jeudi 6 avril 2017

Vedat Nedim Tör : "Sensation"




Dr. Vedat Nedim, "Sensation", La Turquie Kemaliste, n° 2, août 1934, p. 1 :
Certains des étrangers venant visiter la Turquie nouvelle arrivent munis, comme de vieux Baedecker, de critères ne valant que pour la Turquie de la Monarchie et le Khalifat. Mais, voir la Turquie nouvelle avec les yeux de Pierre Loti équivaut à se regarder dans un miroir déformant. Juger la Turquie d'après-guerre selon ces moules périmés c'est presque vouloir parcourir l'Allemagne de 1934 avec des marks de la période d'inflation de 1921 - 22.

Savez-vous ce qu'un reporter photographe universellement connu venu cette année à Ankara y a trouvé d'intéressant et de sensationnel ? Un paysan monté sur un âne, une vieille boutique, une chaumière menaçant de ruine et un homme déguenillé.

Les écoles et les instituts, les hôpitaux, les édifices publics, les villas, les aqueducs, les parcs, les monuments, les statues de cette ville toute neuve créée sur un rythme fiévreux au milieu d'une nature rebelle n'ont su pénétrer la cuirasse des préjugés de cette homme qui est également demeuré indifférent à l'essor de l'esprit nouveau qui palpite ici.

Semblable à un somnambule qui cherche la lune, il n'a cherché à Ankara que le pittoresque oriental, la sensation orientale.

Et il n'a pas omis de nous dire avec un naïf orgueil : « Toutes ces nouveautés là nous les possédons aussi chez nous ! »

Il est certain que l'homme d'après guerre a un besoin profond de sensations variées. Est-ce pour combler ce besoin que vous venez en Turquie ? Renoncez en ce cas aux sensations en conserve de la littérature de Loti. Laissez-nous vous offrir des sensations toutes fraîches, et riches en vitamines ! Le légendaire homme malade du Bosphore, qui était bien plus vieux que Zaro Agha, est trépassé. De la solide volonté d'un Héros populaire du nom de Mustafa Kemal est née une nation toute neuve, sans sultans, sans harems, sans capitulations, sans fez, libre et indépendante, révolutionnaire, étatiste, républicaine, laïque et démocrate. Si ce régime de servitude qu'on appelle les capitulations était appliqué en guise d'expérience seulement un an dans votre Europe avancée et civilisée, il est certain qu'un continent tout entier deviendrait une colonie japonaise. Or, la Turquie est devenue « l'Homme malade » pour avoir vécu plusieurs siècles sous ce régime. Lorsque la production massive et bon marché de la grosse industrie qui se développait en Occident commença à entrer librement, sans entrave aucune dans notre pays, nos industries nationales ont péri l'une après l'autre comme des ceps atteints de phylloxera.

Si la République turque a hérité d'un pays d'agriculture simple et arriéré, la faute n'en revient certainement pas à la nation turque. Le démenti que reçoit de la sorte ce grand mensonge historique n'est-il pas en vérité une attrayante "Sensation ?"

D'une part la Turquie débarrassée de l'écriture arabe, de l'autre, l'Allemagne et le Japon qui parviennent pas, la première, à se débarrasser de la dualité que constituent les caractères latins et les caractères gothiques, le second à sortir du labyrinthe de son écriture: cette confrontation n'est-elle pas plus émotionnante que le plus enchevêtré des films américains ?

Le passage d'un droit théocratique à un système de droit laïque et moderne, l'adoption du chapeau à la place du fez qui passait pour être le symbole de l'Islamisme, le passage de la monarchie et du Khalifat à la République, la transformation de l'Empire Ottoman à demi colonisé en une République turque indépendante et libre — alors que, par contre, certains pays d'Europe s'agitent encore pour leur indépendance ou reviennent à un régime théocratique — tout cela ne constitue-il pas un record qui fait honneur à la Révolution turque et à l'humanité à la fois ?

L'envie et l'admiration avec lesquelles un grand nombre de pays européens avancés regardent la Turquie nouvelle qui, après la guerre, a entrepris d'immenses travaux de construction sans faire le moindre emprunt à l'étranger, assurant l'équilibre de son budget et la stabilité de sa monnaie, et qui paie même régulièrement les dettes extérieures que la Monarchie lui a léguées, ne voilà-t-il pas là un spectacle "épatant ?"

Le fait de constater comment notre Gazi, que dans les pays étrangers on a voulu faire figurer parmi les dictateurs d'après-guerre, vit et se meut au milieu du peuple, s'entretient et discute avec lui à l'égal de tous les citoyens turcs, et de quel amour frénétique, de quel respect infini ce peuple entoure celui qu'il considère comme un père, un frère, un enfant, un héros de son sang, ce fait peut vous paraître sensationnel. Mais il n'y a là rien de plus naturel à nos yeux.

Tels sont les propos que nous fîmes à ce célèbre reporter photographe, qui n'avait pu pénétrer l'esprit de la Turquie nouvelle, et qui cherchait encore le pittoresque oriental et la sensation orientale dans l'Ankara du Gazi.

Voir également : Vedat Nedim Tör : "Qu'attendons-nous de l'intellectuel occidental ?"
  
Vedat Nedim Tör : "L'Ordre Turc, au carrefour de trois ordres"

Max Bonnafous