vendredi 10 mars 2017

La francophilie de Mehmet VI (dernier sultan ottoman) et d'Abdülmecit II (dernier calife)




Mehmet VI, entrevue avec le général Maurice Pellé (haut–commissaire de la République française en Orient), relatée par ce dernier dans un télégramme du 25 octobre 1922, source : Jean-Louis Bacqué-Grammont et Hasseine Mammeri, "Sur le pèlerinage et quelques proclamations de Mehmed VI en exil", Turcica, volume 14, 1982, p. 229 :

"Les « jeunes gens » d'Angora ont des prétentions inadmissibles. L'influence bolchevique est facile à saisir dans les discours de leurs délégués. La conception qu'ils se sont faite de la souveraineté nationale ne correspond ni à l'état social, ni aux habitudes d'esprit du peuple turc : elle ne satisfait pas davantage à la loi religieuse. Je ne porte pas le costume des hodjas. Je ne me résignerai pas à être Pape. La conception islamique est que le Khalife doit être fort pour défendre la foi. Si les Turcs détrônent leur Khalife, les musulmans des autres pays chercheront un véritable Khalife hors de la Turquie, en pays arabe par exemple. La France, comme grande puissance musulmane, mesurera les dangers de cette éventualité. Devenue, par l'acquisition de la Syrie, limitrophe de la Turquie, intéressée de toutes manières à son paisible développement, elle ne pourra voir sans appréhensions un régime instable s'installer dans l'Empire ottoman. Nos intérêts se confondent. La Turquie a pour vous plus d'importance que la Syrie elle-même."


Gaston Jessé-Curely (conseiller de l'ambassade française et gérant du haut-commissariat), lettre du 31 juillet 1923, source : Jean-Louis Bacqué-Grammont, "Regards des autorités françaises et de l'opinion parisienne sur le califat d'Abdülmecid", in La question du Califat (ouv. col.), Les Annales de l'Autre Islam, n° 2, Paris, ERISM, 1994, p. 129-130 :

"A l'occasion de la signature de la paix, j'ai fait exprimer au Calife le désir d'aller lui porter mes compliments. Abdul Medjid qui a toujours eu pour l'Ambassade de France des attentions particulières, a répondu immédiatement à ma demande. Pour des raisons que j'ignore, Adnan Bey qui devait, selon l'usage établi par Angora, assister à notre entretien, était absent. Visiblement heureux d'une circonstance qui lui permettait de parler sans témoin gênant, le Calife a prolongé notre conversation pendant une heure et demie et en le quittant, j'ai trouvé ses chambellans quelque peu surpris par la longueur inusitée de cette audience.

Il s'en faut, d'ailleurs, que celle-ci représente une heure et demie de conversation utile. Selon la coutume orientale, le Calife n'aborde qu'après de longs détours l'objet principal de ses préoccupations. Ce qui m'a paru le plus intéressant à retenir des opinions qu'il m'a exposées, c'est sa conviction que la Turquie est dans l'incapacité d'appliquer le Traité de Lausanne et qu'il lui est impossible d'user sainement des libertés qui viennent de lui échoir. Notamment en ce qui concerne la situation des étrangers et l'administration de la justice, Abdul Medjid prévoit qu'on va au devant d'une période de brutalités et de scandales qui provoqueront fatalement, au bout d'un temps plus ou moins long, une intervention des Puissances.

Comme je faisais remarquer à Sa Majesté que nous comptions beaucoup sur son influence pour convaincre le Gouvernement d'Angora de la nécessité d'agir avec modération afin de ne pas s'aliéner les dispositions conciliantes dont il venait de recueillir les preuves à Lausanne, le Calife m'a répondu qu'il avait déjà multiplié les conseils de prudence mais qu'il n'avait aucun espoir de les voir suivis. Comme toutes les fois qu'il peut parler librement, Abdul Medjid s'est exprimé avec violence sur le compte des gens d'Angora, et en général sur celui de tous les jeunes turcs, pour lesquels il ne dissimule pas son mépris.

"Mon père, m'a-t-il dit, leur avait confié un immense Empire. Ils n'ont su en faire qu'une petite Turquie." Abdul Medjid, lorsqu'il a été dépouillé de ses prérogatives politiques, donnait l'impression d'un homme qui ne se résigne pas à la situation qui lui est faite et qui n'attend qu'une occasion pour rentrer dans la plénitude de ses droits. Je n 'avais pas vu le Calife depuis plusieurs mois. Je me suis trouvé en présence d'un homme fatigué, vieilli et découragé. Il ne semble pas qu'on doive maintenant escompter de sa part un effort énergique pour reconquérir le pouvoir. Il est à souhaiter, étant donné ses qualités très réelles, que les circonstances viennent en aide à ce qui peut lui rester encore d'ambitions. Abdul Medjid est un ami sincère de la France. Il est, avec le général Pellé, en relations particulièrement cordiales. Nous avons tout intérêt, en nous abstenant soigneusement de le compromettre, à le voir grandir son rôle et augmenter ses attributions."



Voir également :
Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) : un sultan autoritaire et réformateur 
  
Osman Hamdi Bey

Les Tanzimat

La législation ottomane : du kanun aux Tanzimat

Le réformisme du sultan Mahmut II
 
Louis XVI et Selim III