lundi 20 novembre 2017

Pierre Laffitte (philosophe positiviste)




Les grands types de l'humanité. Appréciation systématique des principaux agents de l'évolution humaine, volume I, Paris, Ernest Leroux, 1875 :

"Hélas ! nous ne demandons que ce qu'ont fait de tout temps les grands politiques ; ce que faisait en France le cardinal de Richelieu, lorsqu'il déclarait la guerre au pape, s'alliait aux protestants et écrivait qu'il préférait les Turcs aux Espagnols. Ce grand homme faisait tout passer après l'intérêt de sa patrie et agissait dans les choses de la politique comme s'il n'eût pas cru en Dieu. Certes, nous nous contenterions aujourd'hui de la monnaie d'un Richelieu et nous serions trop fortunés si nos hommes d'Etat voulaient se rapprocher de ce grand modèle." (p. 91)

"Ce n'est pas d'aujourd'hui que les grands politiques du monde catholique ou mahométan ont compris qu'il y avait pour eux mieux à faire qu'à poursuivre éternellement une impossible suprématie. Déjà sons François Ier, la France ne craignait point de s'allier à la Turquie, et cette conduite trouvait un imitateur dans le grand cardinal de Richelieu." (p. 212-213)

"Le Prophète a-t-il ordonné comme Moïse qu'on exterminât jusqu'au dernier homme les sept peuples de Ghanaan ? Où sont ces atrocités épouvantables qui nous ont valu tant de tirades larmoyantes et éveillé si longtemps la compassion indignée des âmes sensibles ? Nous voudrions pour le catholicisme qu'il eût toujours fait preuve envers ses adversaires de la tolérance, de la longanimité, de la douceur, dont l'islamisme n'a cessé d'être animé à l'égard des siens. Nous voudrions pour lui qu'il eût à montrer dans son passé plus d'un Mahmoud [de Ghazni] et plus d'un Akbar [le Moghol]. Il est vraiment plaisant de la part de ceux qui ont inventé l'inquisition et les dragonnades et mis toutes les tortures au service de leur foi, devenir parler de persécutions et de cruautés. Si jusqu'au jour où ils ont été les maîtres, la persuasion a été leur seule arme, et pour cause, si même ils ont eu à subir l'intolérance de quelques empereurs, il faut convenir que la revanche a été terrible, et que le monde a payé cher pour le sang de quelques martyrs." (p. 389-390) 

Ibid., volume II, 1876 :

"(...) nous voulons parler de la tournure particulière qu'un long développement intellectuel avait donné à l'esprit grec. Une nation plus amoureuse de discussions que de lumière, plus avide d'écouter un beau discours qu'une argumentation solide, éprise de subtilités, prête à accueillir toutes les divagations, pourvu qu'elles fussent exposées avec art, n'avait pas le temps de prêter l'oreille à ceux qui venaient l'entretenir des graves questions de réformation sociale. D'ailleurs est-il admissible que des hommes, sans cesse occupés à discuter et à renverser leurs gouvernements et leurs chefs, incapables de subir aucune entrave, de se reconnaître aucune règle, prenant toujours l'anarchie pour la liberté, fussent convenablement préparés à comprendre et à accepter une tentative, qui réclamait par dessus tout le sentiment hiérarchique, l'aptitude vénérante, l'habitude de la soumission. Rien ne démontre mieux l'incapacité des Grecs à cet égard que ce qui se passa plus tard, lorsque Rome ayant fait l'unité politique de l'Occident, le monothéisme s'en empara. Le vieux monde romain reçut, avec respect, la doctrine régénératrice de Saint-Paul et pendant de longs siècles, lui garda une foi inébranlable. Les Grecs, eux, montrèrent moins d'empressement à l'accepter qu'à la détruire. Il n'y eut pas une parcelle du dogme qui ne fût aussitôt pour eux matière à discussions et à combats. A peine évangélisés, ils furent hérétiques, et jusqu'au jour où les Turcs, en les écrasant, firent taire ces bavards, ils ne cessèrent, par leurs querelles, de troubler et d'ensanglanter la chrétienté." (p. 229)

Conférence sur l'islam, cité par Ahmet Rıza dans "L'islamisme", La Revue occidentale philosophique sociale et politique, seconde série, tome III, 1er semestre 1891 :

"L'islamisme a fondé en Orient la liberté et l'égalité. Il y a un chef militaire, et les restes de la nation sont tous frères. L'histoire nous montre leurs actions humanitaires vis-à-vis des peuples conquis. La tolérance des Sarrazins en Espagne et celle de Mahomet II à Constantinople n'a malheureusement pas été imitée plus tard par les catholiques en Espagne et dernièrement par les Bulgares." (p. 116)

Voir également : Auguste Comte

Ahmet Rıza et la faillite morale de la politique occidentale en Orient

mardi 14 novembre 2017

Henri Martin (historien)




Henri Martin, La Russie et l'Europe, Paris, Fume, Jouvet et Cie, 1866 :

"La civilisation des peuples touraniens repose, il est vrai, sur d'autres bases que la civilisation des Aryas d'Europe ; mais elle est, à nos yeux, aussi respectable, et beaucoup mieux en rapport avec les facultés physiques, intellectuelles, psychologiques des peuples qui la mettent en pratique depuis la plus haute antiquité. La manière dont nous en avons parlé ailleurs (voyez notre Voyage dans la Turquie d'Europe) démontre assez que nous savons en apprécier le mérite. C'est à juste titre, à notre avis, que les Finlandais et les Ottomans se font gloire de leur nationalité touranienne, et que les Moscovites eux-mêmes s'en montrèrent tout aussi honorés, jusque vers le milieu du siècle dernier. Mais, en voyant approcher le moment du démembrement de la Pologne, le cabinet de Saint-Pétersbourg crut devoir renier cette origine et procéder aux falsifications historiques dont il a été question au début de ce résumé (page 5)." (p. 397-398)

"Résolue par la fédération, la question du Danube serait-elle résolue contre la Turquie ? En aucune façon. Ce plan politique, auquel inclinent aujourd'hui un si grand nombre d'esprits, n'a rien de commun avec l'idée de chasser le Turc de l'Europe, et les partisans de ce plan sont en général les plus décidés à demander qu'on défende à tout prix les Ottomans dans Constantinople. Mais la suzeraineté ottomane sur la Roumanie, si elle n'est un vain mot, est un fardeau que la Turquie ne peut soutenir. La Turquie est impuissante à défendre la Roumanie contre les Russes. Son intérêt plaide ici contre son amour-propre. Son intérêt est de se voir séparée de la Russie par un intermédiaire assez fort pour la couvrir en quelque sorte d'un solide boulevard extérieur. La force militaire de la Turquie n'est point à mépriser ; elle est aujourd'hui aussi sérieusement organisée qu'elle peut l'être ; mais les événements de ce siècle ont prouvé que cette force, toute de résistance, ne commence à se manifester efficacement qu'à partir de la rive méridionale du Danube. Couverte en première ligne par une Roumanie associée à la Hongrie, la Turquie serait en mesure de tenir solidement la seconde et la troisième ligne défensives, c'est-à-dire le bas Danube et les Balkans, et d'aider à la défense commune. Le jour où elle consentira d'évacuer les forteresses des Serbes et à laisser aux Serbes la garde du Danube supérieur, l'hostilité de cette race guerrière contre l'Ottoman disparaîtra comme a disparu la vieille haine des Roumains, et de justes concessions aux Bulgares et au reste des populations chrétiennes pourront faire durer le grand malade plus longtemps que ne le souhaite le voisin, si désireux d'accélérer son dernier jour. Si, comme nous le croyons, l'avenir doit voir la formation d'un état serbe embrassant les provinces qui séparent la Serbie actuelle de l'Adriatique, les contingents de l'Etat, lié à la suzeraineté ottomane, seront bien autrement efficaces pour la défense commune que ceux des pachaliks actuels, sans cesse en désordre ou en révolte." (p. 424)

"La Russie est plus assurée de la Crimée qu'avant la guerre, grâce à l'émigration des Tatars qu'elle a déportés en Turquie pour les punir de leurs sympathies envers les alliés, et qu'elle a remplacés par des colons moscovites et par des Cosaques. La Russie a repris, immédiatement après la guerre, l'entreprise poursuivie dans le Caucase depuis tant d'années, au prix de sacrifices incalculables, c'est-à-dire l'assujettissement ou la destruction des races guerrières qui occupent le double versant caucasique de la Caspienne et de la mer Noire.

Cette entreprise, elle l'achève aujourd'hui sans aucun obstacle.

Il y avait, entre l'Asie méridionale et la Russie, une frontière naturelle admirable, ces puissantes Alpes caucasiennes qui couvraient la Turquie et la Perse, et, par conséquent, les routes de l'Inde. Il y avait un intérêt général, pour l'équilibre du monde, à maintenir cette limite : il y avait là surtout un intérêt de premier ordre pour la puissance qui possède dans le sud de l'Asie un commerce plus vaste que celui de toutes les autres nations réunies et un empire de 180 millions de sujets. L'Angleterre, à ce qu'il semble, aurait dû faire, pour défendre la barrière du Caucase, autant d'efforts que la Russie pour l'abattre.

Le seul moyen était de soutenir la résistance des belliqueux montagnards qui n'avaient jamais subi le joug de personne et qui se défendaient à outrance. Ces tribus, auxquelles on donne improprement le nom de Circassiens, altération du nom tatar ou plutôt turc de Tcherkesses, appartiennent, sur la côte caucasienne de la mer Noire et dans le massif central, à la plus pure race aryenne ou indo-européenne ; ce sont des fils de Mèdes, d'Alains et de Sarmates, et un indomptable instinct leur fait repousser toute assimilation avec les masses moscovites.

Aussitôt après que, par le traité d'Andrinople (1829), la Russie se fut fait céder par la Porte Ottomane ce qui n'appartenait ni à l'une ni à l'autre, la prétendue souveraineté sur les tribus du Caucase occidental, les représentants de l'Angleterre en Turquie et en Perse jetèrent incessamment le cri d'alarme, « Constantinople, » écrivait, en 1835, l'ambassadeur anglais en Turquie, lord Ponsonby, « Constantinople ne respire qu'à l'ombre du Caucase. »

« Les vues de la Russie, » écrivait, en 1838, l'ambassadeur anglais en Perse, sir John Mac Neill, « ont quelque objet ultérieur bien autrement important que la possession de ces provinces du Caucase, qui n'ont été jusqu'ici que de coûteux appendices. Ces acquisitions ne peuvent avoir de valeur qu'autant qu'elles offrent des facilités pour arriver à quelque autre fin qui récompenserait la Russie de tout ce qu'elle aurait dépensé pour l'obtenir. »

Lord Ponsonby désignait Constantinople ; sir J. Mac Neill l'Inde, et tous deux avaient raison.

Lord Palmerston, cependant, se refusa obstinément à rien faire pour la Circassie.

Se réservait-il pour une action commune avec la France ? Il est certain qu'en 1838, il tâcha d'obtenir l'alliance de la France contre la Russie, et que Louis-Philippe refusa, ce qui amena la déplorable crise de 1840.

Celle alliance française alors refusée, elle s'offrit, elle s'imposa, pour ainsi dire, à lord Palmerston plus tard. En 1851, la résistance de la Circassie était plus vive cl beaucoup mieux organisée que jamais. Tout était réparable. Pour la première fois, sous l'influence d'un homme supérieur, Schamyl, les tribus de la Caspienne, de race turco-tatare et sémitique, concertaient leur action avec les tribus aryennes de la mer Noire. Un lieutenant de Schamyl, Mohammed-Emyn, s'était fait accepter comme chef par les trois peuplades réunies de la Grande-Abasie, élite héroïque du Caucase occidental ; les chefs circassiens envoyèrent à Varna offrir aux généraux français et anglais 40,000 montagnards pour couper la retraite aux Russes, si les Anglo-Français voulaient descendre sur la côte d'Abasie.

Toutes les conquêtes russes dans la région caucasique, depuis Catherine II, pouvaient être anéanties et l'Asie dégagée en une campagne. L'Angleterre aurait dû tout faire au monde pour obtenir que l'épée de la France s'employât à cette œuvre. Le général français y était très-disposé." (p. 241-243)

"La guerre de Crimée a eu pour conséquence directe de faire disparaître de la Crimée des milliers de Tatars, ennemis des Russes, qui nous avaient accueillis à bras ouverts, et que la Russie, vaincue, mais demeurée en possession de nos champs de victoire, a envoyé mourir de misère en Turquie.

La guerre, portée exclusivement en Crimée et non au Caucase, a eu pour conséquence indirecte de faire disparaître du Caucase occidental 700,000 Abases ou plutôt Adigues, inébranlables défenseurs de cette barrière maintenant abattue ; 400,000 ont émigré en Turquie ; le reste a été déporté dans les plaines au nord du Kouban, parmi les Cosaques de la mer Noire et les colons moscovites, où ils se trouvent désormais réduits à l'impuissance.

L'émigration a ensuite gagné l'autre revers du Caucase ; les compagnons de Schamyl suivent l'exemple des Adigues ; toute une peuplade du Daghestan a passé en Turquie.

Ceux qui restent, les Russes l'espèrent, se laisseront avec le temps englober dans l'organisation cosaque, ainsi que tous les nomades de l'Asie.

C'est une armée de 100,000 hommes, pour le moins, dont la disposition est rendue à la Russie ; c'est une plaie toujours saignante fermée, une source de dépense incalculable tarie. Ce sont les clefs de l'Asie occidentale dans la main de la Russie, et la libre entrée de la Turquie d'Asie et de la Perse ; la tête de route de l'Inde par la Perse, déjà occupée, mais jusque-là précaire et toujours susceptible d'être coupée derrière une armée russe, est désormais assurée.

C'est la Russie, campée sur le Caucase entre la Turquie et la Perse, comme dans le royaume de Pologne entre la Prusse et l'Autriche, mais avec une force relative bien plus grande encore, et dans une position matériellement bien supérieure. Elle ne possédait guère jusque-là que des plaines, des forêts et des marais ; elle a maintenant pour citadelle une chaîne d'Alpes énormes plantées entre deux mers et entre deux mondes.

L'extirpation des Abases a coïncidé avec l'écrasement de l'insurrection polonaise (1864). L'ambassadeur d'Angleterre en Russie a trouvé des euphémismes pour l'une comme pour l'autre extermination. Celle des Abases est à peu près achevée ; le procédé était simple : refouler successivement les montagnards de leurs rochers et de leurs vallées jusqu'à la mer, et là les réduire à capituler et à s'expatrier en masse.

En Pologne, le système de destruction nationale et sociale, qui a succédé à la conquête politique, est plus savant, plus complexe qu'au Caucase et demandera bien plus de temps et de peine ; les moyens différent , le but est le même : détruire les races indomptables au tsarisme, soit par la suppression pure et simple, soit en les décimant et en les dissolvant." (245-246)

Voir également : Franciszek Henryk Duchinski (historien polonais originaire de Kiev)

Mustafa Celâlettin Paşa alias Konstanty Borzęcki

L'épopée des volontaires polonais de l'armée ottomane

Adam Mickiewicz (poète et patriote polonais)
  
Les Valaques (Roumains et Aroumains) dans l'Empire ottoman tardif

La France des Bonaparte et la Turquie

samedi 4 novembre 2017

La symbiose turco-byzantine




Jean-Claude Cheynet, Pouvoir et contestations à Byzance (963-1210), Paris, Publications de la Sorbonne, 1996, p. 419-421 :

"Grecs et Turcs prirent l'habitude de se rencontrer en dehors des périodes de confrontation militaire, des échanges commerciaux s'établirent. A Chônes, la métropole phrygienne proche de la zone frontière, s'était développée une grande foire extrêmement fréquentée par les habitants des villes voisines de Lydie, d'Asie, de Carie, de Pamphilie et aussi d'Iconium. Les contacts se multipliaient donc, même si des querelles éclataient éventuellement entre Byzantins et barbares. Certains aristocrates byzantins n'hésitèrent pas à franchir la frontière pour se réfugier chez les Turcs, attitude qui n'était pas inédite au temps où les musulmans du califat étaient les principaux adversaires de l'Empire ; mais au XIIe siècle les transfuges s'y établirent durablement, et contractèrent des mariages avec des princesses turques. Les Gabras illustrent cette perméabilité de la frontière ; une branche de la famille dirigeait de façon autonome la région de Trébizonde, tandis que d'autres membres étaient aux côtés de l'empereur, alors qu'un troisième groupe servait au plus haut niveau le sultan d'Iconium. En 1146, un Gabras, né byzantin mais élevé chez les Turcs, fut placé à la tête d'une province seldjoukide et tomba lors d'un combat contre Manuel. En 1176, Kilidj Arslan victorieux envoya un autre Gabras négocier la paix avec l'empereur peu après le combat de Myrioképhalon.

Des Comnènes, en désaccord avec les souverains, n'hésitèrent pas à passer chez les Turcs. Ainsi le sébastocrator Isaac et son fils Jean se réfugièrent une première fois vers 1130 auprès du Danishmendide Ghazi. De nouveau Jean, auparavant réconcilié avec l'empereur, passa à l'ennemi au moment où ce dernier entreprit le siège difficile de Néocésarée et il s'établit durablement à Iconium où il épousa la fille du sultan. Le frère de Jean, le futur empereur Andronic, aidé dans sa fuite par le Turc Poupakès passé au service de l'Empire, trouva naturel de gagner le territoire turc lorsqu'il lui fut nécessaire d'échapper à la colère impériale de Manuel, accepta de la part des Turcs un poste de gouverneur de province, et, avec les troupes qui lui furent confiées, n'hésita pas à attaquer et piller les Byzantins, vendant ses prisonniers comme esclaves. En dehors de ces exemples fameux, nous connaissons mal l'histoire des Seldjoukides et des Danishmendides au XIIe siècle, mais il est certain qu'ils employaient de nombreux fonctionnaires, y compris des militaires, de sang grec. Au XIIIe siècle encore, l'historien Ibn Bibi en cite un certain nombre. De plus, une grande partie, sinon la majorité de la paysannerie établie autour d'Iconium en Cappadoce restait grecque et gardait sa religion orthodoxe, car les Turcs du XIIe siècle n'exerçaient pas un grand prosélytisme religieux et permirent même à l'occasion à des prélats grecs vivant sur leur territoire de se rendre à Constantinople.

A l'inverse, des Turcs se ralliaient à l'Empire où ils étaient fort bien accueillis, même au temps de Manuel, souvent accusé d'être trop favorable aux Occidentaux. Les Turcs furent aussi nombreux que les Latins à rejoindre la plus haute strate de l'aristocratie, celle des parents de l'empereur. Au cours de la bataille de Myrioképhalon, durant la nuit, les Turcomans entourant l'armée de Manuel appelaient leurs congénères qui jadis s'étaient enfuis à Constantinople et s'y étaient convertis à l'orthodoxie, afin qu'ils désertent les rangs de l'armée impériale. Les souverains danishmendides ou seldjoukides pour leur part s'allièrent aux Byzantins dès qu'ils se sentirent en situation d'infériorité les uns vis-à-vis des autres. En 1176, lorsque Manuel voulut remettre la main sur Néocésarée, l'armée était dirigée par son neveu Andronic Comnène-Batatzès, accompagné par le prince danishmendide Dadounès.

Quel qu'ait été le sens des désertions, des Turcs vers Byzance ou l'inverse, l'interpénétration des mondes byzantin et turc était profonde, phénomène d'une extrême importance, même si les conséquences en apparurent pleinement seulement à la fin du XIIe siècle et au XIIIe siècle.

A la cour byzantine, tout un parti regardait avec plus de sympathie vers l'Orient turc que vers l'Occident latin, ce qui importait peu tant que l'Empire restait la puissance dominante, mais prendra toute sa signification lorsqu'avec son affaiblissement, la recherche des alliances imposera un choix entre Turcs et Latins. La désaffection des populations de race grecque était également lourde de conséquences puisqu'elle interdisait en fait à Jean et à Manuel Comnène tout espoir de reconquérir les territoires perdus à la fin du XIe siècle, en dépit de leur évidente supériorité militaire, et elle manifestait la perte d'attractivité de l'Empire. L'identité byzantine en Asie Mineure vacillait ; nous avons déjà noté le petit nombre de néo-martyrs lors de l'arrivée des Turcs en pays byzantin. Face aux Turcomans qui seuls restaient animés de l'esprit de djihad, les Grecs se tournaient pour assurer leur protection aussi bien vers l'empereur de Constantinople que vers le sultan d'Iconium, selon leur espoir que l'un ou l'autre serait le meilleur garant. Il convient donc d'établir une distinction fondamentale entre cette période où la zone frontière passait à travers l'Asie Mineure, et les périodes où les populations de cette partie de l'Empire devaient se défendre contre les attaques arabes. Il y avait eu, certes, des désertions, même du fait de hauts responsables byzantins, mais les deux camps étaient nettement délimités, bien que soldats acritiques et ghazis aient pu partager certaines valeurs d'honneur et de bravoure. Si nous devions comparer la nouvelle frontière du XIIe siècle à celle des époques antérieures, il faudrait évoquer la situation des Arméniens, situés entre les deux Empires et susceptibles de changer de camp à la faveur de la supériorité militaire de tel ou tel parti. Mais au XIIe siècle, c'étaient les Grecs qui tenaient le rôle des Arméniens, et étaient devenus un peuple αστατον [inconstant] et πολυπλανές [multilingue], comme en témoignait le comportement des populations d'Amasée ou de Néocésarée."

Voir également : L'héritage romain chez les Turcs seldjoukides et ottomans

L'Anatolie seldjoukide

La tolérance des Seldjoukides

L'Empire ottoman, empire européen

Les brassages successifs dont est issu le peuple grec actuel

Un tabou des nationalismes arménien et grec : le mélange avec les Turcs christianisés d'Anatolie

samedi 7 octobre 2017

L'héritage romain chez les Turcs seldjoukides et ottomans




Thierry Mudry, Guerre de religions dans les Balkans, Paris, Ellipses, 2005, p. 25-26 :

"L'héritage romain revendiqué simultanément par l'Orient et l'Occident européens présentait un triple aspect. Un aspect géopolitique que l'on peut définir en une formule simple : la maîtrise totale de l'espace méditerranéen, à laquelle les Romains étaient parvenus. Un aspect idéologique où se mêlent doctrine impériale et dogme catholique. Un aspect institutionnel enfin. Le catholicisme romain, l'orthodoxie et les puissances s'en réclamant n'étaient pas seuls à prétendre recueillir cet héritage. Les Ottomans y aspiraient également. La titulature impériale, que les sultans avaient reprise à leur compte en se proclamant basileis2, en atteste. De même que les efforts qu'ils dépensèrent, après avoir conquis Constantinople, pour s'emparer de Vienne, la capitale des Habsbourg, empereurs romains germaniques, et de Rome, et devenir ainsi les successeurs incontestés des Césars. Dans cette revendication de romanité, les Turcs ottomans avaient été précédés par les Turcs seldjoukides.

Tribu d'Asie centrale acquise à l'islam sunnite, les Seldjoukides s'étaient portés au XIe siècle au secours du califat abbasside de Bagdad, alors sur le point de succomber sous la poussée chiite. Les Abbassides, passés sous leur tutelle, élevèrent leur chef à la dignité de sultan. Les Seldjoukides, ayant repoussé le danger chiite, se tournèrent contre l'Empire byzantin dont ils défirent les armées et capturèrent le basileus, Romain Diogène, à la bataille de Mantzikert (1071). Ce faisant, ils prirent pied en terre byzantine, en Romanie ou pays de Rûm. L'un des cousins du Sultan, l'émir Süleymân, se tailla autour de Nicée, parmi les dernières possessions impériales d'Asie Mineure, un Etat distinct du sultanat seldjoukide de Bagdad et théoriquement vassal de Constantinople. Il y encouragea l'implantation de populations turques semi-nomades dotées du statut de « fédérés » byzantins. Chassé de Nicée que les Croisés avaient conquise puis remise à l'Empereur, le fils de Süleymân réussit à s'assurer le contrôle de la plus grande partie de l'Anatolie et y créa le sultanat de Rûm. Un écheveau de relations complexes s'établit entre le sultanat de Rûm et l'Empire byzantin, combinant conflits ouverts, alliances et assujettissements temporaires. Il se dégagea finalement de cette coexistence un patriotisme romain commun aux deux parties fondé sur la conscience d'appartenir à un même espace byzantin, majoritairement ou très largement peuplé de Grecs, situé au confluent de l'Europe et de l'Asie, où les affirmations de double allégeance (à Byzance et au sultanat de Rûm) n'étaient pas rares. Ce patriotisme se manifesta dans une hostilité partagée vis-à-vis des intrus venus de l'ouest (les Latins) et de l'est (les Mongols), et favorisa les échanges entre Byzantins et Turcs, modifiant la perception que les uns avaient des autres et bien des traits de leur culture propre. Vaincu par les Mongols en 1243, le sultanat de Rûm se délita et plusieurs émirats, principautés semi-indépendantes, se formèrent sur son territoire, au nombre desquelles figurait celle d'Osmân, l'ancêtre éponyme des Ottomans, un chef de tribu oghouz peut-être apparenté aux Seldjoukides, établi à la frontière byzantine non loin de Constantinople. Les Ottomans s'identifièrent à la romanité des Seldjoukides, affichée dans le nom même de leur Etat : leurs émirs, dès qu'ils eurent gagné suffisamment en importance, demandèrent au calife abbasside de leur attribuer le titre de sultans de Rûm. (...)

2. L'un d'entre eux, Mehmed II, entre les mains duquel Constantinople était tombée en 1453, avait fait graver cette proclamation sur une médaille commémorative en s'y désignant comme l'« empereur des Grecs et des Turcs » (Alain Ducellier, « Structures politiques et mentales de longue durée dans les Balkans », in Historiens et géographes, n° 337, septembre 1992, p. 103)."

Voir également : L'Empire ottoman, empire européen

Les Turcs et l'art : créateurs, mécènes et collectionneurs

Fatih Sultan Mehmet (Mehmet II)

Attila, roi des Huns 

vendredi 6 octobre 2017

Süleyman Ier vu de Venise




Alberto Tenenti, "La formation de l'image de Soliman à Venise (1520-1530 env.)", in Gilles Veinstein (dir.), Soliman le Magnifique et son temps. Actes du Colloque de Paris. Galeries Nationales du Grand Palais. 7-10 mars 1990, Paris, La Documentation Française, 1992, p. 44-48 :

"Plusieurs ambassadeurs de la Sérénissime se rendront auprès de Soliman avant 1530. Et pas plus qu'entre les propos de Contarini et ceux de Minio, il n'y aura beaucoup de parenté et de cohérence entre leurs impressions successives. Vers la fin de 1523 Francesco Zen croit bon de préciser que le monarque n'est pas un sodomite comme les autres seigneurs ottomans, bien que dans son sérail il y ait des jeunes hommes aussi bien que des jeunes femmes. Cet ambassadeur est tout à fait porté à le considérer comme un bon souverain, qui aime la justice. Il prête même volontiers l'oreille à la thèse ottomane suivant laquelle Soliman aurait été contraint de s'emparer de Rhodes et de Belgrade à cause des vexations chrétiennes contre les Turcs de ces régions.

Le témoignage de Piero Zen, un an plus tard, en novembre 1524, se démarque lui aussi de ceux qui l'ont précédé. Il nous dépeint un prince plutôt fidèle aux femmes auxquelles il se lie, qui n'est pas luxurieux bien qu'il lui semble plutôt voué aux plaisirs qu'à la guerre. Par contre le portrait que nous en a laissé le baile Pietro Bragadin reprend presque à la lettre le croquis initial de Tomaso Contarini. Il y ajoute des notations sans doute pénétrantes mais qui entrent mal dans le tableau : «E' di natura maninconico, molto libidinoso ; e liberal, superbo subito e talora humanissimo ». A l'automne de 1527, quand Marco Minio retourne comme ambassadeur à Constantinople, il se borne (au moins d'après Sanudo) à quelques notes succinctes qui ne s'accordent guère avec ses prises de position de cinq ans auparavant : « ... è iusto, chiamato philosopho ; sa ben la sua leze ».

A première vue on pourrait conclure que les patriciens de Venise n'étaient pas parvenus à se faire une idée tant soit peu cohérente du monarque ottoman. Il faut rappeler que les Diarii rédigés par Sanudo n'étaient pas destinés à la publication. On peut imaginer qu'il a sélectionné les témoignages, mais non qu'il l'ait fait pour influencer qui que ce soit et surtout pas l'opinion étrangère. Les divergences entre les portraits successifs peuvent être considérées comme sincères, non pas tendancieuses ; elles n'en sont que plus déroutantes. L'image qui se dégage du sultan est discontinue, souvent contradictoire : elle n'a rien d'un véritable ensemble. La personnalité du monarque ottoman semble n'avoir été perçue que superficiellement, avec des repères plutôt extérieurs. Sans doute, malgré la réputation dont jouissaient ces diplomates, il ne leur était pas loisible de pousser plus loin leur enquête.

Les gestes de Soliman ont-ils mieux orienté le jugement que les chrétiens pouvaient porter sur lui ? Sans aucun doute : même si, en fin de compte, les énigmes ne disparaitront pas toutes.

Disons tout d'abord que le sultan turc est l'un des personnages dont on est le plus curieux, peut-être même celui vers lequel l'attention la plus vive continue à se diriger d'année en année. Cela n'a rien d'étrange, puisqu'il était le protagoniste d'un monde mal saisi et peu saisissable, en même temps qu'un adversaire redoutable non moins que déroutant. En tout cas, rien de ce qui le concerne ne semble échapper à la curiosité : ni comment il chevauche dans sa capitale, ni comment il s'habille ou il dort, ni comment il traite sa mère et ses femmes. Tout est enregistré sans prévention apparente, tout est relaté sans blâme ni critique. Finalement, de cet ensemble assez nourri de témoignages, de date et de provenance fort variées, se dégage un portrait plutôt cohérent, plutôt favorable et teint parfois d'une sorte d'admiration. La diversité a-t-elle agi comme un attrait ? Ou bien la personnalité du monarque ottoman a-t-elle fini par attirer des sympathies plus ou moins conscientes et involontaires ? Le fait est que les traits positifs sont volontiers mis en relief tandis que les aspects négatifs sont présentés comme naturels chez un Turc. En définitive il semble que l'on puisse déceler dans cet ensemble de données un certain penchant, une vague bienveillance du milieu vénitien.

La diversité des éléments de cette mosaïque finit (malgré Sanudo et malgré nous-mêmes) par former sans doute la plus véritable image de Soliman dans l'opinion. La toile de fond sur laquelle se trouvent réunies toutes ces pièces à première vue disparates est constituée par un mélange d'intérêt et d'émerveillement. Il est probable que dès le début la figure de Soliman a exercé une sorte de fascination, même si celle-ci reste pour ainsi dire inavouée. Il est vrai que tous les souverains de l'époque jouissaient d'un préjugé favorable et que probablement en Occident, à Venise en particulier, on a regardé le sultan avec cette même considération qu'on réservait aux princes de la chrétienté. De là à dire que Soliman a été annexé à l'univers quasi sacré peuplé par les suprêmes autorités chrétiennes, il y a sans doute un pas difficile à franchir. Mais la diversité raciale et religieuse ne semble pas avoir joué du tout contre lui.

Ne croyons pas cependant à un optimisme culturel de circonstance. Même si cela n'explique pas tout, il faut prendre acte du fait que les Vénitiens semblent convaincus des bonnes dispositions de Soliman à leur égard au cours des premières années de son règne. Le sultan ne montre aucune velléité de s'attaquer à eux ; en fait il a d'autres objectifs qui n'inquiètent pas trop la Sérénissime. Et puis auprès de Soliman s'est affirmée assez vite l'influence de son favori Ibrahim, extrêmement bien disposé à l'égard de Venise. Une image favorable du sultan s'est formée d'autant plus facilement que les patriciens se sentaient à peu près à l'abri de la menace ottomane. N'oublions pas, enfin, un dernier élément, sans doute pas négligeable : l'avènement en 1523 aux fonctions de doge d'Andrea Gritti, qui avait vécu longtemps à Constantinople et y maintenait de multiples attaches.

La première présomption favorable envers Soliman semble avoir été provoquée par la piété religieuse dont il faisait preuve. Ainsi, au moment de la prise de Belgrade en 1521, à côté de scènes de grande cruauté, rapporte un geste de dévotion ou au moins de déférence envers le culte chrétien. L'incendie de la ville, le massacre des habitants, la transformation des églises chrétiennes en mosquées ou en hôpitaux sont évoqués mais non imputés au sultan. Par contre le transfert de certaines reliques ou d'objets sacrés chrétiens de Belgrade à Constantinople est présenté par le baile vénitien Contarini comme un acte méritoire du prince. Au moment de la prise de Rhodes les éloges vénitiens pour la piété de Soliman sont encore plus vifs et nombreux. Selon le Capitaine général de la Mer, Domenico Trevisan, le monarque est allé prier dans l'église de Saint-Jean, préalablement transformée en mosquée. Domenico Da Mula, fils d'un autre haut commandant naval de la république, vante sa clémence religieuse. Il aurait songé à s'emparer du trésor de l'église de Saint-Jean : mais lorsque le Grand maître des Chevaliers de Rhodes le prie de ne pas toucher aux reliques, il les lui laisse en s'attribuant seulement une Annonciation.

La chute de Rhodes est sans doute l'occasion dans laquelle l'humanité de Soliman brille de tout son éclat aux yeux des Vénitiens. Sa compassion à l'égard du vieux Grand maître est évoquée avec force aussi bien par Trevisan et Domenico Da Mula que par le Provveditore dell'Armata Giovanni Vitturi. Dans leur subconscient les chefs des forces navales de la république se réjouissaient-ils d'avoir éventuellement en face d'eux un adversaire si chevaleresque ? Ou bien cette grandeur d'âme leur paraît-elle d'autant plus louable chez un Turc ? Domenico Trevisan, en tout cas, n'oublie pas non plus d'évoquer l'échange de dons intervenu entre le Grand maître vaincu et le sultan triomphateur.

Que le Grand Seigneur fût cruel, ou tout au moins capable de disposer sans sourciller de la vie de ses sujets, apparaissait tout à fait normal, surtout s'il s'agissait de châtier des coupables. (...)

Il semble ainsi qu'il y ait eu, dans l'image vénitienne de Soliman, une curieuse distinction interne (ou si l'on veut une sorte de greffe) entre l'aspect de l'homme et celui du souverain. Tout se passe comme si l'on ne se sentait aucunement autorisé à juger le prince ottoman en tant que tel, quel que soit son comportement. Tandis que, dès que son attitude pouvait paraître humaine (à quelque égard que ce soit) la sympathie et une sorte d'admiration lui étaient acquises d'emblée. Parce qu'il s'agissait d'un Turc ou parce que l'humanité était chez un prince une qualité quasi inattendue ?"

Voir également : Kanuni Sultan Süleyman (Soliman le Magnifique ou le Législateur)

Digne d'un si grand Empire

Le XVIe siècle, l'"âge d'or" de la civilisation ottomane

L'Empire ottoman et l'Occident chrétien à l'époque moderne

L'appartenance de l'Empire ottoman au système diplomatique européen 

jeudi 5 octobre 2017

Alexandre VI Borgia et Beyazıt II (Bayezid II)




André Clot, Soliman le Magnifique, Paris, Fayard, 1983, p. 175-176 :

"Le Roi Très Chrétien [François Ier], complice du Grand Turc, était le responsable de la mort du jeune roi [Louis II de Hongrie] ! La propagande autrichienne se déchaîna. Charles et Ferdinand oubliaient, ou feignaient d'oublier, que François Ier n'était pas le premier à être allé chercher appui auprès des princes musulmans. Le pape Innocent VIII n'avait guère eu de scrupule à garder en otage le prince Cem, frère de Bâyezîd, moyennant la belle somme de 40 000 ducats. Et si l'on croit Guichardin, Alexandre VI Borgia ne fut pas entièrement étranger à la mort de ce malheureux fils de Mehmed le Conquérant. Le même Alexandre VI encouragea Alphonse de Naples à s'allier au Grand Turc contre le roi de France Charles VIII. Ludovic Le More [duc de Milan] avait sollicité l'aide du sultan dans les Guerres d'Italie."

Nicolas Vatin, "L'ascension des Ottomans (1451-1512)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 107 :


"Sur le plan extérieur, la politique de Bâyezîd II vit le développement de l'activité diplomatique. Elle n'était pas inexistante auparavant, et Mehmed II avait organisé un appréciable réseau de renseignements. Mais les affaires d'Otrante, puis de Djem furent la cause (et sans doute aussi l'occasion) de nombreuses ouvertures diplomatiques de la Porte, qui envoya des représentants auprès de plusieurs cours occidentales. Tant que Djem était entre les mains des Occidentaux, il était utile de s'entendre avec eux : Bâyezîd versa à Rhodes, puis à Rome, un tribut annuel. Il donna de précieuses reliques. Il s'engagea en 1490 à ne pas attaquer Venise, les Etats pontificaux et Rhodes et à plusieurs reprises renonça à des préparatifs maritimes sur la pression du pape et de l'ordre de Rhodes. Bien plus, en 1494, le roi de Naples et le pape Alexandre VI allaient demander l'aide de la Porte contre Charles VIII de France. L'Empire ottoman entrait dans le concert des puissances."

Voir également : Les papes et les sultans

L'Empire ottoman et l'Occident chrétien à l'époque moderne

Les offres de Beyazıt II (Bayezid II) à Léonard de Vinci et Michel-Ange

L'appartenance de l'Empire ottoman au système diplomatique européen

mardi 12 septembre 2017

Citations du général Kenan Evren




Message en tant que président du Conseil national de sécurité, 12 septembre 1980 :

"Les forces armées ont pris le contrôle du pays pour sauvegarder son intégrité territoriale et son unité nationale. L'armée a été obligée de faire face au danger mortel que courait le pays. Nous avons réussi à prendre le contrôle complet du pays."

Déclaration, 15 septembre 1980 :

"Notre démocratie a déraillé. Nous sommes décidés à liquider tous les obstacles qui empêchent son fonctionnement normal. L'Armée, une fois cette tâche accomplie, retournera à ses missions traditionnelles."

Déclaration, 30 octobre 1980 :

"L'unique raison d'être des Forces Armées Turques est la défense du pays en tant qu'ensemble indivisible à la fois contre les ennemis intérieurs et extérieurs, et veiller à ce que ce pays soit toujours sûr."

Discours au Collège de guerre, cité dans Cumhuriyet du 4 octobre 1983 :

"Si nous sommes exclus du Conseil de l'Europe, ils n'auront plus la la possibilité de faire pression sur nous. C'est parce qu'ils veulent continuer à exercer cette pression qu'ils n'ont pas eu le courage de nous exclure. Mais laissez-moi vous dire encore une fois ceci : la République de Turquie ne doit pas son existence à sa participation au Conseil de l'Europe. La République de Turquie existe depuis des années et des années et la Nation turque continuera d'exister, qu'elle soit ou non membre du Conseil de l'Europe." 

Discours devant les étudiants de l'Université d'Adana, 8 janvier 1987 :

"La réaction religieuse existe en Turquie, elle est aussi dangereuse que le communisme. (...) la nation écrasera la tête de ceux qui veulent instaurer un Etat communiste ou basé sur la loi religieuse."

Déclaration à Sivas, 22 juin 1987 :

"(...) quelques pays alliés veulent diviser la Turquie. (...) Quelques pays alliés soutiennent les mouvements terroristes en Turquie (...) Nous sommes membres de l'OTAN, du Conseil de l'Europe et de l'OCDE. Quand nous avons présenté notre demande d'adhésion à la CEE, les communistes et les Verts ont voulu nous en empêcher. (...) ils ont voté la résolution qui a encouragé les terroristes."

Voir également : L'Armée, la gardienne de la démocratie turque

Le terrorisme arménien contre les démocraties

Le point de vue mitigé des généraux turcs par rapport à l'Occident

samedi 2 septembre 2017

Le turcocentrisme suédois au XVIIIe siècle




Gunnar Jarring, Return to Kashgar : Central Asian memoirs in the present, Durham, Duke University Press, 1986, p. 77 :

"(...) [Johan Gabriel] Sparwenfeld avait développé des idées sur un peuple centre-asiatique appelé Geths, qui était le même que les Goths, et la capitale de ces Geths avait été Kashgar, également appelée Khasgard, qui était la même qu'Asgard d'où Oden [Odin] était venu dans les pays du Nord. Sparwenfeld et d'autres auteurs de cette époque ont estimé que cette idée était corroborée par des informations trouvées dans la Saga islandaise Hervarar et chez Snorre Sturlasson, à propos d'Oden venant de "Turkland", synonyme ici de l'ancienne Troie. Ses disciples étaient des Turcs. Ils étaient également appelés Asiemans, ce qui était identique à Asar (Asgarders). Ces informations islandaises étaient fréquemment mentionnées dans la littérature savante du XVIIIe siècle. En 1764, Sven Lagerbring, professeur à l'Université de Lund, publia sa Bref till Cancellie Rådet och Riddaren Herr Joh. Ihre om swenska och turkiska språkens likhet (Lettre au Chancelier et Chevalier M. Joh. Ihre sur l'affinité des langues suédoise et turque). Dans celle-ci, il décrivit Oden comme "förman för en stor swarm af folk, bestående de Tirkiar och Asieman" (chef d'un grand essaim de peuples composés de Turcs et d'Asiemans). Le 17 avril 1745, Pehr Lovén présenta une dissertation à l'Université de Lund intitulée Om Goinge (A propos de Goinge). Il y déclara que la parenté des peuples svéo-gothiques avec les Turcs était bien mise en évidence dans les sources islandaises et qu'ils avaient immigré d'Asie. Il poursuit : "Par conséquent, il est probable que certains Turcs se soient installés en Goinge. Cet événement n'est pas entièrement oublié, même aujourd'hui, car une vaste région autour [des villes] de Torup, Mattered, et des zones proches est appelée Lilla Tyrkiet ou Lilla Tyrkiriet (Petite Turquie). On pourrait supposer que le manque de culture parmi les habitants a donné naissance à ce nom, mais il n'y a rien de barbare à leur sujet et, par conséquent, l'hypothèse précédente est plus susceptible d'être correcte, c'est-à-dire que le nom est dérivé [du nom] d'anciens colons, et au fil du temps, il a été supplanté par le nom plus familier de Goths ou Goingers.""

Voir également : La proximité des langues altaïques (incluant le turc), ouraliennes et indo-européennes selon la théorie de la macro-famille linguistique nostratique

La communauté culturelle entre Celtes et Proto-Turcs

Mustafa Celâlettin Paşa alias Konstanty Borzęcki

Kémalisme : les théories raciales au service de la paix

Attila, roi des Huns

La Suède et l'Empire ottoman

Voltaire, Rousseau et la Turquie

mercredi 16 août 2017

La Turquie kémaliste et la Pologne pilsudskiste




Georges Mamoulia, Les combats indépendantistes des Caucasiens entre URSS et puissances occidentales : Le cas de la Géorgie (1921-1945), Paris, L'Harmattan, 2009, p. 98-99 :

"(...) dès l'été 1926 la politique de la Pologne à l'égard de ses protégés caucasiens changea radicalement. En mai Józef Piłsudski était arrivé au pouvoir. Les Pilsudskistes plaçaient de grands espoirs sur l'évolution récente de la Turquie, qu'ils rêvaient toujours de voir se détacher de son entente avec Moscou. En effet Ankara venait d'entreprendre une série de démarches diplomatiques pour se rapprocher de la Grande-Bretagne, et ainsi, dans une certaine mesure, s'éloigner de l'URSS. Le 5 juin 1926, dans le but d'améliorer ses relations avec Londres, la Turquie avait en effet signé un accord avec l'Irak sous mandat britannique sur la délimitation de la frontière turco-irakienne et l'instauration de relations de bon voisinage. Aux termes de cet accord, la région de Mossoul, objet des convoitises des autres grandes puissances, était reconnue comme un territoire rattaché à l'Irak, donc dépendant de la Grande-Bretagne. En 1926-27 Ankara esquissa de même un rapprochement avec les autres puissances occidentales. Cette conjoncture opportune permettait aux Caucasiens en Turquie de relancer leurs opérations de renseignement et leur activité propagandiste."


"Pologne", Bulletin périodique de la presse turque, n° 91, 9-10 mai 1932, p. 16 :

"Une Association turco-polonaise s'est fondée à Varsovie, sous la présidence de M. Voirrado Japoszévitz (Djumhouriet, 3-2). La presse polonaise a donné une grande publicité aux déclarations faites à l'un de ses membres par Djevad Bey, ambassadeur de Turquie, grand partisan de rapports de plus en plus intimes entre les deux nations, tant au point de vue économique qu'au point de vue politique ; la signature d'un traité de commerce est un premier pas fait dans cette voie. Des échanges commerciaux sont également utiles aux deux pays qui doivent, non se laisser abattre par la crise actuelle, mais en chercher les remèdes. Interrogé sur la question du pacte de non-agression avec l'U. R. S. S., l'ambassadeur a répondu que la politique de la Turquie avec ses voisins consistait à régler par des accords toutes les difficultés pendantes : avec la Grèce, c'est chose faite ; avec la Bulgarie, les pourparlers sont engagés ; en ce qui concerne les autres Etats, on a bon espoir, et la Turquie voit avec plaisir d'autres nations conclure des pactes semblables avec l'U. R. S. S. Djevad Bey a terminé en exprimant son ardent désir de voir les Polonais et les diplomates étrangers fréquenter l'ambassade, où ils recevront le même accueil cordial que l'ambassadeur de Pologne, à Ankara, réservé aux Turcs (ibidem, 6). On a vu, plus haut, son rôle à la Conférence. Le 28, recevant le directeur de l'Agence d'Athènes, il lui témoigna sa sympathie pour un rapprochement turco-gréco-bulgare et dissipa les craintes que pouvait inspirer à la Grèce la turquisation du pays (ibidem, 29).

Le maréchal Pilsudski, se rendant en Egypte, a fait un court séjour à Istamboul les 3 et 4 mars. Malade, il n'a pu descendre à terre ; les membres de la légation et de la colonie polonaises, ainsi que le vali adjoint, sont venus le saluer à bord (Djumhouriet, 5-3). M. G. Primi, directeur du Messagero degli Italiani, lui consacre un article dans l'Akcham du 5 : dur et parfois inconstant, le maréchal est un homme énergique, sympathique au fond. Les Polonais d'Istamboul ont célébré sa fête patronymique : celle de saint Joseph, le 19 mars (ibidem, 21-3)."


Volodymyr Kosyk, L'Allemagne national-socialiste et l'Ukraine, Paris, Publications de l'Est européen, 1986, p. 34 :

"A la même époque [1934], les désirs des Polonais, selon le journaliste italien Enrico Insabato, qui venait de séjourner à Varsovie, étaient les suivants : « Corridor jusqu'à la mer Noire, frontières communes avec la Hongrie ». Insabato rapporta ces propos à Rosenberg, l'assurant en outre que Pilsudski « est en train de rassembler les peuples périphériques de la Finlande à la Turquie » et qu'il « attend pour répliquer à la Russie »49. (...)

49. Das politische Tagebuch Rosenbergs, o.c., p. 36."


Voir également : La Turquie et l'Ukraine
  
Les relations fluctuantes entre la Turquie kémaliste et l'Italie mussolinienne

Hamdullah Suphi : "Comment se brisent les idoles"

Memmed Emin Resulzade, père fondateur de la République d'Azerbaïdjan

Jacques Bainville

L'épopée des volontaires polonais de l'armée ottomane
  
Mustafa Celâlettin Paşa alias Konstanty Borzęcki

Franciszek Henryk Duchinski (historien polonais originaire de Kiev)

Adam Mickiewicz (poète et patriote polonais)

lundi 14 août 2017

Le développement de l'athlétisme et de l'éducation physique sous les Jeunes-Turcs




"Athlétisme ottoman", Revue Olympique (Bulletin trimestriel du Comité international olympique), octobre 1908, p. 158-159 :

"Jusqu'ici la Turquie n'a point tenu son rang dans les chroniques sportives. Elle avait pourtant un sport bien à elle, la lutte. Sous le règne précédent, la lutte était en faveur car, non content de la protéger, le sultan d'alors [Abdülaziz] s'y adonnait lui-même dans son palais. Par quelle bizarrerie mentale, en est-on venu, sous Abdul Hamid, à proscrire jusqu'au mot de lutte auquel une police affolée oserait trouver un vague relent séditieux ? Cela est incompréhensible aux occidentaux. Naturellement un pareil régime ne pouvait manquer de diminuer le nombre des adeptes, mais non point l'ardeur au travail des obstinés que l'amour du sport rendait prêts à braver les foudres policières. D'autre part, les étrangers résidant à Constantinople ont éprouvé le besoin d'avoir des gymnases et des salles d'armes et c'est ainsi que l'athlétisme est rentré subrepticement dans l'antique Byzance. Ces années-ci, on y jouait au football. En 1906-1907, six clubs se sont disputés le championnat ; trois de ces clubs étaient de Chalcédoine ; un autre était formé par les élèves du lycée de Galata-Seraï. Ajoutez-y quelques tennis-clubs. C'était peu, mais c'était un commencement. Le fameux comité « Union et progrès », qui compte quelques « Jeunes Turcs » grands partisans de l'exercice physique et athlètes eux-mêmes a fait une place, paraît-il, dans ses projets de réorganisation sociale, à la propagande sportive et à l'établissement d'une forte éducation physique. Par là, les réformateurs se montrent sages car elle restera éternellement vraie, la leçon résumée par la sagesse antique en cette formule lapidaire : civium vires, civitatis vis. L'adhésion des Ottomans à cette vérité trop longtemps inconnue par eux sera, pour l'avenir de leur race, le point de départ de la régénération à laquelle ils ont droit de prétendre."

"Bulletin officiel du Comité International Olympique", Revue Olympique, janvier 1909, p. 16 :


"Par scrutin ouvert le 15 décembre viennent d'être élus membres du Comité international Olympique : pour la Roumanie, M. Georges A. Plagino — pour les Etats-Unis, M. Allison V. Armour — pour la Turquie, Selim Sirri Bey. (...) Selim Sirry Bey est le premier représentant qu'ait eu la Turquie dans le Comité International. C'est un officier doublé d'un athlète que ses efforts pour organiser l'éducation physique dans l'empire ottoman indiquaient pour un semblable poste."

"Bulletin du Comité International Olympique", Revue Olympique, décembre 1910, p. 188 :


"M. l'adjudant-major Sélim Sirry Bey, membre du Comité International pour la Turquie, après avoir séjourné une année à Stockholm où il avait été chargé de missions par le gouvernement impérial ottoman, s'est vu confier, à son retour à Constantinople, l'inspection générale de l'éducation physique dans les écoles de l'Etat. Il a été nommé en même temps professeur de gymnastique médicale à la Faculté. Sélim Sirry Bey s'occupe également de la formation du Comité Olympique ottoman."

Voir également : La révolution jeune-turque ou la quête d'une modernité turque

dimanche 13 août 2017

L'influence du kémalisme sur l'armée française




Antoine Argoud, La décadence, l'imposture et la tragédie, Paris, Fayard, 1974, p. 127 :

"C'est à M'sila [en 1956] que je mets au point mes méthodes et, en particulier, que je fixe mon attitude à l'égard de la population. Je m'inspire directement de l'exemple de Kemal Ataturk."


Jean-André Faucher, Les barricades d'Alger (Janvier 1960), Paris, Editions Atlantic, 1960, p. 41-42 :

"Pour le reste, l'Armée du bled est en fait une armée de petites féodalités locales. Là se trouvent les Officiers révolutionnaires, ceux qui ne sont pas souvent d'accord mais qui, pour l'instant, font la guerre avec la conviction que les comptes se régleront un jour. Pour ces officiers « kémalistes », qui n'aiment guère les vieilles formules colonialistes, qui détestent les politiciens de métier, de Gaulle n'est qu'un moment de la vie politique française. Lorsqu'on leur parle de survivre à de Gaulle, ils cherchent un nom de soldat. Juin est discuté depuis son voyage à Carthage dans le sillage de Pierre Mendès-France. Zeller est respecté parce que c'est un homme qui n'a jamais composé avec les systèmes politiques. Faure a perdu beaucoup de son prestige depuis sa triste aventure électorale sous le signe de Pierre Poujade. Cogny a été très populaire mais son nom est revenu trop souvent dans les récits des conjurés parisiens.

Chassin s'agite beaucoup mais la jeune armée le connaît à peine.

Salan existe, on le sait dans les popotes, et on se répète qu'il n'est pas aussi gaulliste qu'on pourrait le croire depuis le 13 Mai, mais les jeunes capitaines sourient lorsqu'ils se rappellent comment un Léon Delbecque a pu offrir au général de Gaulle, enveloppé dans du papier de soie, le képi du général Salan."


Maurice Faivre, Le renseignement dans la guerre d'Algérie, Panazol, Lavauzelle, 2006, p. 57 :

"En marge de ces mouvements, il faut citer Patrie et Progrès, qui le 17 mai 1958 a fait appel au général de Gaulle, mais qui revendique de survivre à de Gaulle ! Il regroupe de jeunes officiers qui défendent des idées patriotiques et socialistes et promeuvent le rôle de l'armée dans la nation. Ils insistent sur la vocation africaine et universaliste de la France. Ils souhaitent une révolution kémaliste pour l'Algérie (gouverner, produire, partager, convertir) et se prononcent contre les négociations avec le FLN et contre l'exode des Européens. Refusant de fusionner avec le mouvement pour la coopération de Jacques Dauer (qui donne naissance aux barbouzes), ils veulent gagner l'opinion musulmane pour vaincre le FLN. On retrouve dans ses rangs ceux qui deviendront gaullistes de gauche. Ils n'ont d'activistes que l'apparence."


"Survivre à de Gaulle : Un document de "Patrie et Progrès"", Le Monde, 22 avril 1959 :

"Avant toute solution en Algérie acceptable pour la France il faut une révolution kémaliste dirigée essentiellement contre le capitalisme français et faite au moins partiellement par un parti socialiste groupant Européens et musulmans..."


"Patrie et Progrès : la vraie révolution algérienne se fera avec la France ou contre elle", Le Monde, 28 janvier 1960 :

"Depuis un an nous proclamons la nécessité d'une synthèse du patriotisme des uns et des aspirations progressistes des autres.

Demain, après tant de médiocrité criminelle, nos idées s'imposeront d'elles-mêmes. Aujourd'hui elles nous éviteraient la guerre civile.

Elles ouvriraient surtout une issue à l'affaire algérienne : pour que l'avenir de l'Algérie soit français il faut modifier la structure de la société algérienne par une révolution économique (et notamment par une réforme agraire drastique). Et cette révolution il faut la faire nous-mêmes, en nous appuyant sur la jeunesse, sur un parti kemaliste et sur l'armée. Ce n'est pas utopique : c'est inévitable, aujourd'hui avec la France, ou bien demain, hélas ! contre elle. "


""Patrie et Progrès" : dépasser le nationalisme algérien par une révolution politique", Le Monde, 10 mars 1960 :

"Mais, hélas ! nous sommes les seuls à rappeler qu'il ne suffit pas d'éviter la catastrophe dans l'immédiat ; qu'il ne suffit pas de combattre le F.L.N. par les armes et d'éviter les mauvais dialogues ; que les astuces constitutionnelles, baptisées intégration, association, Algérie algérienne, fédérée, confédérée, n'exorciseront pas le nationalisme algérien, né de la misère et de l'humiliation.

Ce nationalisme, il faut le dépasser par une révolution politique, certes, mais surtout économique et sociale réalisée en commun par la jeunesse algérienne, les instituteurs, l'armée, les techniciens français, par un parti socialiste franco-musulman. Il faut le dépasser par le kémalisme, la libération de la femme, une réforme agraire drastique, le développement coopératif du bled par la petite industrie et la petite hydraulique communales, la réalisation de l'égalité culturelle, la garantie d'emploi à la sortie d'un enseignement technique accru, la liquidation des privilèges commerciaux et des rentes industrielles.

En conviant les uns et les autres à assumer cette tâche en Algérie aux côtés des musulmans la France créerait le banc d'essai d'une politique originale des pays sous-développés et mobiliserait au profit de son rayonnement diplomatique l'enthousiasme de la jeunesse algérienne et française."

 
Voir également : Le kémalisme : un nationalisme ouvert et pacifique

Qui était Mustafa Kemal Atatürk ?

Chronologie des réformes kémalistes

L'amitié franco-turque

Jacques Soustelle

Georges Bidault

Jean-Pierre Chevènement

Les "kémalismes" chinois et turkestanais

Basbak, "Les bolcheviks et le « Kémalisme »", Prométhée, n° 9, août 1927, p. 9-12 :
De la discussion qui s'est élevée entre les communistes de Moscou au sujet de la révolution chinoise, se détache un trait fort caractéristique et qui jette une vive lueur sur les rapports effectifs qui existent entre Moscou la Rouge et la Turquie actuelle.

Le fond de la discussion porte sur la définition de la nature sociale de ce qu'on appelle le gouvernement d'Ouchan à Hankéou, dont font partie les membres du Kuomingdan, et que soutiennent les communistes chinois.

Pour Trotski, le gouvernement d'Ouchan n'est autre qu'une « fiction » dont l'appui, sous sa forme actuelle, équivaut à la trahison des intérêts du prolétariat chinois. Il faut créer en toute hâte des soviets à la manière russe et le pouvoir doit être confié à ces soviets.

Zinoviev estime qu'à Ouchan (Hankéou) se trouve un gouvernement de « kemalistes » chinois auquel il ne manque pour assurer le succès des obligations prises de lutter contre les impérialistes européens, que des soviets à la manière de ceux de Moscou.

Staline, le vainqueur dans cette discussion des affaires chinoises de Moscou, émet une toute autre opinion que celle de Trotski et de Zinoviev. Il considère Trotski comme un simple « coquin» et Zinoviev comme ne « comprenant pas les choses les plus simples ». Quant à lui, fidèle aux conseils de Lénine, il sait se tirer d'affaire à rebours lorsque le besoin s'en fait sentir, et donner des explications de tactique authentiquement hypocrites au parti communiste par rapport à la révolution chinoise et au « kemalisme » en général.

En ce qui concerne le « coquin » de Trotski, Staline ne veut même pas discuter, et quant à Zinoviev, qui ne comprend pas les « choses les plus simples », il lui fait remarquer que si le gouvernement d'Ouchan est du « kemalisme », il faudrait le renverser aussitôt, car, ajoute Staline, le gouvernement des kemalistes est un gouvernement de lutte contre les ouvriers et les paysans.

Staline accuse Trotski et Zinoviev de « déformation indécente et profondément calomniatrice » des positions du parti communiste et de la Komintern (Internationale communiste) sur la question chinoise. D'après Staline, les camarades Trotski et Zinoviev ne cessent d'affirmer que le Comité exécutif du parti communiste de Russie et la Komintern ont défendu et défendraient encore la politique de « soutien » de la bourgeoisie nationale de Chine. C'est une affirmation sans consistance, c'est une « calomnie » et une « déformation voulue de la cause ».

En réalité, continue Staline, le Comité exécutif central du parti communiste et la Komintern ont défendu, non pas la politique de soutien de la bourgeoisie nationale, mais la politique qui tendait à tirer parti de la bourgeoisie nationale, tant que la révolution chinoise a été une révolution essentiellement nationale d'un front unique qu'ils ont ensuite changée en politique de lutte armée avec la bourgeoisie nationale lorsque la révolution chinoise est devenue une révolution agraire.

C'est dans cette tactique « de tirer parti de la bourgeoisie nationale» de remplacer le front unique national étranger (chinois, turc, etc.) par le front de la guerre civile, c'est-à-dire, pour employer les termes de Staline, par une lutte armée avec la bourgeoisie nationale, au nom de la lutte contre le capitalisme mondial, au nom des intérêts de la révolution sociale mondiale ou, pour mieux dire, de l'effondrement du corps national d'Etat de Chine et de Turquie en particulier, que consistent les rapports authentiques entre Moscou la Rouge et les « kémalistes » de tous peuples.

La révolution pour l'indépendance nationale de la Chine ne s'est pas encore stabilisée. Le véritable « kémalisme » n'a pas encore été créé en Chine. C'est pourquoi Staline est pour le soutien du gouvernement d'Ouchan, pour l'alliance des communistesavec le Kuomingdan. Mais au moment où la bourgeoisie nationale chinoise à Ouchan passera au « kemalisme », c'est-à-dire au moment où elle s'opposera à transformer la lutte pour l'indépendance nationale en guerre civile, le chef du gouvernement de Moscou, en réalité, donnera l'ordre aux communistes chinois de commencer la lutte pour le pouvoir soviétique, de renverser les alliés d'hier. L'état d'énervement et l'inquiétude causés à Staline par Trotski et Zinoviev ne sont que le résultat du trop de hâte de ces messieurs qui ont voulu trop tôt ouvrir les cartes brouillées du fidèle disciple de Lénine. Car à vrai dire, la différence qui existe entre Staline d'une part et Trotski-Zinoviev de l'autre, dans les affaires de Chine consiste simplement en ce que Staline veut continuer à « tirer parti » de la révolution bourgeoise nationale dans l'intérêt de Moscou la Rouge, alors que les autres trouvent que la bourgeoisie nationale chinoise a été suffisamment exploitée et qu'il est temps de commencer à établir le pouvoir soviétique en Chine. Zinoviev estime que les Chinois se sont déjà « kémalisés » alors que pour Staline ils ne le sont pas encore suffisamment. Dans les deux cas les rapports entre Moscou la Rouge, le « kémalisme » et les « kémalistes » s'explique assez clairement. Le Comité central du parti communiste de Moscou et la Komintern doivent s'efforcer de remplacer tout gouvernement « kémaliste » par le pouvoir des soviets de députés ouvriers et soldats.

Pour consolider leur position d'expectative par rapport à la bourgeoisie chinoise dans la question de l'organisation du soviet des députés ouvriers et soldats, Staline s'appuie sur les thèses de Lénine appliquées au Turkestan et dans les pays d'Orient en général. Staline dit que Lénine a recommandé que dans des pays comme le Turkestan où il n'existe peu ou point de prolétariat doivent être organisés, non pas des soviets de députés ouvriers, mais des soviets populaires non-prolétariens de paysans.

Lénine écrivait bien ainsi, mais en réalité, il agissait autrement : Au Turkestan, toujours sur les conseils de Lénine, furent organisés des soviets d'ouvriers et de soldats russes et les partisans de la création de soviets populaires non-prolétariens furent déclarés contre-révolutionnaires et ennemis des musulmans du Turkestan. Cet exemple suffit pour montrer le manque de sincérité, la profondeur du mensonge du dictateur actuel de Moscou, M. Staline. Mais il est encore d'autres exemples qui peuvent être ici relatés et qui témoignent des rapports entre Moscou la Rouge et les « kémalistes ». Ces exemples sont pris sur la politique du pouvoir soviétique au Turkestan.

Au début du mois de juin dernier, au Congrès des instituteurs uzbeks et autres travailleurs de l'Instruction publique à Tachkent, la question des nationalistes du Turkestan fut vivement discutée. Le rapporteur officiel tout en reconnaissant les services révolutionnaires des nationalistes du Turkestan au moment du tsarisme russe, les accusait d'être passés au... « kémalisme » après la révolution d'octobre.

Qu'il nous soit permis de signaler ici un passage de l'acte d'accusation du rapporteur officiel à l'adresse des « kémalistes » du Turkestan. « Si à la fin de 1917 et au début de 1918 les affaires avaient tourné au Turkestan à la manière dont le voulait Tchoevkaïff (1), nous aurions aujourd'hui (horribile dictu !) un gouvernement qui ne se différencierait en rien du gouvernement turc... »

Le « kémalisme » en Chine et le « kémalisme » au Turkestan sont les termes les plus en vogue pour désigner les ennemis du peuple chinois et turkestanien. N'empêche que le kémalisme de Turquie semble persister à s'attirer la sympathie de Moscou la Rouge. Mais ce n'est qu'à l'extérieur ; il suffit de lire le numéro du premier mai des journaux de Tachkent, de s'intéresser à l'activité de la MOPR, c'est-à-dire de l'Organisation internationale de secours aux révolutionnaires pour avoir une idée de la haine que le parti communiste de Moscou éprouve envers le gouvernement actuel de Turquie.

Si le travail bolchevik arrivait à faire éclater la révolution dans l'Europe capitaliste, Moscou la Rouge ne tarderait pas à entrer en campagne contre la Turquie kémaliste, car n'étant plus désormais une barrière contre l'Europe, la Turquie nationale actuelle apparaîtrait comme le seul ennemi ayant triomphé de la révolution sociale.

La politique turque actuelle de Moscou la Rouge est bien ce que Lénine qualifiait de « savoir lorsque besoin est se tirer d'affaire à rebours ».

Le vrai visage de la politique de Moscou par rapport à la Turquie apparaît clairement de l'attitude que les communistes russes manifestent envers le « kémalisme » en Chine et au Turkestan.
Paris, 12 juillet 1927.
BASBAK.

Voir également : Sun Yat-sen et la Turquie

Mustafa Tchokay : "La question d'un Etat Touranien"

Hamdullah Suphi : "Comment se brisent les idoles"

mercredi 9 août 2017

La Révolution conservatrice allemande et le kémalisme




Dorothée Guillemarre-Acet, Impérialisme et nationalisme. L'Allemagne, l'Empire ottoman et la Turquie (1908-1933), Würzburg, Ergon Verlag, 2009 :

"(...) Vedat Nedim [Tör], envoyé en Allemagne étudier l'économie en 1916, qui suit à Berlin les cours de l'économiste Werner Sombart. Sans nul doute, ceux-ci exercent une influence décisive sur lui, ainsi qu'il le formulera des années plus tard dans ses souvenirs :

« Même si ma mémoire est de temps en temps défectueuse, je me souviens de certains événements comme s'ils s'étaient passés hier. Ainsi des paroles que j'ai entendues dans le cours du professeur Werner Sombart un jour pendant la période du cessez-le-feu alors que j'étais étudiant à l'Université de Berlin : 'L'Empire ottoman est l'exemple typique d'une semi-colonie. Un empire majestueux qui s'est étendu sur trois continents est en train de rendre l'âme (...) dans les mains des puissances impérialistes (...) parce qu'il n'a pas pu s'adapter aux conditions économiques et sociales de la révolution industrielle'. Bien qu'entre temps plus d'un demi-siècle se soit écoulé, je continue pourtant en écrivant ces lignes à ressentir comment chaque mot de mon professeur, donnant son cours debout dans une salle comble en orateur élégant, beau, le visage avenant, avec sa petite barbe fine et ses lunettes, a pénétré dans mon coeur tel un poignard brûlant (...). »

Vedat Nedim soutiendra en 1922 sous la direction de Sombart une thèse intitulée Türkiye Nasıl Bir Emperyalizm Konusu Oldu ? [Comment la Turquie est-elle devenue un objet de l'impérialisme ?]. Un an plus tard, il épousera une Allemande et rentrera en Turquie où il assumera diverses fonctions, dont certaines sont liées à l'Allemagne. Nous rencontrerons donc son nom dans la suite de ce travail. (...)

Hormis le groupe du Parti des paysans et des travailleurs de Turquie, d'autres étudiants se trouvent également à Berlin. Le futur économiste Ömer Celal [Sarç], par exemple, obtiendra en 1925 son doctorat également sous la direction de Sombart. Il restera lui aussi à Berlin après la fondation de la République turque et la reprise officielle des relations entre les deux pays, et participera comme nous le verrons à la création de la Chambre de Commerce turque en Allemagne, dont il sera le secrétaire général. Rentré en Turquie, il sera conseiller au ministère de l'Economie puis professeur d'économie à Ankara et continuera à se référer dans ses ouvrages à Sombart." (p. 222-223)

"La présidence de la Chambre turque de Berlin est assumée par Mehmed Mecdet bey, qui est par ailleurs délégué de commerce de la République turque à Berlin. D'après nos recherches, Mehmet Mecdet bey a étudié en Allemagne pendant la guerre et a obtenu son doctorat d'économie à Berlin en 1923/1924 sur le sujet « Les dettes étatiques de la Turquie et l'administration de la Dette Publique ottomane ». Nous ignorons cependant le reste de sa carrière. Ömer Celal [Sarç], dont nous avons commencé à évoquer le parcours, est quant à lui le secrétaire général de la Chambre et le rédacteur en chef de la revue. Un article publié dans le Servet-i Fünun à son propos nous permet d'apprendre qu'il est parti en Allemagne en 1917, où il a d'abord passé son baccalauréat à Potsdam dans un Real Gymnasium, pour ensuite entrer à l'Université. L'armistice en Bulgarie l'aurait décidé, selon l'auteur de l'article, à étudier une « chose utile », l'économie. Après quatre semestres, en juillet 1922, il a obtenu son examen avec mention « très bien ». Pour compléter sa formation, il a été stagiaire à la Deutsche Bank de Berlin durant six mois, après lesquels il est retourné à l'université, où il a obtenu son doctorat sous la direction du professeur Werner Sombart." (p. 268)

"En juillet 1932, le ministre de l'Economie Mustafa Şeref [Özkan], secondé activement par Ahmed Şerif, fait passer une série de lois allant dans le sens d'une plus grande intervention de l'Etat. Deux mois plus tard, il doit démissionner après qu'Ahmed Şerif a refusé à la Türk İş Bankası de fonder une usine de papier. Il est remplacé par le président de cette banque Celal Bayar, sous le ministère duquel le premier plan quinquennal sera mis en place.

On le voit, le concept d'étatisation n'est pas compris par tous de la même manière. Parmi les intellectuels kémalistes, le débat devient vite polémique, comme le montre l'histoire de la revue Kadro, fondée en 1932 par six publicistes et écrivains dont certains, comme Vedat Nedim et Burhan Asaf, se connaissent depuis leurs études à Berlin. Ces intellectuels, qui défendent la possibilité d'une troisième voie entre le socialisme et le libéralisme en s'inspirant, comme nous le verrons plus loin dans ce travail, des économistes allemands de la révolution conservatrice comme Werner Sombart, seront obligés d'arrêter la publication de leur revue en 1934, accusée de propagande communiste." (p. 275)

"Se référant à la fois à la NEP de Lénine, au modèle de l'économie soviétique planifiée et aux théoriciens de l'économie nationale et du socialisme d'Etat comme Friedrich List, Adolph Wagner et surtout Werner Sombart, les éditeurs de Kadro refusent le libéralisme économique. Tout en se démarquant des idées de Ziya Gökalp et des unionistes, ils défendent la conception selon laquelle la bourgeoisie doit être contrôlée par l'Etat. A ce titre, ils mettent en avant la nécessité de trouver une troisième voie entre le capitalisme et le socialisme. Défendant l'étatisme économique, ils ne sont pas contre le secteur privé mais estiment que l'Etat doit décider où le secteur privé investit. L'opposition que le groupe rencontre bientôt ne se situe en fait pas sur le problème de l'étatisme, sur lequel les kémalistes sont en général d'accord, mais sur le statut qu'il faut lui donner, les opposants à Kadro défendant l'idée d'un étatisme provisoire qui doit aider au développement du secteur privé et de la bourgeoisie. Accusé de faire de la propagande communiste, le groupe finit par décider d'arrêter la publication.

Cette revue est le fruit d'une tentative qui touche à la compréhension du kémalisme lui-même. Pour notre sujet, les références nombreuses aux théoriciens de la révolution conservatrice en Allemagne sont évidemment intéressantes : pour la première fois peut-être, sur un sujet qui touche directement à la formulation de l'idéologie de l'Etat, des intellectuels turcs se réfèrent précisément à des auteurs allemands qu'ils connaissent bien, en particulier Werner Sombart. En Allemagne, cet économiste renommé est proche du courant de la « révolution conservatrice », et fait partie de ces intellectuels qui, isolés ou en groupes, ont en commun, dès la fin de la Grande Guerre, de dénoncer le déclin de la civilisation et d'être antilibéraux et antidémocratiques. Arthur Moeller van den Bruck, Oswald Spengler, Ernst Jünger, Carl Schmitt forment les figures les plus connues de ce mouvement de réaction radicale, qui reste difficile à catégoriser, mais qui, dans son désir d'Obrigkeit, est en tout cas préfasciste.

Werner Sombart, pour la revue Kadro, a à la fois constitué une référence et une justification : le fait qu'il ait mis en évidence la nécessité pour l'Allemagne d'avoir un dirigeant comme le Gazi, Mussolini ou Lénine, constitue sans aucun doute une sorte de garantie. L'économiste, dans Die Zukunft des Kapitalismus, estime en effet que pour mettre en place le programme économique nécessaire pour sortir de la crise, il faut « une volonté décidée », écrivant :

« Elle peut apparaître en tant que volonté individuelle comme dans le cas de Lénine, de Kemal pacha, de Mussolini, elle peut aussi être collective (...). Mais cette volonté doit être forte, unifiée, énergique et pourtant lucide (...). Qu'à notre pays échoit la grâce d'une telle volonté, c'est notre souhait à tous. Car nous sommes conscients que sans elle nous nous enfonçons dans le chaos. »

En Allemagne, Die Zukunft des Kapitalismus a reçu un accueil favorable de la part d'économistes de gauche. L'auteur y propose un programme politique centré sur une économie planifiée et un système autarcique modéré, reposant sur une « union nationale » et la volonté d'un ou de plusieurs.

L'intérêt des intellectuels de Kadro pour les théories de Sombart se situent dans la recherche d'une troisième voie : ainsi, Şevket Süreyya note dans un article intitulé « A propos du concept de plan » (Plan mefhumu hakkında) : « Ce plan, est-il un concept d'économie nationale, ou bien est-il un concept économique socialiste (c'est-à-dire international) ? A notre avis, l'originalité de la nouvelle thèse de Sombart est de se situer juste au milieu ».

Kadro, dans son numéro du mois de juin 1932, fait également paraître une interview de Hans Zehrer. Cet ancien étudiant de Sombart est le directeur du mensuel Die Tat, une revue qui connaît un grand succès au début des années 1930. Proche du courant de la révolution conservatrice, elle refuse la société de masse moderne, capitaliste et démocratique, et prône une économie autarcique et planifiée. Hans Zehrer se montre un admirateur convaincu du kémalisme, déclarant à la revue : « Le combat mené par les Turcs contre la domination étrangère constitue (...) la plus importante des révolutions menées après la Guerre », et ajoutant « votre révolution convient plus que l'union soviétique comme modèle pour les mouvements d'indépendance nationaux des autres colonies ou des autres semi colonies »." (p. 301-302)

Voir également : Le Jeune-Turc Tekin Alp et le modèle de l'Allemagne wilhelmienne

Friedrich Naumann et Ernst Jäckh

Colmar Freiherr von der Goltz
 
L'Allemagne impériale et la Turquie ottomane

La turcophilie allemande
  
La Turquie kémaliste et l'Allemagne nationale-socialiste

L'autoritarisme kémaliste
 
L'étatisme kémaliste 

La révolution kémaliste : une "restauration de l'histoire turque"

Le nationalisme turc, voie médiane entre occidentalisme et orientalisme

Le kémalisme, la bonne révolution

mardi 8 août 2017

Ercüment Ekrem Talû : "Oculos habent, sed..."




Ercumend Ekrem Talu, "Oculos habent, sed...", La Turquie Kemaliste, n° 5, février 1935, p. 1 :
LA Direction générale de la Presse vient de retirer son permis à un correspondant étranger qui fournissait à son journal des informations erronées sur notre pays et sur la réforme que nous traversons.

Cette mesure nécessaire prise par la Direction Générale de la Presse ressemble fort au fait de retirer son diplôme d'entre les mains d'un médecin, d'un avocat ou d'un ingénieur en lui disant : "Halte-là ! Vous n'êtes pas compétent en la matière ; c'est pourquoi vous êtes prié d'en rester là de vos occupations."
Le nom de ce confrère étranger qui vient de se faire rappeler à l'ordre si sévèrement ne manque pas de m'être familier. Peut-être même le reconnaîtrais-je si je le voyais. Cependant ce dont je suis sûr, c'est que cette personne a vécu de longues années parmi nous. Vous me direz peut-être que cette seule circonstance devrait m'inciter à m'étonner du fait que ce confrère ait mérité sa punition. Mais à vrai dire cela ne m'étonne nullement. A force de rouler ma bosse par ci par là dans le monde de la Presse et ce, durant plus de trente ans, j'ai appris à connaître jusqu'à ses moindres particularités. Ainsi je sais à merveille la façon dont nos confrères qui représentent la presse étrangère en Turquie s'acquittent de leur tâche et aussi l'angle sous lequel ils considèrent toutes les questions relatives à notre pays.

A peine un correspondant étranger est-il arrivé chez nous, qu'il s'empresse d'établir son quartier général non seulement à Istanbul mais, par surcroît, au cœur même de Beyoglu. Ce faisant, il se place délibérément en dehors du vrai centre de notre Réforme et se confine au loin de tous ceux qui l'incarnent. En outre ce confrère étranger qui ne connaît ni notre langue ni nos mœurs n'entre nullement en relations avec les milieux turcs qu'il ne fréquente guère. Son premier soin, en abordant sa tâche, est de s'adjoindre un aide qui, non seulement appartient la plupart du temps à une race non-turque et ignore tout de nous, mais encore est complètement novice dans le métier de journaliste. La tâche quotidienne de notre confrère consiste ainsi à se faire lire et traduire matin et soir, les journaux turcs par l'entremise de cet aide dont les connaissances en notre langue sont aussi superficielles qu'elles le sont en langue française ou étrangère et dont la culture générale, politique ou sociale, est tout aussi défectueuse. En outre, notre confrère étranger n'a rien de mieux à faire qu'à prêter l'oreille aux potins et aux vains bruits de toutes sortes qui courent dans n'importe quels milieux, mais toujours ceux de l'autre côté du Pont et d'écrire en conséquence, soit au café, soit chez lui, la nouvelle ; lettre ou télégramme, qu'il enverra à son journal. Le correspondant étranger qui travaille dans ces conditions est purement et simplement un aveugle. Il a des yeux certes, mais ces yeux ne voient pas, ne discernent pas les événements. C'est pourquoi il n'est pas possible qu'ainsi emprisonné dans le cercle restreint où il passe ses journées, ce confrère puisse pénétrer le sens profond, unique et immense de la République Turque, dût-il vivre cinquante ans parmi nous.

Ce que cet homme aurait dû faire, c'était de se rendre directement à Ankara et de s'y installer afin de vivre, par lui-même et de sentir librement toute la puissance animatrice, toute la chaleur et tout l'éclat de cette Réforme qui, comme le soleil, l'auraient pénétré. Ce que nécessitaient ses yeux impuissants, ce n'était point les lunettes troubles de quelques Européens d'Eaux Douces, derniers survivants de l'ancien régime, mais bien la vue nette et pure d'un Turc authentique de la nouvelle génération.

Le correspondant qui n'arrive point à accommoder son regard à cet angle de vision pour y voir enfin clair se met immanquablement en situation de pécher vis-à-vis de la justice et de la vérité.
Ajoutons aussi qu'une partie de ces confrères étrangers portent encore — on ne sait au juste pourquoi — la mentalité de Loti et de Claude Farrère. Ils ont, tous, une littérature standard : la littérature éplorée qui gémit sur la disparition de l'« Orient ». Pour un peu, on les prendrait pour des pleureurs à solde dont le métier exige qu'ils arrosent de leurs larmes de crocodile le fez, le tcharschaf, la fenêtre à jalousies, le couvent de derviches, les chiens errants et les quelques fainéants apathiques à la cervelle creuse qui passaient leur vie à flâner et à bâiller dans les coins des cafés.

A chaque pas de plus que nous faisons sur le chemin du progrès et de la civilisation, éclate la clameur désapprobatrice de ces êtres bizarres. Et quand on leur en demande la cause ils ne trouvent rien de mieux que de répondre :

— Que voulez-vous ? Nous voulons servir à nos lecteurs ce qu'ils aiment ; et ce qu'ils aiment est le charme, qui se perd de plus en plus, de l'« Orient »...

Cependant tel n'est point le fin fond de la vérité. Car si ces hommes se lamentent, c'est, non point sur ce qu'ils nomment tout haut le charme de l'« Orient », mais bien sur tout autre chose qu'ils déplorent tout bas dans la honte de leur cœur. Ce qu'ils pleurent ainsi sans oser l'avouer, c'est l'époque abolie des Capitulations et aussi l'ineptie et la décadence de l'ancien empire ottoman dont ils ont la nostalgie. Pour comble de malheur, les milieux non-turcs dans lesquels ces confrères étrangers se cantonnent et les gens qu'ils fréquentent ne font que raviver cette nostalgie et ces souffrances car ils sont loin de pouvoir leur expliquer notre réforme qu'ils ne comprennent guère mieux. Bref la morale de cette histoire c'est qu'elle devait forcément mal finir pour eux, ainsi qu'en fait foi la situation actuelle du confrère étranger qui — ainsi que nous l'avons dit — fut justement mortifié par une punition.

Les yeux qui suivent les événements à travers les vitres de "Tokatlian" regardent certes, mais ne voient pas. 

Voir également : Vedat Nedim Tör : "Sensation" 

Vedat Nedim Tör : "Les ânes et les photographes étrangers"

Vedat Nedim Tör : "Qu'attendons-nous de l'intellectuel occidental ?"
  
La lutte d'indépendance impulsée par Mustafa Kemal : une résistance à l'occupation de l'Entente et aux irrédentismes gréco-arméniens