vendredi 11 novembre 2016

Les nations britannique et américaine, vues de Turquie




Ziya Gökalp, cité par Şevket Beysanoğlu dans Ziya Gökalp'in ilk Yazı Hayatı, 1894–1908, Istanbul, Şehir Matbassı, 1956 :

"Les terres ottomanes seront l'Amérique libre et progressiste de l'Orient."

Ziya Gökalp, Türkçülüğün Esasları, Istanbul, Varlık Yayınları, 1968 :

"J'avouerai, toutefois, que, contrairement à sa morale civique dégénérée, nous avons trouvé que la moralité patriotique de la nation anglaise était d'un caractère très élevé. Alors qu'il y avait eu des centaines et même des milliers de traîtres à la patrie en Turquie, il n'y en eut pas un seul dans toute l'Angleterre. Alors, à quoi servait l'état supérieur de notre morale civique ? J'aurais préféré que nous eussions eu une haute morale patriotique !

Le caractère élevé de la morale patriotique est le fondement de la solidarité nationale, parce que la patrie ne signifie pas seulement le sol sur lequel nous vivons. La patrie est ce que nous appelons la culture nationale, dont la terre sur laquelle nous vivons n'est que le récipient. C'est pour cela qu'elle est sacrée. La morale patriotique est une morale composée d'idéaux et de devoirs nationaux. Par conséquent, pour renforcer la solidarité nationale, il faut d'abord élever la morale patriotique." (p. 80)

"L'idéal économique des Turcs est de doter leur pays d'une grande industrie. D'aucuns prétendent que notre pays est un pays agricole et qu'en conséquence nous ne devrions pas nous occuper de la grande industrie, mais ce n'est pas vrai. (...) John Ray en Amérique et Friedrich List en Allemagne ont démontré que l'école établie par les Manchestériens en Angleterre n'était pas une science universelle et internationale, mais simplement un système d'économie nationale propre à l'Angleterre. (...) L'admission du principe de la porte ouverte par les pays qui n'ont pas encore d'industrie signifierait leur esclavage économique au profit de pays industrialisés comme l'Angleterre. Ces deux économistes ont doté leur pays respectif d'un système d'économie nationale et ont oeuvré pour que leur pays puisse acquérir une grande industrie. Leurs efforts ont été couronnés de succès. Aujourd'hui, l'Amérique et l'Allemagne ont développé une grande industrie comparable à celle de l'Angleterre et elles suivent la politique anglaise de la porte ouverte. Elle savent pertinemment, néanmoins, que leur capacité à réaliser leur développement actuel est due à l'application d'une politique protectionniste durant de nombreuses années.

La tâche des économistes turcs est, dans un premier temps, d'étudier la réalité économique de la Turquie, puis, dans un second temps, de mettre en forme un programme scientifique et fondamental pour notre économie nationale, sur la base d'études objectives. Une fois ce programme mis en forme, chaque individu devra travailler dans ce cadre pour créer une grande industrie dans notre pays. Le ministère de l'Economie devra exercer une surveillance générale quant aux efforts individuels." (p. 163-164)


Tekin Alp, Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937 :

"Un nationalisme anglais dans le sens mystique n'existe que dans certains cas d'exaltations impérialistes.

Certes, les habitants des Iles britanniques sont d'ardents patriotes, et pour la plupart, ce sont même des impérialistes, mais on ne peut pas les qualifier de nationalistes dans le sens tout à fait mystique que ce terme comporte. L'attachement de l'Anglais au sol et à la Nation britanniques n'a rien de commun avec les sentiments analogues tels qu'ils se manifestent chez les autres Nations par des idéologies complexes. Le gentleman du Royaume-Uni est attaché à sa tour d'ivoire autour de laquelle les flots de l'océan montent la garde parce qu'il s'y sent privilégié. Il tient à son home comme on tient à son individualité dont on est naturellement fier. Il n'a pas besoin d'invoquer des forces et des facteurs mystiques pour s'y accrocher. Son insularité, son caractère propre prononcé à l'excès, sa maîtrise d'un immense empire, sa situation privilégiée dans la finance et l'économie mondiales, lui ont créé une conscience nationale nettement réaliste et positiviste. Le particularisme gallois, écossais au anglais, ne porte aucun ombrage à l'unité de la Nation britannique. L'origine irlandaise, juive ou autre, n'a aucune importance pour les citoyens du Royaume-Uni.

Ainsi qu'il a été relevé fort judicieusement par M. Ormsby Gore, délégué britannique à la S. D. N., dans la séance du 4 octobre 1935, en réponse à l'exaltation du principe raciste du délégué allemand :

« Le principe des nationalités, une différence de race et d'origine n'a jamais existé en Angleterre. »

Donnant libre cours à son humour britannique, il a ajouté :

« Considérez l'empire britannique : des peuples de toutes races, de toutes couleurs et de toutes croyances. Même dans notre petite île de Grande-Bretagne, nous avons une population qui est un mélange de races très diverses. Depuis les temps néolithiques, il s'est produit en Angleterre une infiltration de races et de souches diverses de toutes les parties du monde. A l'intérieur de notre propre unité de Grande-Bretagne, nous avons trois groupes qui ont conscience de constituer des nationalités : les Anglais, les Ecossais et les Gallois. Chacun de ces groupes se subdivise en de nombreuses races : le Gallois aux cheveux foncés, le Gallois aux cheveux roux, l'Ecossais, etc. »

Il ne faut pas perdre de vue que si le nationalisme anglais avait un caractère spécifique à telle ou telle race, à telle ou telle origine, si, à l'instar de tous les autres nationalismes, il était alimenté par des idéologies complexes et obscures, l'empire britannique, avec ses dominions et son commonwealth, aurait vécu depuis longtemps. L'Australien, le Canadien, séparé de la Métropole par des milliers de milles, qui n'a avec elle aucun lien spécial d'ordre social ou économique, n'est pas hanté par un sentiment d'indépendance, comme c'est le cas chez les autres minorités nationales dans les autres pays. Au contraire, il se sent attiré vers la Métropole par un sentiment de fierté et de sécurité à toute épreuve. Il n'a pas à subir la domination ou la suprématie d'un autre peuple, mais à partager les privilèges d'une Nation maîtresse dont il fait partie intégrante.

Il y a parmi les habitants de l'Empire britannique, des mouvements nationalistes, comme en Egypte et aux Indes, mais il s'agit de peuples ayant une culture et une civilisation tout à fait à eux et qui, par ce fait, sont traités par la Métropole comme inférieurs. La réaction nationaliste chez eux est naturelle. Mais, le jour où ces peuples seront en mesure de s'asseoir autour de la table ronde au même titre que les délégués de la métropole, du Canada ou de l'Australie, ces nationalismes n'auront plus leur raison d'être. Ce jour arrivera-t-il jamais ? C'est le secret de l'avenir." (p. 238-240)

" « Heureux le peuple qui n'a pas d'histoire », dit la sagesse des Nations. On applique souvent cette maxime au peuple américain. On affirme même que ce n'est pas une Nation proprement dite, mais une mosaïque formée d'individus venus des quatre coins du monde, et appartenant à mille et une races et nationalités différentes et on tâche d'en déduire que le peuple américain n'a pas un génie, un caractère ou une culture spécifique qu'on pourrait qualifier de nationale.

Avant tout, empressons-nous de relever qu'il est faux de croire que l'Amérique n'a pas d'histoire et qu'elle n'a pas les caractéristiques d'une Nation. Il n'y a aucune exagération à affirmer que l'individualité propre de la Nation américaine du Yankee, formée par des éléments ethniques hétérogènes, est plus accentuée que chez les autres peuples. (...)

Ils se flattent d'avoir tout le superlatif du monde. Record dans le confort, record dans les gratte-ciel, record dans la beauté des femmes, record dans la richesse, dans la production, dans la circulation des automobiles. Même dans les choses et les circonstances les plus banales, « le plus » et « le mieux » doit appartenir aux Américains." (p. 240-242)

Tekin Alp, entretien : "Un peu d'histoire inedite : M. Tekin Alp nous parle du Sionisme et du Judaïsme turc", L'Etoile du Levant (Istanbul), 1/5, 20 août 1948 :

"L'amour de la nation et de la patrie, à mon avis, n'implique aucune exclusivité. Un bon citoyen, dans tous les pays, peut nourrir des sentiments et des sympathies particuliers de caractère régional, traditionnel, racial, confessionnel, etc. Autrement, il faudrait admettre qu'il n'y a pas de bons citoyens en Amérique puisque presque tous les citoyens américains ont des sentiments particularistes. Les uns ont des sympathies pour le Germanisme, les autres originaires d'Italie, d'Irlande, etc., nourrissent des sympathies à l'égard de leur patrie d'origine, sans parler des millions des Juifs qui sont restés attachés à leurs traditions. Ils ne voient aucun inconvénient à organiser des manifestations et même à intervenir politiquement en faveur de ce mouvement. En Grande-Bretagne qui est un Royaume-Uni, les sentiments particularistes écossais et gallois se manifestent très souvent dans la vie politique. En France, les bons Français se divisent en Provençals, Bretons et tant d'autres nationalités qui ont chacune leurs propres idiomes, leurs us et coutumes, leurs folklores et autres particularismes de ce genre. Dans notre pays aussi on remarque des particularismes régionaux très prononcés. Les originaires de la Mer Noire, c'est-à-dire les compatriotes du Premier Ministre Hasan Saka, ceux des régions de la Mer Egée, les natifs de Rumeli, ceux des Vilâyets Orientaux, ne cachent pas leurs sentiments de solidarité envers leurs compatriotes."