samedi 22 avril 2017

Les Jeunes-Turcs et la Chine semi-colonisée

Erdal Kaynar, "Les Jeunes Turcs et l'Occident, histoire d’une déception programmée", in François Georgeon (dir.), « L'ivresse de la liberté ». La révolution de 1908 dans l'Empire ottoman, Louvain, Peeters, 2012, p. 43-45 :

"Vers la fin des années 1890, le centre de gravité de la concurrence entre les grandes puissances, qui avait été à la base de l'attention accrue pour l'Empire ottoman dans les pays européens et de leur solidarité avec les Jeunes Turcs, se déplaça vers l'Extrême-Orient, ce qui impliqua chez elles un désengagement relatif vis-à-vis de l'Empire ottoman. Chez les Jeunes Turcs, ce qui déclencha plus particulièrement la réévaluation de l'Occident fut un événement en rapport avec ce nouveau centre de la politique impérialiste : la répression en 1900 de la rébellion des Boxers en Chine menée conjointement par les Grandes Puissances. Jusqu'alors, celles-ci s'étaient férocement battues entre elles pour arracher les meilleures concessions et les meilleures positions dans le vaste pays chinois. Cette fois-ci, elles se retrouvèrent unies pour frapper les rebelles chinois. L'affaire fut effectivement un des événements marquants du tournant du siècle. Le fait que cette action ait été orchestrée conjointement par les Grandes Puissances, donna à l'événement une portée globale qui, de ce fait, prit une place particulière dans la radicalisation de la politique des pays européens depuis les années 188045.

L'affaire constitua un véritable choc pour les Jeunes Turcs. Dès juillet 1900, elle commença à occuper une place centrale dans le Mechveret. Etait-ce l'effet d'une compassion pour les victimes de la politique occidentale ? En fait, les Jeunes Turcs projetaient leur propre situation sur l'Extrême-Orient et commençaient à reconnaître, à partir de cette nouvelle grille de lecture, la véritable condition de l'Empire ottoman en proie à la pression des puissances occidentales. L'expédition punitive engagée par les forces alliées s'inscrivait dans une chaîne d'atrocités coloniales — à la différence que cette fois-ci les atrocités, commises, d'ailleurs, au moment même de la ratification de la Convention de La Haye par plusieurs de ces mêmes forces alliées, se déroulaient dans un Etat officiellement indépendant. A l'instar de la Chine, l'Empire ottoman pouvait à tout moment, sous le prétexte d'événements tels que les massacres d'Arméniens cinq ans auparavant, devenir le terrain de l'intervention conjointe des Grandes Puissances. Pour les Jeunes Turcs, les événements de Chine révélaient la vraie face de l'Occident : ils montraient que celui-ci, loin d'être disposé à appuyer la cause de la civilisation universelle, était capable des pires barbaries.

Durant toute l'année 1900, le Mechveret qui, deux ans auparavant, avait salué la fondation du Parti constitutionaliste de la Jeune Chine46, prit pour cible la brutalité et l'hypocrisie des Européens et la perte de sens moral de la politique européenne :

« Il semble qu'il y ait là une classification des chairs humaines comme aux abattoirs, où telles viandes sont estimées fort cher, tandis que d'autres sont considérées comme des rebuts, des déchets. [...] Elle éclate bien votre supériorité dans votre conduite en Orient depuis bien des années ! Qu'y avez-vous fait de noble et de grand ? Où sont les universités que vous avez fondées ? »47
« On a beau faire, on a beau parler de civilisation, de progrès et le reste, il manquera à ce siècle qui finit dans le sang et l'abjection un caractère de grandeur. »48

L'affaire poussa les Jeunes Turcs à mettre en cause l'appui bénéfique de la politique occidentale, et à revenir sur les rapports entre l'Europe et l'Empire ottoman. A la suite de ce traumatisme, il s'implanta dans la pensée jeune-turque une méfiance, et, comme Şerif Mardin l'a justement noté, une profonde déception vis-à-vis de l'Occident qu'il est difficile de surestimer49. Ces sentiments devinrent la base d'une approche critique de l'Occident. La première phase de l'activité jeune-turque avait été portée par la conviction que les opinions publiques en Europe avaient une sympathie pour la cause jeune-turque. La déception des Jeunes Turcs se nourrissait du fait que l'intérêt général délaissait l'Empire ottoman et la Question d'Orient, et, en conséquence, aussi la cause jeune-turque, en contraste avec la sympathie générale manifestée à leur égard dans les années 1890. En même temps, l'intensification de la concurrence à l'échelle mondiale se traduisit par la radicalisation du discours raciste comme légitimation de la politique d'expansion, ce qui se répercutait sur la perception du mouvement jeune-turc. Et effectivement, les grandes manifestations de solidarité, qui avaient eu lieu lors de l'affaire du Mechveret, ne se produisirent plus dans les années 1900, et d'anciens soutiens se détournèrent définitivement des Jeunes Turcs, au point qu'Ahmed Rıza finit par inclure son ancien témoin, Georges Clemenceau, parmi les « partisans de [l]a destruction finale » de l'Empire ottoman50.

Le choc de la rébellion des Boxers marqua ainsi chez les Jeunes Turcs le début d'une réévaluation en termes plus critiques de l'Occident. Du reste, ce traumatisme explique en partie aussi l'enthousiasme extraordinaire suscité, quelques années plus tard, par la victoire du Japon sur la Russie. La réjouissance des Jeunes Turcs se fit triomphale. Rıza félicita le Japon d'avoir, après les honteux événements de Chine, sauvé l'honneur de la « race jaune »51. Dans les deux cas, les mêmes dispositions intellectuelles se dévoilaient : méfiance vis-à-vis de l'Europe et profonde déception par rapport à ce qui avait été l'espoir d'un appui bénéfique des pays occidentaux à l'Empire. Particulièrement après le congrès de 1902, cette attitude devint incontournable dans le discours politique des Jeunes Turcs et constitua un pilier de la radicalisation générale de leur positionnement intellectuel. (...)

45 Hannah Arendt : The Origins of Totalitarianism. San Diego : Harcourt, 1973 (1951),
p. 124, 185 et suivantes.
46 « La Jeune Chine, » Mechveret, no. 61, 15 août 1898. Il s'agit de la Réforme des
Cents Jours sous le règne de l'empereur Guangxu.
47 Halil Ganem : « L'égoïsme de l'Europe, » Mechveret, no. 102, 1er août 1900.
48 [Ahmed Rıza :] « La question de Chine, » Mechveret, no. 103, 1er septembre 1900.
49 Şerif Mardin : Jön Türklerin Siyasî Fikirleri 1895-1908. Istanbul : Iletişim, 2002 (1964), p. 207-208.
50 La Crise de l'Orient, p. 154. En 1904, Clemenceau refusa catégoriquement d'apporter
son soutien à une requête formulée par Rıza. « Sükûtun Mazarratı, » Şûra-yı Ümmet,
no. 57, 13 août 1904.
51 [Ahmed Rıza :] « Chine et Perse, » Mechveret, no. 1er novembre 1906. Cf. La Crise
de l'Orient
, p. 124-125. Pour l'opposition Chine-Japon voir Ahmed Rıza : Vazife ve Mesuliyet, Ikinci Cüz' : Asker. Mısır, 1323, p. 4."

Voir également : Le Japon et les révolutions turques 
  
Sun Yat-sen et la Turquie
 
Vedat Nedim Tör : "Qu'attendons-nous de l'intellectuel occidental ?"
 
Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)

La sous-estimation méprisante des Turcs

Ahmet Rıza et la faillite morale de la politique occidentale en Orient
  

Sait Halim Paşa et l'esprit de croisade anti-turc  

jeudi 20 avril 2017

Le Japon et les révolutions turques




François Georgeon, "1908 : la folle saison des Jeunes-Turcs", L'Histoire, n° 334, septembre 2008, p. 74 :

"1908 s'inscrit également dans un cycle révolutionnaire, qui commence avec la révolution russe de 1905, se poursuit avec la révolution iranienne de 1906, et s'achève avec la révolution chinoise de 19113. Sans doute y a-t-il à l'origine de ces turbulences une seule et même matrice événementielle : la victoire en 1905 du Japon sur la Russie ; elle montrait que l'on pouvait tenir tête à l'Europe, et prouvait la supériorité d'un régime constitutionnel (celui dont s'était doté le Japon avec l'ère Meiji) sur l'autocratie. (...)

3. L'insurrection de 1905 en Russie a abouti à la création d'une assemblée consultative qui limitait les pouvoirs autocratiques du tsar Nicolas II. Avec la révolution de 1906, l'Iran se dote d'une constitution et d'un parlement. En 1911, en Chine, à Canton, une rébellion militaire met fin à la dynastie mandchoue et débouche sur la proclamation de la république."

Henri Labroue, L'impérialisme japonais, Paris, Delagrave, 1911, p. 135-136 :

"Que signifiait le silence de Tokio envers cette révolution de Constantinople qui, au dire d'un Turc, « n'aurait peut-être pas eu lieu, s'il ne s'était produit, il y a quarante ans, une révolution japonaise, et, il y a quatre ans, une guerre russo-japonaise 1 ? » Le Parlement japonais se reconnaissait-il donc si peu un Parlement qu'il hésitât à envoyer un salut fraternel à la Chambre turque ?

Du moins, on en fut quitte pour enregistrer avec joie les télégrammes adressés au Parlement par la municipalité d'Osaka et par l'Osaka Maïnitchi, un des plus grands journaux japonais. Un peu plus tard, le 9 janvier 1909, lors des démonstrations organisées à Stamboul au sujet des affaires de Crète, M. Aziz Bey, secrétaire-général du ministre de la Justice, amené à adresser la parole aux manifestants, les invitait à se conduire en bons patriotes, et leur prédisait que l'Empire turc deviendrait un jour aussi considérable que « le Japon et l'Angleterre ». Dans un article paru à Berlin, le 11 août 1908, le général von der Gotz [Goltz] Pacha invitait les Turcs à modeler sur le Japon leur organisation politique et à acquérir une force militaire comparable à celle des Japonais. Un moment même, les Jeunes-Turcs furent tentés d'appeler à eux des instructeurs militaires japonais : la chose est peut-être faite à l'heure actuelle.

Un autre fait contribue à resserrer le lien qui unit les Turcs aux Japonais : c'est la question religieuse. Certes, les Turcs sont musulmans, tandis que l'élite des Japonais est libre penseuse et que la masse pratique un bouddhisme grossier. Et le nombre des musulmans japonais est insignifiant, encore qu'on ait vu des pèlerins japonais entreprendre le voyage de La Mecque. Mais, à mesure que se développe la politique japonaise sur le continent asiatique, elle rencontre des contingents croissants de musulmans, eux-mêmes plus actifs et plus considérables chaque jour. L'islamisme fait des progrès jusque dans l'extrême nord de l'Empire chinois ; n'existe-t-il pas une mosquée à Nioutchouang, et trois à Moukdène ? Des religieux Persans ne sont-ils point venus jusqu'en Mandchourie ? Et des musulmans de l'Asie orientale ne se rendent-ils pas à la Mecque ou même à Constantinople, pour y révérer leur chef religieux, le Commandeur des Croyants ? Les Japonais n'ont garde de négliger de pareils courants ; peut-être pourraient-ils un jour les canaliser en quelque mesure, et à leur profit. Déjà même, paraît-il, de nombreuses familles musulmanes envoient leurs fils aux Universités de Tokio et de Kioto. (...)

1. Voir Japan Chronicle, 17 mars 1909."

Michel Vié, Le Japon et le monde au XXe siècle, Paris, Masson, 1995, p. 160 :

"Pour les officiers de l'état-major à Tokyo qui, autour du lieutenant-colonel Hashimoto Kingoro [attaché militaire en Turquie, de 1927 à 1930], un admirateur d'Atatürk, forment en 1930 le Sakurakai (la « Société des cerisiers »), le plus important est de réaliser un coup d'état dans la métropole, la solution des problèmes coloniaux semblant aller de soi après un changement de pouvoir. Mais l'action prévue pour mars 1931 est abandonnée au dernier moment et le même renoncement met fin au coup d'état préparé en octobre."

Voir également : Sun Yat-sen et la Turquie

Vedat Nedim Tör : "Qu'attendons-nous de l'intellectuel occidental ?"

Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)
 
Les intellectuels islamistes et la révolution jeune-turque

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Mehmet V et la Constitution ottomane

La sous-estimation méprisante des Turcs
 
La lutte d'indépendance impulsée par Mustafa Kemal : une résistance à l'occupation de l'Entente et aux irrédentismes gréco-arméniens
 
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Le kémalisme, la bonne révolution

mercredi 19 avril 2017

La place du kémalisme et du nationalisme turc dans la rébellion syrienne

Dès le début, les partis MHP et BBP (droite nationaliste) ont apporté leur appui aux Brigades turkmènes de Syrie (qui sont opposées au régime d'Assad, mais également au PYD et à l'EI). Plusieurs membres de leurs mouvements de jeunesse respectifs (Foyers idéalistes pour le premier et Foyers d'Alperen pour le second) se sont portés volontaires pour se battre aux côtés des Turkmènes. Ces mouvements se sont aussi investis dans l'aide humanitaire.

Le MHP se réclame de l'héritage d'Atatürk, tout en étant en paix avec le passé ottoman : il a été fondé par le colonel Alparslan Türkeş, qui avait incarné l'aile radicale des officiers putschistes de 1960.

Quant au BBP (issu d'une scission du MHP), quoique de sensibilité plus religieuse, il loue Atatürk pour son rôle prépondérant dans la guerre d'indépendance nationale et la création d'un Etat turc.

La présence du drapeau de la révolution syrienne (qui est aussi celui de l'ASL) a été acceptée dans les locaux du MHP à Gaziantep, ce qui suggère un soutien à la minorité turkmène dans le cadre de l'intégrité territoriale de la Syrie :



Firas Paşa (commandant de la Brigade turkmène Muntasır Billah) a rendu visite à Yusuf Baş, président du MHP pour la province d'Adana :




Et à Fatih Karayandı, responsable du département de la santé et des services sociaux de la municipalité (MHP) d'Adana :



En octobre 2014, Tuğrul Türkeş (alors encore vice-président du MHP) avait précisé que son parti soutenait le projet de zone sécurisée en Syrie.

Lorsque l'AAS (armée du régime) a intensifié ses opérations contre les villages turkmènes avec le soutien aérien de la Russie poutinienne (novembre 2015), 250 membres des Foyers d'Alperen ont annoncé qu'ils allaient rejoindre les Turkmènes du djebel Akrad :



L'affaire de l'avion russe abattu (novembre 2015) a attiré l'attention médiatique sur le rôle d'Alparslan Çelik : issu des Foyers d'Alperen et fils d'un élu du MHP, il avait d'abord combattu aux côtés des forces turkmènes anti-EI en Irak (été 2014), puis avait rallié les Brigades turkmènes en Syrie (début 2015), où il était devenu le commandant en second de la Division côtière turkmène.

En janvier 2016, des journalistes pro-Assad rapportaient qu'un militant du CHP (parti kémaliste de gauche), qui se serait nommé "Ali Arvac" (?), aurait figuré parmi une vingtaine de volontaires turcs tués à Salma (Lattaquié) :




En août 2015, plusieurs évènements intéressants se sont produits chez les rebelles syriens (majoritairement arabes) : le Conseil islamique syrien (affilié à l'ASL) a émis une fatwa autorisant la coopération avec la Turquie (malgré le sécularisme de son système politique) contre l'EI, des membres d'Ahrar al-Sham (nationaux-salafistes) ont relayé cette fatwa (alors qu'Abu Mohammed al-Maqdissi, idéologue d'al-Qaïda, l'a critiquée), des institutions rebelles d'Alep (dont une cour chariatique) ont adopté la livre turque comme monnaie (le portrait d'Atatürk figure sur les billets).

Lors de l'offensive rebelle pour chasser l'EI d'Al-Raï (avril 2016), des combattants turkmènes de la Division 31 (équipée par les Turcs et les Américains) ont fait le signe des Loups Gris :





La TSK (armée turque) a organisé l'opération "Bouclier de l'Euphrate", avec le concours de troupes rebelles, pour déloger l'EI du nord de la Syrie (août 2016). Au sein de "Bouclier de l'Euphrate", une nouvelle brigade turkmène (affiliée à l'ASL) est apparue (novembre 2016), elle s'appelle les "Forces spéciales d'Alpaslan" :




Des militants des Foyers idéalistes d'Adana se sont signalés à Jarablus, à la suite de la libération de cette ville (de peuplement mixte arabo-turkmène) par les forces spéciales turques et l'ASL :



Le chef du conseil local de Jarablus, Mohammed Habache, s'est entretenu avec une délégation du gouvernement intérimaire syrien, sous un portrait d'Atatürk (septembre 2016) :





Le conseil local de Jarablus a interdit le port du niqab (voile intégral) et du keffieh chez les enseignants (février 2017), même si de violentes protestations ont empêché l'application de ce décret :




La cour de justice de Jarablus a été placée sous le contrôle du gouvernement intérimaire syrien et de la Coalition nationale syrienne (de tendance laïque), quelques jours après qu'elle ait ordonné l'arrestation du chef du conseil local pour sa décision :



Voir également : La différence de nature entre les sécularismes kémaliste et baasiste

Alexandrette, Mossoul, Ourmia : les politiques suivies par Mustafa Kemal Atatürk

Le "rayonnement" de la Turquie kémaliste dans le monde musulman

La stratégie "néo-ottomane" du parti MHP

Le kémalisme et l'islam 

La lutte d'indépendance impulsée par Mustafa Kemal : une résistance à l'occupation de l'Entente et aux irrédentismes gréco-arméniens
  
Al-Hayat (média de l'EI) condamne pêle-mêle Atatürk, le nationalisme turc et l'AKP... mais cherche à amadouer les Kurdes de Turquie

vendredi 7 avril 2017

Vedat Nedim Tör : "Les ânes et les photographes étrangers"




Dr. Vedat Tör, "Les ânes et les photographes étrangers", La Turquie Kamâliste, n° 15, octobre 1936, p. 1 :
JE NE SAIS pour quelle raison, la plupart des photographes étrangers qui viennent en Turquie témoignent pour nos ânes une prédilection particulière. L'âne n'est pas un animal inconnu en Europe ; il n'est pas non plus une bête exotique ou sauvage comme l'éléphant, la girafe ou le rhinocéros. Qu'est-ce donc cette séduction spéciale que l'âne exerce sur les photographes européens qui viennent dans notre pays ? J'ai, pour ma part, cherché en vain à résoudre ce problème. En effet, ce n'est pas la peine de faire un voyage en Turquie pour photographier un âne !

La Turquie est un pays où chaque intellectuel peut rencontrer des particularités d'une valeur exceptionnelle se rapportant au domaine auquel il s'intéresse.

Sont-ce les beautés naturelles qu'il vous faut ?
Ces beautés sont, en Turquie, aussi variées, aussi nuancées que les couleurs sur la palette du peintre. Tandis qu'il neige à une extrémité de notre pays, à l'autre extrémité on fait la cueillette des oranges. Chez nous, les climats de la mer, de la montagne, de la forêt et de la steppe voisinent constamment.

Vous intéressez-vous à l'archéologie ?
La Turquie est le pays où toutes les civilisations du passé se donnèrent rendez-vous. Vous pouvez y trouver les monuments de l'histoire de toute l'humanité.

Etes-vous un homme politique ?
Dans ce cas, rien qu'en contemplant la Turquie, débarrassez-vous des pensées pessimistes que vous inspire le spectacle du désordre et de l'obscurité du monde, vous faisant douter du bon sens humain.

La manière dont un peuple a ressuscité en un si bref espace de temps, dont il a entrepris sous la direction d'un Homme exceptionnel et incomparable comme Atatürk une lutte héroïque contre une coalition hostile des forces naturelles, économiques et culturelles, est d'un exemple rassurant. Contemplez enfin les réalisations de la Turquie dans chaque domaine.

Mais ne prenez pas la peine de faire le voyage de Turquie pour photographier des ânes !

J'ai eu le dialogue suivant avec un photographe étranger fort intéressé par ces bêtes.

— Quelle est cette séduction que les ânes exercent sur vous ?
Il me répondit :
— Au lieu de vous montrer fiers de vos ânes, vous les méprisez.
— Pourquoi voudriez-vous que nous en fussions fiers ?
— Mais oui, sans les ânes de vos paysans, pendant la guerre de l'indépendance...

Je l'interrompis :
— Il est hors de doute que les ânes de nos paysans ont été très utiles pendant la guerre de l'indépendance. Mais nous leur eussions préféré des moyens de transport à traction mécanique.

L'âne est un symbole de notre pauvreté. Je m'en voudrais de vous croire capable de rire de la pauvreté du paysan turc. Mais je vais vous faire une proposition : puisque vous vous sentez à l'égard des ânes une si humaine et si profonde attirance, voulez-vous que nous les échangions par le moyen du "clearing" contre vos beaux chevaux et vos camions ?

Voir également : Vedat Nedim Tör : "Sensation" 

Vedat Nedim Tör : "Qu'attendons-nous de l'intellectuel occidental ?"
  

Vedat Nedim Tör : "L'Ordre Turc, au carrefour de trois ordres"

jeudi 6 avril 2017

Vedat Nedim Tör : "Sensation"




Dr. Vedat Nedim, "Sensation", La Turquie Kemaliste, n° 2, août 1934, p. 1 :
Certains des étrangers venant visiter la Turquie nouvelle arrivent munis, comme de vieux Baedecker, de critères ne valant que pour la Turquie de la Monarchie et le Khalifat. Mais, voir la Turquie nouvelle avec les yeux de Pierre Loti équivaut à se regarder dans un miroir déformant. Juger la Turquie d'après-guerre selon ces moules périmés c'est presque vouloir parcourir l'Allemagne de 1934 avec des marks de la période d'inflation de 1921 - 22.

Savez-vous ce qu'un reporter photographe universellement connu venu cette année à Ankara y a trouvé d'intéressant et de sensationnel ? Un paysan monté sur un âne, une vieille boutique, une chaumière menaçant de ruine et un homme déguenillé.

Les écoles et les instituts, les hôpitaux, les édifices publics, les villas, les aqueducs, les parcs, les monuments, les statues de cette ville toute neuve créée sur un rythme fiévreux au milieu d'une nature rebelle n'ont su pénétrer la cuirasse des préjugés de cette homme qui est également demeuré indifférent à l'essor de l'esprit nouveau qui palpite ici.

Semblable à un somnambule qui cherche la lune, il n'a cherché à Ankara que le pittoresque oriental, la sensation orientale.

Et il n'a pas omis de nous dire avec un naïf orgueil : « Toutes ces nouveautés là nous les possédons aussi chez nous ! »

Il est certain que l'homme d'après guerre a un besoin profond de sensations variées. Est-ce pour combler ce besoin que vous venez en Turquie ? Renoncez en ce cas aux sensations en conserve de la littérature de Loti. Laissez-nous vous offrir des sensations toutes fraîches, et riches en vitamines ! Le légendaire homme malade du Bosphore, qui était bien plus vieux que Zaro Agha, est trépassé. De la solide volonté d'un Héros populaire du nom de Mustafa Kemal est née une nation toute neuve, sans sultans, sans harems, sans capitulations, sans fez, libre et indépendante, révolutionnaire, étatiste, républicaine, laïque et démocrate. Si ce régime de servitude qu'on appelle les capitulations était appliqué en guise d'expérience seulement un an dans votre Europe avancée et civilisée, il est certain qu'un continent tout entier deviendrait une colonie japonaise. Or, la Turquie est devenue « l'Homme malade » pour avoir vécu plusieurs siècles sous ce régime. Lorsque la production massive et bon marché de la grosse industrie qui se développait en Occident commença à entrer librement, sans entrave aucune dans notre pays, nos industries nationales ont péri l'une après l'autre comme des ceps atteints de phylloxera.

Si la République turque a hérité d'un pays d'agriculture simple et arriéré, la faute n'en revient certainement pas à la nation turque. Le démenti que reçoit de la sorte ce grand mensonge historique n'est-il pas en vérité une attrayante "Sensation ?"

D'une part la Turquie débarrassée de l'écriture arabe, de l'autre, l'Allemagne et le Japon qui parviennent pas, la première, à se débarrasser de la dualité que constituent les caractères latins et les caractères gothiques, le second à sortir du labyrinthe de son écriture: cette confrontation n'est-elle pas plus émotionnante que le plus enchevêtré des films américains ?

Le passage d'un droit théocratique à un système de droit laïque et moderne, l'adoption du chapeau à la place du fez qui passait pour être le symbole de l'Islamisme, le passage de la monarchie et du Khalifat à la République, la transformation de l'Empire Ottoman à demi colonisé en une République turque indépendante et libre — alors que, par contre, certains pays d'Europe s'agitent encore pour leur indépendance ou reviennent à un régime théocratique — tout cela ne constitue-il pas un record qui fait honneur à la Révolution turque et à l'humanité à la fois ?

L'envie et l'admiration avec lesquelles un grand nombre de pays européens avancés regardent la Turquie nouvelle qui, après la guerre, a entrepris d'immenses travaux de construction sans faire le moindre emprunt à l'étranger, assurant l'équilibre de son budget et la stabilité de sa monnaie, et qui paie même régulièrement les dettes extérieures que la Monarchie lui a léguées, ne voilà-t-il pas là un spectacle "épatant ?"

Le fait de constater comment notre Gazi, que dans les pays étrangers on a voulu faire figurer parmi les dictateurs d'après-guerre, vit et se meut au milieu du peuple, s'entretient et discute avec lui à l'égal de tous les citoyens turcs, et de quel amour frénétique, de quel respect infini ce peuple entoure celui qu'il considère comme un père, un frère, un enfant, un héros de son sang, ce fait peut vous paraître sensationnel. Mais il n'y a là rien de plus naturel à nos yeux.

Tels sont les propos que nous fîmes à ce célèbre reporter photographe, qui n'avait pu pénétrer l'esprit de la Turquie nouvelle, et qui cherchait encore le pittoresque oriental et la sensation orientale dans l'Ankara du Gazi.

Voir également : Vedat Nedim Tör : "Qu'attendons-nous de l'intellectuel occidental ?"
  
Vedat Nedim Tör : "L'Ordre Turc, au carrefour de trois ordres"

Max Bonnafous

lundi 3 avril 2017

Vedat Nedim Tör : "Qu'attendons-nous de l'intellectuel occidental ?"




Dr. Vedat Nedim Tör, "Qu'attendons-nous de l'intellectuel occidental ?", La Turquie Kamâliste, n° 11, février 1936, p. 1 :
L'INTELLECTUEL occidental s'est montré, pour la plupart du temps, incapable de comprendre les pays restés en dehors du cadre de sa propre civilisation.

Cette incapacité, toutefois, pour tout le temps, que, pareille à un tabou inaccessible, dura l'hégémonie économique et politique de l'Occident, apparut comme un droit découlant naturellement du pouvoir de l'Europe à se suffire à elle-même.

Ainsi l'intellectuel occidental se considéra toujours quitte de l'effort intellectuel nécessaire à la compréhension des hommes et des territoires qu'il exploitait sous forme de marché économique, de zone d'influence politique ou de colonie.

Les nations passives ne constituent guère un sujet susceptible de piquer la curiosité de l'intellectuel occidental ; c'est pourquoi les écrits inspirés par ces nations n'étaient, jusqu'ici, que le produit de l'hallucination et de la fantaisie qui, à ce sujet, s'emparait du cerveau du dit intellectuel. Ce n'est que lorsqu'une nation commence à être un facteur actif et agissant dans le monde que se dessillent enfin ses yeux et que s'éveille son intelligence.

Une chose est certaine : c'est que les œuvres écrites en Occident sur le Japon sont de beaucoup plus sérieuses, plus véridiques et plus dignes de foi que celles qui concernent la Chine.

De même, l'intellectuel occidental qui, autrefois, regardait l'Empire Ottoman à travers un prisme déformant, commence maintenant à étudier la Turquie d'Atatürk avec un regard plus libéré et un cerveau plus lucide.

Le cerveau de l'intellectuel occidental, à l'époque de l'hégémonie de l'Europe dominait le monde entier, ressemblait, en effet, à une chambre tapissée de miroirs ; tandis qu'aujourd'hui nous voyons ces mêmes intellectuels se libérer successivement de cette prison à glaces. En effet, dans les publications — livres et articles — faites durant ces dernières années, se remarque un profond changement de vues et de conceptions, changement dont nous sommes vraiment heureux.

Toutefois afin de parfaire cette évolution d'idées, qu'il nous soit permis d'y apporter notre contribution en faisant, dans ces pages, quelques modestes suggestions.

Tout intellectuel occidental désireux d'étudier la Turquie et d'écrire sur elle doit :

1° — S'habituer à considérer la Turquie comme un Etat intégralement indépendant ;

2° — Venir voir la Turquie et l'étudier sur place ;

3° — Se préserver de l'influence des opinions intéressées des capitalistes étrangers et des milieux levantins ;

4° — Affranchir son esprit des préjugés et des microbes néfastes d'un romantisme morbide et d'un faux esprit du pittoresque et du sensationnel que l'on s'entêtait à nous appliquer.

Et enfin, ce qui est le plus important,

5° — Pensant que la République Turque a été l'héritière d'un pays ruiné et arriéré (l'ancien Empire Ottoman), ne la comparer qu'à elle-même et estimer ainsi à leur juste valeur les élans de progrès manifestés et réalisés par elle depuis 1923.

Ajoutons encore qu'il est du devoir de l'intellectuel occidental de faire connaître, à ses lecteurs, la vérité objective sur la Révolution Turque, révolution qui marquera toujours une importante étape de l'histoire de l'Humanité.

Voir également : Vedat Nedim Tör : "L'Ordre Turc, au carrefour de trois ordres" 

Sun Yat-sen et la Turquie 

La lutte d'indépendance impulsée par Mustafa Kemal : une résistance à l'occupation de l'Entente et aux irrédentismes gréco-arméniens
 
La légitimité d'Atatürk, selon le chrétien libanais Amin Maalouf
  
La sous-estimation méprisante des Turcs
  
Sait Halim Paşa et l'esprit de croisade anti-turc  
 
Ahmet Rıza et la faillite morale de la politique occidentale en Orient

dimanche 2 avril 2017

Vedat Nedim Tör : "L'Ordre Turc, au carrefour de trois ordres"




Vedat Nedim Tör, "L'Ordre Turc, au carrefour de trois ordres", La Turquie Kemaliste, n° 44, août 1941, p. 1 :
TOUS ceux des Etrangers qui ignorent l'ordre établi par la Turquie de Lausanne sont dans l'impossibilité de se faire une idée claire de la Politique Turque.

En effet ceux qui refusent de différencier la Politique de la Turquie Républicaine de celle de « l'Homme Malade », aux traditions opportunistes, pacifistes et dépendantes, sont voués à l'erreur la plus profonde.

De par sa situation géopolitique, la Turquie se trouve au carrefour de trois ordres  :

a) L'Ordre communiste, prolétarien, représenté par la Russie Soviétique.

b) L'Ordre raciste totalitaire, représenté par les puissances de l'Axe.

c) L'Ordre capitaliste démocratique, sous le régime duquel vivent les autres Etats.

La Turquie qui ne se rattache à aucune de ces trois doctrines, est le représentant d'un ordre particulier, qui lui est propre  : celui d'un peuple libre et indépendant, dont la devise est la suivante : « Paix dans le Pays, Paix dans l'Univers. »

Ce n'est pas en imposant de force la dictature d'une classe au détriment des autres, ni en fomentant une lutte égoïste entre les divers Partis politiques d'un peuple que l'on établit la Paix dans le Pays. Celle-ci ne peut naître et vivre que par l'union de tous les individus imbus d'un idéal commun et fournissant un travail manuel et cérébral inspiré d'une croyance sincère et tendant vers ce but.

Ainsi la Turquie est le premier pays libre où une unité nationale et démocratique, fondée sur ces bases, fut établie. Quant à la Paix dans l'Univers elle ne peut être instaurée que par la suppression du principe de l'agression envers les divers pays. Tant qu'une idée d'agression subsiste, telle une menace politique, dans l'arrière-pensée des peuples, la paix universelle se trouve constamment compromise.

La Turquie est un pays, qui rejette, avec dégoût, même la pensée d'une agression, quelle qu'elle soit. Elle ne pourrait admettre l'idée d'une invasion ni venant d'elle-même, ni dirigée contre elle. Il semble donc ainsi, que la Turquie soit, pour sa modeste part, le représentant idéal d'un ordre universel futur. Quoi de mieux, en effet, comme base pour l'ordre universel idéal de demain que cette devise  : Paix dans le Pays, Paix dans le monde ?

Travaillant uniquement à son relèvement national et humain, sans aucun but d'agression, avec, en même temps, la conviction intime de ne jamais céder un pouce de son territoire, la Turquie peut être fière de se sentir, du moins, dans cette partie du Monde, l'élément le mieux qualifié pour le maintien de la Paix.

Voir également : La neutralité turque pendant la Seconde Guerre mondiale

La Turquie kémaliste et l'Allemagne nationale-socialiste

Le kémalisme : un nationalisme ouvert et pacifique

L'autoritarisme kémaliste

Hasan Âli Yücel : "Les directives du Chef National au sujet de l'Instruction Publique"




Hasan Âli Yücel (ministre de l'Instruction publique), "Les directives du Chef National au sujet de l'Instruction Publique", La Turquie Kemaliste, n° 41, février 1941, p. 1-2 :
Les discours prononcés par notre Chef National [İsmet İnönü], au début de chaque année législative, sont d'une valeur inestimable du fait qu'ils nous montrent comment nous exécutons les travaux que nous avons entrepris et nous indiquent les voies à suivre pour les mener à bien. Ces discours exposent aussi, avec une merveilleuse clarté, les problèmes sur lesquels l'Instruction Publique s'est arrêtée au cours de chaque année révolue et les mesures qu'elle a prises pour les résoudre.

Dans le dernier discours prononcé le Vendredi, 1 er. Novembre 1940, à l'occasion de l'ouverture de la 2 e. Session de la sixième période parlementaire, notre Chef National a consacré tout un passage aux questions touchant l'éducation nationale. Selon son habitude, notre Chef y fait savoir aux représentants du peuple les progrès qui ont été réalisés et trace la voie qu'il désire voir suivie dans la formation de la jeunesse. Voici en propres termes ce qu'il dit:

« Dans les questions afférentes à l'Instruction Publique l'heureuse application des lois que vous avez bien voulu voter au sujet de l'Institut des Villages et du Conservatoire d'Etat nous offre déjà des promesses dont nous sommes en droit d'être fiers. Six mille élèves reçoivent dès à présent leur instruction dans quatorze instituts fondés en différentes régions du pays. Ces instituts dont l'organisation et le fonctionnement forment l'objet des plus larges soins et de l'ardeur de tous les intéressés, donneront la possibilité de résoudre en quinze ans le problème de l'Instruction primaire en Turquie. »

Faire bénéficier toute la nation de l'Instruction primaire est, en effet, un des principes qui guident notre politique d'éducation. Le programme élaboré l'an dernier et s'étendant à quinze années donnera la possibilité de le mettre à exécution.

Comme unique moyen d'étendre l'instruction primaire aux villages dépourvus d'école, nous avons préconisé des instituteurs issus des villages mêmes et instruits dans des instituts organisés selon les conditions et les besoins ruraux. Ces maitres d'école recevront leur éducation culturelle et professionnelle, sans perdre leur caractère de villageois. Ce sont eux les guides futurs de la Turquie paysanne. Trente milles instituteurs ruraux des deux sexes seront préparés ainsi en quinze ans et, chaque instituteur pouvant enseigner cinquante élèves l'instruction publique sera étendue par ce moyen à un million et demi d'enfants. Si à ce chiffre nous ajoutons le nombre actuel de nos élèves des écoles primaires, qui est près d'atteindre un million nous obtenons le nombre d'enfants - deux millions et demi - qui bénéficieront sous peu de l'enseignement primaire.

Un autre point sur lequel notre Chef National a bien voulu s'arrêter dans son discours est le développement de deux branches des beaux arts: la musique et le théâtre. Le Conservatoire National fondé à Ankara et organisé conformément à une loi spéciale, votée l'an dernier par la Grande Assemblée Nationale, s'est déjà signalé par de grands progrès réalisés dans ces deux domaines. Nous désirons que les jeunes artistes nationaux, formés avec soin, grâce à une instruction méthodique et soignée s'élèvent dans leur art à un niveau respectable, tant au sein du peuple que dans le monde artistique international. Pour arriver à ce but le Gouvernement de la République est résolu de ne s'arrêter devant aucune difficulté, de n'omettre aucun sacrifice. Les spécialistes turcs et étrangers, attachés au Conservatoire se signalent par de louables efforts consacrés à l'épanouissement de ces deux arts. Déjà nos élèves jouent avec succès Maeterlinck et Molière et sont capables de jouer convenablement des opéras tels que la Tosca et Madame Butterfly. Les jugements que nous venons de formuler ne sont pas seulement le fruit de nos propres constatations, ils sont confirmés par des observateurs étrangers de haute compétence. Il sied à ce propos de rappeler l'impression très favorable produite par nos jeunes gens sur les artistes de la Comédie Française.

L'instruction technique et artisane bénéficie également d'une sollicitude de la part du Gouvernement républicain. Les Ecoles d'Arts et Métiers - en nombre très restreint et de qualité médiocre - héritées de l'Empire Ottoman, ont progressé rapidement pendant les dix huit années de la République ; leur nombre aussi a augmenté considérablement. Ces établissements ont été remis aux soins de jeunes spécialistes qui ont achevé leurs études soit en Turquie, soit en Europe. On peut considérer comme terminés les préparatifs entamés en vue de la fondation d'une Ecole Polytechnique et d'un Technicum à Ankara, en plus de l'Ecole d'Ingénieurs déjà existante. Nous avons entrepris des essais concernant l'éducation technique populaire, en inaugurant des cours techniques pour nos concitoyens des deux sexes dans différentes régions du territoire national. Nous nous apprêtons dès à présent à étendre ces cours sur toute l'étendue du pays. Les paroles suivantes de notre Chef prises également du dernier discours forment notre guide en cette matière.

« Dans le domaine de l'instruction technique, la généralisation des essais, pleins de promesses, entrepris dans les cours populaires est importante du point de vue de l'éducation artisane et ouvrière du citoyen. Je trouve qu'il est très nécessaire de les renforcer et d'en faire un objet de travail plus répandu, basé sur un programme plus rationnel. »

Notre programme d'éducation nous ordonne comme un de ses points capitaux de faire du siège du Gouvernement le plus puissant centre de culture de la Turquie. L'allocution du président du Conseil, Dr. Refik Saydam, prononcée à l'inauguration de la nouvelle bâtisse de la Faculté de Langues, d'Histoire et de Géographie d'Ankara, contient à ce sujet des passages explicites et catégoriques. Nous aurons sous peu une capitale dotée d'une université, d'un opéra, d'une bibliothèque nationale, d'institutions scientifiques et culturelles. La Faculté de Médecine est en voie de création. La Faculté de Droit continue ses travaux cette année-ci sous l'égide du Ministère de l'Instruction Publique. D'une façon générale l'on peut dire que notre programme de l'enseignement supérieur se développe d'une manière tout à fait satisfaisante. Nos lycées, chargés d'assurer la culture générale à la jeunesse sont en train d'être reformés dans un esprit qui s'inspire des humanités et des sciences exactes. D'une part nous continuons à initier la jeunesse d'élite à l'état actuel de la civilisation en lui enseignant les langues des pays civilisés telles que l'allemand, l'anglais, le français, et de l'autre nous venons de prendre des mesures permettant de lui apprendre le grec et le latin afin de la mettre en contact avec les sources de la civilisation occidentale. En effet dans quelques lycées, des sections classiques, nouvellement instituées ont débuté dans l'enseignement du latin. Le bonheur véritable peut à notre avis être atteint si les nations sont dirigées par des élites intellectuelles conscientes et respectueuses des qualités et des vertus propres à l'humanité. La grande importance de cette façon de voir dans l'éducation donnée dans nos lycées est un principe que nous ne devons jamais perdre de vue.

Nous sommes loin d'avoir épuisé ici tous les problèmes qu'offre l'Instruction Publique en Turquie. Il suffit de penser que les moindres détails concernant l'éducation et l'enseignement doivent être envisagés comme des questions fondamentales ; pour bien voir que l'Instruction Publique de cette Nation obligée de brûler les étapes pour rattraper ce qu'elle a perdu dans le passé, est chargée d'une quantité innombrable de problèmes.

Dans une époque pleine de crises pour l'humanité nous sommes conscients de la servir dans la mesure de nos moyens, en portant nos efforts à l'élévation de notre peuple dans la voie de la civilisation. C'est de cette certitude que nous tirons toute notre profonde satisfaction morale.

Voir également : L'autoritarisme kémaliste

samedi 1 avril 2017

Le sens de l'apparition du Parti républicain libéral (1930)




Mir Yacoub, "La Nouvelle Orientation de la Politique Turque", Prométhée, n° 46, septembre 1930, p. 1-3 :
Fethi-bey [Ali Fethi Okyar], l'un des hommes politiques les plus marquants de la Turquie contemporaine, lequel occupait jusqu'à ces derniers temps le poste d'ambassadeur de Turquie à Paris, a constitué un nouveau parti avec un programme diamétralement opposé à celui d'Ismet-Pacha. En principe, il reste fidèle au mot d'ordre du grand patriote turc « Ghazi » Moustapha-Kémal-Pacha, c'est-à-dire que le principe républicain reste intact, la laïcité avant tout. L'apparition du nouveau parti dans la vie de la Turquie est un événement d'une très haute portée. Après que le traité de Lausanne a été signé par Ismet-Pacha, que le Khalifat a été enseveli, après que le régime républicain a été proclamé, le parti national du peuple a été le seul parti ayant pour base une dictature appropriée ne ressemblant ni au fascisme ni au bolchevisme. A la tête de ce parti se trouvait le « Ghazi » et dès lors il ne pouvait être question de la co-existence d'un autre parti.

Actuellement l'apparition de ce nouveau parti est pour ainsi dire un fait accompli, un fait concret, un événement du jour. Et, dès lors, la rivalité, la lutte entre ces deux partis est à prévoir ; leur heurt, leur « choc » sont inévitables. Cela se voit d'après la lettre adressée par Fethi-bey au chef de l'Etat, « Ghazi » Moustapha-Kemal Pacha. Cette lettre, en principe critique âprement le gouvernement d'Ismet Pacha depuis le moment de son apparition et de sa formation. La critique ne se limite pas dans le seul domaine de la politique intérieure mais, elle embrasse aussi la politique extérieure. Le « Ghazi » dans sa réponse témoigne sa bienveillance au nouveau parti ; il lui souhaite plein succès et promet, à l'avenir de rester loyalement neutre envers les deux partis et pour le prouver il a donné sa démission de chef du parti national du peuple.

Ceux qui sont au courant des conditions de la vie politique de la Turquie comprendront sans peine que l'initiative de Fethi-bey ne pouvait être prise sans l'autorisation sinon même sans la suggestion du « Ghazi » lui-même ; autrement, cela aurait été interprété comme des agissements contre le régime ce qui aurait amené une forte réaction de la part du gouvernement et du parti du peuple. Si aujourd'hui le « Ghazi » a accepté la création d'un nouveau parti, ce fait n'est pas un acte occasionnel, mais bien un plan profondément mûri de la part de ce même chef du gouvernement, et ce plan a été dicté exclusivement par la pénible crise morale et matérielle que traverse actuellement la Turquie. Nous disons « crise morale », attendu qu'en ce moment la Turquie se trouve isolée du monde extérieur en raison de son alliance et amitié avec les bolcheviks. Un exemple typique de cet isolement est le fait que M. Briand a négligé la Turquie dans le mémorandum adressé aux Puissances pour la création d'un Pacte de la nouvelle Europe. Fethi-bey qui a été ambassadeur ici, à Paris, où viennent aboutir tous les chemins de la politique mondiale, a vu et senti plus que tout autre cet isolement. En ce qui concerne la crise matérielle, nul n'ignore que la Turquie traverse en ce moment une crise économique et financière : les dépenses de l'Etat ne sont pas couvertes par les recettes ; le budget de l'Etat est en déficit. La population ploie sous le fardeau des impôts ; journellement on entend parler de faillites, de suicides même comme conséquence, dont font mention les journaux turcs ; le sort des valeurs ne tient qu'à un cheveu. Le capital étranger s'achemine difficilement vers la Turquie du fait de son étroit contact avec les bolcheviks. La situation devient d'un jour à l'autre plus pénible. La catastrophe deviendrait inévitable n'était l'esprit élastique et le large horizon du remarquable homme d'Etat de Turquie qui l'ont aidé à trouver une issue : en changeant radicalement l'orientation politique du gouvernement d'Ankara. Et il a manoeuvré, Ismet Pacha a été trop loin dans ses rapports avec les bolcheviks ; de plus, « urbi et orbi », il a déclaré que pour tirer la Turquie des ruines causées par la guerre, pour le développement de son industrie, pour la réalisation de son programme de réformes, il trouverait des ressources dans la Turquie même. Malheureusement la vie n'a pas justifié l'optimisme du Premier Ministre. C'est ce qu'a remarqué le chef de l'Etat ; donc, pas de temps à perdre : il fallait faire machine en arrière et trouver quelque nouvelle issue, c'est-à-dire un rapprochement avec l'Europe, et un changement de la politique économique du gouvernement. Pour la réalisation de cette politique il fallait trouver un « homo novus ». Le « Ghazi » a trouvé cet homme dans la personne de Fethi-bey. Une entrevue fut ménagée à Yalou où villégiaturait le Président de la République. Fethi-bey arrivé de Paris a convaincu le « Ghazi » de la nécessité de changer d'orientation et le « Ghazi » en a convenu et Fethi-bey a commencé d'agir. L'entrée de Fethi-bey dans la vie politique active a été accueillie avec enthousiasme par tous les représentants de l'opinion publique. Vraisemblablement on attendait ce changement avec impatience. Comme nous l'avons déjà dit, le parti de Fethi-bey prendra un air d'opposition par rapport au cabinet actuel et élèvera des critiques contre son activité. Fethi-bey posera sa candidature au Parlement à la première vacance. Il a déjà groupé autour de lui une soixantaine de membres influents en même temps que remarquables du Parlement. La principale ligne de son programme consiste à exiger en politique intérieure la suppression du monopole, une diminution d'impôt, le suffrage universel, la liberté individuelle, et en politique extérieure, l'union des peuples des Balkans, la liberté de commerce, la tolérance par rapport aux capitaux étrangers à seule fin que la Turquie puisse être considérée comme un Etat Européen imbu d'idées européennes et qu'elle puisse immédiatement faire partie de la Société des Nations. Il n'est pas douteux que le fait de réaliser ce nouveau programme d'un caractère à la fois de parti et politique est une question de politique intérieure turque, mais on ne peut en même temps ne pas constater qu'un changement si radical de système puisse ne pas intéresser les peuples du Caucase, voisins immédiats de la Turquie. Il est parfaitement compréhensible que la Turquie qui, jusqu'à présent se tenait à l'écart de l'Europe, qui ne faisait pas partie de la Société des Nations pas plus qu'elle n'entrait dans la Fédération projetée des Etats-Unis d'Europe, recevra du fait de ces nouvelles conditions intérieures une impulsion dans le sens d'un rapprochement et d'une collaboration avec la politique européenne.

Le fait que, jusqu'à présent la Turquie a été plus ou moins liée avec la seule Moscou bolcheviste ne pouvait qu'être préjudiciable à ceux qui luttent pour l'indépendance des peuples du Caucase ; hâtons-nous d'ajouter que le peuple russe lui-même était hostile à ce rapprochement attendu qu'il n'y voyait qu'un renforcement du pouvoir usurpateur des bolcheviks lequel opprime le peuple russe aussi bien que les autres peuples. Plus la politique inclinera vers un rapprochement avec l'Europe et plus s'affaiblira le lien qui l'unit aux bolcheviks. Cette circonstance ne peut que réjouir les peuples du Caucase qui luttent pour leur indépendance et faire naître en eux le ferme espoir de voir un jour leur pays véritablement libre.

Mir.

Voir également : Hamdullah Suphi : "Comment se brisent les idoles"

Mehmet V et la Constitution ottomane




Bernard Lewis, Faith and Power : Religion and Politics in the Middle East, Oxford-New York, Oxford University Press, 2010, p. 56-57 :

"Le 14 décembre 1909, le sultan ottoman Mehmed V, dans un discours prononcé devant le Parlement ottoman, a parlé de l'engagement de son administration en faveur d'un "gouvernement constitutionnel et consultatif ... capable de conduire à la sécurité et au salut prescrits non seulement par la noble charia mais aussi par la raison et la tradition". Le contenu du discours et la manière dont il fut prononcé, reflétait la situation nouvelle après la révolution jeune-turque de 1908 et la répression de la mutinerie contre-révolutionnaire du printemps 1909. (...) Le langage utilisé est intéressant et révélateur. La "Constitution" est meşrutiyet, un terme inventé au XIXe siècle pour désigner une nouvelle procédure ; "consultation" est meşveret, un terme ancien et à sens multiples, dérivé de l'usage politique ottoman et de la littérature politique islamique. L'association avec l'islam, induite par l'utilisation de ce terme, est explicitée par l'allusion à "la noble shari'a" et à la "raison et tradition", 'akl ve-nakl, une formule couramment utilisée par les théologiens musulmans. La volonté d'emprunter ou d'imiter les institutions occidentales perçues comme utiles, et de les présenter comme représentant un retour aux principes authentiques et originels, est caractéristique de la plupart des réformateurs musulmans du XIXe siècle et d'une partie de ceux du XXe siècle."

Voir également : Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)

Les intellectuels islamistes et la révolution jeune-turque

Le prétendu "massacre jeune-turc" d'Adana en avril 1909

Les Tanzimat
 
La législation ottomane : du kanun aux Tanzimat
 
Le réformisme du sultan Mahmut II

vendredi 10 mars 2017

La francophilie de Mehmet VI (dernier sultan ottoman) et d'Abdülmecit II (dernier calife)




Mehmet VI, entrevue avec le général Maurice Pellé (haut–commissaire de la République française en Orient), relatée par ce dernier dans un télégramme du 25 octobre 1922, source : Jean-Louis Bacqué-Grammont et Hasseine Mammeri, "Sur le pèlerinage et quelques proclamations de Mehmed VI en exil", Turcica, volume 14, 1982, p. 229 :

"Les « jeunes gens » d'Angora ont des prétentions inadmissibles. L'influence bolchevique est facile à saisir dans les discours de leurs délégués. La conception qu'ils se sont faite de la souveraineté nationale ne correspond ni à l'état social, ni aux habitudes d'esprit du peuple turc : elle ne satisfait pas davantage à la loi religieuse. Je ne porte pas le costume des hodjas. Je ne me résignerai pas à être Pape. La conception islamique est que le Khalife doit être fort pour défendre la foi. Si les Turcs détrônent leur Khalife, les musulmans des autres pays chercheront un véritable Khalife hors de la Turquie, en pays arabe par exemple. La France, comme grande puissance musulmane, mesurera les dangers de cette éventualité. Devenue, par l'acquisition de la Syrie, limitrophe de la Turquie, intéressée de toutes manières à son paisible développement, elle ne pourra voir sans appréhensions un régime instable s'installer dans l'Empire ottoman. Nos intérêts se confondent. La Turquie a pour vous plus d'importance que la Syrie elle-même."


Gaston Jessé-Curely (conseiller de l'ambassade française et gérant du haut-commissariat), lettre du 31 juillet 1923, source : Jean-Louis Bacqué-Grammont, "Regards des autorités françaises et de l'opinion parisienne sur le califat d'Abdülmecid", in La question du Califat (ouv. col.), Les Annales de l'Autre Islam, n° 2, Paris, ERISM, 1994, p. 129-130 :

"A l'occasion de la signature de la paix, j'ai fait exprimer au Calife le désir d'aller lui porter mes compliments. Abdul Medjid qui a toujours eu pour l'Ambassade de France des attentions particulières, a répondu immédiatement à ma demande. Pour des raisons que j'ignore, Adnan Bey qui devait, selon l'usage établi par Angora, assister à notre entretien, était absent. Visiblement heureux d'une circonstance qui lui permettait de parler sans témoin gênant, le Calife a prolongé notre conversation pendant une heure et demie et en le quittant, j'ai trouvé ses chambellans quelque peu surpris par la longueur inusitée de cette audience.

Il s'en faut, d'ailleurs, que celle-ci représente une heure et demie de conversation utile. Selon la coutume orientale, le Calife n'aborde qu'après de longs détours l'objet principal de ses préoccupations. Ce qui m'a paru le plus intéressant à retenir des opinions qu'il m'a exposées, c'est sa conviction que la Turquie est dans l'incapacité d'appliquer le Traité de Lausanne et qu'il lui est impossible d'user sainement des libertés qui viennent de lui échoir. Notamment en ce qui concerne la situation des étrangers et l'administration de la justice, Abdul Medjid prévoit qu'on va au devant d'une période de brutalités et de scandales qui provoqueront fatalement, au bout d'un temps plus ou moins long, une intervention des Puissances.

Comme je faisais remarquer à Sa Majesté que nous comptions beaucoup sur son influence pour convaincre le Gouvernement d'Angora de la nécessité d'agir avec modération afin de ne pas s'aliéner les dispositions conciliantes dont il venait de recueillir les preuves à Lausanne, le Calife m'a répondu qu'il avait déjà multiplié les conseils de prudence mais qu'il n'avait aucun espoir de les voir suivis. Comme toutes les fois qu'il peut parler librement, Abdul Medjid s'est exprimé avec violence sur le compte des gens d'Angora, et en général sur celui de tous les jeunes turcs, pour lesquels il ne dissimule pas son mépris.

"Mon père, m'a-t-il dit, leur avait confié un immense Empire. Ils n'ont su en faire qu'une petite Turquie." Abdul Medjid, lorsqu'il a été dépouillé de ses prérogatives politiques, donnait l'impression d'un homme qui ne se résigne pas à la situation qui lui est faite et qui n'attend qu'une occasion pour rentrer dans la plénitude de ses droits. Je n 'avais pas vu le Calife depuis plusieurs mois. Je me suis trouvé en présence d'un homme fatigué, vieilli et découragé. Il ne semble pas qu'on doive maintenant escompter de sa part un effort énergique pour reconquérir le pouvoir. Il est à souhaiter, étant donné ses qualités très réelles, que les circonstances viennent en aide à ce qui peut lui rester encore d'ambitions. Abdul Medjid est un ami sincère de la France. Il est, avec le général Pellé, en relations particulièrement cordiales. Nous avons tout intérêt, en nous abstenant soigneusement de le compromettre, à le voir grandir son rôle et augmenter ses attributions."



Voir également :
Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) : un sultan autoritaire et réformateur 
  
Osman Hamdi Bey

Les Tanzimat

La législation ottomane : du kanun aux Tanzimat

Le réformisme du sultan Mahmut II
 
Louis XVI et Selim III

samedi 4 mars 2017

Max Bonnafous




Les néo-socialistes girondins (ouv. coll.), Les Cahiers de l'IAES, n° 7, 1988, p. 225 :

"Né à Bordeaux en 1900, ayant grandi dans notre ville, MAX BONNAFOUS entrait en 1920 à l'Ecole Normale Supérieure.

Dès cette époque, sous la direction de maîtres éminents, MAX BONNAFOUS s'adonna à l'étude des problèmes politiques, économiques et sociaux.

Agrégé de philosophie, il était détaché en 1925 par le ministère des Affaires Etrangères auprès du gouvernement turc pour diriger l'Institut de Sociologie de l'Université de Stamboul.

Il passa en Turquie quatre années, fécondes pour lui en observations sur la situation de l'Europe orientale et aussi de l'Europe centrale, où il se rendit fréquemment pendant cette période."

Max Bonnafous, "Constantinople-Angora : Tableaux de la Turquie nouvelle", La Grande Revue, volume 130, avril 1929, p. 224-235 :

"Les Turcs d'aujourd'hui aiment l'auteur de la « Turquie agonisante ». Pas celui d' « Azyade ». Ils savent gré à Loti de les avoir défendus sans relâche, même en pleine guerre, mais peut-être lui en veulent-ils un peu du portrait qu'il a fait d'eux à l'Occident. Loti a dessiné exactement les paysages et les costumes, il a recueilli toutes les mélodies et tous les parfums. Il s'est souvent arrêté au seuil des âmes. Assis sous les platanes, fumant le narghilé, poursuivant sans fin un rêve intérieur, acceptant le tribut de chaque journée avec le même calme : tel est le Turc de Pierre Loti. Il nous a donné pour sagesse ce qui n'était qu'engourdissement passager. Sous ce sommeil, versé par l'Islam, l'énergie des anciens conquérants semblait avoir disparu. Loti n'a pas deviné le réveil prochain, il l'a même rendu inexplicable. Comment comprendre, après de telles peintures, ce brusque sursaut des Turcs ? En moins de quatre ans ils ont libéré leur territoire, renversé le Sultan, déposé le Khalife, institué la République, laïcisé leurs institutions. Ce n'est point là le fait d'hommes qui n'attendent leur salut que de la bienveillance du sort.

C'est que Loti est resté trop constantinopolitain. Il a vu surtout les Turcs du Bosphore, halte enchantée où beaucoup semblaient avoir perdu leur vigueur ancienne. N'aurait-il pas, comme bien d'autres, jugé insensé le transfert à Angora de la capitale de la Turquie ? Les Turcs ont sur leur territoire la ville la plus émouvante du monde, Constantinople. Ils la délaissent. Au cœur de l'Anatolie, sur les plateaux arides, ils édifient, au prix d'efforts inouïs, une capitale nouvelle. Pourquoi ? C'est là un étonnant symbole de l'état d'esprit de la Turquie nouvelle.

Faisons donc le voyage d'Angora.

C'est vers la fin du mois de mai que j'allai pour la première fois à Angora. Contrairement à ce que pensent bien des Occidentaux, Constantinople ne connaît guère le printemps. Souvent au mois d'avril la nature dort encore du sommeil de l'hiver. Puis, en quelques jours, c'est une explosion soudaine ; c'est l'été, ce long été qui se prolongera jusqu'au mois de novembre. Nous étions au mois de mai et déjà l'été s'était installé.

Le train roule à travers la banlieue asiatique de Constantinople. De chaque côté, des jardins, mais des jardins « à l'orientale ». Quand nous cherchons à décrire l'Orient, il semble que chacun des mots soit une impropriété. Parle-t-on de « bois » de cyprès ? On imagine des arbres denses, des masses confuses de feuillage, alors qu'en Orient chaque arbre est détaché des autres et a une physionomie particulière. Tout ici est « anarchique », les arbres, les maisons, les jardins, les fleurs.

Bientôt on longe la mer de Marmara. On ne quittera guère plus ses rivages jusqu'à Ismidt, l'antique Nicomédie. Il semble qu'on ne soit point encore sorti de Constantinople. C'est le même paysage. Les villages qu'on traverse ressemblent à ceux qui sont accroupis au bord du Bosphore. Partout des souvenirs des Empereurs byzantins ou des Sultans, des pavillons de chasse, des tombeaux, des palais... Voici Héréké, délicieux grand village, ombragé d'immenses platanes, où moururent, par un caprice du sort, le fondateur et le conquérant de Constantinople, Constantin le Grand et Mahomet II. De petits caps aux noms charmants : « cap de l'Olivier, cap du Peuplier », dessinent d'harmonieuses criques. C'est le paysage méditerranéen classique, mais plus nuancé et plus intime que dans les îles de la mer Egée ou sur les côtes de Grèce. Parti de Haïdar-Pacha — la gare asiatique de Constantinople — vers quatre heures de l'après-midi, le train arrive à Ismidt, en cette saison, à la tombée de la nuit. C'est là que se trouve la flotte turque. Les silhouettes des bateaux de guerre se profilent sur le ciel. On remarque la masse imposante du Yavouz, l'ancien et le célèbre Goeben acheté à l'Allemagne par la Turquie. La gare est pleine d'officiers de marine. Le passage du train est une de leurs distractions quotidiennes.

La nuit vient. Dans le demi-jour du crépuscule nous entrevoyons encore des bosquets de cerisiers. Puis on ne distingue plus rien. On a fermé tous les rideaux. Le train semble maintenant se défendre contre la nuit qui l'enlace. Il garde pour lui toute sa lumière.

La veillée au wagon-restaurant a quelque chose de recueilli et de presque dramatique. Nous sommes là une quinzaine environ, des députés turcs qui regagnent la capitale, des diplomates, un délégué de la Société des Nations, quelques industriels français et allemands ; une ou deux femmes, pas de touristes. Pour chacun, le voyage a un but précis. Atmosphère austère, bien différente de celle des trains internationaux ordinaires. Parmi les étrangers qui sont là beaucoup vont à Angora pour la première fois. Ils paraissent avoir plus d'émotion que de curiosité. Le train s'enfonce dans la terre d'Asie, comme un coin au cœur d'un arbre. On a l'impression qu'un monde s'éloigne, que cette nuit est un écran qui sépare deux paysages, que la lumière de demain ne ressemblera pas à celle d'aujourd'hui. La compagnie des chemins de fer d'Anatolie s'entend à la mise en scène. Le rideau de la nuit tombe à Ismidt sur .un acte bien terminé ! Nous regagnons nos couchettes. Nous y trouvons des hôtes importuns, mais familiers à ceux qui ont voyagé en Orient. Un industriel allemand, qui est d'ailleurs l'ancien commandant du Breslau, nous prête obligeamment un appareil qui réussit à peu près à neutraliser leurs attaques.

Au matin on découvre un paysage morne, presque désertique.

— Où sommes-nous ? demande une voyageuse.

— Mais... en Anatolie, Madame, lui répond en riant un jeune diplomate américain.

Ici tous les kilomètres sont pareils. Sans doute, de temps en temps, on découvre, avec beaucoup d'attention, quelques masses grises. Ce sont de pauvres villages en torchis. Mais rien n'arrête le regard. Nous sommes sur ces plateaux anatoliens aux lignes molles, aux ondulations lentes, coupées quelquefois par de petits à-pics rocheux. Des troupeaux broutent une herbe rare. On éprouve un peu la même impression qu'en traversant la « puszta » hongroise aux environs de Debreczen. Mais l'Anatolie a quelque chose de plus désolé.

Vers onze heures du matin on nous annonce que nous allons arriver. Depuis l'aube, le paysage n'a pas changé. Tout à coup on aperçoit surgir brusquement du sol deux énormes rochers. L'un est couronné de remparts imposants : c'est l'antique citadelle. Ses flancs semblent rongés par une lèpre de maisons, qui descendent en cascade. On regarde avec avidité. Les souvenirs se pressent nombreux et voudraient s'insérer dans la vision présente. C'est ici, au pied de ces rocs, que Pompée vainquit Mïthridate, ici que se trouvait la florissante Ancyre, ici que Tamerlan défit Bayazid I, ici qu'un comte de Nevers, allant à la Croisade, vint s'égarer et créer un petit royaume éphémère, ici que Perrot déchiffra le testament d'Auguste...

Que reste-t-il de tout ce passé ? Rien, ou presque rien : de puissants remparts construits avec les débris des anciens monuments, des murs disparates où se mêlent dans un désordre grandiose des fûts de colonnes, des chapiteaux, des pierres couvertes d'inscriptions, les vestiges du célèbre temple d'Auguste, une colonne encore debout et c'est tout. Toute cette splendeur ancienne s'est évanouie. Dès l'arrivée, la rumeur qui monte d'un vaste chantier avertit le voyageur de fermer la porte aux souvenirs. Une seule chose compte désormais : c'est ici que les Turcs, ramassés sur eux-mêmes, essaient de créer une capitale. Il semble, au premier abord, que les Turcs aient jeté un véritable défi au bon sens en installant leur capitale à Angora. Quand Angora fut élevée à la dignité un peu inattendue de capitale, c'était une petite ville morte de trente mille habitants au maximum, dont les deux tiers à peine étaient Turcs. Elle était sans communication avec l'Anatolie de l'est, sans communication avec la mer Noire, et, pour aller dans les vilayets du sud, on était obligé de revenir dans la direction de Constantinople jusqu'à Eski-Cheir. A l'extrémité de la ligne venant de Constantinople, elle ressemblait à une pièce mal éclairée qui ne prend jour que par une étroite lucarne.

La région d'Angora n'est pas favorisée non plus au point de vue agricole. Autrefois, sans doute, l'Anatolie fournissait à l'empire romain de grandes quantités de blé. Moins riche que la Bithynie, l'Anatolie était cependant considérée comme une province fertile. Mais aujourd'hui les espaces cultivés sont peu nombreux. L'élevage du mouton a été funeste à toute cette région. Les arbres ont disparu, l'eau est devenue rare et le sol infécond. Quant aux richesses du sous-sol, qui sont, paraît-il, assez considérables, elles ne sont point exploitées. Angora avait aussi à peu près perdu son importance commerciale. A Angora, convergeaient autrefois des caravanes venant de la Perse, du Caucase, de la Mésopotamie, de la Syrie. Aujourd'hui, les caravanes n'arrivent plus. La place où d'innombrables chameaux venaient se reposer est maintenant déserte. Le climat non plus n'est guère favorable. Située à neuf cents mètres d'altitude, au milieu des terres, Angora a un climat excessif. On passe presque sans transition du froid très vif de l'hiver à la chaleur accablante de l'été, de la boue à la poussière.

Ainsi rien ne paraissait devoir logiquement incliner les Turcs à choisir Angora comme capitale. Pourquoi avoir voulu réveiller cette petite ville, blottie à l'ombre de sa citadelle ruinée, d'un sommeil qui semblait devoir être éternel, cependant que là-bas, de l'autre côté du Bosphore, Constantinople ressemble à un grand vaisseau désemparé ? On a d'ordinaire attribué ce transfert à des raisons stratégiques. Mustapha Kémal a voulu mettre la capitale nouvelle à l'abri des attaques possibles. Constantinople est sans défense. Cette ville nonchalamment éparpillée, à cheval sur l'Europe et sur l'Asie, est vulnérable de toutes parts. Angora, loin dans les terres, est protégée par son isolement. Ces raisons existent sans doute. Mais il y en a d'autres beaucoup plus significatives.

Pour les Turcs d'aujourd'hui, Constantinople reste un peu la ville traîtresse. Au moment où les armées de l' « Indépendance » luttaient contre l'invasion grecque, où Mustapha Kémal avait pris en main les destinées de son pays, Constantinople semblait rester fidèle au Sultan. Elle ne prenait pas part à la lutte et beaucoup de Constantinopolitains manifestaient une hostilité ouverte ou, du moins, un certain scepticisme à l'égard de l'entreprise kémaliste. Sans doute, à Constantinople, bien des Turcs étaient de cœur avec les combattants d'Anatolie, mais les armées alliées occupaient la ville, et les victoires des armées helléniques étaient seules fêtées. Les Kémalistes, au fond de leur cœur, n'ont pas oublié non plus l'immense clameur qui monta au-dessus de Péra et de Galata, quand les premiers torpilleurs alliés doublèrent la pointe de Séraï. Lorsque, en 1927, Moustapha Kémal revint à Constantinople, après une absence volontaire de plus de sept ans, son voyage avait quelque chose d'une réconciliation. Constantinople est aussi la seule ville de Turquie où les éléments minoritaires, grecs, israélites, arméniens, soient encore importants. C'est la seule ville où les Grecs aient eu la possibilité de rester. Dans tout le reste du pays, de par l'échange de populations entre la Grèce et la Turquie — cette « opération » unique dans l'histoire. — il ne reste plus un seul Grec. Ainsi Constantinople demeure comme une image en raccourci du cosmopolitisme de l'ancien empire ottoman. C'est une erreur bien grande de croire que les Turcs d'aujourd'hui aient le désir de reprendre à quelque degré la politique du gouvernement « jeune turc » de 1908, de s'imaginer que Moustapha Kémal rêve de reconstituer l'empire ottoman comme d'autres politiques souhaiteraient de refaire l'empire romain. La Turquie ne serait évidemment pas fâchée de voir revenir chez elle les populations turques des Balkans ou du Caucase, mais l'idée d' « Empire » n'a plus aujourd'hui aucune réalité. L'originalité de l'entreprise kémaliste est justement dans l'abandon sincère de toute idée d' « ottomanisation » et dans le regroupement des forces du pays sur le terrain purement national. Sans aucun doute, les Turcs auraient préféré pour accomplir cet effort, si nouveau pour eux, être définitivement débarrassés des éléments minoritaires, surtout des Grecs. Il fut impossible d'étendre l'échange de populations à Constantinople pour de multiples raisons. Et aujourd'hui cette ville, aux destins si tragiques, évoque, malgré elle, le souvenir de tout ce que le régime nouveau a voulu abolir. Constantinople était la tête de l'empire ottoman. Il lui en reste quelque chose. Elle ne pouvait pas être le cœur de la Turquie turque.

Les Kémalistes ont senti d'instinct qu'il était impossible que Constantinople fût la capitale d'un état « national ». En cela, ils ont vu juste. Ce sont des raisons morales et psychologiques, plus encore que des raisons stratégiques, qui expliquent l'abandon de Constantinople comme capitale. Quand on vit à Constantinople, quand on étudie le passé de cette ville, on se rend compte qu'il y a ici un esprit de la cité, qui, de tout temps, a été plus fort que l'esprit de n'importe quelle nationalité. Lorsqu'on lit les chroniques d'un Psellos, on s'aperçoit que les intrigues des Sultans, au Vieux-Seraï, sont la reproduction des turpitudes et de l'anarchie qui régnaient à la cour de Byzance. Le gouvernement républicain de Moustapha Kémal a pu craindre obscurément, s'il venait à Constantinople, de ne point échapper à ces influences dissolvantes qui semblent monter du sol. Les Kémalistes se méfient un peu de Constantinople. Et quand ils voient cette ville diminuer d'importance, jour après jour, je me demande s'ils n'en éprouvent pas une sorte de contentement.

Cela fut manifeste lorsqu'on procéda au recensement général de la population de la Turquie. On s'accordait communément à penser que la population totale de la Turquie devrait être de huit à dix millions d'habitants et celle de Constantinople d'un million environ. La statistique donna quatorze millions d'habitants pour l'ensemble du pays et sept cent mille environ pour Constantinople. Les Turcs n'ont pas été fâchés, je crois, de laisser entendre qu'après tout, Constantinople ne représente qu'un vingtième de la population totale.

Ce n'est point que les Turcs d'aujourd'hui n'aiment plus Constantinople. Lorsque, à l'automne 1927, Moustapha Kémal repartit pour Angora, après avoir passé l'été sur le Bosphore, il déclara : « J'emporte de Constantinople un souvenir nostalgique ». Et pourtant il n'y voulait pas demeurer. Constantinople, pour les Turcs de maintenant, c'est un peu le péché, le délicieux péché. Ils en adorent le séjour, ils conviennent même que c'est là seulement qu'ils se trouvent heureux. Mais ils ont peur d'y vivre. Quand je revins d'Angora, je voyageai avec un jeune médecin turc qui avait quitté Constantinople depuis plus de six mois. A mesure que nous approchions de Stamboul, que la verdure devenait plus dense, que la mer s'élargissait à notre gauche, il éprouvait une surprenante exaltation. Il l'exprimait bruyamment et tous ceux qui venaient de faire un séjour un peu prolongé dans la capitale la partageaient avec lui. Cependant, quelques jours après, tous, ils allaient regagner sans envie, mais avec courage, les plateaux arides de l'Anatolie.

Ainsi on peut arriver à s'expliquer que les Turcs aient délaissé Constantinople. Mais pourquoi choisir Angora ? Pourquoi pas Eski-Cheir, par exemple, qui est beaucoup moins loin du Bosphore et qui fut une des anciennes capitales des Sultans ? C'est qu'Angora était la seule ville où la Turquie républicaine eût déjà un passé. Après les congrès d'Erzeroum et de Sivas, c'est Angora qui avait été le centre du mouvement nationaliste. C'est à Angora que Moustapha Kémal organisa la résistance et prépara le plan de campagne qui devait repousser l'invasion grecque ; c'est à Angora que se réunit la première « Grande Assemblée Nationale ». Les peuples ne s'établissent pas toujours aux endroits les plus favorables, les plus aimables, les mieux situés. Ils ont bien souvent donné des démentis au matérialisme géographique. D'instinct, ils recherchent les lieux où ils ont de grands souvenirs. Ils y trouvent une exhortation constante à agir. Angora a été pour la jeune république l'endroit des grandes épreuves et des grands espoirs. Peut-être est-ce pour cela que cette humble ville est devenue capitale.

Le jour de mon arrivée à Angora, dans l'après-midi, un député turc de mes amis, que j'avais rencontré au Hakimiéti-Millié, le grand journal d'Angora, me fit faire le « tour de ville ». Angora est aujourd'hui un vaste chantier de construction. La vieille ville — de pauvres quartiers aux rues tortueuses pareilles à celles de Scutari ou de Stamboul — ne pouvait être d'aucune utilité pour la capitale moderne. Mais pourquoi l'aurait-on démolie ? Ici, la place ne manque point. On construit à côté. De tous côtés s'élèvent des bâtisses nouvelles, des écoles, des ministères, des services publics, la Grande Assemblée Nationale, l'Hôtel de l'Evkaf, qui est devenu maintenant un somptueux palace... Ces grands édifices, la plupart en ciment armé, voisinent avec des masures. Ils paraissent avoir été posés un peu au hasard sur ce bled poussiéreux. On prête à Moustapha Kémal l'intention de mettre un peu d'ordre dans ce chaos de constructions et de présider lui-même un comité chargé de diriger avec méthode les travaux d'aménagement de la nouvelle capitale. Ce serait souhaitable. Jusqu'ici l'urbanisme est la forme esthétique à laquelle les Turcs par tempérament et par tradition paraissent le plus rebelles. D'ailleurs, il fallait construire tout de suite. On n'avait pas le temps d'attendre des plans d'ensemble. Une belle chaussée nous conduit à Yéni-Cheir, un quartier neuf. Plus de vieilles bâtisses à la turque. De petites maisons très banales, toutes pareilles, sagement rangées au long de chemins qui se coupent à angle droit. On dirait une grande cité ouvrière. Les architectes ne se sont vraiment pas mis en frais d'imagination.

Nous montons sur la colline de Tchankaya. C'est le seul endroit d'Angora où on trouve un peu de verdure. Ces quelques arbres chétifs, ces vignes maigres prennent, par contraste, une valeur extraordinaire ; c'est là que se trouve la villa du « Président », là qu'habitent la plupart des ministres.

Arrivés au sommet de la colline, nous quittâmes l'automobile pour faire quelques pas. Le soleil se couchait. Nous nous arrêtâmes un long moment. A nos pieds s'étendait cette ville encore incohérente et qu'on eût prise pour un décor de cinéma. La poussière du bled sauvage se mêlait à celle du plâtre et de la chaux et enveloppait la ville d'un voile léger et lumineux. Au loin, sans fin, des vallonnements qui semblaient se pousser l'un l'autre, comme les vagues de la mer.

Nous étions vraiment devant la « pleine terre ». Elle semblait bien loin de nous à cette heure la Méditerranée hospitalière. Au moment même, où, dans une jeunesse nouvelle, les Turcs prenaient la résolution de s' « occidentaliser », ils avaient éprouvé l'obscur besoin de venir ici, sur ces plateaux dénudés, où le climat, où la lumière leur rappelaient le berceau de leur race, comme s'ils avaient voulu mûrir leurs vastes desseins sur ce sol d'Asie qui avait porté leurs ancêtres.

Pendant la journée, Angora donne l'impression d'une activité intense. On croit trouver le matin des constructions qui n'existaient pas la veille. Autant l'air de Constantinople invite au repos et à la rêverie, autant l'air tonique et sain d'Angora invite au labeur. Au déjeuner, dans les restaurants, on ne traîne guère après les repas. Chacun est pressé de regagner son travail. Le soir amène une détente générale. La vie à Angora ne se comprend et ne se supporte que par une activité continue. Le répit de la nuit déconcerte et effraie un peu. Presque personne n'est véritablement installé. La plupart des gens, Turcs ou étrangers, qui travaillent à Angora, y viennent sans leur famille. Le soir, tous ces « célibataires » sont en quête de lumière et de bruit.

Mais où aller ? Il y a trois ans à peine, on pouvait voir des ambassadeurs, une lanterne à la main, errer à travers des fondrières, au risque de se rompre les os, pour gagner la maison de tel directeur de banque qui avait un intérieur à peu près confortable.

Les Turcs se réunissent souvent par petits clans autour de tables garnies de « mézés », ces hors-d'œuvre orientaux qui accompagnent le « douzico ». Ils passent une grande partie de la nuit à faire la dînette. Les futurs partis politiques sont peut-être en germe dans ces différents cercles. A Tchankaya, dans sa maison, Moustapha Kémal veille souvent jusqu'à l'aube. Il travaille, il se distrait, il discute avec ses intimes et les interroge sans trêve. Il parle longuement de ses projets, il raconte ses souvenirs de la guerre d'Indépendance. Bien des décisions capitales pour le sort de la République turque ont été prises pendant ces veillées de Tchankaya.

Les quelques bars-dancings que possède Angora sont aussi très fréquentés. Les hommes politiques y dînent volontiers. Il n'est pas rare d'y voir Ismet Pacha, le ministre des Affaires Etrangères, Tefik Ruchdi bey et la plupart de leurs collègues. Tout le monde se connaît. De table à table on échange sourires et paroles, cependant que des danseuses, généralement hongroises, évoluent sur le parquet. Dans cette ville, où les hommes sont beaucoup plus nombreux que les femmes, où personne ne vit chez soi, ces jeunes danseuses sont des espèces de dames de compagnie. A mesure que la nuit s'avance, quand le « jazz » commence à faiblir, la conversation devient générale et l'amusement aussi. C'est tout juste si on ne joue pas aux « petits jeux » de société ! On fredonne, on chante en chœur quelquefois vers le matin, des personnages importants dansent très simplement et très familièrement des danses régionales d'Asie Mineure, surtout la danse Zaïbeks. Il fait grand jour. La nuit est enfin « tuée ». De somptueux taxis ramènent tout le monde chez soi au milieu des plâtres, des décombres et de la poussière qui se réveille.

Pendant mon séjour à Angora, j'assistai un soir à un spectacle qui ne manquait pas de grandeur. La ligne de chemin de fer d'Angora à Césarée, premier tronçon de la ligne Angora-Sivas, venait d'être achevée. Ismet Pacha, qui est l'animateur de la politique ferroviaire en Turquie, devait inaugurer la ligne en se rendant à Césarée accompagné de la plupart des ministres. Le départ du train spécial avait lieu vers onze heures du soir.

La gare d'Angora (en attendant qu'on la reconstruise) ressemble à ces petites gares en pleins champs auxquelles on fait halte quand on parcourt les campagnes en train omnibus. Quand la locomotive s'arrête on entend le chant des grillons. On ne voit point de maisons, une de ces gares dont on ne sait pas d'où peuvent venir leurs voyageurs et qui ne semblent faites que pour les prés, les bois, les landes qui les entourent et les employés qui les habitent. D'ordinaire, la gare d'Angora dort au moins huit heures toutes les nuits et se couche très tôt. Mais ce soir, elle veille.

Le quai est noir de monde. Un immense train est là. Rien que des voitures de luxe qui paraissent s'être égarées sur ces plateaux. De temps en temps une musique militaire joue. Voici Ismet Pacha et les ministres. La musique attaque la Marche de l'Indépendance. Tout le monde se recueille un instant. Des députés parlent à la foule. Ils exaltent l'œuvre de Moustapha Kémal et d'Ismet Pacha.

— Citoyens ! Camarades ! réjouissez-vous. Voici le premier train qui part vers l'Est. Bientôt nous irons plus loin, jusqu'à Sivas, bientôt nous atteindrons les vilayets les plus reculés... Vive notre grand « Gazi » ! Vive la République turque !

Sur le quai, les ministres et les députés voisinent avec des hommes du peuple ; ils s'entretiennent simplement les uns avec les autres. Il y a toujours en Orient un mélange de familiarité et de grandeur. Le train part au milieu des acclamations. Une émotion réelle semble gagner et ceux qui partent et ceux qui restent. Le premier train vers l'Est ! Les premières réalisations de la République ! Que d'espoirs emporte ce premier convoi.

On ne voit plus maintenant qu'une petite lanterne rouge qui s'enfonce obstinément dans la nuit, vers l'Orient...

Dans le train qui me ramène à Constantinople, je me demande quel sera le sort de cette cité nouvelle. L'antique Ancyre passe un nouveau bail avec la vie. Pour combien de temps ? Il ne manque point de prophètes pour assurer que dans un avenir peut-être très prochain tous ces murs, élevés avec tant de peine, s'écrouleront sans retour. Que Moustapha Kémal disparaisse et ce sera la ruée en masses vers le Bosphore.

Sans doute on a bien l'impression que Moustapha Kémal tient cette ville à bout de bras, et qu'il défie la géographie humaine. Mais Joseph de Maistre ne disait-il pas que jamais Washington ne serait une capitale ? Angora peut très bien être un Washington turc. Et même le jour où cette ville sera reliée par des chemins de fer, ces caravanes modernes, à la mer Noire et aux provinces de l'est, elle pourra être de nouveau un centre économique important. Une ville qui dure, fût-ce par décret, se créé chaque jour des raisons réelles d'exister. Pour le moment, Angora dure et prospère. Evidemment son sort est étroitement lié à celui de la République turque. Quel sera ce sort ? — C'est là un très vaste problème, que nous étudierons peut-être prochainement, mais qui dépasserait de beaucoup le cadre de ces simples tableaux.

Max Bonnafous
Directeur de l'Institut de sociologie de Stamboul."