samedi 31 décembre 2016

Sun Yat-sen et la Turquie




Sun Yat-sen (père fondateur de la République de Chine), discours à Kobe (Japon), 28 novembre 1924 :

"A l'heure actuelle, l'Asie ne possède que deux pays indépendants, le Japon à l'Est et la Turquie à l'Ouest. En d'autres termes, le Japon et la Turquie représentent les barricades orientale et occidentale de l'Asie. (...) La Chine possède aussi des armements considérables actuellement, et quand son unification sera accomplie, elle deviendra aussi une grande puissance. Nous préconisons le panasiatisme pour restaurer le statut de l'Asie. Ce n'est que par l'unification de tous les peuples asiatiques, sur la base de la bienveillance et de la vertu, que ceux-ci peuvent devenir forts et puissants.

Mais compter sur la seule bienveillance pour convaincre les Européens en Asie d'abandonner les privilèges qu'ils ont acquis en Chine serait un rêve chimérique. Si nous voulons retrouver nos droits, nous devons recourir à la force. En matière d'armements, le Japon a déjà atteint ses objectifs, alors que la Turquie s'est aussi récemment armée de manière complète.

(...) un certain nombre d'érudits européens et américains ont commencé à étudier la civilisation orientale et ils se rendent compte que si l'Orient est matériellement loin derrière l'Occident ; l'Orient est moralement supérieur à l'Occident. (...)

Si nous voulons réaliser le panasiatisme dans ce monde nouveau, quel doit être son fondement sinon nos anciennes civilisation et culture ? La bienveillance et la vertu doivent être les fondements du panasiatisme. Avec cela comme base solide, nous devons ensuite prendre les sciences de l'Europe pour notre développement industriel et l'amélioration de nos armements, non pas comme les Européens l'ont fait pour opprimer et détruire d'autres pays mais pour nous défendre. (...)

Comparons les populations de l'Europe et de l'Asie : la Chine a une population de 400 millions, l'Inde de 350 millions, le Japon de 60 millions, et, au total, l'Asie ne compte pas moins de 900 millions d'habitants. La population de l'Europe est de l'ordre de 400 millions. Il est intolérable que 400 millions puissent opprimer 900 millions et, dans le long terme, cette injustice sera vaincue. (...)

En un mot, le panasiatisme représente la cause des peuples asiatiques opprimés."

Voir également : La sous-estimation méprisante des Turcs

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vendredi 23 décembre 2016

René Grousset




René Grousset, Histoire de l'Asie, tome I : "L'Orient", Paris, G. Crès et Cie, 1922, p. 286-290 :

"Ce peuple turc, malgré tous ses défauts et tous ses vices, est vraiment une des races impériales du vieux monde. Que de fois, les hordes congénères du Gobi ou de l'Amour ont cueilli l'héritage des Fils du Ciel, dans les villes impériales de là-bas, au Honan ou au Petchili ! Vingt fois en Perse, à Ispahan, à Tauris, à Téhéran, des bandes mongoles ou turcomanes se sont installées sur le siège du Roi des Rois. A Delhi, d'autres Turcs et d'autres Mongols ont possédé l'Empire des Indes et ses trésors. Et si, pendant huit siècles, les héritiers de Mahomet et ceux d'Héraclius se sont livré un combat sans merci, si entre chrétiens et musulmans, de la bataille du Yarmouk à 1453, le duel n'a pas cessé avec ses invasions arabes, ses reconquêtes byzantines et ses croisades, c'était en fin de compte pour qu'un modeste cavalier turcoman, venu à petites étapes des frontières chinoises, héritât à la fois de la succession d'Héraclius, et de celle de Mahomet !

En tant que Kaisar-i-Roum, l'Osmanli est le protecteur de l'orthodoxie grecque. Partout où s'étend l'Hellénisme du Phanar, s'étend la sollicitude du maître. Bon gré, malgré, puisqu'il tient la place, de l'Isapostole, le sultan s'occupe de questions monastiques, dogmatiques et théologiques. Il installe les patriarches, départage les moines de l'Athos. D'ailleurs l'Empire Ottoman adopte en bloc les institutions politiques et administratives de l'Empire Byzantin, son luxe, sa cour, ses vices. Puis, dans les Balkans, le Turc ne veut connaître qu'une race — la race impériale à laquelle il succède, la race grecque. Tout ce qui, par la conversion à l'Islam, ne se réclame pas de la race impériale d'aujourd'hui, est abandonné à la race impériale de la veille. Par le Phanar l'Empire Byzantin subsiste sous l'Empire Turc qui lui a été superposé. Il y a dans le Grand Seigneur autant de personnages disparates et pittoresques que dans le Charles-Quint des drames romantiques. (...)

Cependant l'Empire turc souffrait des contradictions de son double caractère byzantin et mongol. L'étiquette byzantine qui enserrait le « Porphyrogénète osmanli » fit de lui une idole hiératique, isolée au fond du sérail — parmi les femmes, les mignons et les eunuques : Depuis le jour où Roxelane la Rieuse séduisit Soliman, ce fut le gynécée qui gouverna. Le règne de Mourad III fut dominé par la rivalité de la Dame de Lumière et de la belle Safîyé — qui était une patricienne de Venise, de la noble famille, des Baffo. De Moustafa Ier à Mourad IV, le pouvoir appartint à une Grecque, Rêve Lunaire ; sous Mohammed IV, Moustafa II et Ahmed III à la princesse russe Tarkhane. On revit le gouvernement des Zoé et des Théodora du XIe siècle. L'étiquette minutieuse et la pompe lourde du Palais Sacré, tout ce que le byzantinisme avait de trop capiteux et d'amollissant, eurent vite engourdi ces nobles soudards. Au bout de deux siècles, le Padischah avait le genre de vie et la mentalité d'un basileus de la décadence. Le vrai « byzantin », au mauvais sens du mot, ce n'est pas l'empereur grec du Xe ou du XIIe siècle toujours à cheval, ni celui du XVe siècle toujours sur la brèche, c'est le sultan osmanli de l'ancien régime.

Et, comme le padischah, le peuple s'amollit. Ce peuple turc, indolent de corps, paresseux d'esprit, et, dès que la furie du massacre est passée, taciturne et débonnaire, s'éprit passionnément du pays admirable où le destin l'avait conduit. Il aima le paysage unique de Stamboul, le golfe lumineux de la Corne d'Or, les coupoles des cathédrales byzantines devenues autant de mosquées, les Eaux Douces d'Europe, les Eaux Douces d'Asie et les bosquets d'Eyoub sous lesquels, après tant de tumulte et de gloire, les premiers Ottomans poursuivent depuis quatre siècles leur rêve silencieux. Lui, le fils des pâtres nomades qui avaient erré pendant des millénaires des sables du Gobi aux steppes de l'Aral, de quel amour profond il s'unit à ce ciel et à ces paysages qui rivalisent avec le ciel napolitain et avec les paysages de Venise, à la Mer de Marmara bordée de villas et de kiosques où s'entend, près des terrasses grillées, le rire d'invisibles captives ; au Bosphore plein de caïques et de felouques qui laissent traîner après eux le parfum des sérails interdits...

Cette terre d'Europe, qu'avaient jadis fréquentée les jeunes dieux grecs, les Ottomans l'enrichirent de nouveaux thèmes de beauté. Ils y apportèrent de nouvelles façons de rêver et de sentir, et c'est pour cela, à cause du charme de Stamboul qu'il faut leur pardonner la prise de Constantinople. « La Grèce du soleil et des paysages », l'Ottoman la vit à travers ses rêveries d'oriental et il lui prêta une mélancolie, nouvelle parce qu'il portait en lui la nostalgie des steppes tristes et des horizons illimités. Des palais de Byzance, il entendit toujours, par delà le ruisseau du Bosphore, du côté de Scutari et de la verte Brousse.

Le rossignol gémir sur les cyprès d'Asie.

De l'Asie prochaine, s'il garda les sursauts farouches et les sauvages réveils, il conserva aussi le sens du mystère, le songe intérieur, la simplicité de vie et une hautaine dignité dans l'infortune. Parmi des races traîtresses, vulgaires et mercantiles, au centre même du cosmopolitisme levantin, l'Ottoman resta dans sa vie privée débonnaire et grave, résigné aux décisions d'Allah, sûr de commerce, loyal envers ses amis.

Enfin, si les Turcs étaient un peuple neuf, ce n'étaient pas des barbares. Durant leur séjour aux confins de la Perse, ils avaient subi très profondément l'influence iranienne. Le classicisme persan fut pour eux ce que fut l'hellénisme pour nos races du Nord. Ils peuplèrent le paysage méditerranéen de toutes les images tendres et merveilleuses évoquées par les poètes persans. Les vers de Hâfiz et de Sâdi chantèrent pour eux dans les jardins de Stamboul comme dans les roseraies d'Ispahan et de Ghirâz. La fine, délicate et rare culture persane s'acclimata sur les bords du Bosphore, avec ses mosquées de marbre revêtues de mosaïque de faïence, avec l'éblouissement de ses arabesques, l'élégance de ses kiosques et la douceur de ses jardins secrets. Nous avons dit tout le regret qu'on peut avoir qu'une nouvelle France n'ait pas subsisté au pays de la Croisade et que l'Hellénisme lui-même ait succombé sous ses dix siècles d'histoire. Mais peut-être n'était-il pas indifférent que, comme l'Iran jadis s'était ouvert à la civilisation hellénistique, la Grèce connut à son tour la culture persane et qu'il y eût en pleine Europe un coin de terre qui, bercé par le grand rêve oriental, échappât au tumulte de notre civilisation et presque à la fuite des siècles."


René Grousset, Le Réveil de l'Asie. L'impérialisme britannique et la révolte des peuples, Paris, Plon, 1924, p. 1-3 :

"On pourrait, sans excessif paradoxe, soutenir que jusqu'en 1908 il n'y avait pas d'empire turc. Il y avait l'Empire ottoman, sorte d'Autriche-Hongrie musulmane, Etat international superposé à vingt races ennemies. Sans doute, dans cet empire disparate la dynastie était turque, mais l'armée était en partie albanaise, le clergé en partie arabe, le commerce grec, arménien et juif, la diplomatie arménienne et grecque, l'instruction, dans les classes cultivées, persane et française. Le peuple turc n'avait jamais eu l'idée d'assimiler les éléments allogènes. Il les gouvernait plus ou moins bien, mais en respectant leur langue, leur religion, leurs coutumes, leur organisation sociale. Arméniens et Kurdes, Druses et Maronites perpétuaient ainsi leur existence nationale sous l'autorité à la fois tyrannique et débonnaire de la Porte.

Dans cet empire cosmopolite, le peuple turc avait sa terre à lui : l'Asie Mineure. Si l'Asie Mineure renfermait des Grecs sur la côte d'Ionie et des minorités arméniennes en Cilicie et en Cappadoce, le gros de la population restait incontestablement turc ou turcoman. Depuis le onzième siècle, les Turcs Seldjoûcides s'étaient établis sur les plateaux de l'Anatolie orientale et centrale. Depuis le quatorzième siècle, les Ottomans avaient enlevé à l'hellénisme la Bithynie et les vallées égéennes. La péninsule d'Asie Mineure était devenue un nouveau Turkestan, une terre aussi foncièrement touranienne que la Kachgarie ou la Transoxiane. La vigoureuse population turque qui y avait pris racine représentait un des types de race paysanne les plus solides du globe. C'était là, parmi les agriculteurs des vallées et les pâtres des plateaux, que l'Empire ottoman puisait sa force.

Ce patrimoine turc ne constituait nullement, comme le veulent certains auteurs, une « réserve de barbarie ». Quand les Turcs s'établirent en Asie Mineure, il y avait longtemps qu'ils s'étaient assimilé, avec la religion du Prophète, la culture la plus raffinée de l'Islam : la culture persane. La conquête seldjoûcide du onzième siècle équivalut, à bien des égards, à l'iranisation de l'Anatolie. Ce que la civilisation persane avait produit de plus exquis dans tous les domaines, la poésie de Saâdi et de Hâfiz, la mystique des Çoûfis, l'art de Chiraz et d'Ispahan, reçut droit de cité en Phrygie et en Cappadoce. Le plus grand poète çoufi du moyen âge, Djélal ed-Dîn Roûmi (1207-1273), quitta le Khorassan pour venir fonder un ordre mystique à Konieh. Les sultans Osmanlis continuèrent l'œuvre de la dynastie précédente, en l'étendant à leur chère Bithynie : les mosquées de Brousse témoignent assez de la splendeur de leur mécénat."


Voir également : Les traits du caractère turc

Le peuplement turc de l'Iran et de l'Anatolie

Les Turcs et l'art : créateurs, mécènes et collectionneurs

L'irrésistible influence turque au sein de la société islamique médiévale

L'Anatolie seldjoukide

La tolérance des Seldjoukides

L'ascension des Ottomans

La dynastie ottomane et les racines turciques

Quelques aspects polémiques de l'Empire ottoman

Le XVIe siècle, l'"âge d'or" de la civilisation ottomane

Le Turc ottoman, un être hautement civilisé

Générosité, calme et sobriété du Turc ottoman

La pluralité de l'Islam turc