samedi 1 avril 2017

Le sens de l'apparition du Parti républicain libéral (1930)




Mir Yacoub, "La Nouvelle Orientation de la Politique Turque", Prométhée, n° 46, septembre 1930, p. 1-3 :
Fethi-bey [Ali Fethi Okyar], l'un des hommes politiques les plus marquants de la Turquie contemporaine, lequel occupait jusqu'à ces derniers temps le poste d'ambassadeur de Turquie à Paris, a constitué un nouveau parti avec un programme diamétralement opposé à celui d'Ismet-Pacha. En principe, il reste fidèle au mot d'ordre du grand patriote turc « Ghazi » Moustapha-Kémal-Pacha, c'est-à-dire que le principe républicain reste intact, la laïcité avant tout. L'apparition du nouveau parti dans la vie de la Turquie est un événement d'une très haute portée. Après que le traité de Lausanne a été signé par Ismet-Pacha, que le Khalifat a été enseveli, après que le régime républicain a été proclamé, le parti national du peuple a été le seul parti ayant pour base une dictature appropriée ne ressemblant ni au fascisme ni au bolchevisme. A la tête de ce parti se trouvait le « Ghazi » et dès lors il ne pouvait être question de la co-existence d'un autre parti.

Actuellement l'apparition de ce nouveau parti est pour ainsi dire un fait accompli, un fait concret, un événement du jour. Et, dès lors, la rivalité, la lutte entre ces deux partis est à prévoir ; leur heurt, leur « choc » sont inévitables. Cela se voit d'après la lettre adressée par Fethi-bey au chef de l'Etat, « Ghazi » Moustapha-Kemal Pacha. Cette lettre, en principe critique âprement le gouvernement d'Ismet Pacha depuis le moment de son apparition et de sa formation. La critique ne se limite pas dans le seul domaine de la politique intérieure mais, elle embrasse aussi la politique extérieure. Le « Ghazi » dans sa réponse témoigne sa bienveillance au nouveau parti ; il lui souhaite plein succès et promet, à l'avenir de rester loyalement neutre envers les deux partis et pour le prouver il a donné sa démission de chef du parti national du peuple.

Ceux qui sont au courant des conditions de la vie politique de la Turquie comprendront sans peine que l'initiative de Fethi-bey ne pouvait être prise sans l'autorisation sinon même sans la suggestion du « Ghazi » lui-même ; autrement, cela aurait été interprété comme des agissements contre le régime ce qui aurait amené une forte réaction de la part du gouvernement et du parti du peuple. Si aujourd'hui le « Ghazi » a accepté la création d'un nouveau parti, ce fait n'est pas un acte occasionnel, mais bien un plan profondément mûri de la part de ce même chef du gouvernement, et ce plan a été dicté exclusivement par la pénible crise morale et matérielle que traverse actuellement la Turquie. Nous disons « crise morale », attendu qu'en ce moment la Turquie se trouve isolée du monde extérieur en raison de son alliance et amitié avec les bolcheviks. Un exemple typique de cet isolement est le fait que M. Briand a négligé la Turquie dans le mémorandum adressé aux Puissances pour la création d'un Pacte de la nouvelle Europe. Fethi-bey qui a été ambassadeur ici, à Paris, où viennent aboutir tous les chemins de la politique mondiale, a vu et senti plus que tout autre cet isolement. En ce qui concerne la crise matérielle, nul n'ignore que la Turquie traverse en ce moment une crise économique et financière : les dépenses de l'Etat ne sont pas couvertes par les recettes ; le budget de l'Etat est en déficit. La population ploie sous le fardeau des impôts ; journellement on entend parler de faillites, de suicides même comme conséquence, dont font mention les journaux turcs ; le sort des valeurs ne tient qu'à un cheveu. Le capital étranger s'achemine difficilement vers la Turquie du fait de son étroit contact avec les bolcheviks. La situation devient d'un jour à l'autre plus pénible. La catastrophe deviendrait inévitable n'était l'esprit élastique et le large horizon du remarquable homme d'Etat de Turquie qui l'ont aidé à trouver une issue : en changeant radicalement l'orientation politique du gouvernement d'Ankara. Et il a manoeuvré, Ismet Pacha a été trop loin dans ses rapports avec les bolcheviks ; de plus, « urbi et orbi », il a déclaré que pour tirer la Turquie des ruines causées par la guerre, pour le développement de son industrie, pour la réalisation de son programme de réformes, il trouverait des ressources dans la Turquie même. Malheureusement la vie n'a pas justifié l'optimisme du Premier Ministre. C'est ce qu'a remarqué le chef de l'Etat ; donc, pas de temps à perdre : il fallait faire machine en arrière et trouver quelque nouvelle issue, c'est-à-dire un rapprochement avec l'Europe, et un changement de la politique économique du gouvernement. Pour la réalisation de cette politique il fallait trouver un « homo novus ». Le « Ghazi » a trouvé cet homme dans la personne de Fethi-bey. Une entrevue fut ménagée à Yalou où villégiaturait le Président de la République. Fethi-bey arrivé de Paris a convaincu le « Ghazi » de la nécessité de changer d'orientation et le « Ghazi » en a convenu et Fethi-bey a commencé d'agir. L'entrée de Fethi-bey dans la vie politique active a été accueillie avec enthousiasme par tous les représentants de l'opinion publique. Vraisemblablement on attendait ce changement avec impatience. Comme nous l'avons déjà dit, le parti de Fethi-bey prendra un air d'opposition par rapport au cabinet actuel et élèvera des critiques contre son activité. Fethi-bey posera sa candidature au Parlement à la première vacance. Il a déjà groupé autour de lui une soixantaine de membres influents en même temps que remarquables du Parlement. La principale ligne de son programme consiste à exiger en politique intérieure la suppression du monopole, une diminution d'impôt, le suffrage universel, la liberté individuelle, et en politique extérieure, l'union des peuples des Balkans, la liberté de commerce, la tolérance par rapport aux capitaux étrangers à seule fin que la Turquie puisse être considérée comme un Etat Européen imbu d'idées européennes et qu'elle puisse immédiatement faire partie de la Société des Nations. Il n'est pas douteux que le fait de réaliser ce nouveau programme d'un caractère à la fois de parti et politique est une question de politique intérieure turque, mais on ne peut en même temps ne pas constater qu'un changement si radical de système puisse ne pas intéresser les peuples du Caucase, voisins immédiats de la Turquie. Il est parfaitement compréhensible que la Turquie qui, jusqu'à présent se tenait à l'écart de l'Europe, qui ne faisait pas partie de la Société des Nations pas plus qu'elle n'entrait dans la Fédération projetée des Etats-Unis d'Europe, recevra du fait de ces nouvelles conditions intérieures une impulsion dans le sens d'un rapprochement et d'une collaboration avec la politique européenne.

Le fait que, jusqu'à présent la Turquie a été plus ou moins liée avec la seule Moscou bolcheviste ne pouvait qu'être préjudiciable à ceux qui luttent pour l'indépendance des peuples du Caucase ; hâtons-nous d'ajouter que le peuple russe lui-même était hostile à ce rapprochement attendu qu'il n'y voyait qu'un renforcement du pouvoir usurpateur des bolcheviks lequel opprime le peuple russe aussi bien que les autres peuples. Plus la politique inclinera vers un rapprochement avec l'Europe et plus s'affaiblira le lien qui l'unit aux bolcheviks. Cette circonstance ne peut que réjouir les peuples du Caucase qui luttent pour leur indépendance et faire naître en eux le ferme espoir de voir un jour leur pays véritablement libre.

Mir.

Voir également : Hamdullah Suphi : "Comment se brisent les idoles"