samedi 1 juillet 2017

Féminisme et nationalisme turc




Enver Paşa (leader jeune-turc), déclaration lue au Congrès des peuples de l'Orient à Bakou, septembre 1920 :

"Camarades, nous sommes persuadés que seul un peuple conscient peut conquérir la liberté et le bonheur. Nous voulons qu'un savoir véritable, uni au travail, pour nous assurer une liberté vraie, éclaire et instruise notre pays. Et, sous ce rapport, nous ne faisons pas de différence entre les sexes. Tel est notre point de vue sur la politique sociale."

Ziya Gökalp (idéologue nationaliste turc), Türkçülüğün Esasları, Istanbul, Varlık Yayınları, 1968, p. 147-149 :

"Les anciens Turcs étaient à la fois démocrates et féministes. Une des raisons pour lesquelles les Turcs étaient féministes, c'est que l'ancien chamanisme turc était basé sur le pouvoir sacré qui résiderait chez les femmes. Pour être capables de faire des miracles avec leurs pouvoirs magiques, les chamans turcs devaient se déguiser en femmes. (...) En revanche, le taoïsme s'est manifesté dans le pouvoir sacré de l'homme. La parité entre le taoïsme et le chamanisme a conduit les hommes et les femmes à être reconnus comme des équivalents juridiques. Puisque chaque question devait être résolue sur la base des deux pratiques, hommes et femmes devaient nécessairement agir ensemble dans des réunions qui portaient sur toutes sortes de questions : par exemple, l'autorité publique. (...)

Au sein des familles ordinaires, la maison appartenait conjointement au mari et à l'épouse. Le droit de tutelle à l'égard des enfants revenait à la mère autant qu'au père. L'homme respectait toujours sa femme et l'aurait fait monter dans le chariot alors que lui aurait marché derrière. La chevalerie était une vertu générale chez les anciens Turcs. Le féminisme était également le mot d'ordre le plus fondamental des Turcs. Les femmes disposaient de leur propre richesse et pouvaient posséder des dirlik [propriétés], des zeamet [fiefs], des has [districts] ou des malikâne [manoirs]. Parmi les anciennes tribus, aucune tribu n'a accordé aux femmes autant de droits, ou leur a montré autant de respect, que les Turcs."

Mahmut Esat Bozkurt (ministre de la Justice), discours devant la Grande Assemblée nationale, 17 février 1926 :

"A mon sens, la physionomie la plus belle qui se détache dans notre histoire est celle de la femme turque. Le nouveau code se chargera de donner la place qui convient, la place d'honneur, à la hanoum, qui a été toujours traitée jusqu'ici en esclave, sans cesser pourtant d'être une dame. (...) Messieurs, lorsque vos mains se lèveront tout à l'heure pour approuver la nouvelle loi, le cours de treize siècles révolus s'arrêtera et une nouvelle vie, vie féconde et civilisée, s'ouvrira devant la nation turque."

Recep Peker (secrétaire général du CHP), discours à la Radio d'Ankara, 8 mai 1935 :

"Le nouveau programme du Parti considère les femmes et les homme égaux en droits. Grâce à ce principe, la nation turque prend la forme d'une imposante masse composée de citoyens jouissant de l'égalité dans la dignité et dans les droits, et qui ne reconnaissent pas plus les distinctions de sexe que les distinctions de classe."

Recep Peker, discours au IVe Congrès du CHP, 13 mai 1935 :

"Il n'existe pas en Turquie de classes, de privilèges ni de distinction entre sexes. Il n'existe pas non plus d'intérêts locaux, féodaux, de privilèges en faveur de notables, de familles ou de communautés. En Turquie, la valeur ne peut se hausser à un rang supérieur que par la capacité, le savoir et le travail."

Tekin Alp (idéologue kémaliste), Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937, p. 105 :

"Ainsi donc, dans un régime où même le conflit des classes, si naturel et si fréquent chez les autres peuples, n'est pas admis, il ne peut pas être question de conflit de sexes. En 1930, le Gouvernement de la République a jugé la femme suffisamment mûre et bien préparée pour les droits politiques et lui a accordé les droits de vote et d'éligibilité aux Conseils municipaux. Dans l'exercice de ces droits, elle s'est montrée parfaitement digne des droits politiques qu'elle venait d'acquérir et a justifié amplement la confiance que le Gouvernement de la République lui avait témoignée. Une expérience de quatre ans a suffi pour aller plus loin et pour accorder à la femme les droits de vote et d'éligibilité même à la Grande Assemblée Nationale, et c'est ainsi que la IVe Assemblée Nationale compte dans son sein une vingtaine de députés du sexe dit faible.

Les centaines de déléguées de toutes les nations du monde qui sont venues participer au Congrès féministe qui s'est tenu l'année dernière au Palais du Yildiz, ne pouvaient pas s'empêcher de retenir leur admiration devant l'élan de la femme turque, qui, dans l'espace de quelques années, a obtenu, rien que par son mérite, ce que la plupart des femmes des nations civilisées n'ont pas encore obtenu, après quelques siècles de culture, de liberté et d'égalité."

Voir également : Halide Edip Adıvar : féministe, musulmane, nationaliste turque
  
 
 
La révolution jeune-turque ou la quête d'une modernité turque

La législation ottomane : du kanun aux Tanzimat

Le statut de la femme turque au Moyen Age

Hikmet Geray : "L'oeuvre constructrice turque"




Hikmet Geray, "L'oeuvre constructrice turque", La Turquie Kemaliste, n° 46, décembre 1941, p. 1 :
C'est dans son amour de la construction que réside le caractère dominant de la Révolution Turque. Si, en abolissant certaines institutions sociales, elle les a reléguées dans le domaine de l'Histoire, c'était pour avoir la possibilité d'en créer de meilleures. C'est avec amour et compréhension, dans un esprit d'idéal que la République Turque s'est mise en devoir de procéder au relèvement du pays qu'un siècle et demi d'insécurité et de luttes intestines, avaient profondément affaibli et ruiné. Les années de paix qui suivirent le Traité de Lausanne du 23 Juillet 1923, virent peu à peu, la réalisation de ce but. L'édification de la Capitale du Gouvernement Turc sur le plateau central de l'Anatolie en est la première preuve tangible. Durant la Guerre de l'Indépendance commencée il y a vingt-trois ans, beaucoup de villages et un grand nombre de nos villes avaient été incendiés et détruits. A leur place, apparurent des villes modernes répondant à tous les besoins de l'hygiène et aux nouvelles conditions de vie. D'un autre côté la longueur du réseau ferroviaire était doublée.

Les Turcs d'aujourd'hui à la vue de ces trains, qui transportent leurs produits agricoles et industriels, de ces villes et de ces villages modernes remplaçant les anciennes agglomérations, à la vue de ces usines, de ces hôpitaux, de ces chemins et de ces ponts, se souviendront de ce même esprit constructeur, affirmé sans cesse au cours de l'Histoire, par leurs ancêtres.

Les différentes peuplades turques, qui, il y a des milliers d'années, partant de leurs frontières de l'Asie Centrale, dotèrent le monde futur des civilisations summérienne, hittite, indo-turque, seldjoucide et plus tard de la civilisation ottomane, suivant les régions habitées durant des siècles, sont également la preuve incontestable de ce que le Monde peut attendre, des Turcs, des œuvres encore plus grandioses dans ce domaine. C'est ce même esprit, qui guide la famille turque dans son désir d'embellir sa maison, d'orner son jardin, que l'on retrouve dans les efforts des Municipalités Turques pour l'établissement du plan des villes et dans l'étude des projets de travaux publics par la République Turque. L'individu, la famille, l'école, la société se sont associés dans ce même but. Les Instituts de village que nous présentons à nos lecteurs dans un autre chapitre de notre Revue, sont le symbole vivant de cet idéal : créer et construire.

En comparant les progrès accomplis à pas de géant par notre Gouvernement avec cette destruction systématique actuelle de villes et de villages, héritages de siècles de civilisation et d'effort, et ce, par suite de la haine issue des malentendus séparant les différentes nations, le cœur de tous les Turcs ne peut qu'en être douloureusement affligé.

Cet esprit constructeur qui anime les Turcs ne peut donc que leur faire ardemment souhaiter la disparition de ce fléau, constitué par les opérations de cette guerre dévastatrice.

Voir également : Hikmet Geray : "La Turquie Kemaliste"

Max Bonnafous

Les Turcs et l'art : créateurs, mécènes et collectionneurs

Hikmet Geray : "La Turquie Kemaliste"




Hikmet Geray, "La Turquie Kemaliste", La Turquie Kemaliste, n° 43, juin 1941, p. 1 :
AUCUNE idée préconçue n'a guidé le cours de la réforme Turque.

Depuis sa proclamation, la République Turque n'a adopté comme forme, institutions, et lois que celles qui lui étaient indispensables. On nous pose la question suivante :

Dans quel groupe d'ordre et de forme existant actuellement dans le monde, peut-on placer la Turquie ? La réponse est très simple. Reportez-vous aux six principes du Parti du Peuple, qui constituent la base de l'Etat Turc. La Turquie a lié à jamais son sort à celui de son gouvernement : Républicain. Tout en respectant le cadre des droits des autres pays elle est essentiellement Nationaliste. Pour son peuple et fidèle à son Idéal, elle est Populariste. La Turquie adopte une politique d'Etatisme dans les domaines économiques où un capital restreint ne saurait suffire. Permettant à son peuple la liberté de conscience, elle sépare néanmoins, la religion de l'Etat.

Fermement résolue à rester toujours perméable aux idées neuves, et toujours en voie de progrès, la Turquie, sans s'attacher aux doctrines préconçues forme une société Réformiste. Elle est persuadée que c'est en adoptant cette règle de conduite qu'elle pourra accomplir de la meilleure façon les devoirs qui lui incombent au sein des nations civilisées. Nous appelons l'idéologie qui résulte de ces principes : le « Kemalisme ». Mais ne nous méprenons point : le Kemalisme est la seule voie, que le Parti Républicain du Peuple, organisé par toute une nation, a adopté afin d'accomplir la mission dont elle a assumé la responsabilité. Cette voie a été tracée par la conscience de dix-huit millions de Turcs sans aucune exception. Le Kemalisme ne considère avec hostilité aucun ordre déjà établi. Il n'est pas exclusif. Plutôt qu'un régime, le Kemalisme est un mouvement. C'est une théorie qui donne une pleine liberté de mouvements à l'intérieur de ses frontières, à la nation Turque qui désire le développement de sa civilisation.

Le 24 Juillet 1923, par le Traité de Lausanne, la Turquie a vu consacrer la réintégration dans ses frontières nationales du sol sacré dont chaque mètre carré avait été reconquis au prix de son sang ; elle a proclamé la République et par le fait même rejeté le Sultanat dans le Passé, comme une institution périmée et inutile. Elle a remis le sort de son pays entre les mains de son véritable propriétaire : la Nation. Aujourd'hui chaque Turc trouve son bonheur dans la mesure où il a servi son pays et travaille dans ce sens d'une façon pleinement consciente. La nation turque est une unité où il est impossible d'apercevoir la moindre fissure. Aucun privilège dû à la naissance ou à la classe sociale n'est pris en considération. La Turquie, dans l'impossibilité de développer son capital, en raison d'une suite ininterrompue de guerres longues et difficiles se vit dans l'obligation d'emprunter à l'Etat même ce capital, nécessaire à la formation dans l'acception moderne du mot, de son industrie et de son économie. En Turquie, le domaine économique est ouvert à tout individu et toute l'activité collective tend à en intensifier le développement.
La suppression du Khalifat, institution qui a certainement été dans le Passé, le plus grand obstacle aux élans de civilisation du pays, et la séparation de la religion de l'Etat amenèrent des résultats très favorables quant à la politique et la culture.

Les bâtiments inutilisés depuis la fermeture des « tekke » et des « medrese » sont employés maintenant comme Musée ou Bibliothèques Publiques, ou encore, comme écoles primaires et secondaires. Des centaines de milliers d'enfants, heureux descendants de parents qui ont eux-mêmes travaillé pour cette Réforme, jugent quant à eux sévèrement cette inconscience dans laquelle ont vécu leurs ancêtres pendant un siècle et demi. Ces enfants, fils d'une nation libre et civilisée respirent l'air pur de l'Indépendance que leurs pères et leurs frères ont payé de leur sang.

La République Turque a accompli dans ces dix-huit années des progrès dignes de plusieurs siècles. Le mot d'ordre de la nation Turque est : « Mouvement. » Nous appelons ce mouvement le Kemalisme. Et telle est la raison d'être de La Turquie Kemaliste.

Voir également : Vedat Nedim Tör : "L'Ordre Turc, au carrefour de trois ordres" 
  
Le kémalisme : un nationalisme ouvert et pacifique
 
L'autoritarisme kémaliste

L'étatisme kémaliste

vendredi 16 juin 2017

Kémalisme : les théories raciales au service de la paix




Dimitri Kitsikis, "Les projets d'entente balkanique 1930-1934", Revue historique, volume 489, janvier-mars 1969, p. 119-120 :

"Le député grec Léon Maccas en voyage en Turquie envoya à Vénizélos une note qui résumait une longue conversation qu'il avait eue avec le Président de la République turque à Ankara, le 6 mai 1931 : « Mustafa Kémal (écrit Maccas) m'a exposé une théorie qui semble lui être chère concernant l'origine commune des Grecs et des Turcs. A ce sujet, il a souligné la joie que lui a procurée la défense de cette même théorie par le Grec M. Moschopoulos et il m'a prié de faire le nécessaire pour que lui soit envoyé le plus rapidement possible le texte complet de la conférence en question que M. Moschopoulos a faite à Athènes ».

Dans des souvenirs sur cette rencontre qu'il publia quelques années plus tard, M. Maccas écrit : Kémal était « l'apôtre... d'une espèce de vaste Empire gréco-turc en Orient, d'un Empire dualiste à deux capitales administratives et avec, comme capitale spirituelle, cette ville auguste qui fut tour à tour Byzance, Constantinople, Istanbul et qui sera toujours, de par sa position géographique même, la ville reine d'un monde oriental tout entier... Ce n'était plus le Pierre le Grand de la Turquie que j'avais devant moi c'était plutôt un Victor Hugo chantant de nouvelles Orientales ».

Les Documents diplomatiques français reproduisent une dépêche de 1932, du chargé d'affaires de France en Turquie qui déclare : « Vivant, selon les apparences, détaché des préoccupations qu'occasionnent à ses ministres les difficultés de l'heure présente, Mustafa Kémal pacha, depuis plusieurs mois déjà, réserve son attention presque exclusive aux problèmes de l'histoire et des origines du « turquisme ».

Enfin le Times, au lendemain de la signature à Ankara du premier accord gréco-turc, dont il se réjouit, remarque le 12 juin 1930 dans son éditorial : « Les Grecs et les Turcs ont d'importants intérêts communs. Ce n'est pas une simple coïncidence si leurs territoires mis ensemble, correspondent presque exactement à l'Empire byzantin de la fin du Xe siècle quand les armées de ses provinces européennes et asiatiques commandées par un César d'Asie Mineure repoussèrent les envahisseurs russes à Dorystolon et Preslava ». Et l'année suivante, M. Arnold Toynbee, l'historien, écrit dans son Annuaire des Affaires internalionales que « si des hommes d'Etat vivant en 1930 ont pu prétendre avoir « fait l'histoire » ce sont bien Mustafa Kémal et Eleuthère Vénizélos »."

Voir également : La révolution kémaliste : une "restauration de l'histoire turque"
  
Le kémalisme : un nationalisme ouvert et pacifique

Mustafa Celâlettin Paşa alias Konstanty Borzęcki

La sous-estimation méprisante des Turcs

jeudi 15 juin 2017

Mustafa Celâlettin Paşa alias Konstanty Borzęcki




Nathalie Clayer et Xavier Bougarel, Les musulmans de l'Europe du Sud-Est. Des Empires aux Etats balkaniques, Paris, IISMM-Karthala, 2013, p. 58 :

"Une petite partie des élites musulmanes balkaniques commence à être sensible par ailleurs à un certain turquisme ou panturquisme, inspiré par l'image des peuples turcs pris dans un continuum de l'Asie centrale jusqu'à l'Europe centrale, que la turcologie occidentale est en train de forger. Dans la diffusion de ces nouvelles idées, les étudiants de l'Empire qui vont en Europe occidentale à partir du milieu du XIXe siècle jouent un rôle, aux côtés d'exilés hongrois et polonais, réfugiés dans l'Empire après l'échec des révolutions de 1848. Mustafa Celaleddin Pacha, un Polonais converti à l'islam, publie en 1869 à Istanbul un ouvrage en français, intitulé Les Turcs anciens et modernes, où il souligne la proximité ethnique des Européens et des Turcs, qui appartiendraient à la branche « touro-aryenne » de la race aryenne."

Johann Strauss, "Le livre français d'Istanbul (1730-1908)", Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n° 87-88, septembre 1999, p. 285-286 :


"La théorie de [Louis] Charrel selon laquelle « les langues touraniennes sont des langues ariennes, dont la grammaire, les racines et les procédés de dérivation sont ariens » convenait en tout cas parfaitement aux idées en vogue dans certains milieux intellectuels ottomans de cette époque. D'ailleurs, dans une perspective plus globale, cette idée avait déjà été émise dans un autre ouvrage, également publié en français à Istanbul en 1869. Il s'agit du fameux livre de Mustafa Celâleddin (Moustapha Djelaleddin, Konstanty Borzecki, 1826-1876) intitulé Les Turcs anciens et modernes, livre dédié par l'auteur au sultan Abdülaziz (J. Latka, 1993). Dans cet ouvrage Mustafa Celâleddin essaie de démontrer que non seulement les Turcs sont de même race que les peuples qui habitent l'Europe mais que ce sont aussi les « Touro-Ariens » qui ont créé la civilisation de l'Occident. Pour l'Empire ottoman, secoué par la question des nationalités, ces idées sont fort intéressantes. En effet, poursuit l'auteur, « pourquoi nier que l'intérêt du sang et de la race doit nous lier tous, chrétiens et musulmans, dans un corps compact et puissant (M. Djelaleddin, 1869, 29) ! » Cet ouvrage, qui fut imprimé à Paris dès l'année suivante, eut une forte résonance sur ses contemporains. Notons qu'un exemplaire de l'édition parisienne est même conservé dans la bibliothèque privée de Mustafa Kemal Atatürk.

Mustafa Celâleddin Pacha est probablement aussi l'auteur d'autres ouvrages publiés à Istanbul. Dans son livre, il fait allusion à deux d'entre eux, l'un intitulé La guerre moderne (La tactique ?), l'autre Les influences russes et occidentales en Orient. Quoiqu'il en soit, Mustafa Celâleddin Pacha figure sans aucun doute parmi les personnages les plus remarquables issus de la communauté polonaise, dont les membres avaient trouvé refuge dans l'Empire ottoman après les différentes révolutions survenues en Pologne au cours du XIXe siècle. Ces Polonais, tant convertis que non-convertis, jouèrent un rôle considérable dans l'histoire intellectuelle de la Turquie (R. Davison, 1973, 76-77). Comme leur langue de culture était le français, certains d'entre eux, comme Mustafa Celâleddin, prirent même une part active dans la fondation du lycée Galatasaray."

Voir également : L'immigration des réfugiés politiques hongrois et polonais dans l'Empire ottoman

L'épopée des volontaires polonais de l'armée ottomane

Franciszek Henryk Duchinski (historien polonais originaire de Kiev)

Adam Mickiewicz (poète et patriote polonais)

Les patriotes hongrois de 1848 et la Turquie ottomane

Süleyman Hüsnü Paşa et les prémices du nationalisme turc

mercredi 14 juin 2017

Süleyman Hüsnü Paşa et les prémices du nationalisme turc




Odile Moreau, L'Empire ottoman à l'âge des réformes. Les hommes et les idées du "Nouvel Ordre" militaire (1826-1914), Paris, Maisonneuve et Larose, 2007, p. 168-177 :

"Süleyman Hüsnü Paşa est né en octobre 1838, à Istanbul, dans le quartier de Mollagüranî, proche de la mosquée Süleymaniye. Il était le fils de Es-Seyyid Mehmed Hâlid Efendi, un sucrier, dont le grand-père était ağa des janissaires. Tout enfant, il alla à l'école du quartier à Darülmaârif, où il fit la connaissance de Nâmık Kemal, puis suivit ensuite les cours de la mosquée de Beyazıd. A l'âge de quinze ans, en 1853, il entra au collège militaire [askeri idadî] de Maçka pendant trois ans, puis poursuivit ses études à l'école de Guerre où il fut admis en 1856. Il en sortit en 1859 avec le grade de lieutenant en second [teğmen]. II fut alors envoyé dans le deuxième corps d'armée à Novi Pazar, en Bosnie, puis il fut transféré en Herzégovine où il fut promu sur le champ de bataille au grade de lieutenant [mülazım evvel], en 1861. En août de la même année, il devint capitaine. Lorsque les combats en Albanie finirent en 1863, il revint à Istanbul où il fut affecté à la garde impériale. Il continua à montrer des mérites militaires particuliers et fut promu adjudant major. C'est à cette période qu'il commença à révéler ses qualités intellectuelles par l'étude de la langue arabe et de la religion. Il suivit les cours de Şehri Ahmed Nuzhet Efendi, le président du tribunal d'Eyüp et publia son premier ouvrage en 1864 : une traduction en turc du traité d'Akkirmani sur la volonté personnelle. Envoyé à Afyon, près d'Izmir en 1865, il passa plusieurs mois à entraîner des troupes destinées à la Crète. Puis, fut affecté dans l'île, au début de l'année 1866, pour commander un bataillon. Il y resta plus de deux ans servant sous les ordres du commandant en chef Ömer Lütfî Paşa, puis de Hüseyîn Avnî Paşa, avec lequel il ourdit plus tard la déposition du sultan Abdülazîz.

Il revint à Istanbul, en 1869, avec le grade de lieutenant-colonel et comme instructeur en littérature et en composition de lettres l'histoire à l'Académie militaire. Mais son séjour à Istanbul fut de courte durée, à cause des événements survenus au Yémen, où il fut dépêché à l'état-major de Redîf Paşa, en décembre 1870. En avril 1871, promu colonel [miralay], il revint au mois d'août à l'école de Guerre pour y enseigner la littérature et l'histoire. Général de brigade en juillet 1872, il fut nommé directeur adjoint des écoles et de l'Académie militaires. Un an plus tard, il en devint le directeur. Il se consacra aussi à la préparation du programme des écoles et des collèges militaires. (...)

C'est à cette période que Süleyman Paşa commença à fréquenter le salon de son voisin à Çamlıca, Abdurrahman Samî Paşa, où se rencontraient des intellectuels Ottomans. Il semblerait qu'il soit devenu membre de la Nouvelle Société Ottomane, et responsable d'une cellule.

Sa bonne réputation d'éducateur le fit choisir par la Société d'éducation islamique [Cemiyet-i Tedrisiye İslamiye] comme directeur de Darüşşafaka [école des orphelins], fondée en 1865. Il s'attela à la révision des programmes des écoles militaires qu'il calqua sur les standards européens. Il persuada les autorités ottomanes d'ouvrir de nouvelles écoles militaires et pas seulement dans la capitale de l'Empire. Neuf virent le jour à Istanbul, une à Damas et une autre à Baghdad. Il prépara aussi le programme d'une école des enseignants des écoles militaires, nouvellement créée, qui était placée sous sa responsabilité.

Il joua un rôle majeur lors de la déposition du sultan Abdülazîz. Promu au grade de général de brigade [ferîk] par le sultan Murâd V, il ne resta que peu de temps à Istanbul. La guerre déclarée le 30 juin 1876 par la Serbie à l'Empire ottoman, il fut envoyé à Sofia comme général d'état-major et conseiller du généralissime [serdar] Abdülkerîm Paşa. Lorsque Süleyman Paşa rentra à Istanbul, il fut nommé par le nouveau sultan, Abdülhamid II, membre de la commission relative à la constitution [kamun-i esâsî] présidée par Midhât Paşa. Il rédigea l'un des vingt brouillons de la constitution soumis à cette commission. Le 6 décembre, lorsque le cabinet approuva la dernière mouture de 119 articles, le sultan le consulta, ainsi que İngiliz Saïd Paşa et Küçük Saïd Paşa pour présenter leurs observations.

Le sultan, qui cherchait à éloigner progressivement tous ceux qui avaient participé à la déposition du sultan Abdülazîz, supprima les « asakir-i mülkiye taburları » [bataillons d'étudiants des sciences politiques] sous la protection de Midhad Paşa à Istanbul. Ziyâ Bey, qui avait organisé ces bataillons fut envoyé avec le grand vizir à la préfecture de Syrie. Quant à Süleyman Paşa, il fut promu au grade de maréchal le 3 février 1877 et nommé commandant de la Bosnie-Herzégovine à la place d'Ahmed Muhtar Paşa, en décembre 1878, pour l'éloigner d'Istanbul. Le sultan avait au préalable essayé de le faire affecter à un poste sans rapport avec ses compétences au Hedjaz, en Iraq ou en Arabie. Il ne put passer outre l'opposition de la chambre des députés à cette affectation.

Lors de la guerre turco-russe de 1877-1878, il arrêta l'ennemi à Şipka, en Bulgarie. Ce succès le fit connaître comme le héros de Şıpka et il fut proclamé gâzî. A l'issue de cette victoire, il fut nommé en septembre 1877 à la tête de l'armée du Danube, puis des armées des Balkans, puis à l'Etat-major. Il fut ensuite affecté au conseil de Guerre [Harp Dîvânı]. En tout, il participa à quatre-vingt-quatre batailles. Mais il fut arrêté et son titre de maréchal lui fut retiré, car il n'avait pu empêcher l'occupation d'Edirne. (...)

Rendu responsable de la défaite des armées ottomanes à l'issue de la guerre, en 1878, il fut déféré devant une cour militaire. Son jugement (qui dura une année) est l'un des nombreux procès de l'après-guerre par lesquels le nouveau sultan Abdülhamîd II élimina certains personnages indésirables. Il semblerait que les proches du ministre de la Guerre Hüseyîn Avnî Paşa (qui avaient joué un rôle de premier plan lors de la déposition du sultan Abdülazîz) étaient particulièrement visés. Le général Süleyman Paşa faisait partie des officiers généraux qui étaient du complot. Directeur de l'Ecole militaire, il donna l'ordre aux élèves de l'Ecole de prendre les armes. Il commandait la première colonne composée du bataillon de l'Ecole militaire qui descendit vers Beşiktaş pour entourer le palais de Dolmabahçe. De par ses idées progressistes (proches des Jeunes Ottomans) et ayant aidé à l'accession de son frère Murâd V au pouvoir, il était vu comme un danger par le nouveau sultan qui pratiqua de véritables épurations au début de son règne afin d'étouffer tout germe d'opposition. Arrêté le 16 février 1878, il fut détenu à la prison de Taşkışla, à Istanbul, jusqu'à son jugement, le 20 février 1879.

Ses titres lui furent retirés et il fut condamné à l'exil à vie par la cour militaire, sans en préciser le lieu. Mais sa sentence fut réduite par le sultan Abdülhamîd II en une peine de bannissement d'une durée théorique de six ans assignée à Baghdad. Elle lui fut communiquée le 20 février 1879. Exilé à Baghdad en 1879, il y décéda quatorze ans plus tard, toujours proscrit. De nombreux officiers de l'ancienne génération et détracteurs du modèle français furent ainsi écartés. (...)

Maréchal de son état, il était aussi écrivain et poète, connu dans les domaines de la littérature, la langue et l'histoire. Dans le domaine militaire, il avait la réputation d'être un commandant dynamique, animé de l'esprit d'offensive, ce qui n'était pas si fréquent à son époque. Homme de terrain et homme de pensée, il s'impliqua aussi dans les affaires politiques, ce qui causa sa chute.

Homme de science, il a rédigé de nombreux ouvrages pédagogiques. Lors de l'ouverture de nouvelles écoles secondaires [rüşdîye], il joua un rôle important dans le choix de programmes scientifiques modernes. Ces ouvrages avaient trait à la littérature, l'éloquence et la grammaire de la langue turque notamment. Il accorda une place importante à la littérature française et aux idées de la révolution française qui bercèrent alors les étudiants de l'école militaire. Ces livres de littérature européenne diffusèrent les idées libérales et occidentales. Ses idées de patriotisme et de nationalisme se retrouvent dans ses divers écrits. La notion de patrie [vatan] développée par les Jeunes Ottomans fut enseignée dans les écoles militaires grâce à Süleyman Paşa. Il introduisit, pour la première fois, à côté des cours d'histoire de l'Empire ottoman et de l'Islam, des cours sur l'histoire des Turcs anciens. (...)

Namık Kemal et Süleyman Paşa ont été liés par l'amitié tout au fil de leur vie. Ils se connurent à l'école primaire, à l'école du quartier à Darülmaârif, à Istanbul. Bien que souvent séparés, ils entretinrent les liens de l'amitié, qui furent renforcés par ceux de l'engagement politique. Les échanges épistolaires ont été le moyen de maintenir le contact entre eux. C'est ainsi qu'ils ont échangé une riche correspondance, d'autant plus que leurs deux vies s'achèveront en exil dans deux régions éloignées de l'Empire, l'un à Midilli, l'autre à Baghdad. Ces missives devaient passer par des mains amies car ils étaient tous deux sous haute surveillance, et leurs échanges furent, par la force des choses, espacés.

Namık Kemal encouragea son ami à rédiger ses mémoires à l'instar du général Dupont qui termina sa vie en prison, dans le style des mémoires militaires français. Il écrirait l'histoire de « la guerre de 93 » [93 harbi] pour qu'on puisse en tirer des enseignements. Namık Kemal insista pour que Süleyman Paşa prenne la plume afin de témoigner sur cette guerre car il y avait joué un rôle central. Il possédait une riche collection de documents concernant les batailles de la guerre russo-turque de 1877-1878. Süleyman Paşa les conservait dans un coffre. Lors de son arrestation, le 16 février 1878, il les mit en sécurité en les remettant à l'amiral Commerel. Ensuite, ils furent remis au général de brigade, le ferîk Hüseyîn Paşa, qui les conserva dans sa maison à Istanbul. Puis, ces documents furent remis au membre du conseil de guerre chargé de préparer l'accusation. Afin que sa défense puisse les utiliser, ils furent placés sous la protection de gardes armés au ministère de la Guerre [Bab-ı Seraskerî]. Mais le 3 avril 1878, le coffre fut dérobé. Lorsqu'il rédigea ses mémoires, il s'appuya sur ces documents qui lui avaient été remis à Baghdad. Il les écrivit avec beaucoup de courage car il savait qu'ils ne pourraient être publiés de son vivant et n'avait aucune assurance qu'ils puissent l'être après son décès. Il commença à s'atteler à la tâche en mars 1880.

Des ouvrages publiés à l'étranger relatèrent la vie de Süleyman Paşa. Namık Kemal avait notamment de l'estime pour le livre en allemand Serail und Hohe Pforte. Enthüllungenen über die jungsten Ereignisse in Stambul. Une centaine de pages étaient consacrées à la participation de Süleyman Paşa à la guerre des Balkans de 1877-1878, à ses mémoires et à son procès. Des passages furent traduits en français et envoyés à Süleyman Paşa qui les lut."

Voir également : Le réformisme du sultan Mahmut II

Les Tanzimat

Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)

La réhabilitation du passé ottoman sous le kémalisme

mardi 6 juin 2017

La Turquie d'Atatürk et les salafistes-wahhabites du monde arabe




Jacques Benoist-Méchin, Ibn-Séoud ou la Naissance d'un royaume, Bruxelles, Complexe, 1991, p. 292 :

"Car Ibn-Séoud s'était assigné un triple objectif : unifier le territoire de la péninsule, restaurer la vraie Foi et faire de l'Arabie une nation moderne. Le premier point était à peu près atteint. Le second était en voie de réalisation. Mais le troisième restait encore enfoui au fond de l'avenir1. (...)

1. Ce « troisième point » du programme séoudite était manifestement inspiré par les exemples de l'U.R.S.S. et de la Turquie kémaliste."


"Le Pèlerinage et le Congrès du Hedjaz", Bulletin périodique de la presse turque, n° 45, 12-14 juillet 1926, p. 12 :

"Abd-el-Aziz Ibn Séoud, prince des Wahabites, qui occupe le Hedjaz a adressé une invitation aux Etats musulmans en général, et à la Turquie, en particulier, à l'effet de participer au Congrès qui doit régler notamment la question du pèlerinage et déterminer le statut administratif du Hedjaz.

L'officieux Hakimiyèt-i-Milliyè du 13-5 commente favorablement cette décision, montrant que les Wahabites étaient disposés à respecter une institution contre laquelle ils ont professé une hostilité restée célèbre dans l'histoire. Il ajoute que les Turcs feront le pèlerinage de la Mecque comme par le passé. Ils accompliront, cependant, ce devoir religieux, sans être mus, comme souvent jusqu'ici, par une superstition vulgaire, mais avec la conscience d'un acte de solidarité morale avec leurs coreligionnaires musulmans.

Le 20 mai, Agha Oglou Ahmed, signataire de cet article, répond aux critiques qu'il a provoquées, en disant qu'occidentalisme ne veut pas dire athéisme.

Le gouvernement turc a désigné comme délégué Edib Servet Bey, député de Constantinople. La délégation russe, de passage à Constantinople, a adressé un télégramme de remerciements pour les facilités de passage qui lui ont été accordées. Ce télégramme est signé par Riza-ed-din, chef de la délégation, et Abdurrahman, secrétaire.

Le Congrès a ouvert ses séances le 7 juin, sous la présidence de Cherif Adnan Pacha. Le délégué turc n'a pu s'embarquer que le 13. Chevket Bey, le nouveau représentant diplomatique turc à la Mecque est parti dès le 17 mai pour rejoindre son poste via Alexandrie.

Le nouvel ambassadeur de l'Afghanistan, le général Djeïlâni Khan est parti le 31 mai comme délégué de son pays au même Congrès."


"Le congrès du Hedjaz", Bulletin périodique de la presse turque, n° 46, 27-28 octobre 1926, p. 14-15 :

"Le délégué turc au congrès du Hedjaz, Edib Servet bey (voir le Bulletin Périodique de la Presse Turque n° 45) est rentré à Constantinople le 25 juillet.

Au rédacteur du Yèni-Sès (26-7) qui s'étonnait de le voir déjà de retour, le délégué a répondu que le Congrès avait terminé ses travaux, consistant à réglementer pour l'avenir le pèlerinage. Les délégués des Musulmans de Russie devaient prendre le courrier suivant.

Edib Servet bey est enchanté de l'accueil qui lui a été fait : l'arrivée du représentant de la Turquie était attendue avec impatience et on avait retardé, à son intention, l'assemblée générale. En s'associant à cette manifestation, la Turquie a pu montrer au monde musulman, que, contrairement aux imputations de ses ennemis, elle n'a pas rompu en visière avec la religion. Le résultat le plus important du Congrès c'est le renforcement de la solidarité musulmane. Le délégué turc a fait un grand éloge de l'activité d'Ibn-Séoud. Il ne faut attribuer nulle créance aux bruits d'après lesquels la Mecque et Médine auraient été brûlées ou détruites.

Ibn-Séoud a de nombreux partisans en Turquie, non seulement parce qu'il a éliminé le roi Husseïn, peu turcophile, mais parce que les doctrines des Wahabites s'accordent sur certains points tout au moins avec celles de la Révolution turque.

C'est ainsi qu'Oemer Riza, signataire d'articles intitulés « A l'horizon de la politique », parus dans le Vakét des 28-7 et jours suivants, fait remarquer que leur attitude hostile à l'égard du culte des saints et des tombes s'accommode fort bien des mesures prises au congrès du Hedjaz.

Le même auteur, dans un article du 26-6, fait remarquer que la Révolution turque, qui avait produit une impression si négative sur le monde musulman en supprimant il y a trois ans le khalifat, commence à être appréciée dans l'Islam. Un poète égyptien célèbre, Ahmed Chawki, chante maintenant avec enthousiasme la gloire de cette révolution. D'ailleurs, dit Oemer Riza, l'échec inévitable du congrès du khalifat en Egypte montre combien la Turquie avait raison : ce congrès n'est même pas arrivé à s'entendre sur la signification de ce terme. Or malgré l'absence du khalife, la religion est vénérée et pratiquée avec la même dévotion qu'avant.

Ces observations ne sont pas sans intérêt, car elles montrent que la Turquie pourrait, si son prestige international s'accroît, jouer le rôle d'Etat musulman moderne sur lequel les réformateurs de l'Islam pourraient chercher à s'appuyer.

L'accueil très courtois fait à la délégation turque par Ibn Séoud pourrait être symptômatique à cet égard.

Il n'a pas semblé inutile, dans ces conditions, de donner, en les résumant ci-après, des renseignements sur le congrès de Hedjaz d'après les articles précités de Vakét et d'après celui de l'Ikdâm du 14-7.

Le congrès a été ouvert par Ibn Séoud, souverain du Hedjaz et sultan du Nedjd. Il a prononcé un discours dans lequel, après avoir fait le procès de l'administration du roi Husseïn, il invitait les délégués à exprimer librement leur opinion, en évitant toutefois les allusions aux discordes politiques internationales.

Les séances ont été tenues en deux périodes, l'une avant, l'autre après la fête des Sacrifices et du pèlerinage (21 juin).

Durant la première période, il y avait 79 délégués, dont 6 pour l'Egypte et le Soudan, et les autres venant des Indes, de Java, de Palestine, de Syrie, de Nedjd et de l'Assir. Les représentants de la Turquie, de l'Afghanistan et de la Perse n'étaient pas encore arrivés. Il y avait en outre 157 invités.

L'assemblée était réunie dans un bâtiment servant habituellement de caserne. Aux murs des inscriptions tirées du Coran incitaient l'assistance à pratiquer la solidarité : « Le Musulman est pour le Musulman comme un mur de soutien. » « Les croyants sont frères », etc.

Suleyman-el-Nadawi a été élu président du congrès par 32 voix contre deux membres de la délégation russe Ziya-ed-dîn et Fakhr-ed-dîn, qui avaient réuni 20 voix chacun. Les délégués hindous avaient proposé la présidence à la Turquie, mais le délégué turc n'était pas encore arrivé à ce moment.

Dans sa deuxième séance, le congrès a pris les décisions suivantes :

Le congrès s'appelle « Congrès de tous les Musulmans ». Il sera tenu une réunion par an à la Mecque ou dans un pays musulman indépendant, en vue de renforcer l'esprit d'unité parmi les musulmans, de les encourager dans la voie du progrès social, religieux, littéraire, économique, d'assurer la sécurité, la prospérité et une administration moderne au Hedjaz. Les pays et régions musulmanes reconnus par ce congrès sont au nombre d'une trentaine : Afrique du Sud et de l'Ouest, Afrique Orientale, Afghanistan, Amérique du Sud, Musulmans d'Europe, Perse, Turquie, Tunisie, Java, Soumatra, Alger, Abyssinie, Hedjaz, Etats du Golfe Persique, Rif (Rifistan), Zanzibar, Soudan, Syrie, Chine, Tripoli de Barbarie, Irak, Palestine, Congo, Maroc, Egypte, Malaisie, Ceylan, Nedjd, Indes, Yemen (ces pays sont énumérés selon l'ordre alphabétique de leurs noms en arabe). Le Hedjaz, en sa qualité de pays saint par excellence, disposera de trois voix dans les congrès.

Dans la 3e séance, on a décidé de percevoir dans tous les pays musulmans les revenus des fondations pieuses dites des « deux villes saintes » (harèmèyn) et d'obtenir la restitution du chemin de fer du Hedjaz, construit avec l'argent des musulmans et dont l'administration doit être organisée en conséquence.

Cette décision, ainsi que la mention du Rif parmi les nations musulmanes, paraît être celle qui vise le plus directement les intérêts français.

D'après Oemer Riza, un règlement a été élaboré relativement au culte des tombes.

Le délégué turc a prononcé à son arrivée un discours où il complimentait le gouvernement d'Ibn-Séoud « qui a été envoyé par la providence pour venger les Turcs des tortures subies sous l'ancien gouvernement ».

Il s'est excusé de son retard dû « à des causes politiques » et a fait observer que la loi organique élaborée pendant son absence contenait des dispositions contraires à ses instructions. Il demandait une nouvelle discussion.

Le congrès de la Mecque a pris fin le 5 juillet. Avant de se séparer il avait décidé la restitution au Hedjaz d'Akaba, mais les délégations turque et afghane s'y opposèrent.

Le Druze Chékib Arslan, bien connu pour son activité antifrançaise en Syrie, avait fait fonction de secrétaire général."


"La Politique turque en Asie", Bulletin périodique de la presse turque, n° 48, 1er-2 février 1927, p. 11 :

"Le 23 octobre, Suleïman Chukri Bey, représentant de la Turquie au Hedjaz, a remis ses lettres de créance au roi Ibn Seoud, à la Mecque. Il a prononcé, en arabe, un discours amical auquel a répondu Youssouf Yass, directeur adjoint des Affaires Etrangères (Hakimiet-i Millié, 22-11)."


"Hedjaz.", Bulletin périodique de la presse turque, n° 92, 12-14 septembre 1932, p. 18-19 :

"L'Emir Faïçal, prince héritier et ministre des Affaires étrangères du Hedjaz, est arrivé à Istamboul le 8 juin. Reçu par le vali Mouhiddin Bey, un délégué du ministre des Affaires étrangères, Refik Assim Bey, Kenan Bey, chef de la 4e section de la police, et les hauts fonctionnaires du Consulat soviétique, il s'est rendu directement au Péra-Palace Hôtel. Il a déclaré à la presse qu'en raison de sa situation financière, le Hedjaz ne pouvait avoir de représentation permanente dans les pays qui l'ont reconnu ; la délégation dont il est le chef les visite successivement dans l'ordre que voici : Italie, U.R.S.S., France, Grande-Bretagne, Hollande, Allemagne, Pologne, U.R.S.S., Turquie, Perse, Irak. Entre la Turquie et le Hedjaz, qui ont conclu un traité il y a trois ans, les relations sont excellentes. L'Emir a ajouté :

« Je viens en Turquie que j'aime tant en qualité de délégué de mon pays ; je ne me considère point pour cela comme étranger dans un pays avec lequel nous avons partagé de longues années une vie fraternelle et pour lequel j'ai éprouvé une véritable nostalgie. »

Publiant ces déclarations, la Djumhouriet du 9 rappelle que l'Emir Faïçal a servi dans l'armée turque et participé aux opérations des Dardanelles.

La presse parle en termes sympathiques du Hedjaz et de son gouvernement. Pendant la grande guerre, sans doute, le Hedjaz a fait cause commune avec les ennemis de l'Empire ottoman ; mais ce temps est passé, et la Turquie nouvelle, en abolissant l'ancien régime, a reconnu le droit à l'indépendance des nationalités, dit la Djumhouriet du 14 :

« Parmi tous les gouvernements qui se sont séparés de l'Empire ottoman, celui du Hedjaz et de ses dépendances a réussi dès les premiers jours à s'attirer la sympathie et l'attention de la Turquie républicaine. C'est un Etat qui s'est distingué en obtenant son indépendance... »

Deux articles sont consacrés, le 14 et le 15, à l'Emir Faïçal, par la Milliet, qui insiste sur ce point :

« L'Emir Faïçal, héritier du trône du Hedjaz, dont l'intelligence supérieure et le bon sens percent à travers ses paroles et ses pensées, a exprimé son admiration pour l'oeuvre accomplie pour la République en disant : « Grâces vous soient rendues ; vous avez ouvert la voie et donné de beaux exemples aux peuples d'Orient qui veulent travailler et se joindre aux nations civilisées. » "


Nahas M. Mahieddine, "La pensée politique de Mustafa Kemal Atatürk et le Mouvement national algérien", Insaniyat, n° 25-26, 2004, p. 139-140 :

"C'est pourquoi lorsque Atatürk met fin au califat, aucun dirigeant du mouvement national algérien ne voit dans cette décision une quelconque atteinte à l'islam. Même les représentants du mouvement religieux réformateur [salafiste] prennent fait et cause pour le ghazi et ne se rangent pas à l'avis des oulémas d'Al-Azhar. Ben Badis, homme de religion, ne se limite pas d'ailleurs à partager l'avis de Mustafa Kemal sur le califat, qu'il qualifie de chimère, mais se permet de reprocher aux milieux panislamistes d'Orient leur inaptitude à voir le vrai problème et leur propension à se perdre en discussions oiseuses et en vaines attaques contre le régime de Mustafa Kemal. Le chef réformateur algérien va encore plus loin dans sa défense d'Atatürk en considérant que les véritables adversaires de l'islam sont le calife et les chefs des confréries religieuses et déclare sa sympathie pour les Turcs honorables, les libérateurs des peuples et non pour ceux qui baissent la tête... ceux-là ne méritent pas la moindre attention, qu'ils soient calife ou cheikh al-Islam74. Ben Badis semble donc prendre position dans ce qui a été appelé la guerre des fatwas entre partisans et adversaires d'Atatürk, comprenant que l'objectif de ce dernier est la modernisation de l'islam et non son élimination, comme le souhaite d'ailleurs le mouvement réformiste algérien lui-même. (...)

74 Ben Bâdîs ne manque pas non plus de rendre hommage aux mérites de Mustafa Kemal pour bien montrer son désaccord avec les théoriciens du panislamisme (A. Mérad, Le réformisme..., op. cit., p. 374 et suiv.)."


M. Tahtah, Entre pragmatisme, réformisme et modernisme. Le rôle politico-religieux des Khattabi dans le Rif (Maroc) jusqu'à 1926, Louvain, Peeters, 2000, p. 164-165 :

"La méthode qui consiste à allier les armes au verbe, méthode pratiquée par Muhammad b. 'Abd al-Karim [Abdelkrim al-Khattabi], le rapproche du Wahhabisme qui a utilisé aussi cette stratégie dans la péninsule arabe. Dans ses mémoires, il fait le panégyrisme aussi bien du Wahhabisme que de Kémalisme : « A la bonne heure ! dit-il, celui-là (Atatürk), c'est un homme !... Nous autres musulmans, dit-il, nous sommes des idiots (sic). La pratique de notre religion nous mène droit à notre perte. Et les Wahhabites ont bien raison de rejeter le culte des saints. Je ne reproche qu'une seule erreur à Ibn Saoud : c'est d'être à la remorque de l'Angleterre, parfaitement, à la remorque de sa politique »."


Voir également : Le "rayonnement" de la Turquie kémaliste dans le monde musulman
  
Le kémalisme et l'islam

Alexandrette, Mossoul, Ourmia : les politiques suivies par Mustafa Kemal Atatürk
  
La différence de nature entre les sécularismes kémaliste et baasiste

La place du kémalisme et du nationalisme turc dans la rébellion syrienne

Les intellectuels islamistes et la révolution jeune-turque

dimanche 28 mai 2017

Mehmet II dans la conception kémaliste de l'histoire




Tekin Alp, Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937 :

"La décadence turque commence à l'époque de Bajazet II. Or, que voyons-nous à cette époque ? Un mathématicien émérite, « Tokatli Lutli », condamné à mort, par une sentence rendue par des Ulémas, pour avoir cultivé les sciences mathématiques qui ne découlent pas du Coran ou des autres écrits religieux. Les chefs-d'oeuvre dus aux meilleurs artistes européens de l'époque, introduits au Palais par le Sultan Fatih [Mehmet II], sont détruits par son fils Bajazet. L'emploi de l'imprimerie est aussi considéré comme une chose impie et, selon l'Encyclopédie de Diderot, l'emploi de l'imprimerie est défendu en Turquie sous peine de mort. Tout travail ou toute oeuvre produit par des non-croyants, des kâfirs, devait être détruit et anéanti. La sentence religieuse permettant l'emploi de l'imprimerie n'a été rendue que trois siècles après que cette acquisition de la culture moderne eût été largement utilisée dans toute l'Europe.

C'est toujours à l'époque de Bajazet que l'on a commencé à ne confier les postes les plus hauts qu'à des musulmans qui n'étaient pas de nationalité turque. Voilà pourquoi nous n'avons pas pu prendre part aux mouvements de réforme et de Renaissance qui ont débuté en Europe pendant le règne de Sélim et de Soulman le Grand." (p. 128-129)


"Ainsi donc, les premiers principes fondamentaux de la révolution kemaliste gravitent autour de la souveraineté nationale. C'en était le premier but et le premier objectif. Et c'est ce qu'Atatürk lui-même a expliqué directement au peuple avant la fondation du parti kemaliste, pendant la tournée d'études et de consultations qu'il a faite en Anatolie et dont nous avons parlé, plus haut. Dans toutes les longues conférences qu'il a données et dans les réponses aux questions qu'il se faisait poser par le peuple, il a toujours relevé que la décadence et le démembrement de l'Empire sont dus à la souveraineté autocratique dictatoriale et individuelle des « Padichah » et que, sur les décombres de l'Empire disparu, une nouvelle Turquie naît, ayant comme base la souveraineté nationale absolue et sans réserve. Voici quelques passages de ces harangues adressées à la population d'Izmir et d'Izmit, pendant la tournée historique de consultation populaire déjà mentionnée :

« Pour bien comprendre ce point, jetons ensemble un coup d'œil sur l'histoire ottomane. Pendant tout le cours de l'histoire ottomane, tous les efforts et toute l'activité de l'Etat n'étaient pas déployés d'après les véritables besoins et les véritables désirs et aspirations de la nation, mais dans le but de satisfaire les ambitions et les appétits de tel ou de tel. Ainsi, par exemple, après que Fatih eût conquis Istanbul, c'est-à-dire après qu'il eût succédé au règne des Seltchoukis et à l'Empire oriental de Rome, il voulut faire la conquête de l'Empire occidental de Rome et entraîna toute la Nation vers ce but. Yavuz Selim, tout en maintenant le front vers l'Occident, dans lequel s'était engagé Fatih, voulait unifier l'Empire de l'Asie et créer une grande Union islamique. Kanuni Suliman voulut élargir les deux fronts, faire de toute la Méditerranée une mer close ottomane et établir son hégémonie sur l'Inde et il employa, dans ce but, le peuple, l'élément essentiel du pays.

« En effet, les Padichahs des Osmanlis basaient toute leur politique et tout leur travail sur des ambitions et des illusions personnelles, laissaient à leur place les populations des pays conquis, leur accordaient même des privilèges et traînaient la Nation, l'élément essentiel (les Turcs) vers les champs de bataille où elle s'épuisait. Pendant que l'élément essentiel était empêché de s'occuper de sa maison et de son champ, et traînait de ville en ville et de pays en pays, poursuivant de nouvelles conquêtes, les populations des pays conquis travaillaient et progressaient, obtenaient même des privilèges, gracieusement accordés par les conquérants. Pendant que l'élément conquérant s'appuyait sur son épée, l'élément conquis s'appuyait sur sa charrue. Mais ceux qui font des conquêtes avec l'épée doivent finalement céder la place à ceux qui font des conquêtes avec la charrue. C'est une vérité confirmée par les événements dans toutes les périodes de l'Histoire. Ainsi, par exemple, lorsque les Français, au Canada, étaient occupés avec leurs épées, les cultivateurs anglais sont venus s'y installer. La lutte s'est engagée entre l'épée et la charrue et, finalement, c'est cette dernière qui l'a emporté. Le bras qui manie l'épée se fatigue, mais celui qui manie la charrue se fortifie de plus en plus et s'approprie les trésors que la terre renferme. Après que les conquérants Osmanlis furent battus par la charrue et qu'ils furent obligés de battre en retraite, la période catastrophale commença. Les privilèges accordés aux étrangers et aux éléments non-musulmans du pays devinrent des droits acquis. Ces droits furent élargis de jour en jour. A la suite de ces capitulations, de ces privilèges et de ces pressions continuelles exercées par l'étranger, le pays et la Nation s'appauvrissaient. L'Etat n'était pas en mesure de se procurer les fonds nécessaires à son entretien. Mais les sultans, les palais, les sublimes Portes avaient besoin d'argent et ne trouvaient d'autre moyen que les emprunts étrangers à des conditions ruineuses qui ont finalement entraîné la faillite de l'Etat et l'installation de la Dette publique. » " (p. 178-180)


Voir également : Fatih Sultan Mehmet (Mehmet II)
 
La législation ottomane : du kanun aux Tanzimat

La dynastie ottomane et les racines turciques

Une hypothèse sur l'anticléricalisme kémalien

La révolution kémaliste : une "restauration de l'histoire turque"

L'apport déterminant de Fuat Köprülü à la turcologie

La réhabilitation du passé ottoman sous le kémalisme

  
Le Turc osmanli : oppresseur des Arméniens ou victime démunie ?

mercredi 17 mai 2017

Liberté de la presse : le classement de la Turquie en 2017

Classement de la liberté de la presse établi par RSF (2017) :



Le niveau de la Turquie est donc analogue à celui de la Bulgarie (membre de l'UE) et de la Macédoine.

A noter que le ministre des Affaires étrangères autrichien actuel (très anti-turc) a soutenu la candidature de la Macédoine à l'UE.

Voir également : La question des libertés et des droits de l'homme dans la Turquie actuelle

Indice de démocratie : le classement de la Turquie en 2016

L'accès à la contraception en Turquie

Quelques données factuelles sur la Turquie

vendredi 12 mai 2017

L'apport déterminant de Fuat Köprülü à la turcologie




Paul Dumont, "La revue Türk Yurdu et les musulmans de l'Empire russe, 1911-1914", Cahiers du monde russe et soviétique, volume 15, n° 3-4, 1974 :

"Fuad Köprülü (1890-1966) descendait de l'illustre famille Köprülü, célèbre dans l'histoire ottomane en raison des nombreux vizirs qu'elle avait fournis à la dynastie régnante. A l'époque de la fondation de Türk Yurdu, il avait vingt-deux ans à peine, mais il témoignait déjà de brillantes qualités intellectuelles. Il devait faire par la suite une très belle carrière universitaire et, à partir de 1935, politique. On lui doit plusieurs travaux importants, dans des domaines assez variés : turcologie,
histoire, folklore. Citons notamment ses conférences parisiennes sur « Les origines de l'Empire ottoman » (1935) et son Histoire de la littérature turque (Türk edebiyatı tarihi), Istanbul, 1926." (p. 317, note 12)

Robert Mantran, "L'orientation des études historiques en Turquie", Revue historique, 89e année, tome 234, 1965 :

"Si les historiens turcs d'avant 1914 ont apporté une contribution non négligeable à la connaissance de l'histoire de leur pays, leur oeuvre consistait le plus généralement en études limitées, quoique nombreuses, et dans l'édition, sans critique, des textes des principaux chroniqueurs ottomans des XVIe et XVIIe siècles. Peu à peu se fit sentir la nécessité d'approfondir les questions qui se posaient à propos de l'histoire de l'Empire ottoman et ainsi apparurent les premières publications de documents d'archives, portant essentiellement sur des règlements impériaux. Toutefois, on n'allait pas au-delà de la publication pure et simple et, par scrupule ou modestie, on se gardait d'en faire des commentaires et d'essayer de construire une histoire qui se dégageât quelque peu du récit traditionnel des événements.

C'est après 1923, avec l'impulsion donnée aux recherches historiques par Atatürk, que se dessine un mouvement nouveau : aller, par-delà l'histoire ottomane, à la découverte plus approfondie de l'histoire des Turcs et de la Turquie, notamment des Seldjoukides d'Asie Mineure et des dynasties post-seldjoukides. Ce mouvement n'alla pas sans quelques excès de nationalisme, mais ces excès furent assez rapidement corrigés. En outre, on tint davantage compte des données apportées par les sciences annexes, épigraphie et archéologie notamment ; on eut également recours aux oeuvres littéraires, et plus spécialement à la littérature populaire ; on s'efforça de découvrir des textes nouveaux, inédits. C'est plus particulièrement à Mehmed Fuad Köprülü que l'on doit ce renouveau : maître incontesté de la turcologie, non seulement il encourage les études historiques, mais il forme des élèves et donne l'exemple ; les articles et travaux nombreux qu'il publie entre 1923 et 1945 sont autant de pierres apportées à la construction de cet édifice imposant et moderne que doit être l'histoire des Turcs. Grâce à lui, on s'aperçoit que les sources sont infiniment plus variées et plus vastes qu'on ne le soupçonnait il attire ainsi l'attention sur la littérature populaire, sur l'importance des documents des fondations pieuses (vakīflar), sur l'onomastique, sur les sources historiques des pays voisins de la Turquie. Avec Köprülü est née une histoire documentée, critique, comparative, éclairant non seulement les problèmes politiques, mais aussi les problèmes humains, religieux, économiques et sociaux.

Entre les deux guerres, l'exemple donné par M. F. Köprülü a été suivi avec plus ou moins de bonheur par des historiens comme Ahmed Refik et Ismail Hakki Uzunçarşīlī. Cependant, on peut dire que c'est avec la génération suivante, celle qui apparaît en 1945, que la nouvelle école historique turque montre sa valeur. Au goût de la recherche, inspiré à ses élèves par Köprülü, s'ajoute l'acquisition d'une méthode que nombre d'entre eux sont allés perfectionner en Europe. Si, après 1945, l'on édite encore des oeuvres de chroniqueurs ottomans ou seldjoukides, désormais ce sont des études critiques, utilisables sans réticence ; de plus en plus, on se consacre à la recherche et à la publication de documents d'archives, de vakfiyès (actes des fondations pieuses) qui servent de base à des études sérieuses : il ne s'agit plus de raconter, de décrire, mais de chercher à expliquer. Et cela est valable d'abord pour la période seldjoukide sur laquelle, outre les travaux de Köprülü, les publications de documents et de vakfiyès par Osman Turan, Fikret Işiltan, Mehmed Zeki Oral et autres apportent des précisions nouvelles et précieuses touchant à la vie religieuse, sociale et économique. Cela est plus valable encore pour la période ottomane : on doit en premier lieu à Ömer Lûtfi Barkan la publication de documents d'archives du plus haut intérêt portant aussi bien sur l'économie agraire que sur l'économie urbaine il faut ajouter au crédit d'Ö. L. Barkan qu'il ne s'est pas contenté de publier ces documents : il a su, dans des articles de grande valeur, amorcer l'étude des problèmes économiques et sociaux de l'Empire ottoman aux XVe et XVIe siècles, renouvelant ainsi l'histoire de cet empire que l'on avait trop longtemps vue sous l'aspect présenté par J. von Hammer dans la première moitié du XIXe siècle. Suivant l'exemple donné par Ö. L. Barkan, les historiens turcs d'après-guerre se sont attachés à cette étude des documents d'archives, étude vue sous l'angle des institutions ottomanes et des problèmes économiques et sociaux ainsi peut-on citer les travaux de Mehmed Tayyib Gökbilgin, de Halil Inalcīk, de Mustafa Akdağ, de Lûtfi Güçer, qui portent sur les XVe, XVIe et XVIIe siècles et qu'on ne peut ignorer si l'on veut désormais écrire l'histoire de cette époque. Utilisant lui aussi les documents d'archives, mais de façon parfois moins critique, Ismail Hakki Uzunçarşīlī a publié plusieurs livres concernant les Institutions de l'Empire ottoman le gouvernement central, le palais, la marine, l'armée (son travail sur les Janissaires et les autres corps militaires ottomans est particulièrement documenté)." (p. 316-318)

"Au terme de ce rapide coup d'oeil, nous pouvons dire que les études historiques en Turquie sont sorties de la phase du balbutiement et de la polygraphie : les travaux publiés depuis une vingtaine d'années par les historiens turcs constituent les preuves indéniables d'une science parvenue à maturité. On peut regretter que l'obstacle de la langue réduise leur audience, car ces historiens turcs sont peu connus, malgré leurs mérites. Plus que les Occidentaux, ils sont astreints à la pratique des langues européennes en plus du turc, de l'arabe et du persan, bases indispensables des études historiques en Turquie.

S'ils ont une tradition historique, celle-ci a dû être remodelée car elle n'était pas génératrice de progrès ; jointe aux méthodes historiques occidentales, elle leur permet de nous apporter des oeuvres que, souvent, l'on célébrerait en Europe si elles étaient rédigées en une langue d'Occident. L'élan donné par M. F. Köprülü a porté ses fruits, encore jeunes peut-être, mais qui ne pourront que mûrir au fur et à mesure que des générations nouvelles d'historiens apparaîtront, et il en est actuellement qui donnent de belles promesses. Si l'effort est encore dispersé, si le succès n'a pas toujours répondu aux espérances, il n'en faut pas pour autant dédaigner ou négliger les travaux des historiens turcs. Peut-être faudrait-il, pour qu'un véritable épanouissement apparaisse, que les Occidentaux s'intéressent de plus près à l'histoire d'un pays qu'ils ont trop longtemps méconnu, voire méprisé à une certaine époque ; ce ne sont pas les éléments de recherche qui manquent, et les travaux récents ou en cours en Turquie sont là pour nous montrer que le fonds est riche et qu'il suffit de l'exploiter..." (p. 322)

Voir également : La révolution kémaliste : une "restauration de l'histoire turque"

La réhabilitation du passé ottoman sous le kémalisme

mercredi 10 mai 2017

La réhabilitation du passé ottoman sous le kémalisme




Saint-Hervé, "Lettre de Turquie : De l'historiographie de la révolution nationale turque à une réhabilitation de l'empire ottoman", Le Temps, 28 août 1942, p. 2 :
(De notre correspondant particulier)

Ankara, août.

Toute révolution se digère et s'assimile. Il y faut un temps plus ou moins long. Plus long si les révolutionnaires ont préféré composer avec les institutions qu'ils ont entrepris de réformer et, pour une raison ou pour une autre, éviter les transitions brutales. Alors, une fois l'oeuvre accomplie, elle se trouve ipso facto codifiée. Moins long si l'opération a été radicale. La réussite — si réussite il y a — est dans ce cas plus étonnante. Mais il reste à enregistrer et à compiler les « actes » dont, tout au feu de l'action, on a dû négliger la transcription et le classement. De plus, au fait même qu'il a fallu aller vite en besogne, certaines révisions s'imposent, voire certaines réhabilitations.

Tel est le cas pour la révolution nationale turque. Nul ne niera que celle-ci ait été, elle aussi, « totalitaire ». On l'a trop écrit, trop prouvé pour qu'il soit nécessaire d'y revenir ici. Tout le monde est d'accord également pour reconnaître que le succès en a été rapide. Et complet. Si bien qu'aujourd'hui, vingt ans seulement après le congrès de Sivas, la nécessité s'est fait sentir d'écrire l'histoire de cette révolution en même temps que, de-ci, de-là, des voix se sont élevées pour demander que soit corrigé ce qu'elle avait pu comporter et consommer d'excessif.

La tâche de l'institut d'histoire de la révolution

Au début de l'année présente le conseil dès ministres a décidé la création à Ankara d'un institut d'histoire de la révolution, rattaché à la faculté des langues, d'histoire et de géographie. Cet institut aura pour tâche d'étudier et de rechercher toutes les questions concernant la guerre de l'indépendance et de préciser les principes sur lesquels se base le régime républicain. Tous les départements officiels qui détiennent des documents concernant la révolution devront les remettre à l'institut, si le ministre de l'instruction publique le juge nécessaire. Une commission spéciale sera alors chargée d'écrire l'histoire en quelque sorte « officielle » de cette révolution. Enfin seront fondés des musées, des archives et des bibliothèques.

La tâche n'est certes pas aisée. Et d'autant moins que le plan qui a été conçu par ceux qui président aux destinées du nouvel institut semble vaste et singulièrement extensif. Il ne s'agit pas en effet, comme on pourrait le croire, pour les historiographes de la Turquie nouvelle, de retracer l'épopée de Mustapha Kemal, la fondation et l'organisation de la République. On leur demande aussi de rechercher dans le passé tout ce qui, de près ou de loin, a préparé l'instauration du nouveau régime ou, simplement, tout ce qui, dans la succession des siècles, s'apparente au mouvement libérateur d'Ataturk.

Dès lors le champ de leurs investigations et de leurs sondages n'a, pratiquement, d'autres limites que celles de l'histoire tout entière de la Turquie. C'est du moins ce que l'on pourrait déduire des propos de ceux — et ils sont nombreux — qui se passionnent pour ce travail, pour cette mission.

Les sources de la révolution kémaliste

Sans doute reconnaissent-ils que l'histoire de la Turquie républicaine ne date que de vingt ans. Mais, disent-ils, l'histoire des luttes qui ont lentement préparé cette ère est dix fois plus vieille.

Pour ceux qui étudient à fond la question, écrit M. Falih Rifki Atay, les sources de l'histoire de la révolution turque remontent jusqu'à la moitié du dix-septième siècle. Il est impossible de ne pas rattacher l'ère républicaine à la Constitution, celle-ci au Tanzimat et ce dernier aux mouvements de rénovation de l'Etat Osmanli. Il y a plus de trois siècles que s'est déclenchée la réaction des éléments jeunes et avancés de l'Etat contre la prétention occidentale que l'empire ottoman était sur le chemin de l'effondrement et de la décadence.

M. Falih Rifki Atay proclame ainsi que les manifestations d'un besoin « de rénovation, d'affranchissement et de délivrance » éprouvé sous l'ancien régime sont antérieures de soixante-dix à quatre-vingts ans au mouvement rénovateur de l'empire japonais.

Tant que dura la période d'effondrement et de démembrement de l'empire ottoman, ajoute-t-il, ils furent nombreux dans cet empire ceux qui pressentirent un grand nombre de vérités que nous croyons neuves, qui se soulevèrent en leur nom et qui sacrifièrent leur vie pour elles. Sous l'or et les chamarrures de l'histoire officielle monarchiste, un mouvement de réveil, de relèvement, de délivrance palpite sans cesse comme un coeur en détresse. Il y a des héros populaires révoltés contre la tyrannie, des victimes d'une idée, de grands caractères. Mais presque tous ont reçu, de la part des historiens officiels de la Sublime Porte, les épithètes de bandits, d'athées, de fous ou de rebelles.

Ce sont ces martyrs précurseurs de la révolution kémaliste que M. Falih Rifki Atay veut voir ressuscités, réhabilités et proposés au culte des Turcs d'aujourd'hui. Ce sont leurs actes et leurs paroles qu'il veut voir figurer à la base essentielle du monument qu'est chargé d'édifier l'institut de l'histoire de la révolution. Ces retours vers le passé sont propres, proclame-t-il, à accroître le prestige, la valeur et la gloire de cette révolution. Et, selon lui, il sera remédié ainsi à une grande lacune de l'histoire turque.

Réactions contre la condamnation en bloc de l'ancien régime

Mais tandis que certains proposent, avec M. Falih Rifki Atay, de retenir de l'histoire de l'empire ottoman tout ce qu'elle contient et tout ce que l'on peut y découvrir de germes révolutionnaires, d'autres intellectuels turcs, et qui ne bénéficient pas d'une moins large audience, suggèrent de rechercher aussi ce qu'elle offre d'exaltant comme pures gloires nationales et d'édifiant comme exemples.

Pour ceux-ci il ne s'agit pas d'explorer les archives secrètes, aujourd'hui mises au jour, de tel ou tel sultan pour y retrouver la trace et les titres de noblesse révolutionnaire d'un glorieux opprimé. Non. C'est de certains empereurs mêmes qu'ils demandent la réhabilitation. Et ils ajoutent qu'il y aurait sans doute intérêt à accorder le bénéfice de l'appel à un régime — l'ancien — que l'on eut tort de condamner en bloc.

Réaction normale. En effet, de même qu'en France un enseignement marqué parfois de sectarisme s'efforça naguère de discréditer l'oeuvre de nos rois, de même en Turquie, depuis l'avènement de la République, avait-on tendance à vouer au mépris l'oeuvre tout entière des sultans ottomans. Sans doute les manuels scolaires n'ignoraient-ils pas toute l'histoire de l'empire avant et après la conquête d'Istamboul. Mais leurs auteurs la traitaient souvent comme l'histoire d'un pays étranger, sans liens et sans rapport avec la Turquie républicaine.

En lisant ces livres écrits pour leur formation les jeunes élèves ne pouvaient être remués ni marqués par aucune de ces émotions que l'on ressent à l'évocation du passé de sa patrie et qui vous intègrent à elle par une action lente et sûre comme une gestation. Pour un peu on étudiait les faits et gestes des empereurs seldjoukides et osmanlis de la même manière et dans le même état d'esprit, disons avec le même détachement, que l'histoire des empereurs romains ou celle des tyrans athéniens. Avec cette différence pourtant qu'une propension à discréditer l'ancien régime poussait parfois les auteurs des livres d'histoire turque à, se départir de l'objectivité dont ils pouvaient faire preuve dans leurs écrits sur la vie des Césars. Aussi, le plus souvent, les sultans pris en bloc apparaissaient-ils aux écoliers des jeunes générations comme des oppresseurs avides de sang, des despotes aveugles et ignorants, des jouisseurs ou des fous.

Mais la dynastie et la personne des empereurs n'étaient pas les seules à être vouées rétrospectivement aux gémonies, le régime tout entier, l'administration, les moeurs et pour un peu toute la civilisation ottomane étaient indistinctement condamnés ou moqués. Caricaturistes et cinéastes s'en donnaient à coeur joie. Chaque semaine les dessinateurs trouvaient un ou plusieurs sujets, leur permettant de tourner en ridicule les moeurs des Turcs d'autrefois. Tout y passait : costume, religion, vie familiale, vie publique, etc... Enfin, jeunes garçons et jeunes filles pouvaient voir sur l'écran des salles de spectacle des parodies grotesques d'une vie qu'avaient vécue leurs grands-pères, souvent même leurs pères.

Cette violence dans l'anathème ou dans la satire, ce parti pris dans l'enseignement de l'histoire étaient certes excusables. La Turquie avait trop souffert sous le règne des derniers Osmanlis pour que la réaction ne fût pas violente et même outrancière. Il était nécessaire, sans doute, qu'elle fût aussi excessive que les abus, les vices ou les hontes qu'elle prétendait combattre. A ce prix seulement on pourrait extirper le mal, vider l'abcès. Et c'est ce qui explique que les pouvoirs publics aient eux-mêmes encouragé souvent les initiatives et la besogne des plus farouches contempteurs du passé impérial.

Mais la République turque est aujourd'hui majeure. Et il n'y a rien d'étonnant à ce que ces mêmes pouvoirs publics envisagent d'un oeil serein et peut-être même intéressé une réaction qui n'est pas à proprement parler dirigée contre ces iconoclastes officieux, mais qui, au nom de la raison et de la grandeur nationale, demande justice pour le passé.

Le but de l'enseignement de l'histoire

C'est d'abord à l'enseignement de l'histoire que les tenants de cette faction s'intéressent.

Dans la revue Tanridag que publie l'historien Riza Nur, bien connu à Paris où il résida longtemps, M. [Nihal] Atsiz écrivait l'autre jour ce qui suit :

L'un des buts des leçons d'histoire, de géographie et de littérature est d'inculquer aux enfants l'amour de la patrie et de la nation. Cet enseignement doit se faire sans mentir, sans déformer la réalité, car un patriotisme basé sur des mensonges est tout aussi impossible que n'importe quelle vertu provenant d'une déformation de la vérité. En lisant leur histoire et leur littérature, les enfants réfléchissent, jugent, se réjouissent, se fâchent, et critiquent. Mais ils finissent par aimer profondément l'histoire et la culture turques, avec toutes leurs victoires et tous leurs échecs. Quelquefois, même, ils ne se rappellent plus rien de tous les volumes qu'ils ont étudiés, et il ne leur reste plus qu'une foi et un amour national dans l'âme. Tel est notre but...

Les professeurs ont un lourd devoir patriotique. Si les professeurs d'un pays ne font pas leur devoir, quelle que soit la valeur des officiers de ce pays, il est condamné à un effondrement épouvantable...

Ce qui m'a poussé à écrire cet article est une ligne que j'ai lue dans le livre de littérature de Ali Djanib qui sert de manuel de neuvième classe dans beaucoup d'écoles de Turquie. Cette ligne est la suivante : ... « Alors Abdulmedjit prit le pouvoir. C'était, comme tous les sultans ottomans, un malheureux ignorant... »

Tous les sultans ottomans furent-ils donc de malheureux ignorants ? Parmi tous ces personnages qui menèrent l'armée turque de victoire en victoire, qui défendirent à eux seuls le turquisme et l'Islam contre tout l'Occident, qui remplirent leur pays d'oeuvres d'art et de science, ne s'en est-il pas trouvé un seul qui eût quelque valeur ? Que cette accusation portée contre un foyer d'héroïques guerriers est donc dure ! Si, dans ce foyer ottoman, il y eut un ou deux fous, un ou deux impuissants, est-ce une raison pour entraîner tous les autres dans la pourriture ?

Réhabilitation des grands empereurs

M. Atsiz n'est pas le seul à prendre la défense des grands sultans et à demander qu'on les réhabilite aux yeux de tous.

Tout récemment une discussion s'est engagée dans la presse à propos du cinq centième anniversaire de la conquête d'Istamboul. Le gouverneur de la grande métropole du Bosphore, le docteur Lutfi Kirdar, a résolu de dresser dès maintenant un programme pour l'édification des monuments dont l'inauguration donnera dans onze ans un éclat majestueux et une signification aux fêtes du demi-millénaire. Parmi ces monuments le plus important doit être une statue colossale de Mahomet Fatih, le conquérant. Aussitôt certains de protester. Une statue de Fatih. Mais c'était un sultan ! Or
un sultan, quel qu'il fût, est un objet d'aversion. On projetait également de statufier Mourad II, vainqueur de la grande bataille de Varna, Une revue éleva des protestations véhémentes.

Ce fut l'occasion pour de nombreux intellectuels de prendre ou- vertement la défense des empereurs. Le 20 juin, le Djoumhouriyet, le journal le plus lu en Turquie, publiait un fort article de M. Oguz Turkkan.

Certes, écrit celui-ci, les derniers temps du régime ottoman furent désastreux. Tous nous haïssons ceux qui, n'ayant pas une goutte de sang vraiment turc dans leurs veines, menèrent la Turquie à la catastrophe. Nous stigmatisons un régime faussé et devenu, entre des mains incapables, un instrument d'oppression et de trahison. Mais tout notre passé est-il noir ? N'avons-nous pas, au cours de siècles magnifiques, et même dans les périodes les plus proches de nous, un passé lumineux d'histoire nationale ? Ce serait lâcheté et ignorance que de le nier. Qui étaient donc ces sultans indistinctement honnis ? Jusqu'à Yavouz Selim, ce ne sont que de purs Turcs. Aucun sang étranger n'a souillé leur hérédité. Tous descendent de la lignée turque ottomane. La plupart des reines-mères sont des princesses Dulkadir, c'est-à-dire turkmènes. C'est à partir de Kanuni que commence le métissage de la dynastie ottomane. Et ce métissage ira croissant jusqu'à ne produire que des fous et des idiots.

Ceci dit, M. Oguz Turkkan exalte les gestes des grands empereurs : Bajazet la Foudre, qui terrassa toutes les armées coalisées d'Europe ; Mourad II, le vainqueur de Kosova ; Mohamed Fatih, le conquérant d'Istamboul ; Yavouz Selim, conquérant de l'Egypte ; Soliman le Magnifique, symbole même de la grandeur impériale turque.

C'est folie, conclut M. Oguz Turkkan, que de renier un passé « glorieux et si plein de fierté. Aussi cela n'a-t-il pas duré. Le bon sens a enfin repris le dessus... Des revues ont attaqué la manie déplorable de bafouer le passé national... Enfin la victoire est restée aux turquistes », qui voient leur idéal consacré par la décision de célébrer le cinq centième anniversaire de la conquête d'Istamboul.

Un autre passe en revue l'histoire de la dynastie ottomane et prouve qu'aucune famille royale ne compte autant de souverains glorieux. Les descendants d'Osman, rappelle-t-il, ont régné pendant 623 ans, fait la guerre contre 72 pays, vaincu 12 peuples. Et il dresse cet étonnant palmarès :

Des quarante sultans ottomans « enregistrés » par l'histoire, dix-neuf furent de très grands hommes, et particulièrement Osman Gazi, Mourad Ier, Bajazet la Foudre, Mehmet, Techlebi, Mourad II, Mehmet Fatih, Yavouz. Douze furent des hommes de capacité moyenne mais chez qui dominaient les qualités : Selim II, Mehmet IV, Abdulhamid Ier, Abdulhamid II, etc... Quatre furent des personnages effacés, qui régnèrent d ailleurs très peu. Trois enfin étaient faibles d'esprit : on ne peut donc les juger comme des hommes normaux. Le sultan Asiz fut gaspilleur, donc nuisible. Enfin Mehmet VI fut simplement mauvais.

Si on comparait cette dynastie à une classe de 40 élèves, dont 31 réussissent aux examens, 4 doivent « repasser » à la session d'octobre et 5 enfin devront « redoubler », ce serait une très bonne classe.

Plusieurs de ces sultans furent de grands guerriers, quelques-uns moururent sur le champ de bataille, d'autres en revinrent glorieux. A partir de Mourad II, ils furent tous poètes. Certains furent musiciens ou savants.

Conclusion : c'est une injustice envers l'histoire turque elle-même que de chercher à discréditer en bloc tous les sultans ottomans. Mais c'est aussi un danger que d'élever les écoliers turcs dans ces idées.

L'héritage du passé

Ceux qui osent signaler ce danger y semblent poussés surtout par cette constatation que l'heure est venue où la première génération de la révolution va s'intégrer activement dans la vie nationale et charger sur ses épaules une part des fonctions publiques. Le moment leur semble choisi, maintenant que les nouvelles institutions sont solidement établies sur leurs bases, de refaire un inventaire de l'héritage du passé.

Si important qu'il soit, écrit dans Tanridag M. Nouri Gendjosman, de détruire les établissements vieillis qui ne répondent plus aux besoins actuels et de les remplacer par de nouveaux, il est nécessaire de rechercher dans l'héritage de nos pères ce qui a gardé sa vigueur et sa vitalité. N'oublions pas que dans les ruines de l'empire ottoman se trouvent d'innombrables trésors qui font la primauté des Turcs, qui symbolisent leur existence matérielle et morale...

Qu'est-ce que l'empire ottoman ? Cette entité historique, que nous croyons être un bloc séparé de nous, n'est qu'une partie de l'unité nationale turque, une partie longue de six siècles... Ce qui, pendant six siècles, s'appelle l'empire ottoman, est-ce autre chose que l'oeuvre des conquérants turcs, des héros turcs, des génies de la science et des arts turcs ?...

L'Etat transmis par les Seldjoukides aux Ottomans était toujours la même entité nationale. Le nom seul avait changé. La République turque, dans ses limites actuelles, est l'enfant solide et fort de cette mère.

La République turque est assez forte pour réviser les assises de son oeuvre

Ceux qui parlent ainsi ne sont pas, comme on pourrait le croire, de simples transfuges de l'ancien régime, des réactionnaires des vieilles générations, des fossiles. Beaucoup de ceux qui demandent la réhabilitation de l'empire ottoman sont de jeunes nationalistes, frais émoulus de l'Université. Ils sont aussi, on s'en doute, les plus actifs, les plus « dynamiques ». Et ils trouvent une large audience dans la jeunesse des écoles. On ne prétendra certes pas qu'il s'agit là d'un véritable « mouvement » capable d'entraîner aujourd'hui la masse de l'opinion publique. A vrai dire seuls, pour l'instant, certains cercles intellectuels se passionnent vraiment pour cette révision du jugement qui, il y a vingt ans, condamna sans appel les empereurs. Mais il est significatif pourtant de constater qu'un grand journal comme le Djoumhouriyet, qui est le quotidien le plus répandu en Turquie, n'hésite pas à joindre sa forte voix à celles, plus discrètes, des hebdomadaires turquistes. Le temps n'est pas si loin où l'on ne prononçait même pas le nom des sultans osmanlis. Mais la révolution nationale n'était pas encore digérée. Alors qu'aujourd'hui la République turque a atteint sa maturité.

Quant à essayer de prévoir ce qui, de cette réaction intellectuelle et sentimentale, pourra se traduire en actes officiels, en décisions gouvernementales, c'est une tâche mal aisée. Les circonstances actuelles imposent aux dirigeants d'Ankara des soucis qui leur interdisent pratiquement de prêter aujourd'hui l'oreille aux suggestions des nationalistes intégraux et d'envisager la réalisation de leurs voeux. Et puis il faut compter avec une certaine opposition qui ne veut pas que « le nationalisme soit en Turquie le bouclier de la réaction ».

Mais le jour où, la paix revenue, la jeune République turque, reprenant sans inquiétudes la route de ses destinées, sera en mesure de se consacrer de nouveau tout entière à l'oeuvre de reconstruction entreprise par Ataturk et poursuivie par Ismet Inonu, peut-être lui sera-t-il loisible de « revoir » les assises sur lesquelles cette oeuvre repose. Telle sera la mission de l'institut d'histoire de la révolution. Alors, peut-être même au sein de cet institut, pourra se faire entendre la voix de ceux qui, avec M. Nouri Gendjosman, disent dès aujourd'hui :

La jeunesse turque révolutionnaire ne doit pas regarder le passé comme un miroir déformant, symbole de la rétrogradation, mais comme une plaque commémorative portant la trace de mille et un événements qui soulèvent notre poitrine d'orgueil et de fierté... La révolution ne signifie pas qu'un peuple doive, en se détachant de son passé, de tous les liens moraux et culturels de l'histoire, s'élancer vers un avenir tout neuf. C'est là une attitude que révoquent les lois mêmes de la nature.

Saint-Hervé.

Voir également : La dynastie ottomane et les racines turciques

Fatih Sultan Mehmet (Mehmet II)

La législation ottomane : du kanun aux Tanzimat

Le réformisme du sultan Mahmut II

Les Tanzimat
 
Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) : un sultan autoritaire et réformateur

Une hypothèse sur l'anticléricalisme kémalien