lundi 3 avril 2017

Vedat Nedim Tör : "Qu'attendons-nous de l'intellectuel occidental ?"




Dr. Vedat Nedim Tör, "Qu'attendons-nous de l'intellectuel occidental ?", La Turquie Kamâliste, n° 11, février 1936, p. 1 :
L'INTELLECTUEL occidental s'est montré, pour la plupart du temps, incapable de comprendre les pays restés en dehors du cadre de sa propre civilisation.

Cette incapacité, toutefois, pour tout le temps, que, pareille à un tabou inaccessible, dura l'hégémonie économique et politique de l'Occident, apparut comme un droit découlant naturellement du pouvoir de l'Europe à se suffire à elle-même.

Ainsi l'intellectuel occidental se considéra toujours quitte de l'effort intellectuel nécessaire à la compréhension des hommes et des territoires qu'il exploitait sous forme de marché économique, de zone d'influence politique ou de colonie.

Les nations passives ne constituent guère un sujet susceptible de piquer la curiosité de l'intellectuel occidental ; c'est pourquoi les écrits inspirés par ces nations n'étaient, jusqu'ici, que le produit de l'hallucination et de la fantaisie qui, à ce sujet, s'emparait du cerveau du dit intellectuel. Ce n'est que lorsqu'une nation commence à être un facteur actif et agissant dans le monde que se dessillent enfin ses yeux et que s'éveille son intelligence.

Une chose est certaine : c'est que les œuvres écrites en Occident sur le Japon sont de beaucoup plus sérieuses, plus véridiques et plus dignes de foi que celles qui concernent la Chine.

De même, l'intellectuel occidental qui, autrefois, regardait l'Empire Ottoman à travers un prisme déformant, commence maintenant à étudier la Turquie d'Atatürk avec un regard plus libéré et un cerveau plus lucide.

Le cerveau de l'intellectuel occidental, à l'époque de l'hégémonie de l'Europe dominait le monde entier, ressemblait, en effet, à une chambre tapissée de miroirs ; tandis qu'aujourd'hui nous voyons ces mêmes intellectuels se libérer successivement de cette prison à glaces. En effet, dans les publications — livres et articles — faites durant ces dernières années, se remarque un profond changement de vues et de conceptions, changement dont nous sommes vraiment heureux.

Toutefois afin de parfaire cette évolution d'idées, qu'il nous soit permis d'y apporter notre contribution en faisant, dans ces pages, quelques modestes suggestions.

Tout intellectuel occidental désireux d'étudier la Turquie et d'écrire sur elle doit :

1° — S'habituer à considérer la Turquie comme un Etat intégralement indépendant ;

2° — Venir voir la Turquie et l'étudier sur place ;

3° — Se préserver de l'influence des opinions intéressées des capitalistes étrangers et des milieux levantins ;

4° — Affranchir son esprit des préjugés et des microbes néfastes d'un romantisme morbide et d'un faux esprit du pittoresque et du sensationnel que l'on s'entêtait à nous appliquer.

Et enfin, ce qui est le plus important,

5° — Pensant que la République Turque a été l'héritière d'un pays ruiné et arriéré (l'ancien Empire Ottoman), ne la comparer qu'à elle-même et estimer ainsi à leur juste valeur les élans de progrès manifestés et réalisés par elle depuis 1923.

Ajoutons encore qu'il est du devoir de l'intellectuel occidental de faire connaître, à ses lecteurs, la vérité objective sur la Révolution Turque, révolution qui marquera toujours une importante étape de l'histoire de l'Humanité.

Voir également : Vedat Nedim Tör : "L'Ordre Turc, au carrefour de trois ordres" 

Sun Yat-sen et la Turquie 

La lutte d'indépendance impulsée par Mustafa Kemal : une résistance à l'occupation de l'Entente et aux irrédentismes gréco-arméniens
 
La légitimité d'Atatürk, selon le chrétien libanais Amin Maalouf
  
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