vendredi 7 avril 2017

Vedat Nedim Tör : "Les ânes et les photographes étrangers"




Dr. Vedat Tör, "Les ânes et les photographes étrangers", La Turquie Kamâliste, n° 15, octobre 1936, p. 1 :
JE NE SAIS pour quelle raison, la plupart des photographes étrangers qui viennent en Turquie témoignent pour nos ânes une prédilection particulière. L'âne n'est pas un animal inconnu en Europe ; il n'est pas non plus une bête exotique ou sauvage comme l'éléphant, la girafe ou le rhinocéros. Qu'est-ce donc cette séduction spéciale que l'âne exerce sur les photographes européens qui viennent dans notre pays ? J'ai, pour ma part, cherché en vain à résoudre ce problème. En effet, ce n'est pas la peine de faire un voyage en Turquie pour photographier un âne !

La Turquie est un pays où chaque intellectuel peut rencontrer des particularités d'une valeur exceptionnelle se rapportant au domaine auquel il s'intéresse.

Sont-ce les beautés naturelles qu'il vous faut ?
Ces beautés sont, en Turquie, aussi variées, aussi nuancées que les couleurs sur la palette du peintre. Tandis qu'il neige à une extrémité de notre pays, à l'autre extrémité on fait la cueillette des oranges. Chez nous, les climats de la mer, de la montagne, de la forêt et de la steppe voisinent constamment.

Vous intéressez-vous à l'archéologie ?
La Turquie est le pays où toutes les civilisations du passé se donnèrent rendez-vous. Vous pouvez y trouver les monuments de l'histoire de toute l'humanité.

Etes-vous un homme politique ?
Dans ce cas, rien qu'en contemplant la Turquie, débarrassez-vous des pensées pessimistes que vous inspire le spectacle du désordre et de l'obscurité du monde, vous faisant douter du bon sens humain.

La manière dont un peuple a ressuscité en un si bref espace de temps, dont il a entrepris sous la direction d'un Homme exceptionnel et incomparable comme Atatürk une lutte héroïque contre une coalition hostile des forces naturelles, économiques et culturelles, est d'un exemple rassurant. Contemplez enfin les réalisations de la Turquie dans chaque domaine.

Mais ne prenez pas la peine de faire le voyage de Turquie pour photographier des ânes !

J'ai eu le dialogue suivant avec un photographe étranger fort intéressé par ces bêtes.

— Quelle est cette séduction que les ânes exercent sur vous ?
Il me répondit :
— Au lieu de vous montrer fiers de vos ânes, vous les méprisez.
— Pourquoi voudriez-vous que nous en fussions fiers ?
— Mais oui, sans les ânes de vos paysans, pendant la guerre de l'indépendance...

Je l'interrompis :
— Il est hors de doute que les ânes de nos paysans ont été très utiles pendant la guerre de l'indépendance. Mais nous leur eussions préféré des moyens de transport à traction mécanique.

L'âne est un symbole de notre pauvreté. Je m'en voudrais de vous croire capable de rire de la pauvreté du paysan turc. Mais je vais vous faire une proposition : puisque vous vous sentez à l'égard des ânes une si humaine et si profonde attirance, voulez-vous que nous les échangions par le moyen du "clearing" contre vos beaux chevaux et vos camions ?

Voir également : Vedat Nedim Tör : "Sensation" 

Vedat Nedim Tör : "Qu'attendons-nous de l'intellectuel occidental ?"
  

Vedat Nedim Tör : "L'Ordre Turc, au carrefour de trois ordres"