire de l'empire ottoman tout ce qu'elle contient et tout ce que l'on peut y découvrir de germes révolutionnaires, d'autres intellectuels turcs, et qui ne bénéficient pas d'une moins large audience, suggèrent de rechercher aussi ce qu'elle offre d'exaltant comme pures gloires nationales et d'édifiant comme exemples.

Pour ceux-ci il ne s'agit pas d'explorer les archives secrètes, aujourd'hui mises au jour, de tel ou tel sultan pour y retrouver la trace et les titres de noblesse révolutionnaire d'un glorieux opprimé. Non. C'est de certains empereurs mêmes qu'ils demandent la réhabilitation. Et ils ajoutent qu'il y aurait sans doute intérêt à accorder le bénéfice de l'appel à un régime — l'ancien — que l'on eut tort de condamner en bloc.

Réaction normale. En effet, de même qu'en France un enseignement marqué parfois de sectarisme s'efforça naguère de discréditer l'oeuvre de nos rois, de même en Turquie, depuis l'avènement de la République, avait-on tendance à vouer au mépris l'oeuvre tout entière des sultans ottomans. Sans doute les manuels scolaires n'ignoraient-ils pas toute l'histoire de l'empire avant et après la conquête d'Istamboul. Mais leurs auteurs la traitaient souvent comme l'histoire d'un pays étranger, sans liens et sans rapport avec la Turquie républicaine.

En lisant ces livres écrits pour leur formation les jeunes élèves ne pouvaient être remués ni marqués par aucune de ces émotions que l'on ressent à l'évocation du passé de sa patrie et qui vous intègrent à elle par une action lente et sûre comme une gestation. Pour un peu on étudiait les faits et gestes des empereurs seldjoukides et osmanlis de la même manière et dans le même état d'esprit, disons avec le même détachement, que l'histoire des empereurs romains ou celle des tyrans athéniens. Avec cette différence pourtant qu'une propension à discréditer l'ancien régime poussait parfois les auteurs des livres d'histoire turque à, se départir de l'objectivité dont ils pouvaient faire preuve dans leurs écrits sur la vie des Césars. Aussi, le plus souvent, les sultans pris en bloc apparaissaient-ils aux écoliers des jeunes générations comme des oppresseurs avides de sang, des despotes aveugles et ignorants, des jouisseurs ou des fous.

Mais la dynastie et la personne des empereurs n'étaient pas les seules à être vouées rétrospectivement aux gémonies, le régime tout entier, l'administration, les moeurs et pour un peu toute la civilisation ottomane étaient indistinctement condamnés ou moqués. Caricaturistes et cinéastes s'en donnaient à coeur joie. Chaque semaine les dessinateurs trouvaient un ou plusieurs sujets, leur permettant de tourner en ridicule les moeurs des Turcs d'autrefois. Tout y passait : costume, religion, vie familiale, vie publique, etc... Enfin, jeunes garçons et jeunes filles pouvaient voir sur l'écran des salles de spectacle des parodies grotesques d'une vie qu'avaient vécue leurs grands-pères, souvent même leurs pères.

Cette violence dans l'anathème ou dans la satire, ce parti pris dans l'enseignement de l'histoire étaient certes excusables. La Turquie avait trop souffert sous le règne des derniers Osmanlis pour que la réaction ne fût pas violente et même outrancière. Il était nécessaire, sans doute, qu'elle fût aussi excessive que les abus, les vices ou les hontes qu'elle prétendait combattre. A ce prix seulement on pourrait extirper le mal, vider l'abcès. Et c'est ce qui explique que les pouvoirs publics aient eux-mêmes encouragé souvent les initiatives et la besogne des plus farouches contempteurs du passé impérial.

Mais la République turque est aujourd'hui majeure. Et il n'y a rien d'étonnant à ce que ces mêmes pouvoirs publics envisagent d'un oeil serein et peut-être même intéressé une réaction qui n'est pas à proprement parler dirigée contre ces iconoclastes officieux, mais qui, au nom de la raison et de la grandeur nationale, demande justice pour le passé.

Le but de l'enseignement de l'histoire

C'est d'abord à l'enseignement de l'histoire que les tenants de cette faction s'intéressent.

Dans la revue Tanridag que publie l'historien Riza Nur, bien connu à Paris où il résida longtemps, M. [Nihal] Atsiz écrivait l'autre jour ce qui suit :

L'un des buts des leçons d'histoire, de géographie et de littérature est d'inculquer aux enfants l'amour de la patrie et de la nation. Cet enseignement doit se faire sans mentir, sans déformer la réalité, car un patriotisme basé sur des mensonges est tout aussi impossible que n'importe quelle vertu provenant d'une déformation de la vérité. En lisant leur histoire et leur littérature, les enfants réfléchissent, jugent, se réjouissent, se fâchent, et critiquent. Mais ils finissent par aimer profondément l'histoire et la culture turques, avec toutes leurs victoires et tous leurs échecs. Quelquefois, même, ils ne se rappellent plus rien de tous les volumes qu'ils ont étudiés, et il ne leur reste plus qu'une foi et un amour national dans l'âme. Tel est notre but...

Les professeurs ont un lourd devoir patriotique. Si les professeurs d'un pays ne font pas leur devoir, quelle que soit la valeur des officiers de ce pays, il est condamné à un effondrement épouvantable...

Ce qui m'a poussé à écrire cet article est une ligne que j'ai lue dans le livre de littérature de Ali Djanib qui sert de manuel de neuvième classe dans beaucoup d'écoles de Turquie. Cette ligne est la suivante : ... « Alors Abdulmedjit prit le pouvoir. C'était, comme tous les sultans ottomans, un malheureux ignorant... »

Tous les sultans ottomans furent-ils donc de malheureux ignorants ? Parmi tous ces personnages qui menèrent l'armée turque de victoire en victoire, qui défendirent à eux seuls le turquisme et l'Islam contre tout l'Occident, qui remplirent leur pays d'oeuvres d'art et de science, ne s'en est-il pas trouvé un seul qui eût quelque valeur ? Que cette accusation portée contre un foyer d'héroïques guerriers est donc dure ! Si, dans ce foyer ottoman, il y eut un ou deux fous, un ou deux impuissants, est-ce une raison pour entraîner tous les autres dans la pourriture ?

Réhabilitation des grands empereurs

M. Atsiz n'est pas le seul à prendre la défense des grands sultans et à demander qu'on les réhabilite aux yeux de tous.

Tout récemment une discussion s'est engagée dans la presse à propos du cinq centième anniversaire de la conquête d'Istamboul. Le gouverneur de la grande métropole du Bosphore, le docteur Lutfi Kirdar, a résolu de dresser dès maintenant un programme pour l'édification des monuments dont l'inauguration donnera dans onze ans un éclat majestueux et une signification aux fêtes du demi-millénaire. Parmi ces monuments le plus important doit être une statue colossale de Mahomet Fatih, le conquérant. Aussitôt certains de protester. Une statue de Fatih. Mais c'était un sultan ! Or
un sultan, quel qu'il fût, est un objet d'aversion. On projetait également de statufier Mourad II, vainqueur de la grande bataille de Varna, Une revue éleva des protestations véhémentes.

Ce fut l'occasion pour de nombreux intellectuels de prendre ou- vertement la défense des empereurs. Le 20 juin, le Djoumhouriyet, le journal le plus lu en Turquie, publiait un fort article de M. Oguz Turkkan.

Certes, écrit celui-ci, les derniers temps du régime ottoman furent désastreux. Tous nous haïssons ceux qui, n'ayant pas une goutte de sang vraiment turc dans leurs veines, menèrent la Turquie à la catastrophe. Nous stigmatisons un régime faussé et devenu, entre des mains incapables, un instrument d'oppression et de trahison. Mais tout notre passé est-il noir ? N'avons-nous pas, au cours de siècles magnifiques, et même dans les périodes les plus proches de nous, un passé lumineux d'histoire nationale ? Ce serait lâcheté et ignorance que de le nier. Qui étaient donc ces sultans indistinctement honnis ? Jusqu'à Yavouz Selim, ce ne sont que de purs Turcs. Aucun sang étranger n'a souillé leur hérédité. Tous descendent de la lignée turque ottomane. La plupart des reines-mères sont des princesses Dulkadir, c'est-à-dire turkmènes. C'est à partir de Kanuni que commence le métissage de la dynastie ottomane. Et ce métissage ira croissant jusqu'à ne produire que des fous et des idiots.

Ceci dit, M. Oguz Turkkan exalte les gestes des grands empereurs : Bajazet la Foudre, qui terrassa toutes les armées coalisées d'Europe ; Mourad II, le vainqueur de Kosova ; Mohamed Fatih, le conquérant d'Istamboul ; Yavouz Selim, conquérant de l'Egypte ; Soliman le Magnifique, symbole même de la grandeur impériale turque.

C'est folie, conclut M. Oguz Turkkan, que de renier un passé « glorieux et si plein de fierté. Aussi cela n'a-t-il pas duré. Le bon sens a enfin repris le dessus... Des revues ont attaqué la manie déplorable de bafouer le passé national... Enfin la victoire est restée aux turquistes », qui voient leur idéal consacré par la décision de célébrer le cinq centième anniversaire de la conquête d'Istamboul.

Un autre passe en revue l'histoire de la dynastie ottomane et prouve qu'aucune famille royale ne compte autant de souverains glorieux. Les descendants d'Osman, rappelle-t-il, ont régné pendant 623 ans, fait la guerre contre 72 pays, vaincu 12 peuples. Et il dresse cet étonnant palmarès :

Des quarante sultans ottomans « enregistrés » par l'histoire, dix-neuf furent de très grands hommes, et particulièrement Osman Gazi, Mourad Ier, Bajazet la Foudre, Mehmet, Techlebi, Mourad II, Mehmet Fatih, Yavouz. Douze furent des hommes de capacité moyenne mais chez qui dominaient les qualités : Selim II, Mehmet IV, Abdulhamid Ier, Abdulhamid II, etc... Quatre furent des personnages effacés, qui régnèrent d ailleurs très peu. Trois enfin étaient faibles d'esprit : on ne peut donc les juger comme des hommes normaux. Le sultan Asiz fut gaspilleur, donc nuisible. Enfin Mehmet VI fut simplement mauvais.

Si on comparait cette dynastie à une classe de 40 élèves, dont 31 réussissent aux examens, 4 doivent « repasser » à la session d'octobre et 5 enfin devront « redoubler », ce serait une très bonne classe.

Plusieurs de ces sultans furent de grands guerriers, quelques-uns moururent sur le champ de bataille, d'autres en revinrent glorieux. A partir de Mourad II, ils furent tous poètes. Certains furent musiciens ou savants.

Conclusion : c'est une injustice envers l'histoire turque elle-même que de chercher à discréditer en bloc tous les sultans ottomans. Mais c'est aussi un danger que d'élever les écoliers turcs dans ces idées.

L'héritage du passé

Ceux qui osent signaler ce danger y semblent poussés surtout par cette constatation que l'heure est venue où la première génération de la révolution va s'intégrer activement dans la vie nationale et charger sur ses épaules une part des fonctions publiques. Le moment leur semble choisi, maintenant que les nouvelles institutions sont solidement établies sur leurs bases, de refaire un inventaire de l'héritage du passé.

Si important qu'il soit, écrit dans Tanridag M. Nouri Gendjosman, de détruire les établissements vieillis qui ne répondent plus aux besoins actuels et de les remplacer par de nouveaux, il est nécessaire de rechercher dans l'héritage de nos pères ce qui a gardé sa vigueur et sa vitalité. N'oublions pas que dans les ruines de l'empire ottoman se trouvent d'innombrables trésors qui font la primauté des Turcs, qui symbolisent leur existence matérielle et morale...

Qu'est-ce que l'empire ottoman ? Cette entité historique, que nous croyons être un bloc séparé de nous, n'est qu'une partie de l'unité nationale turque, une partie longue de six siècles... Ce qui, pendant six siècles, s'appelle l'empire ottoman, est-ce autre chose que l'oeuvre des conquérants turcs, des héros turcs, des génies de la science et des arts turcs ?...

L'Etat transmis par les Seldjoukides aux Ottomans était toujours la même entité nationale. Le nom seul avait changé. La République turque, dans ses limites actuelles, est l'enfant solide et fort de cette mère.

La République turque est assez forte pour réviser les assises de son oeuvre

Ceux qui parlent ainsi ne sont pas, comme on pourrait le croire, de simples transfuges de l'ancien régime, des réactionnaires des vieilles générations, des fossiles. Beaucoup de ceux qui demandent la réhabilitation de l'empire ottoman sont de jeunes nationalistes, frais émoulus de l'Université. Ils sont aussi, on s'en doute, les plus actifs, les plus « dynamiques ». Et ils trouvent une large audience dans la jeunesse des écoles. On ne prétendra certes pas qu'il s'agit là d'un véritable « mouvement » capable d'entraîner aujourd'hui la masse de l'opinion publique. A vrai dire seuls, pour l'instant, certains cercles intellectuels se passionnent vraiment pour cette révision du jugement qui, il y a vingt ans, condamna sans appel les empereurs. Mais il est significatif pourtant de constater qu'un grand journal comme le Djoumhouriyet, qui est le quotidien le plus répandu en Turquie, n'hésite pas à joindre sa forte voix à celles, plus discrètes, des hebdomadaires turquistes. Le temps n'est pas si loin où l'on ne prononçait même pas le nom des sultans osmanlis. Mais la révolution nationale n'était pas encore digérée. Alors qu'aujourd'hui la République turque a atteint sa maturité.

Quant à essayer de prévoir ce qui, de cette réaction intellectuelle et sentimentale, pourra se traduire en actes officiels, en décisions gouvernementales, c'est une tâche mal aisée. Les circonstances actuelles imposent aux dirigeants d'Ankara des soucis qui leur interdisent pratiquement de prêter aujourd'hui l'oreille aux suggestions des nationalistes intégraux et d'envisager la réalisation de leurs voeux. Et puis il faut compter avec une certaine opposition qui ne veut pas que « le nationalisme soit en Turquie le bouclier de la réaction ».

Mais le jour où, la paix revenue, la jeune République turque, reprenant sans inquiétudes la route de ses destinées, sera en mesure de se consacrer de nouveau tout entière à l'oeuvre de reconstruction entreprise par Ataturk et poursuivie par Ismet Inonu, peut-être lui sera-t-il loisible de « revoir » les assises sur lesquelles cette oeuvre repose. Telle sera la mission de l'institut d'histoire de la révolution. Alors, peut-être même au sein de cet institut, pourra se faire entendre la voix de ceux qui, avec M. Nouri Gendjosman, disent dès aujourd'hui :

La jeunesse turque révolutionnaire ne doit pas regarder le passé comme un miroir déformant, symbole de la rétrogradation, mais comme une plaque commémorative portant la trace de mille et un événements qui soulèvent notre poitrine d'orgueil et de fierté... La révolution ne signifie pas qu'un peuple doive, en se détachant de son passé, de tous les liens moraux et culturels de l'histoire, s'élancer vers un avenir tout neuf. C'est là une attitude que révoquent les lois mêmes de la nature.

Saint-Hervé.

Voir également : La dynastie ottomane et les racines turciques

Fatih Sultan Mehmet (Mehmet II)

La législation ottomane : du kanun aux Tanzimat

Le réformisme du sultan Mahmut II

Les Tanzimat
 
Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) : un sultan autoritaire et réformateur

Une hypothèse sur l'anticléricalisme kémalien

dimanche 7 mai 2017

L'hommage de Celâl Bayar à Evita Perón

Homenaje a la señora Eva Perón, jefa espiritual de la Nación, Buenos Aires, Argentina. Presidencia de la Nación, 1952, p. 56 :

"Turquie

Par l'intermédiaire de la représentation diplomatique à Buenos Aires, le président de la Turquie, Celal Bayar, a fait déposer une couronne de fleurs à la chapelle ardente où la dépouille de Mme Perón est veillée.

Le président susmentionné a envoyé le télégramme suivant : "Profondément attristé par la nouvelle de la perte cruelle que vous avez subie dans la personne de votre chère épouse, je vous prie d'accepter mes condoléances les plus émues et de croire en l'expression de ma douloureuse sympathie.""