lundi 21 mars 2016

XVIIe siècle : l'Europe des Habsbourg et l'"apaisement turc"

Pierre Chaunu, La Civilisation de l'Europe classique, Paris, Arthaud, 1984, p. 44-47 :

"(...) un instant, promenons le regard sur l'échiquier de l'Espagne. Avec un bon guide, Antony Sherley. Ce gentilhomme anglais tenté par la course et l'aventure, ambassadeur de Venise auprès du chah, puis ambassadeur itinérant du chah en quête d'alliances antiturques, est l'auteur de la plus précieuse et plus ancienne relation de la Perse, publiée à Londres en 1613. Passé au service de l'Espagne, le voilà qui s'adresse, dans son fameux traité El peso politico de todo el mondo, au comte-duc de Olivares, à l'automne 1622. Ce témoin anglais d'une Europe baroque profondément méditerranéenne (il écrit en espagnol six ans après la mort de Shakespeare) offre un gigantesque plan d'action aux dimensions de l'Europe et du monde. Il atteste, du même coup, l'illusion de force et de rayonnement de l'Espagne et de ses mirages méditerranéens.

A l'est, l'ombre du Grand Seigneur. El turco con mucho derecho se llama gran señor. Le Turc, c'est toujours la grande affaire. La carte l'enseigne. Maîtresse des Balkans depuis la fin du XIVe siècle, de l'Europe centrale depuis Mohacs (1526), la puissance turque est étale depuis la fin du XVIe siècle. L'Empire turc, depuis sa défaite sur mer à Lépante (7 octobre 1571), est une puissance terrestre, même s'il achève d'isoler les restes du vieil et inutile domaine oriental de Venise. De 1571 à 1683, au vrai, Islamité turque et Chrétienté européenne s'équilibrent. Les apparences toutefois continuent de jouer en faveur de l'Empire turc.

Près de 4 millions de kilomètres carrés sous le même pouvoir absolu servi par une bureaucratie qui rend des points à la plus complexe des bureaucraties chrétiennes de la seconde moitié du XVIe siècle, l'espagnole. Mais cet immense empire est mal saisi, car il manque d'hommes. 22 millions d'hommes, 5 habitants au kilomètre carré à peine, dont 10 à 11 millions de chrétiens orientaux orthodoxes, monophysites, latins, réformés en noyaux denses. Une population qui depuis la fin du XVIe siècle stagne ou reflue.

La loi du nombre joue en faveur de l'Europe classique. L'Empire turc, comme l'Espagne, est démographiquement malade. Mais nul ne s'en doute en ce début de XVIIe siècle ; l'espace occupé, le souvenir des victoires passées, le prestige des janissaires (la infanteria mas estimada tiene unibersal nombre des jenizaros) prolongent, sur les marges européennes, une atmosphère de XVIe siècle.

L'Islam enfin a ses hérétiques : la Perse chiite pèse sur les arrières ottomans, malgré le petit nombre (2 millions d'âmes au maximum). Bien que la Chrétienté ait joué souvent la diversion perse, l'Iran est l'Islam dur, intransigeant contre l'Islam mêlé, tolérant et sceptique du Grand Seigneur. Cela, Sherley l'a bien vu. Traditionnellement, l'Espagne avait joué au XVIe siècle la Perse contre le Grand Seigneur. Au Roi Très Chrétien, la responsabilité de l'entente satanique avec les Turcs ; une entente difficile à concilier avec l'amitié des princes luthériens. Antony Sherley propose au comte-duc le plus paradoxal renversement des alliances méditerranéennes : apaisement avec l'Islam proche. Le conflit renaît entre catholiques et protestants et, dans l'immédiat, l'entente concrète des deux grandes puissances maritimes protestantes, l'Angleterre et les Provinces-Unies, qui aboutit à la perte d'Ormuz, clef occidentale du système défensif portugais dans l'océan Indien, commandent un choix. Une carte confessionnelle de l'Europe montre que l'Espagne peut difficilement conduire la lutte à la fois sur une frontière de chrétienté et sur une frontière de catholicité. Philippe II avait échoué dans ce rôle de double champion. Le duc de Lerme en a tiré les conséquences pour une Espagne affaiblie par la peste et l'expulsion des Morisques : paix partielle, réduction relative des objectifs. La politique de Lerme : repli du Nord sur les vieux objectifs méditerranéens. Elle suppose la France de Concini et de Luynes aux mains des dévots, ces anciens ligueurs, qui suit en politique les conseils de Bérulle. Ce que Sherley propose et ce que Olivares dispose, ce n'est pas la politique de Philippe II sur deux fronts, moins encore celle de Lerme, c'est une politique antiprotestante au prix d'un apaisement avec les Turcs. « La paix avec le Turc ferait du roi d'Espagne l'arbitre de tous les litiges entre les pays chrétiens et l'Empire ottoman, Venise serait obligée d'augmenter ses armements, contrainte à faire face à des frais plus élevés, sa puissance réelle s'en trouverait, en fait, fort réduite. La France ne pourrait plus spéculer sur son amitié avec les Turcs, quant à l'Angleterre et aux Etats flamands, ils dépendraient de la miséricorde du roi d'Espagne pour satisfaire leurs besoins. Mais pour réaliser ce plan, il faut que les propositions de paix partent du Turc et que le roi les accepte dans des conditions propices au but auquel on aspire. » Offre reçue.

Le choix de Madrid est aussi celui de Vienne. Les Turcs ne bougeront pas pendant la guerre de Trente Ans. De 1610, en gros, jusqu'en 1660, pendant tout le premier XVIIe siècle, difficile quand survient ce renversement dramatique de la tendance majeure des prix, des populations et des activités, l'étreinte se desserre sur la frontière orientale de l'Europe : la frontière de catholicité, pour cinquante ans, l'emporte sur la frontière de chrétienté et la guerre civile se déroule librement à portée de la Turquie qui masque son essoufflement démographique sous le paravent de la bienveillance.

L'apaisement turc offre un terrain favorable aussi aux ajustements qui s'opèrent sur les marges nord de l'Europe. Au XVIe siècle, la Pologne et la Scandinavie constituent le finis terrae oriental et nordique de la Chrétienté. Depuis la fin du XVIe siècle, lentement, presque imperceptiblement, s'opère l'entrée en jeu de la Moscovie.

La Pologne continue à limiter l'Empire à l'est de toute son opacité, un million de kilomètres carrés au moment de l'occupation éphémère de Moscou. Au début du XVIIe siècle, Suède et Pologne refoulent vers l'est les Russies déchirées du long Temps des Troubles. En 1610, une garnison polonaise contrôlait Moscou et tentait d'imposer sur le trône un tsar à sa solde. L'Eglise russe, exacerbée par la tentative d'union forcée de 1596, contribue fortement au refus de 1611, comme elle avait oeuvré en 1439 au rejet de l'union latine. Moscou est abandonnée mais Smolensk reste aux mains des Polonais. Le traité de Stolbovo (1617) et l'armistice de Deulino (1618) consacrent le démantèlement de la Moscovie chassée de la Baltique au profit de la Suède, de la Russie occidentale au profit de l'union polono-lituanienne. La Pologne est solide, elle résiste pendant la guerre de Smolensk (1632-1634) au mouvement en tenaille de la Suède et des Turcs. La réaction turque vise à couvrir les Khanats en difficulté de la rive nord de la mer Noire, sous les coups de la « frontière » petite russienne des Cosaques du Don et du Dniepr. La Russie récupère en 1667 seulement les 200 000 km2 de l'énorme croissant des terres russes que le Temps des Troubles lui a coûtés.

Au début du XVIIe siècle, Suède et Pologne contribuent à restreindre l'espace européen, en excluant, pour un siècle, l'hésitante Russie."

Voir également : L'Empire ottoman et l'Occident chrétien à l'époque moderne

L'appartenance de l'Empire ottoman au système diplomatique européen

L'Empire ottoman et le monde protestant

La Suède et l'Empire ottoman

La conservation de l'héritage ottoman dans la Bosnie austro-hongroise