lundi 19 septembre 2016

Les offres de Beyazıt II (Bayezid II) à Léonard de Vinci et Michel-Ange




Jean-François Solnon, Le turban et la stambouline : l'Empire ottoman et l'Europe, XIVe-XXe siècle, affrontement et fascination réciproques, Paris, Perrin, 2009, p. 147-149 :

"Outre les voyageurs curieux et les diplomates officiels venus d'Occident, quelques-uns des plus célèbres enfants de l'Europe des arts furent tentés par les sirènes ottomanes, prêts à prendre la mer pour Istanbul, alléchés par les mirobolantes propositions d'un sultan résolu à attirer des hommes utiles à son pays. Léonard de Vinci fut ainsi sollicité par Bayezid II. Depuis sa fuite de Milan en décembre 1499 envahie par les Français de Louis XII trois mois plus tôt, Léonard cherchait un nouveau protecteur. Il erra de cour en cour entre Mantoue, Venise et Florence, avant d'accepter de se mettre au service de César Borgia, fils naturel du pape Alexandre VI. Le célèbre condottiere le nomma ingénieur militaire dans ses domaines de Romagne, activité qui comblait celui qui ne songeait alors qu'à des travaux d'hydraulique ou des ouvrages militaires. Au mois d'octobre 1502, César avait pris ses quartiers d'hiver à Imola où l'artiste le rejoignit, moment privilégié pour recevoir les ambassades qui se pressaient à sa cour. L'une d'elles suscita la plus grande curiosité. Arrivée de Turquie, une délégation ottomane se présenta devant César Borgia munie d'une requête : elle cherchait un constructeur capable de jeter un pont sur la Corne d'Or, entre Istanbul et le quartier européen de Galata.

On ignore comment la réputation de Léonard avait atteint les rives du Bosphore, mais ce ne fut pas le peintre de La Vierge aux rochers ni le portraitiste recherché qui était sollicité : l'ingénieur seul intéressait le gouvernement ottoman. Esprit curieux et enthousiaste, Léonard songea sérieusement à la proposition : il s'enquit de la topographie de la ville et traça le schéma d'un pont gigantesque aux lignes pures dont l'arche unique enjambait le bras de mer sur deux cent quarante mètres de portée. La maquette réalisée aujourd'hui d'après son dessin est saisissante de modernité. L'artiste, intéressé par ce nouveau défi et prêt malgré ses cinquante ans à tenter l'aventure, écrivit au sultan une lettre « aux tournures arabisantes » destinée à lui vanter ses mérites, comme il l'avait fait autrefois à l'intention du duc de Milan : construire des moulins à vent ou une pompe automatique devait, pensait-il, exciter l'intérêt du Grand Turc. L'original de la lettre est perdu mais, en 1952, on en a retrouvé une copie en turc : les secrétaires de la chancellerie impériale en avaient fait une traduction partielle et malveillante. La proposition n'eut pas de suite, Léonard de Vinci resta en Italie et commença de travailler à son plus célèbre portrait féminin.

Quand, en 1506, le même Bayezid fit des offres à Michel-Ange, la situation personnelle de l'artiste était plus pénible que celle de son rival. A Rome, où le pape Jules II lui avait commandé son tombeau et le regrettait déjà, Michel-Ange s'estimait persécuté par le souverain pontife, par Bramante (l'architecte du nouveau Saint-Pierre) et par Raphaël. Le premier avait oublié de lui rembourser les dépenses engagées pour choisir les marbres de Carrare destinés au tombeau ; quant aux deux autres, l'ombrageux génie était convaincu qu'ils cherchaient à l'assassiner. Michel-Ange s'enfuit alors à Florence. Trois fois le pape réclama son retour aux autorités de la ville. L'artiste songeait à s'éloigner davantage lorsque le prieur de la communauté franciscaine de Galata le fit avertir par les religieux de Florence que le sultan souhaitait l'inviter à construire un pont sur la Corne d'Or, toujours en projet.

Comme Léonard, Michel-Ange accueillit l'invitation avec intérêt. A la fin d'un de ses pamphlets en forme de sonnet contre son persécuteur le pape, il ne cacha pas son prochain départ pour Istanbul, signant par anticipation : « Votre Michel-Ange en Turquie. » Soderini, gonfalonier de Florence, sut le ramener à la raison : « Mieux vaut mourir chez le pape, assura-t-il, que vivre pour le Turc. » Le magistrat sut être persuasif. Il adoucit l'aigreur de l'artiste en le nommant ambassadeur officiel de la Seigneurie de Florence à Rome.

Michel-Ange retrouva le chemin du Vatican et oublia qu'il aurait pu être stambouliote. Il est permis de rêver. Michel-Ange en Turquie aurait sans doute rencontré le plus grand des architectes ottomans, bâtisseur d'innombrables chefs-d'œuvre, Mimar Sinan (1489-1588), son cadet de quatorze ans, que les Occidentaux nomment justement le Michel-Ange ottoman. Ainsi auraient été réunis deux génies contemporains nés dans deux mondes qui timidement et inégalement s'ouvraient l'un à l'autre, nouant des relations qui n'étaient pas toujours assourdies par le fracas des armes."

Voir également : L'Empire ottoman et l'Occident chrétien à l'époque moderne
 
L'appartenance de l'Empire ottoman au système diplomatique européen

Fatih Sultan Mehmet (Mehmet II)