jeudi 26 janvier 2017

La différence de nature entre les sécularismes kémaliste et baasiste

Thomas Pierret, "La manipulation du religieux dans la Syrie baasiste", Qantara, n° 89, octobre 2013, p. 46-47 :

"A première vue, la gestion du religieux par le régime baassiste syrien s'apparente aux modèles kémaliste ou nassérien, c'est-à-dire à une approche sécularisante plutôt que laïque. Comme en Turquie et en Egypte, en effet, le Baas perpétue la pratique ottomane de désignation des hauts dignitaires religieux musulmans par l'Etat. Si les Eglises chrétiennes et les communautés musulmanes non sunnites demeurent en principe libres de choisir leurs propres chefs spirituels, ces derniers n'en sont pas moins fréquemment liés au pouvoir de manière informelle grâce à l'octroi de passe-droits voire à la corruption pure et simple. Il n'y a donc pas séparation mais confusion entre autorité politique et religieuse, et donc pas de laïcité au sens strict. On peut toutefois parler de régime politique sécularisant dans la mesure où il s'efforce de limiter le poids des normes et symboles religieux dans le système politique et la sphère publique. Le rapport au religieux du Baas syrien n'en présente pas moins des différences significatives avec le modèle kémaliste. Ce dernier relève du modernisme positiviste, au sens où la clé du progrès réside dans la rationalisation minutieuse des différentes activités sociales, notamment religieuses. Sous le colonel Adib al-Chichakli (1949-1954), dictateur militaire fortement inspiré par l'expérience turque, l'Etat syrien se voue ainsi à la lutte contre l'« arriération » par le biais d'un réglementarisme frénétique, fermant les loges (déjà dépeuplées) des derviches tourneurs ou imposant aux officiers du culte un uniforme dont il définit jusqu'à la couleur des chaussettes. Après son arrivée au pouvoir en 1963, le Baas prend radicalement ses distances à l'égard de cette approche. (...)

Le modernisme du Baas, a fortiori dans sa version radicalisée, dite « néobaassiste » (1966-1970), n'est pas positiviste mais marxisant : son outil de prédilection n'est pas le réglementarisme mais la révolution sociale. La religion n'a pas à être organisée par l'Etat puisque superstructure de l'ordre bourgeois : elle est vouée à disparaître avec ce dernier et, en attendant, constitue une force « réactionnaire » qui cherche à entraver la marche vers le socialisme.


Ce parti-pris idéologique se double d'un profond clivage sociologique et politique entre les hommes forts du nouveau régime, militaires ruraux souvent issus de communautés musulmanes hétérodoxes (alaouites, druzes, ismaéliens) et les oulémas sunnites, intimement liés aux milieux marchands urbains. La méfiance viscérale du pouvoir vis-à-vis des élites religieuses l'encouragera à réviser en profondeur le fonctionnement de la bureaucratie religieuse mise en place par les lois de 1949 et 1961. Ces textes prévoyaient une large participation des oulémas aux diverses instances relevant du ministère des Biens de mainmorte. Par exemple, c'est à des conseils d'oulémas que revenait la responsabilité de désigner le personnel des mosquées mais aussi les muftis de province et le Grand Mufti. Cette intégration des oulémas dans l'appareil d'Etat est perçue comme une menace par le Baas, qui choisit au contraire de les en exclure en transférant les prérogatives des conseils cléricaux aux niveaux ministériel et présidentiel.

Plus surprenante, même si cohérente, est l'attitude du régime vis-à-vis des séminaires islamiques privés qui s'étaient multipliés parallèlement aux instituts chariatiques créés par la puissance publique. Ces séminaires sont épargnés par les nationalisations scolaires de 1967 et poursuivent donc leur existence en tant qu'établissements privés. L'Etat socialiste ne veut tout simplement pas prendre en charge et renforcer des structures « réactionnaires » qu'il se contente donc de soumettre à une étroite surveillance policière."

Voir également : Le kémalisme et l'islam

La pensée de Ziya Gökalp

L'étatisme kémaliste

L'autoritarisme kémaliste

Le "rayonnement" de la Turquie kémaliste dans le monde musulman