vendredi 13 novembre 2015

La Turquie kémaliste et l'Allemagne nationale-socialiste




Tekin Alp, Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937 :

"Désormais, les Juifs du monde entier, qui voudront naturellement avoir la paix intérieure et vivre en parfaite harmonie avec le milieu, l'atmosphère et la culture qui sont les leurs depuis des siècles, auront à lutter d'un côté contre l'antisémitisme chrétien qui tâche de les repousser et l'appel du sémitisme qui essaiera de les attirer. Il est évident que ni l'un ni l'autre de ces facteurs antagonistes qui convergent cependant vers le même but ne pourra soustraire le Juif occidental à l'influence sentimentale et instinctive de la culture, du milieu, de l'atmosphère de sa patrie, du coin de terre qui l'a vu naître, et qui renferme les cendres et les os de ses aïeux. Ainsi que le fait ressortir très judicieusement Fortunat Strowski :

« Les Juifs dont les familles habitaient l'Allemagne depuis des siècles et des siècles, et qui en sont aujourd'hui chassés, ne pleurent pas le bien-être, la richesse, l'habitude, mais la patrie, que le nationalisme hitlérien n'empêche pas d'aimer. » " (p. 232)

"L'attachement de l'Anglais au sol et à la Nation britanniques n'a rien de commun avec les sentiments analogues tels qu'ils se manifestent chez les autres Nations par des idéologies complexes. Le gentleman du Royaume-Uni est attaché à sa tour d'ivoire autour de laquelle les flots de l'océan montent la garde parce qu'il s'y sent privilégié. Il tient à son home comme on tient à son individualité dont on est naturellement fier. Il n'a pas besoin d'invoquer des forces et des facteurs mystiques pour s'y accrocher. Son insularité, son caractère propre prononcé à l'excès, sa maîtrise d'un immense empire, sa situation privilégiée dans la finance et l'économie mondiales, lui ont créé une conscience nationale nettement réaliste et positiviste. Le particularisme gallois, écossais au anglais, ne porte aucun ombrage à l'unité de la Nation britannique. L'origine irlandaise, juive ou autre, n'a aucune importance pour les citoyens du Royaume-Uni.

Ainsi qu'il a été relevé fort judicieusement par M. Ormsby Gore, délégué britannique à la S. D. N., dans la séance du 4 octobre 1935, en réponse à l'exaltation du principe raciste du délégué allemand :

« Le principe des nationalités, une différence de race et d'origine n'a jamais existé en Angleterre. »

Donnant libre cours à son humour britannique, il a ajouté :

« Considérez l'empire britannique : des peuples de toutes races, de toutes couleurs et de toutes croyances. Même dans notre petite île de Grande-Bretagne, nous avons une population qui est un mélange de races très diverses. Depuis les temps néolithiques, il s'est produit en Angleterre une infiltration de races et de souches diverses de toutes les parties du monde. A l'intérieur de notre propre unité de Grande-Bretagne, nous avons trois groupes qui ont conscience de constituer des nationalités : les Anglais, les Ecossais et les Gallois. Chacun de ces groupes se subdivise en de nombreuses races : le Gallois aux cheveux foncés, le Gallois aux cheveux roux, l'Ecossais, etc. » " (p. 238-239)

"Un autre point saillant de ce réalisme positif du régime kemaliste, c'est sa politique pacifiste qui pourrait servir d'exemple aux puissances occidentales petites et grandes.

Dès qu'il a assumé la présidence du Conseil après sa rentrée de Lausanne, Ismet Inönü a proclamé du haut de la tribune de la Grande Assemblée Nationale, que le but principal de son Gouvernement consisterait dans l'affermissement de la paix : « Nous tâcherons par tous nos moyens et avec toute notre force, proclame-t-il, — de consolider nos liens d'amitié sincère avec tous nos voisins, avec tous les pays avec lesquels nous avons échangé des traités, ainsi qu'avec ceux qui n'ont pas encore conclu des traités avec nous. »

Ismet Inönü a tenu sa promesse. Les traités d'amitié, de solidarité ou de neutralité se sont succédé. (...)

Qui aurait pu s'imaginer, il y a quelques années, que la Turquie et la Grèce se tendraient une main fraternelle et sincère par-dessus les centaines de milliers de cadavres qui, hier encore, ont ensanglanté le sol de l'Anatolie. Des millions de Turcs et de Grecs, victimes d'une hostilité séculaire, qui ont dû abandonner leur pays natal, pour vivre en réfugiés parmi leurs co-nationaux, sont encore vivants et traînent derrière eux la nostalgie du coin de terre qui les a vu naître. Comment donc aurait-on pensé qu'il devînt possible d'oublier un passé si proche et si sanglant ? Eh bien, aujourd'hui, ce rapprochement considéré impossible est une réalité. La Turquie et la Grèce sont devenues, non seulement des amies mais des alliées sincères. Le passé d'hier est mort et, enterré à jamais. On dirait qu'il ne s'est jamais rien produit entre ces deux peuples, hier encore considérés comme ennemis séculaires et inexorables. 

Inutile de rappeler que la pierre angulaire de l'entente balkanique, qui constitue un des meilleurs éléments de la Paix mondiale, c'est toujours cette fraternité turco-grecque, érigée sur la tombe des inimitiés séculaires, et sur celles de centaines de milliers de cadavres. Les passages suivants du message d'Atatürk communiqué par téléphone à Ismet Inönü, au cours du banquet donné le 25 mai 1937 à Athènes en son honneur constitue une garantie inébranlable pour la paix dans les Balkans : « Les frontières des Etats balkaniques amis constituent une frontière unique, et ceux qui ont des visées sur ces frontières seront atteints comme par les rayons brûlants du soleil. Je conseillerai à ceux-là de tâcher de se prévenir eux-mêmes. »

La paix mondiale gagnerait beaucoup si certaines puissances occidentales de haute culture prenaient exemple sur la Turquie et sur la Grèce, et basaient leur politique sur des facteurs réalistes, en abandonnant à tout jamais certains éléments sentimentaux mystiques et ombrageux." (p. 151-153)


"On est souvent tenté de voir une tendance chauviniste dans certains faits et gestes de la nouvelle Turquie. Mais, peut-on parler de chauvinisme lorsque presque dans tous les ministères, dans toutes les administrations et les entreprises économiques de l'Etat, dans toutes les écoles, les facultés et les universités, les spécialistes étrangers se comptent par dizaines ? Des centaines d'étudiants sont envoyés chaque année dans divers pays d'Europe parfaire leurs études. On a beau exalter l'amour propre et l'orgueil national, on n'a jamais perdu contact avec la réalité des faits. Le bon sens n'a jamais perdu ses droits. On n'a jamais perdu l'équilibre et la mesure. Des fougueux, des exaltés, il en surgit toujours, comme partout ailleurs, qui veulent singer tel dictateur des temps modernes, qui prêchent l'ostracisme économique contre les sociétés, la fermeture pure et simple des écoles étrangères, etc., mais ces excès de paroles n'ont pas dépassé le cercle d'une petite clique, qui n'a jamais réussi à influencer les principes immuables du Kemalisme. Ce dernier ne se départit jamais de l'esprit réaliste et de la politique strictement utilitaire, sans jamais se payer de mots, de phrases et de formules creuses." (p. 267)

"Voici ce que Jules Romains écrit à ce sujet, en citant Napoléon comme exemple typique :

« Napoléon passe pour avoir été un grand homme et il a gouverné plus de six mois. On ne lui refuse pas non plus une certaine puissance de volonté. Or, quand on le regarde d'un peu près, penser et agir au long des années, quand on tâche de se faire rétrospectivement son intime, on mesure quelle part l'improvisation, la réaction soudaine aux circonstances, la découverte des nouvelles voies, même les emballements, les changements de marotte ont tenu dans sa vie. A Sainte-Hélène, où il avait pourtant toute facilité de reconstruire son passé selon une belle ordonnance historique, il semble stupéfait lui-même de ce qu'il aperçoit de non-prémédité, de déroutant, de journalier. Et il s'en confesse à Gourgaud, par exemple, le plus naïvement du monde. »

Jules Romains compare les grands hommes de l'Histoire et certains dictateurs des temps présents aux poètes :

« Ils réunissent comme les poètes la constance d'une certaine vocation et les façons changeantes qu'elle a de s'exprimer. Ils ont comme eux une extrême sensibilité aux circonstances, à l'actuel. Ils ne sont pas défendus contre les impressions nouvelles par le manque d'imagination et la froideur. On peut toujours les intéresser à quelque chose qu'ils avaient ignoré ou insuffisamment découvert jusque-là... »

Si un jour Jules Romains a l'occasion d'examiner de près le développement du Kemalisme, il verra bien qu'il y a des exceptions qui confirment la règle, que, précisément chez Atatürk, il n'y a rien de poétique, qu'il n'a jamais rien improvisé et n'a rien laissé à la merci du hasard ou des circonstances. Oui, comme nous l'avons vu jusqu'ici et comme nous le verrons par la suite, il a toujours tenu compte des circonstances, non pour improviser, pour agir d'après une réaction subite, pour s'engager dans une nouvelle voie, pour s'emballer ou changer de marotte, comme dit Jules Romains à propos de Napoléon, mais pour régler sa procédure, ajourner ou avancer la réalisation de telle ou telle mesure ou réforme, selon les nécessités du moment, en suivant toujours le plan, la ligne de conduite qu'il s'est tracée dans sa tête, dès le jour de son débarquement à Samsoun, et, pour employer l'expression heureuse de Recep Peker, dès le jour où la colonne de feu se mit en marche pour conduire le peuple vers la terre promise : l'idéal kemaliste.

Ceux qui ont suivi les diverses étapes de la guerre contre les troupes grecques en Anatolie savent très bien combien de fois Atatürk a dû intervenir énergiquement pour freiner l'élan de ses troupes, de ses conseillers et de son Etat-Major ; ils savent aussi que, sans cet esprit de circonspection, la victoire aurait été compromise. Nous constatons la même clairvoyance réfléchie dans la guerre contre les forces morales qui subjuguaient la Nation.

Si Atatürk était simplement un grand nerveux, comme les grands hommes auxquels Jules Romains fait allusion, sujet aux emballements et aux réactions subites, il aurait pu profiter du prestige que lui assuraient la victoire et le Traité de Lausanne pour déclarer d'emblée la guerre à toutes les forces morales à la fois. Enivré par la victoire, il aurait pu ordonner l'offensive générale contre toutes les institutions du passé, en s'imaginant que la Nation l'aurait suivi. Mais Atatürk ne s'est pas laissé griser par les lauriers dont il était couvert. Il a compris que la lutte contre les forces morales demandait une période de préparation plus longue et plus soignée que celle qu'il avait entreprise et qu'il avait gagnée contre les forces matérielles." (p. 52-54)


Stéphane Yerasimos, "Turquie : les choix difficiles", Hérodote, n° 58-59, 3e-4e trimestre 1990 :

"Dans les années trente, les Occidentaux, profitant d'une des rares lunes de miel gréco-turques, avaient essayé de mettre en place une entente balkanique destinée à faire face à la menace allemande. Cette entente avait sombré quelques années plus tard sous les coups des dictatures." (p. 125)


Stéphane Yerasimos, "Les Arabes et les Turcs : Quelques repères sur un chemin tortueux", Hérodote, n° 60-61, 1er-2e trimestres 1991 :

"Les révoltes kurdes qui secouent le sud-est de la Turquie au cours des années vingt entraînent des conflits frontaliers avec l'Iran qui ne seront réglés qu'au début des années trente. Mais le rapprochement entre ces pays dans les années trente est également lié à la conjoncture internationale. Le conflit dans la Société des Nations entre les Alliés de la Première Guerre et les puissances « révisionnistes » du traité de Versailles entraîne une politique favorable à l'admission à la SDN des pays du Moyen-Orient. De même, avec le renforcement de l'Axe, centré sur Berlin, se pose la question des petits pays intermédiaires, de la Baltique au Pamir, ce qui donnera lieu à une série de pactes régionaux, patronnés par les puissances occidentales : celui des Pays baltes, de la Petite Entente en Europe centrale et de l'Entente balkanique dont la Turquie était la pièce maîtresse. La position géostratégique et le potentiel démographique de la Turquie la désignent, devant la montée des périls, comme la pierre angulaire du dispositif entre l'Europe et le Moyen-Orient.

En 1932, la Grande-Bretagne abandonne son mandat sur l'Irak et celui-ci accède à l'indépendance. En octobre de cette même année, la diplomatie turque contacte les Britanniques en vue d'un pacte de non-agression entre la Turquie, l'Irak et l'Iran avec la participation de la Grande-Bretagne. Celle-ci, estimant qu'il s'agissait d'une tentative d'attirer l'Irak vers ce non-alignement, inspirée par l'Union soviétique, refuse. Mais la montée en puissance de l'Allemagne modifiera progressivement son avis. De son côté, l'Irak, toujours militairement et économiquement dépendant de la Grande-Bretagne, est attiré plus par les pays musulmans du Nord que par les pays arabes, tous contrôlés par les puissances occidentales. Ainsi, un premier accord d'alliance entre l'Iran, l'Irak et la Turquie est paraphé lors de la réunion annuelle de la SDN en octobre 1935. (...)

L'invasion italienne de l'Ethiopie, ses visées sur le littoral sud de la Turquie à partir de ses bases dans le Dodécanèse et, en général, la reprise de la politique de Drang nach Osten de l'Allemagne inquiètent aussi bien l'Angleterre que la Turquie, et cette dernière convainc l'Irak d'accepter les revendications iraniennes sur le Chatt al-Arab, ce qui permet la signature le 8 juillet 1937 du pacte de Saadabad entre l'Afghanistan, l'Irak, l'Iran et la Turquie.

Ce pacte était à cheval sur deux époques. Destiné à contrecarrer la pénétration de l'Allemagne et de l'Italie au Moyen-Orient, il préfigurait déjà une ceinture de sécurité chargée d'empêcher la descente soviétique vers le sud. Conçu comme un pacte de pays musulmans indépendants et neutres par opposition à ceux contrôlés par les puissances occidentales, il allait être aussitôt malmené par la naissance de la solidarité arabe. (...)

A l'époque où les puissances musulmanes du Nord tentent de profiter du dégagement des grandes puissances pour déborder vers le Sud, les révoltes palestiniennes des années trente sont en train de façonner l'idée d'une unité arabe. Ainsi, l'Irak, qui pensait, avec le pacte de Saadabad, se dégager de la domination des grandes puissances en se rapprochant des pays musulmans indépendants, se trouve rapidement en porte à faux.

Enfin, l'approche de la guerre n'est pas faite pour unifier le comportement des partenaires du Pacte. Si l'opposition entre la Russie et la Grande-Bretagne avait permis, aussi bien au XIXe siècle qu'entre les deux guerres, une position de neutralité, le rapprochement de ces deux puissances, en vue de s'opposer à une troisième, rendait la situation des pays intermédiaires extrêmement précaire et la Turquie avait payé très cher la tentative de s'allier à la troisième puissance pour desserrer l'étau des deux premières. Ainsi, elle choisira sans hésitation, dès 1936, la Grande-Bretagne, la plus forte des puissances, ce qui lui permettra de contenir les ambitions russes tout en ne s'opposant pas à l'URSS, de résister aux appels allemands et d'exploiter de la meilleure façon sa position dans la région en recevant des contreparties non négligeables, comme la convention de Montreux de 1936, lui permettant de fortifier les détroits, le Sandjak d'Alexandrette, ainsi qu'un traité de coopération anglo-franco-turc signé en 1939. En revanche, l'Iran et l'Irak répéteront l'erreur turque de la Première Guerre en s'ouvrant à l'Allemagne pour essayer de contrecarrer les pressions britanniques et russes, ce qui conduira à l'occupation de ces deux pays pendant la guerre." (p. 175-178)


Voir également : La neutralité turque pendant la Seconde Guerre mondiale 

Les accords franco-turcs de 1939

Chronologie de la géopolitique turque

Le kémalisme : un nationalisme ouvert et pacifique

Le Jeune-Turc Tekin Alp et le modèle de l'Allemagne wilhelmienne

La collaboration de la FRA-Dachnak avec l'Allemagne hitlérienne

Hitlérisme et stalinisme, les deux tentations des Arméniens dans les années 40

Drastamat "Dro" Kanayan : de Staline à Hitler, parcours d'un "héros national" arménien

Après tout, qui se souvient de ce que faisait Vahan Papazian pendant la Seconde Guerre mondiale ? Du maquis des fedai à la collaboration avec le IIIe Reich, en passant par le soutien au Khoyboun : l'engagement de toute une vie au service de la FRA-Dachnak
  
Guaréguine Njdeh : criminel de guerre, raciste, fasciste, collaborationniste, donc "logiquement" un "héros" et une "référence" pour la société arménienne

L'entente kurdo-arménienne dans les projets des puissances de l'Axe (Italie et Allemagne)

La cinquième colonne arménienne en Turquie pendant la Seconde Guerre mondiale

Seconde Guerre mondiale : les lourdes responsabilités de l'administration grecque dans la déportation des Juifs de Salonique et la spoliation de leurs biens

L'autoritarisme kémaliste




Tekin Alp, Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937 :

"Maintenant que nous avons vu comment le Kemalisme s'est développé pendant quinze ans, que nous avons vu la réalité, que nous avons passé en revue les différentes révolutions qu'il a accomplies, les divers états de métamorphoses par lesquels il est passé, il ne nous sera pas du tout difficile d'en dégager la doctrine et l'idéologie qui l'animent. Nous tenons à souligner tout spécialement ce point : la doctrine et l'idéologie kemalistes ne peuvent être définies qu'à la lumière des faits et des réalités précises. Car, comme nous avons eu l'occasion de l'expliquer, les idées et les principes kemalistes ne peuvent pas être condensés dans des mots et des formules classiques. Si l'on fait cas de ces formules que l'on emploie pourtant faute de mieux et à titre simplement indicatif, on sera porté à croire que le Kemalisme est plein de contrastes. Citons, à titre d'exemple, quelques cas typiques : Le Kemalisme est-il démocratique ? Oui, puisque l'affirmation de la démocratie est l'une des six devises du Parti. Pourtant, nous voyons très souvent qu'il ne l'est pas. Ses porte-parole les plus autorisés n'hésitent pas à dénigrer publiquement la démocratie toutes les fois que l'occasion se présente. Ce n'est un secret pour personne que le Kemalisme est un régime autoritaire et partisan d'une discipline très rigoureuse, ce qui est précisément le contraire des principes démocratiques envisagés selon la conception classique. Le Kemalisme est-il libéral ? Oui, puisqu'il est républicain jusqu'à la moelle des os et qu'il a comme principe fondamental le bien-être et la prospérité du peuple. Pourtant, dans la pratique, la liberté de l'individu est limitée. L'intervention de l'Etat s'étend à toutes les branches de l'activité nationale." (p. 171-172)

"Une des six devises du Parti du Peuple est la démocratie et, eu effet, le leitmotiv de Kamal Atatürk, dans la seconde étape de la lutte pour l'indépendance, était la lutte pour la démocratie. Toute l'œuvre de relèvement entreprise et réalisée par le Kemalisme gravite, en grande partie, autour de la démocratie. Mais, voilà que depuis un certain temps, nous assistons à une levée de boucliers générale contre la démocratie classique. Recep Peker, le secrétaire général du Parti, se trouve à la tête de ce mouvement contre la démocratie qui, dit-il, est actuellement à l'état d'agonie. En effet, il est indéniable que la démocratie classique a fait son temps dans certains pays. Plusieurs nations parmi les plus cultivées s'en sont débarrassées et ont adopté plutôt la conception autocratique, la dictature, etc. Parmi les nations qui restent toujours fidèles à la conception démocratique de l'Etat, rares sont celles qui en sont contentes. La démocratie dégénère tantôt en oligarchie et tantôt en démagogie, et alors, l'Etat n'est conduit ni par les véritables représentants du peuple, ni dans l'intérêt réel, du peuple. La formule classique de : « Par le peuple et pour le peuple » devient un leurre. Des clans, des fractions, des partis, des classes, des intérêts contradictoires s'entrechoquent, invoquant immanquablement les droits et les intérêts du peuple, mais en réalité, par peuple, ils n'entendent que le Parti, la classe, la fraction ou le clan auquel ils appartiennent.

Ce n'est pas pour en arriver là que des millions de braves ont versé leur sang à Sakaria, à Inönü et à Dumlu-Pinar. On n'a pas fait la révolution au prix de tant de sacrifices pour aboutir à une conception et à une forme d'Etat qui a fait faillite chez une grande partie des nations civilisées et qui est aux prises avec toutes sortes de difficultés dans les pays qui lui restent encore fidèles. En revanche, comment renoncer à la conception démocratique de l'Etat lorsque nous avons sous les yeux le passé néfaste dans lequel nous voyons les méfaits de la conception contraire, de la conception autocratique de l'Etat ? N'est-ce pas le régime autocratique qui a failli perdre à jamais la Nation turque ?

C'est là un dilemme en apparence insoluble. Nous avons vu, à certains moments, des publicistes et des politiciens éminents prôner ouvertement le fascisme et diriger des attaques acerbes et inexorables contre la démocratie et le libéralisme en général. Ceux qui avaient perdu de vue que les mots et les formules dans la bouche des dirigeants kemalistes ont un sens spécial se demandaient avec stupéfaction : Mais quoi ? où allons-nous ? Si nous nous engageons dans la voie antidémocratique, quel sera définitivement notre régime ? Avons-nous déjà oublié tout ce que le peuple turc a souffert pendant des siècles sous le régime de la monarchie absolue ? Laisserons-nous la porte ouverte à l'offensive du passé ? Que sont devenus les principes de souveraineté nationale et de populisme qui sont à la base du Kemalisme ?

Naturellement, on a fini par comprendre que, fascisme aux yeux des politiciens kemalistes signifie autorité de l'Etat, que si on a condamné la démocratie, on n'a pas certainement visé la démocratie elle-même, mais les formes d'application abusive, les formes de dégénérescence vers la démagogie et l'oligarchie, qu'on remarque avec plus ou moins d'intensité dans presque tous les pays démocratiques. Inutile de relever que, quant au principe de la démocratie elle-même, à l'esprit qui préside à cette conception de l'Etat, il reste naturellement la base de la révolution kemaliste.

Pour nous rendre compte du sens exact de la démocratie en tant que conception et forme d'Etat de la nouvelle Turquie, nous n'avons qu'à suivre, depuis le début, les paroles et les actes de l'auteur de la révolution lui-même, Atatürk et de ses lieutenants. Souveraineté nationale, c'est le mot d'ordre et je dirai même le refrain d'Atatürk, depuis qu'il préside aux destinées de la Nation. Dans son discours historique de 1927, Kamal Atatürk n'a pas manqué de répéter une fois de plus que le régime gravite autour de la souveraineté nationale. En parlant du premier programme du Parti du Peuple, il dit : « Il y en a qui ont trouvé insuffisant et trop bref pour un parti politique le programme que j'ai publié alors. On a même prétendu que le Parti du Peuple n'avait pas de programme. En effet, notre programme n'avait pas la forme d'un livre, tel que se l'imaginaient nos adversaires, mais il était pratique et comportait l'essentiel. Rien ne nous empêchait de dorer certaines idées et certains principes d'ordre secondaire et de les publier sous forme de livre, mais nous avons préféré avancer par des actes et des faits dans la voie de la Renaissance et de l'épanouissement matériel et moral de la nation, plutôt qu'avec des mots et des paroles. Néanmoins, les points les plus importants qui devaient être portés à la connaissance de la Nation y figurent. Il y est dit :

« La souveraineté appartient à la Nation. Il n'y a que l'Assemblée nationale qui préside aux destinées de la Nation, dans l'élaboration de toutes les lois, dans toute organisation gouvernementale et dans tous les détails de l'administration, dans l'éducation publique. Dans l'économie, on doit agir d'après les principes de la souveraineté nationale. L'abolition du sultanat (c'est-à-dire la souveraineté individuelle) est irrévocable. »

Ainsi donc, les premiers principes fondamentaux de la révolution kemaliste gravitent autour de la souveraineté nationale. C'en était le premier but et le premier objectif. Et c'est ce qu'Atatürk lui-même a expliqué directement au peuple avant la fondation du parti kemaliste, pendant la tournée d'études et de consultations qu'il a faite en Anatolie et dont nous avons parlé, plus haut. Dans toutes les longues conférences qu'il a données et dans les réponses aux questions qu'il se faisait poser par le peuple, il a toujours relevé que la décadence et le démembrement de l'Empire sont dus à la souveraineté autocratique, dictatoriale et individuelle des « Padichah » et que, sur les décombres de l'Empire disparu, une nouvelle Turquie naît, ayant comme base la souveraineté nationale absolue et sans réserve." (p. 175-178)

"L'individu n'est pas le centre de la vie, comme le prétendent les anthropocentristes en régime libéral. La liberté individuelle ne peut jouer que dans le cadre de la société, en l'espèce l'Etat.

Le trait d'union entre l'Etat et la Nation, c'est le Parti. Après une longue période d'expériences, le Kemalisme a adopté le système du Parti unique et c'est le peuple tout entier qui s'est prononcé pour ce système. On a pendant longtemps, laissé le champ libre à l'activité d'autres partis politiques. Lors de la formation du « Parti Libéral », sous l'œil indulgent d'Atatürk lui-même, le Parti gouvernemental et le nouveau Parti d'opposition entrèrent tous les deux dans la bataille électorale, en se mettant sous l'égide d'Atatürk. Les électeurs ont voté pour l'un ou pour l'autre Parti, selon qu'ils croyaient qu'Atatürk était d'un côté ou de l'autre. Ce faisant, le peuple s'est prononcé pour le Parti unique, le Parti d'Atatürk, le Parti dont le chef et l'animateur est Atatürk lui-même.

Depuis lors, le Parti du Peuple a été intégré de fait à l'Etat. Depuis lors, Parti et Etat ne font plus qu'un. Ils ont des attributions et des devoirs qui se complètent les uns les autres. L'Etat a entre ses mains le gouvernail du navire, mais le Parti en a la boussole. Le Parti, qui renferme dans son sein des centaines de milliers de membres sélectionnés, répartis en cellules, par lesquelles il est en contact intime et permanent avec toutes les couches de la Société turque, observe et stabilise les aspirations de la Nation et se rend compte de ses besoins. Les vœux émis par les plus humbles citoyens auprès du Parti, qui a des sections bien organisées dans chaque secteur administratif, sont examinés à la loupe par les dirigeants du Parti, distillés un à un par des commissions spéciales et ceux qui sont retenus, comme dignes d'être pris en considération, sont portés officiellement à l'attention des ministres responsables qui donnent suite ou rejettent en expliquant les motifs de leur décision.

Cette activité du Parti est très avantageusement complétée par celle des Maisons du Peuple qui se trouvent sous l'égide et sous le contrôle du Parti. Les plus petites localités en Anatolie possèdent aujourd'hui leurs Maisons du Peuple confortablement installées et solidement organisées. L'accès de ces Maisons est libre et gratuit pour tous les citoyens affiliés ou non au Parti. Les plus humbles citoyens peuvent les fréquenter pour entendre les conférences, les concerts populaires, lire les journaux et les livres et assister à des représentations théâtrales, données par des amateurs, discuter librement avec leurs amis et connaissances les questions d'actualité d'ordre politique, social ou économique. Les dirigeants du Parti y frayent librement avec toutes les classes de la population, entendent leurs doléances, se rendent compte de leurs mentalités et profitent de toutes les occasions pour leur inculquer les idées et les principes kemalistes et entretenir chez eux toujours vivant l'esprit et le dynamisme de la révolution.

Dans les villes plus ou moins importantes, les Maisons du Peuple publient même des périodiques destinés à la vulgarisation de toutes sortes de connaissances utiles et instructives et à la propagation des idées et des principes kemalistes.

Les passages suivants du discours d'ouverture de la première Maison du Peuple à Ankara, prononcé le 19 février 1932 par le secrétaire général du Parti du Peuple, suffisent pour nous faire comprendre dans quel esprit et vers quel but évolue l'activité des 80 Maisons du Peuple qui se trouvent en plein développement dans toutes les parties du pays :

« Le but poursuivi par le Parti en fondant les Maisons du Peuple, c'est d'organiser la Nation et d'en faire une société d'hommes conscients, liés par l'amitié et la compréhension réciproque et qui poursuivent le même idéal. Nos concitoyens qui ont eu les moyens et la possibilité de s'instruire, de s'éclairer et de se former y pourront servir de guide à ceux des nôtres qui n'ont pas eu ce bonheur. L'élite de notre peuple n'est pas encore habituée à consacrer une partie de son temps à l'activité sociale pour le bien de la collectivité. Un maître d'école, lorsqu'il remplit consciencieusement sa fonction, pense qu'il ne doit plus rien à la société, au milieu dans lequel il vit. Nous voulons mettre fin à cette mentalité bizarre et nuisible et nous habituer à travailler en commun pour le bien de la société. Sous les toits des Maisons du Peuple imbues de l'atmosphère vivifiante de la camaraderie, nous cesserons de vivre en individus isolés pour nous former en masses compactes, unies et cohérentes, marchant vers un but et un idéal commun. »

Lors du 3e anniversaire de la fondation des Maisons du Peuple, le ministre-président Ismet Inönü s'est exprimé en ces termes :

« Ce dont notre patrie a été privée depuis des siècles, c'est la possibilité de réunir ses concitoyens comme les membres de la même famille pour travailler en commun aux œuvres destinées au relèvement de la collectivité. Nos Maisons du Peuple comblent cette lacune séculaire de notre patrie. Aujourd'hui, après trois années d'activité, nous pouvons affirmer avec certitude que les Maisons du Peuple s'acquittent avec un parfait succès de la mission éducative qui leur est confiée. »

Necip Ali, chef de la section culturelle du Parti du Peuple, a été en mesure de déclarer en mars 1934 dans un discours de circonstance que, dans l'espace d'une année, 915 conférences publiques ont été données dans les Maisons du Peuple. Les représentations théâtrales, pendant la même période, s'élèvent à 511 et le nombre d'assistants a été de 478.000. Il y a eu, en outre, 375 concerts musicaux auxquels ont assisté 500.000 personnes. La plupart des Maisons du Peuple ont leurs bibliothèques populaires possédant ensemble 60.000 volumes lus régulièrement par 150.000 lecteurs enregistrés.

Les aspirations et les besoins du peuple ne sont pas notés seulement par les organes du Parti, ils sont très fréquemment l'objet des observations directes d'Atatürk, du Premier ministre, Ismet Inönü, et de tous les ministres, qui font aussi souvent que possible des tournées d'étude en Anatolie et prennent directement contact avec le peuple, notent ses doléances et tâchent d'y donner suite dans la mesure du possible. C'est là une forme de démocratie dont on trouve rarement l'exemple dans les pays démocratiques et qui s'adapte parfaitement à la structure économique et sociale du pays.

Les candidats pour les élections administratives sont désignés par la même méthode sélective. Les membres du Parti votent librement pour les candidats qu'ils croient les plus dignes ; la présidence du Parti désigne les candidats définitifs parmi les membres qui ont eu la majorité des voix et qui ont été considérés aptes par les Conseils hiérarchiques du Parti.

Les candidats pour les élections législatives aussi sont choisis par les sphères hiérarchiques et désignés définitivement par la présidence du Parti sur base de cette sélection. Ce système fonctionnerait peut-être mal ailleurs et donnerait de piètres résultats, mais il fonctionne admirablement bien en Turquie. Voici ce qu'en dit un observateur objectif et impartial, comme le général Sherrill, déjà cité :

« Les Parlements ont généralement mauvaise presse, parce qu'ils deviennent des assemblées de discussions, ou parce que la crainte de n'être pas réélus semble aux parlementaires plus importante que les intérêts de la Nation entière. C'est donc un plaisir de certifier que l'Assemblée turque semble composée de toute autre manière ; elle comprend des hommes choisis pour leur valeur dans toutes les branches, l'industrie et la banque, les professions scientifiques et libérales. » " (p. 221-225)


Pierre Milza, Les fascismes, Paris, Le Seuil, 2001 :

"Bien qu'elle déborde très largement du champ européen, la Turquie de Mustapha Kemal mérite une attention particulière. Elle représente en effet, et ceci dès le début des années 20, la première tentative faite par un pays non industrialisé pour briser les cadres semi-féodaux pouvant entraver son développement économique (à la différence du Japon du Meiji qui prend au contraire ces cadres pour base de sa révolution industrielle) et pour se débarrasser de l'emprise des impérialismes étrangers. Cela, par la voie d'un régime quasi dictatorial reposant sur l'alliance de la bourgeoisie nationale et des classes populaires. (...)

L'outil de la prise du pouvoir est cependant le même que dans les pays où un putsch militaire a été suivi du renforcement des structures traditionnelles (Hongrie, Portugal). Il s'agit de l'armée, ou plus exactement de la fraction de l'armée qui sert de refuge et d'instrument de promotion aux fils de la bourgeoisie. Le père de Mustapha Kemal, Ali Riza, a été lui-même officier mais il est devenu ensuite commerçant et la plupart des hommes qui se groupent autour du futur Ataturk en 1919-1920 ont une origine semblable. Leur opposition à l'ancienne classe dirigeante et au sultan qui en est le représentant trouvant sa justification idéologique et sa vertu mobilisatrice dans un nationalisme farouche. Leur action est d'ailleurs autant dirigée contre les ennemis de l'extérieur, Grecs et Britanniques, que contre les forces déclinantes de l'ancien régime.

Devenu maître du pouvoir et président de la nouvelle République, Mustapha Kemal donne à son régime un caractère semi-dictatorial qui n'est pas, répétons-le, sans évoquer certains aspects du fascisme. Son parti, le parti républicain du peuple, est la seule formation politique autorisée et les six principes qui déterminent son action (républicanisme, nationalisme, populisme, étatisme, laïcisme et esprit révolutionnaire) ne sont pas très éloignés du programme mussolinien. Mais les différences sont considérables. Il y a dans le kemalisme une volonté de transformer en profondeur les structures sociales qui n'est pas de pure forme. Le régime a procédé à de très importantes distributions de terres et à de nombreuses nationalisations (anciennes entreprises étrangères, chemins de fer, une partie du secteur bancaire, etc.). Il a surtout fait porter son effort sur la liquidation de l'ancienne Turquie, débarrassant l'enseignement, la justice, le droit civil, des influences religieuses et s'efforçant de fonder une société moderne. On ne peut pour autant parler de socialisme. Le kemalisme a en fin de compte renforcé la puissance de la bourgeoisie nationale et celle du capitalisme naissant. Il n'a pas pu, ou pas voulu, éliminer la grande propriété foncière dont une partie des représentants s'était par opportunisme ralliée au régime. En ce sens il n'y a pas de différence fondamentale avec le bilan social du fascisme. Il reste que le « despotisme éclairé » de Mustapha Kemal a incontestablement reposé sur des assises populaires plus larges que celles du régime mussolinien et n'a pas eu besoin, comme ce dernier, d'enrégimenter les masses dans des formations paramilitaires qui n'auraient d'ailleurs pas répondu à sa vocation foncièrement pacifique." (p. 251-252)



Voir également : Qui était Mustafa Kemal Atatürk ?

L'étatisme kémaliste

Le kémalisme : un nationalisme ouvert et pacifique

jeudi 12 novembre 2015

L'étatisme kémaliste




Tekin Alp, Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937 :

"Nous devons cependant faire une mention spéciale des réalisations de l'Etatisme kemaliste dans le domaine industriel où il prend la forme d'un véritable socialisme d'Etat. Là, nous voyons l'Etat faire le capitaliste, l'entrepreneur et le commerçant. La nouvelle Turquie a aussi son plan quinquennal qui se trouve en voie de réalisation depuis quatre ans. Le plan quinquennal kemaliste diffère essentiellement de celui des Soviets par le fait qu'il est appliqué sous la forme d'économie privée. Les industries créées par l'Etat sont gérées par des sociétés anonymes soumises exactement comme toutes les autres sociétés similaires en économie privée, aux dispositions y relatives du Code de Commerce. Le contrôle et la surveillance exercés dans les autres sociétés par les actionnaires, sont exercés par l'Etat, non pas en tant qu'Etat, mais en sa qualité d'actionnaire.

Ainsi donc, les organes chargés de l'application du plan quinquennal jouissent de la liberté d'action et de tous les avantages qu'on attribue d'ordinaire à l'économie privée, tout en étant contrôlés et surveillés non pas par une foule d'actionnaires très souvent inconsciente, incohérente et, disons le mot, oligarchique, mais par une force parfaitement organisée, consciente et vigilante, qui a nom : Etat." (p. 198)

"Le Congrès, ou plutôt, la Conférence des spécialistes a été ouvert par un discours du ministre Djelal Bayar, considéré, à juste titre, comme le principal promoteur de l'étatisme et de l'industrialisation de la Turquie kemaliste. Il a profité de cette occasion pour faire une fois de plus une mise au point de sa politique économique dans le domaine de l'étatisme et de l'industrialisation et réfuter les critiques de ceux qui prétendent que la Turquie doit rester un pays essentiellement agricole et qu'on devrait laisser le développement de l'industrie entre les mains de l'initiative privée. Le ministre, s'arrêtant sur ce second point, a déclaré entre autres :

Si nous laissons l'industrialisation du pays et, par conséquent, le bien-être du peuple aux soins de l'initiative privée et du capital sur lequel cette initiative privée devrait s'appuyer, il aurait fallu attendre au moins deux siècles... Notre principe, à nous, est d'entreprendre nous-mêmes, d'encourager et de soutenir les entreprises privées. Nous désirons de tout cœur le renforcement et le développement de l'initiative privée dans le domaine industriel et nous recherchons toujours les moyens les plus appropriés pour y arriver.

En cela, Djelal Bayar a tenu à s'appuyer sur les paroles ou plutôt sur les directives de son chef Atatürk. En effet, le discours d'ouverture de la Foire internationale d'Izmir en 1935, qu'Atatürk a fait lire par Djelal Bayar, contient à ce sujet les phrases suivantes :

« L'étatisme que la nouvelle Turquie est en train d'appliquer n'est pas un système copié sur des idées que des théoriciens socialistes mettent en avant depuis le XIXe siècle. C'est un système engendré par les besoins spéciaux de la nouvelle Turquie, un système qui lui est propre. Voici donc la signification de l'étatisme pour nous :

« Prendre comme base l'initiative privée et l'activité individuelle des citoyens mais l'Etat doit prendre en mains l'ensemble de l'économie nationale et avoir en vue tous les besoins d'un vaste pays et d'une grande Nation où il y a encore beaucoup de choses à faire.

« L'Etat de la République turque a voulu réaliser un moment plus tôt tout ce que l'initiative privée n'a pu réaliser depuis des siècles et il y est arrivé dans un laps de temps très court.

« Comme vous le voyez, le chemin que nous poursuivons, c'est un système différent du libéralisme. »

Djelal Bayar a fait ressortir dans son discours les lignes générales du second plan quinquennal. Il en résulte qu'on attachera la plus grande importance à l'exploitation des mines et à la construction de grandes centrales électriques. En effet, l'exploitation rationnelle des mines par des moyens techniques modernes peut constituer pour la Turquie une source de richesses incalculables.

C'est ce qu'a expliqué au Congrès des spécialistes, Ilhami Nafiz, le directeur général de l'Eti Bank, qui est principalement chargé de cette exploitation. Il ressort de ses explications que le second plan quinquennal s'inspirera essentiellement des mêmes principes que le premier. Ainsi donc, les nouvelles industries qui feront partie du nouveau plan auront comme base les matières premières existantes dans le pays et constitueront des entreprises qui nécessitent l'investissement de grands capitaux qui se trouvent d'ordinaire hors de portée de l'initiative privée et le principe de la rentabilité absolue sera strictement observé.

Le point caractéristique qui fera distinguer le second plan du premier, c'est que, dans le premier plan, le but principal était de produire en Turquie les principaux articles industriels nécessaires à la consommation du pays, sans envisager une exportation vers l'étranger, tandis que le second plan quinquennal vise surtout l'exportation en activant surtout l'exploitation des richesses que recèle le sol et le sous-sol du pays. C'est dans ce but que le Gouvernement, par une loi spéciale, s'est réservé le droit d'annuler les concessions des mines qui ne sont pas exploitées directement par les concessionnaires. La mise en valeur de ces mines est confiée à l'Eti Bank qui le fera naturellement avec des capitaux suffisants et d'après une méthode technique moderne et rationnelle. Grâce à cette loi, complétée par une autre qui prévoit la centralisation des mines de charbon, l'exploitation du bassin de Zongouldak est appelée à prendre, dans un proche avenir, un essor considérable." (p. 202-204)

"Comment peut-on rapprocher les deux esprits, quand on sait pertinemment qu'au point de vue idéologique, les deux révolutions [kémaliste et bolchevique] se trouvent aux antipodes l'une de l'autre ? Ainsi, par exemple, lorsqu'Ankara se proclame champion du nationalisme irréductible et, en fait, le centre de son idéologie, Moscou combat avec acharnement tout esprit nationaliste ; pendant qu'Ankara se déclare adversaire acharné de la lutte des classes, Moscou en fait son cheval de bataille, etc. Dans la question de l'Etatisme aussi, les principes idéologiques d'Ankara sont diamétralement opposés à ceux de Moscou. Pour Ankara, le principe de la propriété individuelle est intangible, mais pour Moscou, ce principe est à jamais aboli." (p. 208)

"Nous tenons à souligner tout spécialement ce point : la doctrine et l'idéologie kemalistes ne peuvent être définies qu'à la lumière des faits et des réalités précises. Car, comme nous avons eu l'occasion de l'expliquer, les idées et les principes kemalistes ne peuvent pas être condensés dans des mots et des formules classiques. Si l'on fait cas de ces formules que l'on emploie pourtant faute de mieux et à titre simplement indicatif, on sera porté à croire que le Kemalisme est plein de contrastes. Citons, à titre d'exemple, quelques cas typiques : Le Kemalisme est-il démocratique ? Oui, puisque l'affirmation de la démocratie est l'une des six devises du Parti. Pourtant, nous voyons très souvent qu'il ne l'est pas. Ses porte-parole les plus autorisés n'hésitent pas à dénigrer publiquement la démocratie toutes les fois que l'occasion se présente. Ce n'est un secret pour personne que le Kemalisme est un régime autoritaire et partisan d'une discipline très rigoureuse, ce qui est précisément le contraire des principes démocratiques envisagés selon la conception classique. Le Kemalisme est-il libéral ? Oui, puisqu'il est républicain jusqu'à la moelle des os et qu'il a comme principe fondamental le bien-être et la prospérité du peuple. Pourtant, dans la pratique, la liberté de l'individu est limitée. L'intervention de l'Etat s'étend à toutes les branches de l'activité nationale." (p. 171-172)

"En Turquie, la loi sur le travail se trouve à l'étude depuis plusieurs années. On n'a pas voulu, jusqu'ici, trancher définitivement cette question d'une si haute importance avant de l'examiner et de l'étudier sous toutes ses formes. Le Congrès en a arrêté maintenant, d'une façon définitive, les lignes générales. (...)

« Cette organisation de la classe ouvrière n'aura rien de commun avec les organisations classiques des ouvriers dans les autres pays. Elle sera dominée seulement par des idées nationales. On se tiendra à l'écart des moyens de lutte de citoyens contre citoyens, moyens préconisés par les doctrines socialistes qui ont fait leur temps et qui sont devenues caduques. Ces organisations seront liées à la nouvelle société turque par notre nouvelle mentalité et notre nouvelle éducation nationale. L'ouvrier turc ne deviendra jamais un élément de lutte et de discorde. Il sera au contraire un pilier des plus solides pour la consolidation de notre existence nationale à laquelle il devra vouer une foi sincère. Ces lois et ces organisations ouvrières, prévues par le nouveau programme du Parti, arrivent juste à temps au moment où l'industrie nationale se trouve sur le point de prendre un essor prodigieux qui aura comme conséquence naturelle la formation d'une nouvelle classe ouvrière forte et nombreuse. Elles empêcheront le virus des luttes de classes de pénétrer dans les esprits et serviront à barrer la route aux fameuses idées sur la dictature du prolétariat, ce qui aurait été catastrophique, non seulement pour le pays, mais aussi pour les ouvriers eux-mêmes.

« L'Etat veillera aussi à ce que l'ouvrier qui, en tant que citoyen de notre démocratie, a, au moins, autant de droits que le patron, ne soit pas opprimé ou sacrifié par des idées ou des intérêts capitalistes. Il empêchera les masses ouvrières, qui ont pour elles la force du nombre et la capacité de solidarité, de mettre en danger la prospérité et la bonne marche de notre industrie nationale. »

Ainsi que nous l'avons relevé plus d'une fois, les paroles qui, ailleurs, précèdent les actes, chez les dirigeants kemalistes, ne font que les suivre. C'est ainsi que, au moment où Recep Peker annonçait au Congrès la décision du Parti concernant l'organisation de la classe ouvrière, cette organisation était déjà un fait accompli à Izmir où se trouve actuellement l'agglomération la plus compacte des ouvriers de différentes catégories. 50.000 ouvriers s'y trouvaient déjà groupés sous les auspices et sous la protection du Parti du Peuple de cette ville. Il n'y a pas de doute que toutes les autres dispositions du Parti relatives à cette question seront réalisées dans le plus bref délai. Il est fort probable aussi qu'au moment où paraîtront ces lignes la loi sur le travail se trouvera déjà en vigueur.

La nouvelle Turquie n'est pas le seul pays en Europe qui fait intervenir l'Etat dans les relations entre patrons et ouvriers et impose son arbitrage dans le règlement de leurs conflits. Cette intervention est une conséquence naturelle du régime autoritaire dont les types ne font qu'augmenter de jour en jour. Mais l'Etat kemaliste, dans cette question comme dans toutes les autres, a adopté une méthode tout à fait différente de celles qui sont appliquées dans les autres pays, vu les circonstances spéciales dans lesquelles évolue le Kemalisme.

Partout ailleurs, les Etats autoritaires ont cru bien faire en adoptant le système corporatif. On groupe d'un côté les ouvriers et les patrons de l'autre. L'Etat se place comme arbitre suprême entre ces deux groupes organisés. Ce système est considéré par le Parti du peuple comme contraire aux principes généraux du Kemalisme qui rejette catégoriquement la représentation des intérêts particuliers des groupes et des classes et n'admet que la représentation des intérêts de la collectivité devant l'Etat, seul arbitre de l'équilibre et de l'harmonie nécessaires entre les classes.

Pour la même raison, le Kemalisme condamne d'avance la formation des trusts et des cartels. Ce ne sont pas, il est vrai, des organisations de lutte entre ouvriers, et patrons, et ils n'ont pas l'apparence d'organes de combat, mais au fond, ils sont aussi dangereux que les syndicats et les organisations similaires qui mettent en opposition les patrons et les ouvriers. Ils opposent les intérêts des producteurs à ceux des consommateurs et vice versa. C'est toujours la représentation des intérêts d'une partie de la Nation au détriment de l'autre partie, ce qui va à l'encontre du principe de l'équilibre et de l'harmonie dont le Kemalisme fait son credo.

« Non, dit Recep Peker, nous n'admettrons jamais un conflit quelconque entre producteurs et consommateurs. Nous ne permettrons pas qu'on s'organise pour imposer des prix exagérément supérieurs au prix de revient et que, de l'autre côté de la barricade, se dressent des masses compactes de consommateurs nourrissant des sentiments de haine et d'inimitié contre les maîtres de la production. » " (p. 160-164)


Louis Gardet, Les hommes de l'Islam : approche des mentalités, Bruxelles, Complexe, 1984 :

"(...) il est parfois difficile de distinguer clairement entre « socialisme d'Etat » et « capitalisme d'Etat ».

On pourrait dire, en un sens, que les modernisations de la Turquie kémaliste, de l'Egypte des khédives, de l'Iran, ouvrirent les voies au socialisme nassérien. Avec cependant une nette différence : en Turquie, dans l'Egypte d'avant la « révolution », en Iran, si l'Etat prend en charge le développement de l'industrie et certains aménagements du secteur agraire, c'est, comme le disait un juriste turc « étant donné l'insuffisance des initiatives et des possibilités de la part des entreprises privées ». L'actuel Shâh d'Iran précisait naguère : « A cause du manque de techniciens et d'administrateurs, parce que les investissements privés ne suivirent pas, le gouvernement a dû montrer la voie (...) [Mais] notre politique est de céder graduellement les usines actuelles du gouvernement à des compagnies privées. » Cet étatisme-là se présente donc comme le précurseur d'un capitalisme de mode européano-américain ; et comme lié au grand capitalisme international. « Il est clair, ajoute M. Maxime Rodinson, que le capitalisme industriel fut, dans l'Orient musulman, une imitation de l'Occident. »

Les étatisations nassériennes au contraire entendaient ouvrir la voie à une substructure économique et à une organisation générale de vie de type socialiste, et à un socialisme qui ne se mettrait point à la remorque des Etats à idéologie marxiste ; qui se cherche encore il est vrai ; qui emprunte des données aux analyses marxistes, mais qui voudrait les réassumer selon d'autres finalisations." (p. 350)


Voir également : Qui était Mustafa Kemal Atatürk ?

L'idéal d'"européanisation" dans la Turquie kémaliste

Hamdullah Suphi : "Comment se brisent les idoles"

mardi 10 novembre 2015

La révolution kémaliste : une "restauration de l'histoire turque"




Tekin Alp, Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937 :

"Nous voici arrivés en 1929. Il y a quelques années seulement que la lutte pour l'indépendance morale du peuple turc se développe. Durant cette courte période, ce peuple a montré une vitalité et un dynamisme plus miraculeux que les efforts déployés pendant les cinq années de lutte pour l'indépendance matérielle. Pendant ce court laps de temps, les chaînes d'esclavage des forces morales, que le peuple turc a supportées pendant plusieurs siècles, ont été brisées. La muraille de Chine qui l'empêchait, pendant des siècles, de suivre les progrès du monde occidental, a été supprimée. Les peuples européens voient s'aligner dans leurs rangs un nouveau type d'homme, qui marche de pair avec eux dans la voie du progrès. Mais qui est ce nouveau type, d'où vient-il ? Quelle est son origine ? Quel est son passé ? Quel est le sang qui coule dans ses veines ? Est-ce un compagnon de voyage qui continuera la route jusqu'au bout, ou s'arrêtera-t-il au beau milieu du chemin ? Voilà pourquoi il est intéressant de connaître ses antécédents, et ses origines. Il faut avouer que, dans beaucoup de milieux européens, ce nouveau venu a été considéré comme un intrus, un intrus, — disait-on —, que le vernis de la civilisation éblouit et qui s'empressera de revenir à ses anciennes amours, dès que les premiers signes de fatigue se feront sentir. Son passé — tel qu'on se le représentait jusqu'ici — n'était pas de nature à infirmer ces appréhensions pessimistes. N'appartient-il pas à ce peuple qui fait l'impression d'un parvenu ? Issu de la tribu d'Osman, favorisé pendant un certain temps par le dieu de la guerre, il a réussi à envahir des pays étrangers et à fonder un Empire qui ne lui a jamais appartenu et dans lequel il n'a fait que camper et faire le gendarme, au profit des populations autochtones, dont la suprématie culturelle ne faisait que s'accentuer de jour en jour. Ce nouveau venu ne serait donc qu'une étoile filante, dont l'éclat dans le firmament ne dure pas longtemps. L'histoire turque telle qu'elle était conçue jusqu'ici, n'était pas en mesure de réfuter cette façon de voir de certains milieux occidentaux. L'histoire enseignée même dans les écoles turques prenait comme point de départ la tribu d'Osman. Au point de vue culture et civilisation, le point de départ était l'apparition du soleil islamique chez le peuple turc. D'après cette histoire, le peuple turc est sorti de l'ignorance grâce à la lumière islamique et est entré dans le concert des Puissances, grâce aux succès guerriers de la tribu d'Osman, qui a même imposé son nom à ce peuple. Le peuple turc n'existait même pas dans l'histoire, qui ne reconnaissait que des Osmanlis, faisant partie de la grande famille islamique. Voilà pourquoi les historiens turcs et étrangers ont toujours confondu l'histoire turque avec celle de l'Islamisme. Les croisades menées par la Chrétienté contre l'Islamisme dans toutes les périodes de l'histoire, ont attiré la haine et les préjugés des historiens européens contre les Turcs, qui se trouvaient à l'avant-garde du monde musulman. Aveuglés par un fanatisme tantôt conscient et tantôt inconscient, les historiens ne voient dans l'histoire turque que du feu et du sang. Quant aux historiens turcs ou musulmans, ils n'ont jamais obéi qu'à la conscience islamique et ils considéraient comme un devoir sacré, imposé par la religion islamique, d'oublier le stade où le peuple turc n'avait pas encore eu le bonheur d'être éclairé par la lumière islamique.

Vient ensuite la chimère de l'Ottomanisme, qui voulait fondre les divers éléments de l'Empire dans le creuset ottoman, former de ces éléments hétérogènes une seule et unique Nation. Et alors, ce n'est pas par négligence ou par oubli qu'on ne parlait pas du Turquisme, mais on effaçait ce nom avec un zèle, digne d'une meilleure cause, de toutes les pages où par hasard il figurait. Tout cela, pensait sincèrement l'élite turque, évoque les Tamerlan, les Djenguiz, les Attila et tous les conquérants, tant décriés par les historiens occidentaux. Le nom de Turc devait être accompagné alors des vocables tels que tentes, tribu, cheval, armée, guerre et hécatombe. Telle était en grande partie l'impression qu'on avait lorsqu'on parcourait les livres d'histoire qui se trouvaient entre les mains des petits Turcs, auxquels on faisait comprendre qu'ils n'étaient que des Musulmans, les nobles et dignes adeptes de Mahomet. Même les Jeunes-Turcs les plus ardents et les plus enflammés n'ont jamais eu le courage de reculer l'histoire de leur peuple au delà de la petite tribu d'Osman. Les Jeunes-Turcs nationalistes aimaient à répéter avec le grand poète patriote, Namik Kemal : « Cihangârane bir devlet çikardik bir asiretten ! », « Nous avons fait d'une tribu un empire mondial ». Ainsi, l'histoire du peuple turc a commencé avec cette tribu asiatique de 400 tentes. Les Turcs osmanlis, non seulement ne voulaient pas reculer leur histoire au delà de la tribu d'Osman, mais ils ne voulaient pas être confondus avec les autres peuples de la même race. « Le mot « Türklük » — dit Vambery — était considéré comme synonyme de grossièreté et de sauvagerie et, quand j'attirais l'attention sur l'importance de la race turque, qui s'étend d'Andrinople au Pacifique, on me répondait : Mais ne nous rangez sûrement pas avec les Khirgiz et avec les grossiers nomades de Tartarie. « A peu d'exceptions près, je ne trouvais personne, à Constantinople, qui s'intéressât sérieusement à la question de la nationalité ou de la langue turques. »

De Kamal Atatürk, qui depuis qu'il était simple étudiant sur les bancs de l'école, a toujours eu une passion très prononcée pour l'histoire en général et pour l'histoire turque en particulier et qui, au milieu même de ses multiples occupations de chef d'Etat, n'a jamais négligé de cultiver passionnément cette branche du savoir humain, ne pouvait plus tolérer cette fausse conception de l'histoire turque, qui avait cours même parmi une partie des intellectuels turcs. Il est grand temps, pensa-t-il, de faire comprendre au monde entier, à commencer par les Turcs eux-mêmes, que l'histoire turque ne commence pas avec la tribu d'Osman, mais douze mille ans avant J.-C. Elle n'est pas celle d'une tribu de 400 tentes, mais d'une grande Nation, composée de centaines de millions d'âmes. Les exploits des Turcs osmanlis ne constituent qu'un épisode de l'histoire de la Nation turque, qui a fondé plusieurs autres Empires, lesquels ont eu, eux aussi, leur période de grandeur et de splendeur éblouissantes. Il est temps, se dit Atatürk, que l'on sache que le Turc, en reprenant la voie du progrès et de la civilisation, ne fait que suivre l'exemple de ses ancêtres préhistoriques, qui ont été les premiers peuples cultivés du monde. Il faut que le monde, y compris les Turcs, comprennent que, pendant plusieurs milliers d'années, lorsque les autres peuples obéissaient simplement à leur conscience et à leur instinct, les Turcs étaient des agents de culture et de progrès et qu'ils n'ont cessé de l'être, que lorsqu'ils ont été subjugués par des cultures et des forces morales étrangères.

Les peuples civilisés doivent faire abstraction de cette courte période de décadence, où le peuple turc n'était pas lui-même, pour apprendre que ce nouveau venu dans leurs rangs n'est pas un intrus, mais leur doyen d'âge.

Il ne s'agit pas là de paroles relevant de la vanité nationale, comme on en trouve plus ou moins chez toutes les Nations du monde. Il est bien admis par les mœurs internationales, pour ainsi dire, que ce qui n'est pas permis pour l'individu moralement est bien permis pour les Nations. La vanité et la vantardise, qui sont des vices chez l'individu, sont des qualités chez les Nations. C'est ainsi qu'il est permis aux Français d'appeler Paris « la ville-lumière », aux Suisses de proclamer Genève « la capitale des Nations » et qu'il est permis aux Persans de penser que leur Shah est le centre du monde.

C'est ainsi qu'on trouve naturel que chaque Nation s'attribue la première place, quand il s'agit de bravoure, de générosité, d'honnêteté et de rayonnement dans le monde. Mais ici, il ne s'agit pas de cette vanité qui est entrée dans les mœurs nationales, il s'agit d'une révolution dans la conception de l'histoire, de mettre en lumière des vérités historiques méconnues, de ramasser le matériel nécessaire à la reconstitution de l'histoire turque, en vue de la réhabilitation du nom et de la gloire du peuple, en vue de relever le prestige de la Régénérescence turque par une Renaissance rétroactive, pour ainsi dire.

Il faut avouer que cette nouvelle tâche à laquelle s'est attelé Kamal Atatürk était des plus difficiles. C'était là une révolution sans précédent dans l'histoire universelle. Même les amis les plus intimes d'Atatürk ont accueilli au début cette révolution avec un certain scepticisme.

La première difficulté à surmonter, c'était le préjugé de race enraciné dans l'opinion mondiale ainsi que dans l'opinion turque elle-même depuis plusieurs siècles. Les historiens de l'Orient comme ceux de l'Occident et même les historiens turcs ont toujours affirmé que les Turcs sont d'origine mongole. Les professeurs d'histoire turque à l'école comme à l'université ont toujours classé leur propre Nation parmi celles de race jaune. Personne jusqu'ici n'a eu le courage de s'élever contre ce préjugé. Les turquistes, dont Zia Gök Alp était le chef, ont timidement remplacé le terme mongole par touranien ou ouralo-altaïque. Mais, ce faisant, ils n'ont pu sauver que les apparences. On n'a fait que remplacer l'expression d'ordre ethnique par une expression d'ordre géographique. Il n'en ressortait pas que les Turcs appartenaient à la grande famille indo-européenne. Kamal Atatürk, après avoir étudié la question soigneusement par des méthodes scientifiques, s'est parfaitement rendu compte qu'on se trouvait en présence d'un préjugé historique qui, pour avoir duré plusieurs siècles, n'était pas moins le résultat d'une aberration. Il s'est donc mis en tête de l'éliminer par un nouvel élan révolutionnaire en lui faisant subir le sort de tant d'autres aberrations dont a pâti le peuple turc pendant des siècles. Une nouvelle mobilisation générale est ordonnée. Le peuple turc tout entier, toujours sous la conduite de son chef et avec la même impétuosité dont il avait fait preuve tant de fois jusqu'ici, se lance vers la conquête du passé, vers la conquête de son histoire.

Comme dans les autres révolutions de ces derniers quatre ans, les pionniers, les avant-gardes prennent leur élan dynamique à l'école pratique de Tchan-Kaya. Depuis que la campagne est déclenchée, les habitués de cette école ne parlent et n'entendent plus parler nuit et jour qu'histoire turque. Tous les efforts sont concentrés vers le même point : percer les ténèbres du passé. Les milliers de professeurs et tous les intellectuels qui, d'une façon ou d'une autre, pouvaient y contribuer, ont été mobilisés.

Le commandant en chef de Sakarya et d'Inönü, est devenu le commandant en chef des fouilles archéologiques et des recherches historiques. Ses ordres poussent ses troupes non pas à quelques kilomètres en avant, mais à plusieurs milliers d'années en arrière. Après une période de préparation, pendant laquelle les esprits se sont bien imprégnés des buts et des objectifs de Kamal Atatürk, un Institut pour les recherches historiques est fondé. Les personnalités les plus compétentes en la matière en font partie et Kamal Atatürk lui-même en est le président effectif et l'infatigable animateur. Le ministère de la Culture met à la disposition de cet Institut toutes les ressources morales et matérielles dont il dispose. Par les publications périodiques et par les communiqués publiés par toute la presse turque, l'Institut fait suivre ses travaux par toute la Nation. Les Congrès périodiques convoqués à Ankara, où assistent des centaines de délégués de toutes les parties du pays, fournissent l'occasion à tous les citoyens d'apporter leur contribution à l'œuvre de Renaissance rétroactive.

Aujourd'hui, quelques années seulement après le déclenchement de la nouvelle campagne historique, le préjugé plusieurs fois séculaire sur l'origine mongoloïde du peuple turc appartient déjà à l'histoire. Personne n'y croit plus en Turquie et plusieurs savants et spécialistes occidentaux qui ont eu l'occasion de suivre de près les recherches et les publications faites en Turquie à ce sujet se sont convaincus que les Turcs occupent une place d'honneur parmi les peuples indo-européens.

Suivant le mot d'ordre du commandant en chef, des centaines de pionniers de la science se sont lancés vers les bibliothèques de l'Orient et de l'Occident, compulsant toute sorte d'ouvrages vieux ou nouveaux, des manuscrits de toutes langues ont été passés en revue pour chercher les preuves à l'appui de la vérité historique proclamée par Atatürk. La campagne n'est pas encore terminée, mais les résultats obtenus jusqu'ici suffisent déjà pour se faire une conviction.

Voici en premier lieu les auteurs chinois les plus anciens faisant la description des princes et des « Hakans » turcs. Tous ces Hakans sont de haute taille. Ils ont des yeux bleus, des visages roses et sont d'une beauté remarquable.

Voici encore des ouvrages persans écrits sept à huit siècles auparavant qui nous font le portrait des princes et des héros turcs Seltchoukis, des Alp Arslan et des Melikchah et de leur époque, presque tous sont de taille gigantesque. Ils ont des cheveux longs et ondulés, des visages beaux et longs et des poitrines larges. Les auteurs arabes d'il y a dix siècles décrivent à leur tour les « Atabey » qui ont régné pendant longtemps sur la Syrie et la Mésopotamie. Tous les princes de cette dynastie sont présentés par les auteurs arabes comme étant de couleur blanche, de taille élancée, ayant des fronts larges et de grands et beaux yeux. Mêmes caractéristiques chez les Seltchoukis d'Anatolie rapportées par les auteurs arabes de l'époque.

Les pionniers de la révolution kemaliste font de larges citations du célèbre poète persan Firdevsi ainsi que de différents poèmes et épopées des autres poètes persans qui décrivent des personnages légendaires turcs avec des caractéristiques morphologiques qui n'ont absolument rien de commun avec celles des Mongols. Surtout la beauté des femmes turques avec leur longue taille, leur couleur rose, leurs lèvres rouges, leur petite bouche, leurs sourcils arqués, leurs longs et abondants cheveux, est particulièrement exaltée par Firdevsi et autres poètes persans célèbres.

Les nombreux écrits se référant aux exploits des Croisés et leurs rencontres avec les Turcs constituent pour les pionniers de la révolution turque une source de documentation précieuse. Surtout l'histoire ecclésiastique, écrite en latin par le prêtre français Orderic Vital (1075-1142), contient un grand nombre de récits dans lesquels se trouvent mêlés certains personnages turcs de l'époque qui sont décrits avec des caractéristiques complètement indo-européennes.

Les documents historiques turcs les plus connus et les plus anciens tels que l'Oguznamé, Dede Korkud, etc., confirment également les caractères morphologiques des types turcs, tels qu'ils sont présentés par les auteurs chinois, persans, arabes et latins. On y voit les types turcs avec leur couleur rose et blonde, leurs yeux bleus, gris ou azurés, leur taille longue, svelte et élancée et leur beauté remarquable.

Les différents ouvrages de sinologues occidentaux tels que Vivien de Saint-Martin et des historiens comme Ed. Ghavanne et autres qui s'occupent des Huns, des Oguz, des Uygurs, des Uysuns et des Kirgizes d'avant l'ère chrétienne sont mis copieusement à contribution pour en tirer des preuves corroborant la thèse kemaliste.

Mais voilà que, pendant que les pionniers turcs continuent infatigablement leurs recherches, un savant français, le Dr Legendre, a rendu sa sentence d'une façon péremptoire : « Le Turc est un des plus beaux spécimens de la race blanche, haut de taille, à la face longue, ovale, au nez fin, droit ou busqué, aux lèvres fines, à l'œil bien ouvert, assez souvent gris ou bleu et à fente palpébrale horizontale (1). »

Le Dr Legendre fait ressortir fort judicieusement que, lors des invasions turques, l'attention des historiens de l'époque a été retenue par la foule des soldats mongols étranges et bizarres, qui combattaient sous les ordres des conquérants turcs, ces derniers qui étaient blancs, du même type que les peuples conquis eux-mêmes, n'ont pas attiré l'attention et on n'a pas senti le besoin de les décrire.

L'anthropologiste suisse Pittard (2) aussi classe les Turcs parmi les Indo-Européens et en donne comme caractéristiques morphologiques : taille plus longue que la moyenne, hyperbrachycéphale, visage ovale, cheveux un peu touffus, larges pommettes, lèvres grosses, nez plat et haut. Dans un autre passage du même ouvrage, Pittard affirme que la race turque représente indubitablement un des plus beaux types dans le point de jonction de l'Europe et de l'Asie. Il ajoute, en se basant sur ses observations personnelles que, parmi les Turcs d'aujourd'hui, on rencontre rarement des types pouvant rappeler la moindre parenté avec les Mongols.

Parmi les preuves recueillies par les conquérants de l'histoire turque, les plus importantes sont celles qui ont été fournies par l'archéologie. Les fouilles faites par des missions anglaises, françaises, allemandes, russes et japonaises dans le Turkestan oriental et, depuis le début du XXe siècle, ont donné de brillants résultats. Un grand nombre de fresques, statues, collections de terre cuite et autres œuvres d'art datant de plusieurs siècles avant l'ère chrétienne, remplissent les salons, les musées ethnographiques de Léningrad, de Paris et surtout de Berlin. Dans ces œuvres d'art, on remarque clairement les caractéristiques morphologiques du type indo-européen des anciens Turcs.

Certains archéologues comme von Le Coq, Grünewald, etc., qui ne veulent pas se résigner à admettre l'origine indo-européenne des Turcs, supposent qu'il y a eu dans les centres de civilisation turque comme Turfan, Kachgir, etc., des invasions étrangères et que ces fresques représenteraient les types des conquérants étrangers. Ce sont là évidemment des suppositions gratuites qui ne sont appuyées par aucun fait historique. Il faut avouer cependant que les populations turques et mongoles dont le voisinage en Asie Centrale date des temps préhistoriques ont subi à travers les âges des croisements importants. Les populations mongoles conquises par les Turcs ont fini, avec le temps, par adopter la langue et la culture de leurs maîtres et conquérants, et c'est peut-être ces populations mongoles turcophones qu'on rencontre encore aujourd'hui dans certaines régions de l'Asie qui ont donné un semblant de vérité au préjugé historique sur l'origine mongole de la race turque. (...)

(1) L'Illustration, 27 juin 1925.

(2) Les Races et l'histoire, 1924." (p. 109-119)


"Le manuel d'histoire précité raconte longuement l'histoire de l'Empire turco-hun en Asie centrale dont le chef le plus connu est Mete, de l'empire des Scythes, de ceux des Avars, des Akhuns à l'ouest du Turkestan et au nord de l'Afghanistan, de Tukyu (1), des Seltchouks, de Babur aux Indes, de Tamerlan, de Harzem à travers toute la Perse, etc., et relève tout spécialement l'importance des civilisations hittite et sumérienne dont nous parlerons plus bas. (...)

(1) C'est le nom donné aux Turcs par les Chinois qui ne peuvent pas prononcer le r." (p. 122)


"Le député Ghemseddine, professeur à l'Université, également membre de l'Institut, développa sa thèse sur « Le rôle des Turcs dans la civilisation musulmane ». Léon Kahun, dit-il, a écrit, il n'y a pas longtemps, que, sans le concours des Turcs, la civilisation musulmane n'aurait pas pu se développer tellement ni se diffuser dans de si vastes régions. Mais, maintenant que nous avons approfondi nos recherches dans le sens de la vérité historique, nous devons amender sa conclusion en ces termes :
Si les Turcs n'étaient pas entrés dans la société musulmane, la civilisation que nous désignons sous le nom de civilisation islamique n'aurait pas existé. En effet, les recherches historiques nous prouvent que, pendant toute la longue période où l'élément turc ne figurait pas dans la société islamique, c'est-à-dire jusqu'au jour où s'est écroulée la civilisation des Ommeyades, il n'y avait, dans les domaines culturels et intellectuels du monde islamique, aucun mouvement que l'on pouvait considérer comme scientifique. Ce n'est pas sans raison que l'accalmie intellectuelle qui régnait dans la société islamique vers la fin du règne des Ommeyades s'est transformée en un mouvement de vie intense aussitôt que les Turcs se sont mêlés à la société islamique et y ont occupé une place prédominante. C'est que les Turcs qui ont créé ce mouvement étaient supérieurs aux autres peuples musulmans au point de vue culture et civilisation.

La série des conférences et des thèses destinées à restaurer l'histoire turque, à réaliser la Renaissance rétrospective du peuple turc, a été complétée par une thèse de Youssouf Hikmet, successivement ministre de l'Instruction publique et secrétaire privé de la présidence de la République, qui a assumé la tâche très délicate d'expliquer scientifiquement les causes de la décadence turque, des peuples d'Orient et du monde islamique en général. D'après Bay Hikmet, il ne faut pas chercher ces causes dans des facteurs d'ordre ethnique ou racial, ni dans les éléments géographiques et économiques, mais plutôt dans le domaine de la culture. Pendant que le mouvement de réforme et de Renaissance s'emparait des peuples de l'Occident et les poussait irrésistiblement dans la voie du progrès et du relèvement, le peuple turc, comme tant d'autres peuples musulmans, restait subjugué par les principes théocratiques et l'obscurantisme religieux. D'après la conception qui régnait et dominait à cette époque, le Coran renfermait tout ce qui a trait à la vie publique et privée. Les relations sociales, politiques, administratives, économiques, familiales, scientifiques, etc., entre les hommes étaient supposées devoir continuer à se dérouler jusqu'à la fin du monde d'après les principes du Coran confié à Mahomet par inspiration divine : Ce qui n'est pas dans le Coran ou, plutôt, ce qu'une étude insuffisante ne parvient pas à y découvrir — car tout est dans le Coran — doit être réglé par analogie, par la jurisprudence créée par les quatre premiers Imams ou par la tradition religieuse. La décision à prendre sur ces sujets appartient exclusivement aux « Ulémas », savants religieux. Ces Ulémas ignorent tout ce qui s'est passé dans le monde au point de vue scientifique et culturel, deux siècles après l'Hégire. Le Calife qui détient le pouvoir religieux et le pouvoir séculier en même temps a un pouvoir absolu et discrétionnaire sur ses administrés. En un mot, dans la vie sociale comme dans le domaine scientifique, le Calife, ainsi que ses organes d'exécution, ne tiennent aucun compte des changements survenus par suite de l'évolution des choses. En aucun cas, on ne doit se départir des principes fixés par le Coran.

La preuve que les causes de la décadence résident uniquement dans la conception théocratique de la conduite de la vie, et que ces causes n'ont aucun rapport avec la structure raciale, c'est que les Hongrois, qui appartiennent à la même race que les Turcs, ont pu suivre les progrès des peuples occidentaux et réaliser tous les progrès modernes.

La décadence turque commence à l'époque de Bajazet II. Or, que voyons-nous à cette époque ? Un mathématicien émérite, « Tokatli Lutli », condamné à mort, par une sentence rendue par des Ulémas, pour avoir cultivé les sciences mathématiques qui ne découlent pas du Coran ou des autres écrits religieux. Les chefs-d'oeuvre dus aux meilleurs artistes européens de l'époque, introduits au Palais par le Sultan Fatih, sont détruits par son fils Bajazet. L'emploi de l'imprimerie est aussi considéré comme une chose impie et, selon l'Encyclopédie de Diderot, l'emploi de l'imprimerie est défendu en Turquie sous peine de mort. Tout travail ou toute oeuvre produit par des non-croyants, des kâfirs, devait être détruit et anéanti. La sentence religieuse permettant l'emploi de l'imprimerie n'a été rendue que trois siècles après que cette acquisition de la culture moderne eût été largement utilisée dans toute l'Europe.

C'est toujours à l'époque de Bajazet que l'on a commencé à ne confier les postes les plus hauts qu'à des musulmans qui n'étaient pas de nationalité turque. Voilà pourquoi nous n'avons pas pu prendre part aux mouvements de réforme et de Renaissance qui ont débuté en Europe pendant le règne de Sélim et de Soulman le Grand." (p. 126-129)


Voir également : La sous-estimation méprisante des Turcs

Le kémalisme, la bonne révolution

Les 16 étoiles du fanion présidentiel de la République de Turquie

La Turquie kémaliste et les Turcs gagaouzes (chrétiens-orthodoxes) de Roumanie

L'exaltation de la culture populaire turque d'Anatolie par le régime kémaliste

Le nationalisme turc, voie médiane entre occidentalisme et orientalisme
  
Le peuplement turc de l'Iran et de l'Anatolie

Le peuplement turc des Balkans sous la domination ottomane

Liste des peuples turcs historiques

Les Turcs et l'art : créateurs, mécènes et collectionneurs

Les traits du caractère turc

Le "rayonnement" de la Turquie kémaliste dans le monde musulman




Tekin Alp, Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937, p. 273-280 :

"Combien de fois n'avons-nous pas remarqué alors l'esprit des croisades dans la presse mondiale et dans la politique internationale ? Tous ceux qui ont suivi, tant soit peu, la fameuse question d'Orient savent très bien que l'opinion publique chrétienne, dans le monde entier, appuyait les nationalités chrétiennes qui se révoltaient contre leur maître musulman. Les politiciens des grandes puissances exploitaient en faveur de leurs intrigues politiques ces sympathies chrétiennes qui se manifestaient souvent dans  l'opinion publique.

Aujourd'hui, nous voulons bien admettre que l'esprit de croisade, dans le sens politique, n'existe plus ou plutôt, n'a plus d'effet, mais il ne faut pas perdre de vue que les affinités sentimentales d'ordres religieux existent toujours et se manifestent très souvent dans la vie sociale, chez les catholiques comme chez les protestants, chez les musulmans comme chez les israélites.

C'est là la raison pour laquelle les musulmans du monde entier ont leurs yeux tournés vers Ankara et suivent avec le plus grand intérêt les progrès miraculeux réalisés par leurs frères de religion. Le Kiblé (1) des élites intellectuelles en Egypte, en Perse, en Afghanistan, etc., n'est plus la Mecque, mais Tchan-Kaya. Atatürk n'est pas le Commandeur des croyants, comme l'étaient les chefs des Gouvernements turcs au temps des Osmanlis, mais leur inspirateur, leur guide. Les 250 millions d'adeptes de Mahomet sont désormais attirés vers Tchan-Kaya, non pas par les reliques du Prophète mais par les rayons de soleil qui sont partis de là et dont ils ont été éblouis. Ils voient avec stupéfaction les progrès réalisés par leurs frères de religion qui ont su donner à César ce qui appartient à César. Ils voient que leurs frères de religion, grâce à cette discrimination entre la religion et l'Etat, sont parvenus à s'approprier la culture occidentale et à réaliser dans l'espace de quelques années, des progrès, que les autres peuples occidentaux n'ont réalisés que dans l'espace de plusieurs siècles. Ils voient bien la différence entre l'ancienne Turquie, subjuguée par les lois et les dogmes théocratiques comme le sont eux-mêmes encore et la Turquie kemaliste, qui s'en est affranchie ? Ils constatent enfin que, grâce à cet affranchissement, l'ignorance, la misère et la servitude d'autrefois ont cédé la place à la lumière civilisatrice, à l'épanouissement de toutes les forces vives de la Nation, à l'aisance et à la prospérité, à la gaîté et à la joie de vivre de toutes les classes de la population.

Devant ces résultats stupéfiants, l'élite intellectuelle du monde musulman n'a plus à hésiter. On n'a qu'à suivre l'exemple, à imiter le frère de religion de Turquie pour bénéficier des mêmes bienfaits, s'occidentaliser et acquérir le même bien-être et la même joie de vivre.

Ainsi donc, les Califes osmanlis, avec leurs titres pompeux de Commandeur des Croyants, se sont évertués, pendant des siècles, à s'assurer l'hégémonie dans le monde musulman mais n'ont jamais obtenu que les flagorneries des saltimbanques qui exploitaient leur vanité. Les reliques du Prophète, la déclaration de la Guerre Sainte et tout l'appareil de l'institution séculaire du Califat n'ont pas empêché les fidèles de Mahomet de marcher contre les soldats du Calife, à la remorque d'un Lawrence. C'est que, dans le régime théocratique, le pouvoir séculier et le pouvoir spirituel, la vie matérielle et la vie morale, la vie politique et la vie religieuse se confondent au détriment de l'ordre et du bien-être de la Nation.

Tandis que, sous le régime laïc et républicain d'Atatürk, aucune confusion n'est possible. Atatürk n'a jamais naturellement recherché l'hégémonie sur le monde musulman ; il n'a visé que le bonheur et le relèvement de son propre peuple ; mais le monde musulman, ébloui par ses succès, suit pieusement ses traces dans le domaine social et culturel. C'est ce que le président du Conseil, Ismet Inönü, avec l'esprit de précision qui le caractérise, a voulu faire ressortir dans son discours prononcé devant la G. A. N. [Grande Assemblée nationale] lorsqu'on discutait la loi concernant la suppression du Califat. « Il est faux, a-t-il déclaré, que seulement le Califat soit capable de nous procurer les sympathies des musulmans. La sympathie qui s'est manifestée jusqu'ici à notre égard, dans tous les pays musulmans n'est due qu'aux efforts déployés par le peuple turc. »

Ismet Inönü a prononcé ces paroles à un moment où la révolution sociale et culturelle ne faisait que commencer. Le miracle turc dans ces domaines ne s'était pas encore accompli. L'esprit et la mentalité théocratiques qui ont été la principale cause du déclin du monde musulman régnaient toujours en maîtres absolus. Le monde musulman ne pouvait admirer alors que l'héroïsme montré par leurs frères de religion pendant la lutte pour l'indépendance, contre un ennemi qui n'était pas directement le leur. L'ennemi commun, c'était la théocratie. L'admiration enthousiaste de l'élite des peuples musulmans pour Atatürk a augmenté au fur et à mesure qu'il gagnait du terrain dans sa lutte inexorable contre cet ennemi commun. Tout le monde musulman a plus ou moins profité des victoires kemalistes contre cet ennemi séculaire des Croyants.

Est-il nécessaire de citer, à cet effet, des exemples concrets ? Les visites des princes et des dirigeants musulmans du monde entier qui viennent voir de près les progrès du Kemalisme sont si fréquentes et si pleines de sincérité fraternelle, qu'il est impossible qu'elles échappent à l'attention de l'observateur. Dans la réalité aussi, les résultats positifs et concrets du rayonnement kemaliste dans le monde musulman ne se sont pas fait longtemps attendre. (...)

Par ailleurs, y a-t-il besoin de rappeler, à ce propos, les longs séjours de l'Emir Amanoulah à Ankara, ses relations d'amitié avec Atatürk et avec les dirigeants du régime, ses tentatives prématurées pour introduire dans son pays les mêmes réformes qui l'ont ébloui à Ankara ? Si ces tentatives prématurées n'ont pas donné un résultat immédiat, il n'y a pas de doute que les germes de relèvement culturel ont été jetés, que l'idée y est en marche, que les classes éclairées de l'Afghanistan ont toujours leurs yeux vers Ankara et aspirent avec volupté les rayons éblouissants qui leur arrivent de cette ville lumière du monde musulman au sens spirituel du terme.

Quant à l'influence culturelle exercée par le Kemalisme sur les classes intellectuelles de l'Egypte, elle crève les yeux. On n'a qu'à suivre la presse de ce pays pour s'en rendre compte. L'émancipation de la femme y a fait des progrès énormes. Si les musulmans d'Egypte ne réalisent pas leurs progrès sociaux et culturels par la méthode révolutionnaire, ils ne marchent pas moins d'un pied ferme dans la voie de la modernisation.

L'active présidente des suffragettes d'Egypte, Heda Siravi, à son retour d'un voyage à Ankara a déclaré avec enthousiasme : La seule chose que je voudrais voir en Egypte avant ma mort, c'est un Institut équivalent à l'Institut Ismet Inönü d'Ankara pour l'éducation des jeunes filles !

La célèbre Université Elezher, considérée jusqu'ici à juste titre comme le principal centre de culture et de tradition islamiques, n'a pas pu résister au rayonnement pénétrant de la révolution kemaliste. Un comité spécial, formé au sein de cette université, est chargé d'élaborer le programme de modernisation en suivant les traces de cette révolution. Pour la première fois, un certain nombre d'élèves qui ont complété leurs études dans cette université théocratique ont été envoyées dernièrement suivre les cours des différentes universités en France, en Allemagne, en Angleterre et en Amérique.

Les journaux égyptiens ont applaudi à l'unanimité ces efforts de modernisation tentés avec fermeté par cette université islamique traditionnaliste et publient en première page les portraits des Hodjas ou séminaristes envoyés en Europe par l'Université Elezher.

Les dirigeants des pays détachés de l'ancien empire ottoman, tels que la Syrie, l'Irak, l'Albanie, etc., sont en majeure partie des personnes qui ont fait leurs études dans des écoles turques, qui y ont été élevées dans une atmosphère culturelle turque et certains d'entre eux ont même servi dans l'administration de l'Empire. Ils connaissent personnellement les héros de la Révolution. Il est naturel, dès lors, qu'ils suivent pas à pas ce qui se passe dans leur ancienne patrie, que leurs cœurs battent de joie et de fierté à chaque poussée du Kemalisme vers la modernisation et la civilisation occidentales. Aussi, les intellectuels de ces pays ne laissent échapper aucune occasion pour manifester leur profonde sympathie et leur sincère intérêt pour les progrès du Kemalisme.

Pour se faire une idée exacte du rayonnement du Kemalisme dans le monde musulman, il suffit de suivre la presse éclairée de ces pays et considérer le grand nombre d'étudiants originaires des pays musulmans qui fréquentent les écoles d'Ankara et d'Istanbul. (...)

Parmi les preuves les plus caractéristiques du rayonnement de Kemalisme dans le monde musulman, il y a lieu de faire ressortir les marques d'admiration profonde manifestées par les princes et les Chérifs (descendants de prophètes) de l'Arabie, en toute occasion.

Tout récemment, en juin 1937, l'Emir Abdoullah s'est rendu à Ankara où il a eu un accueil des plus chaleureux. Au cours d'une visite qu'il a faite à l'Institut de Pédagogie « Gazi », s'adressant aux étudiants, il a déclaré entre autres avec enthousiasme : « Je puis affirmer en toute sincérité que les progrès et le relèvement obtenu en Turquie dans tous les domaines proviennent du fait que vous possédez un Ata (Père, guide, Atatürk) qui constitue un don inappréciable d'Allah pour tous les peuples d'Orient, ainsi que du fait que le peuple turc suit son Ata fidèlement. »

Ne perdons pas de vue que c'est un Cherif, un descendant du prophète qui affirme que celui qui a aboli le Califat et le régime théocratique, constitue un don inappréciable d'Allah. Que nous sommes loin du temps où des patriotes turcs sincères et éclairés appréhendaient des catastrophes sans nombre pour le prestige et la solidarité du monde islamique à la suite de l'abolition du Califat et du régime théocratique plusieurs fois séculaires !...

Il n'y a pas de doute que le désir de contribuer au relèvement moral et matériel des peuples et des pays d'Orient n'est pas étranger à l'idéal kemaliste. Mais, comme nous l'avons vu souvent dans les différents chapitres de cet ouvrage, la Turquie kemaliste aime toujours suivre l'ordre logique des choses et n'entreprend la réalisation de ses désirs qu'à son heure et au moment opportun. Son esprit foncièrement réaliste ne lui permet pas de donner libre cours aux épanchements idéalistes, que tant qu'ils sont compatibles avec les intérêts réels de la nation. C'est dans cet ordre d'idées que nous voyons un des hommes les plus représentatifs du régime parler du rayonnement kemaliste auprès des pays et des peuples voisins. Dans son discours prononcé à l'occasion de l'inauguration de la ligne de chemin de fer d'Ergani-Diyarbékir, Ali Tchétinkaya, ministre des Travaux publics, a dit entre autres :

« Cette ligne ne s'arrêtera certainement pas à Diyarbékir. Elle sera reliée aux lignes de chemin de fer des pays voisins, nos frères et nos amis de la Perse et de l'Irak. Diyarbékir et ses environs ne sera plus comme il a été au cours du XVe et du XVIe siècle, le centre de ralliement des caravanes qui transportaient les produits de l'Orient, traversant la mer Indienne, la baie de Bassorah et les eaux du Tigre vers Mossoul, mais le centre de ralliement pour le rayonnement de la civilisation occidentale vers l'Orient. Plus de caravane, mais des voies ferrées qui, à travers ce pays, colporteront vers l'Orient la culture, la technique et les progrès du XXe siècle. »

La jonction des voies ferrées dont parle Ali Tchétinkaya se trouve être en même temps la jonction de l'idéalisme et le réalisme kemalistes. Le relèvement moral et matériel des pays voisins habités par des peuples frères et amis, répond naturellement aux intérêts supérieurs sociaux et économiques de la Turquie nouvelle. (...)

(1) Côté vers lequel on se tourne pendant la prière."

Voir également : Les relations entre la Turquie kémaliste et l'Afghanistan

Le kémalisme : un nationalisme ouvert et pacifique

La lutte d'indépendance impulsée par Mustafa Kemal : une résistance à l'occupation de l'Entente et aux irrédentismes gréco-arméniens

La légitimité d'Atatürk, selon le chrétien libanais Amin Maalouf

L'idéal d'"européanisation" dans la Turquie kémaliste

Le kémalisme et l'islam

Qui était Mustafa Kemal Atatürk ?