mercredi 1 mars 2017

Michel Poniatowski




Cartes sur table
, Paris, Fayard, 1972 :


"M. P. [Michel Poniatowski] — (...)

Au début de 1953, je suis rentré en France, à Paris, au ministère des Finances et j'ai été réaffecté à la direction des Finances extérieures. J'ai eu la responsabilité des bureaux d'Extrême-Orient et du Moyen-Orient.

A. D. [Alain Duhamel] — Une sous-direction ?

M. P. — Non, mais plus qu'un bureau. Cette région géographique, en effet, était importante sur le plan financier, car la plupart des relations que nous avions avec ces pays se plaçaient sur une base strictement bilatérale. Puis j'ai eu la charge du Bureau-Europe. A cette occasion, j'ai pas mal voyagé en Europe. Parfois, ces voyages ne manquaient pas d'agrément, par exemple en Turquie, où j'avais participé à une négociation sur un accord économique et financier. Nous étions partis au début d'octobre, pour huit jours, et je suis rentré à la veille de Noël. C'est vous dire que la négociation avait été longue et difficile. Entre les périodes de négociations, nous attendions les instructions, et les autorités turques nous faisaient visiter très aimablement le pays. L'attente était parfois longue. Et j'ai une connaissance approfondie du plateau anatolien." (p. 72-73)


Mémoires, tome I, Paris, Plon/Le Rocher, 1997 :

"Mon unique assistant et ma secrétaire occupaient un réduit sans fenêtre. J'avais à gérer la dette ottomane antérieure à 1914, sujet inépuisable d'échanges vains de lettres. Je traitais aussi avec la Turquie moderne, ou qui se prenait pour telle, de nos relations économiques et financières. Celles-ci, bien que sans grande ampleur, restaient cependant fort complexes car elles résultaient d'une série de trocs ou d'échanges équilibrés à base de tabac et de tapis turcs d'une part, et de voitures, de tracteurs et de parfums de l'autre. Le maître de ce commerce répondait au nom musical de Selim Osman Seymour. Ce petit homme cultivé et d'un raffinement révélé par l'agrément de son appartement de l'avenue Foch et ses dîners au caviar, avait une fort jolie épouse à la peau très blanche. La légende courait les salons qu'il l'avait rachetée à l'un de ses concurrents ruiné. Shermine était portée sur les grands couturiers et la bonne société française. Veuve par la suite, elle allait devenir ma cousine en épousant Charles de Guiche, fils du duc de Gramont.

Cette gestion du secteur turc me valut au début d'octobre 1953 de partir négocier le renouvellement de l'accord économique et financier franco-turc. Ce qui apparaissait urgent au regard de Paris ne l'était plus à Ankara. Chaque virgule et chaque zéro devaient se négocier télégraphiquement, et ce fut à grand-peine que notre chef de délégation, M. Louette, réussit à le conclure avant Noël. Le gouvernement turc était alors dirigé par M. Menderes1 dont la politique proaméricaine libéralisait l'économie en s'ouvrant aux investissements étrangers.

Les lenteurs de la négociation me fournirent des loisirs pour visiter le plateau anatolien et la Cappadoce : Urgub, aux églises rupestres et aux cheminées de fées, la ville souterraine de Derinkuyu, la vallée de Gorome, Bogazkoy et les ruines impressionnantes d'Hattousa, capitale des Hittites. C'était mon premier contact avec ces peuples inventifs, combatifs et conquérants.

Si j'ai aimé à en étudier l'histoire, la Turquie moderne restait à mes yeux intéressante à observer. Toutes les structures du pays paraissaient vibrer sous l'effet de la tension et de l'effort de modernisation en cours. Des résistances apparaissaient devant les innovations trop rapides. Vingt ans plus tard, je devais éprouver le même sentiment, quoique plus vivement, en Iran. L'inflation était le signe économique de cet excès de vitesse, tout autant que l'opposition sourde de l'islam à la laïcisation en était l'indice social. C'est ce que me confirma à sa manière le président vieillissant de l'Amicale des anciens eunuques :
- Tout va trop vite, nous serons bientôt dans un monde sans eunuques.

Le nouvel accord fut enfin signé avec un peu plus de tapis, de tabac, de parfums et de tracteurs, mais surtout avec des modalités de paiement plus souples et plus rapides.

Pour le voyage de retour, je décidai de me séparer de la délégation et de revenir par l'Orient-Express dont on laissait déjà prévoir la disparition. (...)

1. Adnan Menderes, Premier ministre de 1950 à 1960, fut renversé par un coup d'Etat militaire et fusillé [pendu en fait] à Istanbul en 1961, puis réhabilité en 1990. Ses cendres ont été transférées dans un mausolée construit en son honneur." (p. 258-259)


Lettre ouverte au président de la République, Paris, Albin Michel, 1983 :

"Pendant que vous amusiez le tapis avec de faux terroristes, vous faisiez passer des accords secrets avec les vrais. Vous aviez partie liée avec les assassins de l'Asala, responsables de l'attentat d'Orly, le 13 juillet. Comment pouvez-vous justifier les accords passés entre cette organisation et les services de Matignon, aux termes desquels les terroristes arméniens évolueraient librement en France à condition d'aller commettre leurs attentats ailleurs ? Bel exemple de solidarité internationale ! La France était érigée en base d'opérations par des Arméniens qui n'étaient qu'une des phalanges de la subversion mondiale servant les intérêts supérieurs du Kremlin.

Vous ne pouvez prétendre suivre les yeux fermés la tradition française qui veut que l'on accorde l'asile aux exilés politiques. Ces gens-là ne sont pas des exilés mais des militants. Leur objectif n'est pas de se réfugier en France, mais d'y préparer leurs mauvais coups. C'est un calcul cynique qui a été fait, et pourtant vous êtes allé plus loin : à la faute, vous avez ajouté l'erreur. Vos partenaires n'ont pas rempli leurs engagements, les attentats se sont multipliés à Paris même contre les représentants d'un pays étranger avec lequel nous entretenons des relations diplomatiques normales.

Jusqu'au jour où l'attentat d'Orly s'est déroulé dans les mêmes conditions que celui de la rue Marbeuf : les services de police et de sécurité du territoire connaissaient les poseurs de bombes, étaient au courant de leurs abris et de leurs cachettes, mais ne pouvaient pas agir à cause du fameux contrat. Cette fois encore le ministre de l'Intérieur a laissé se commettre un attentat qu'il était en mesure d'empêcher.

Et vous, qui avez tant l'habitude de suborner, vous avez trouvé plus dupeur que vous." (p. 91-92)


L'Europe ou la mort, Paris, Albin Michel, 1984 :

"Le 17 décembre 1981, par exemple, le Parlement européen prenait position sur les arrestations de Varsovie et la proclamation de l'état d'urgence en Pologne. Il est instructif de revenir sur la délibération qui eut lieu, car elle montre combien l'institution communautaire est engagée dans un processus de coopération politique. Au nom des libéraux, j'exprimai l'opinion qui était celle de beaucoup : « Il faut tenir le langage de la volonté, volonté de ne pas tout supporter, de montrer à l'URSS que tout n'est pas permis. Il vaut mieux recourir au courage trop tôt qu'à l'héroïsme trop tard. Les faiblesses de Munich portent en elles les crimes de la guerre. Les libertés de la Pologne sont celles de toute l'Europe. Le temps du courage est venu pour tous aujourd'hui. »

La Presse s'est plu à remarquer que la résolution votée à une très grande majorité était plus musclée que les prises de position du Conseil des ministres. Les communistes français, bien évidemment, n'ont pas voulu la voter, leur porte-parole, M. Martin, s'élevant contre « le langage indécent et cynique de la droite française, qui s'accommode du Chili, du Salvador, de la Turquie ou de l'annexion du Golan », (...)." (p. 74)


Le socialisme à la française, Paris, Albin Michel, 1985 :

"2 580 actes de terrorisme en France depuis la date fatidique du 10 mai, tel est le chiffre établi au premier semestre 1984 par la commission de contrôle du Sénat. Les victimes ont été au nombre de 547. Et cela s'aggrave. Les bandes n'ont plus de raison de s'arrêter, puisque l'impunité leur est quasiment acquise. A côté d'Action Directe, de sinistre réputation, on voit évoluer l'ASALA (arménienne), l'ETA (basque), le FLNC (Corse), les Fractions Armées Révolutionnaires Libanaises, le Front Populaire de Libération de la Palestine, les Brigades Rouges (italiennes), qui ont leur base de repli en France, Prima Linea, etc. Tous ces gens se rencontrent, travaillent ensemble, échangent des armes." (p. 150)


Que survive la France, Paris, Editions du Rocher, 1991 :

"Mais lorsque les moyens manquent pour faire régner l'ordre et la sécurité républicaine, lorsque la justice est trop lente et inefficace, lorsqu'un gouvernement classe trop de dossiers pour des motifs politiques ou démagogiques, etc., alors la démocratie est menacée.

Et elle l'est encore par un phénomène tout récent, le terrorisme.

La France est devenue une cible privilégiée des terroristes de tous bords : Libanais, Iraniens, Irakiens, Syriens, Arméniens, Jihad islamique, Abou Nidal, autant de dangers majeurs pour la démocratie !" (p. 273)

"La dernière source essentielle de la richesse de l'Irak est le foyer historique des Kurdes et a été toujours revendiquée par la Turquie. Une solution non arabe bénéficiant à la Turquie et aux Kurdes est concevable et intéressante à étudier. La force de l'Occident apparaît incompréhensible au monde arabe. Il ne l'analyse qu'en faisant appel à ses passions et à sa haine." (p. 115)


Voir également : La France giscardienne et la Turquie

Le terrorisme arménien contre les démocraties