dimanche 27 septembre 2015

Les intellectuels islamistes et la révolution jeune-turque




François Georgeon, Des Ottomans aux Turcs : naissance d'une nation, Istanbul, Isis, 1995 :

"Cependant, en menant cette politique en faveur de l'élément turc, les Jeunes Turcs n'ont pas pour autant négligé la dimension islamique. Ils considéraient l'islam d'une manière instrumentale, à la fois comme un élément de solidarité entre les Turcs de l'Etat ottoman, et comme un ciment entre les deux grands peuples de l'Empire, les Turcs et les Arabes. Cet aspect de la politique des Jeunes Turcs peut se repérer à plusieurs niveaux. Ils entretiennent des liens étroits avec les groupes religieux, notamment avec la principale revue islamiste, le Sırat-i Müstakim (A. Somel, 1987), avant de créer leur propre organe, la Revue de l'Islam (Islam Mecmuası)." (p. 34)

"Considérons les grands noms du réformisme musulman au XIXe siècle : Djemal ed-din el-Afghani, Mohammed Abduh, Rachid Rida. Aucun d'entre eux n'est turc. Centre politique et culturel de l'islam, Istanbul n'a jamais joué le rôle d'el-Azhar ou de la Zitouna. A l'époque des réformes politiques, Istanbul attire du reste de l'Empire des commerçants et des fonctionnaires, plus que des hommes de religion. Le réformisme apparaît ainsi comme un phénomène périphérique que l'on retrouve aux marges de l'Empire, que ce soit en Syrie, en Egypte ou chez les musulmans de Russie. Du reste, on peut dire que les racines du nationalisme arabe dans l'Empire ottoman plongent directement dans le mouvement réformiste.

Est-ce à dire que le réformisme ait été complètement absent de Turquie ? Certes non. Par exemple, on peut citer dans la foulée de la révolution jeune-turque de 1908, un courant moderniste musulman à Istanbul, autour de la revue Sırat-i Müstakim et de Mehmed Akif, qui prônait une attitude libérale en ce qui concerne la religion et le problème de la femme. Ce courant était d'ailleurs fortement influencé à la fois par les idées de Mohammed Abduh et par les musulmans de Russie qui s'efforçaient de faire pénétrer dans l'Empire ottoman les idées du réformisme tatar. Mais ce courant n'a pas duré. La guerre de Tripolitaine puis les guerres balkaniques, la montée du nationalisme turc ont contribué à rejeter vers le conservatisme les éléments les plus avancés de l'islam ottoman. Le réformisme musulman est demeuré un phénomène limité. Prenons le cas de l'un de ses plus brillants représentants, Mehmed Akif. Celui-ci est l'un des chefs de file du réformisme en 1908, puis il célèbre la guerre d'indépendance qui conserve malgré tout un caractère religieux. Mais ce réformateur de l'islam ne peut supporter les grandes réformes de Mustafa Kemal, et il s'exile. Où cela ? En Egypte, dans la patrie classique du réformisme. Cet itinéraire de Mehmed Akif est comme le symbole de la place du réformisme musulman en Turquie." (p. 14)


François Georgeon, "La mort d'un empire (1908-1923)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989 :

"Dans le « raz de marée d'idées » qui recouvrait l'empire en 1908, deux grands courants émergeaient, séparant ceux qui se tournaient vers l'islam et ceux qui subissaient la « tentation de l'Occident ». Toute la vie intellectuelle se polarisait autour de ces deux tendances.

L'un des principaux porte-parole du courant islamiste était Mehmed 'Akif. Né en 1873 d'un père professeur à la medrese du quartier de Fatih, à l'époque principal centre de la culture islamique d'Istanbul, il avait été très marqué par son enfance passée dans un milieu musulman modeste. Après des études à l'école vétérinaire, il avait mené parallèlement une carrière d'écrivain et d'employé au ministère de l'Agriculture. En 1908, il fut nommé professeur de littérature à l'université d'Istanbul. Mehmed 'Akif jouissait d'une grande popularité auprès des masses, dont il exprimait le désarroi et les aspirations dans de longs poèmes lyriques ; il s'inquiétait du fossé existant entre les intellectuels ottomans, prêts à singer l'Occident et à ne voir dans la religion qu'un obstacle au progrès, et les masses, portées à mettre le déclin de l'islam au compte des moeurs occidentales. Selon Mehmed 'Akif, il fallait s'appuyer sur l'esprit progressiste de l'islam. Le modèle à suivre, c'était le Japon, qui avait réussi à adopter les sciences et les techniques occidentales sans pour autant perdre son âme.

Autour de 'Akif, un certain nombre d'oulémas, d'écrivains et poètes, influencés par l'oeuvre de Djemâl ed-Dîn el Afghânî et de son disciple Mohammed 'Abduh publièrent à partir de 1908 une revue « moderniste », le Sïrat-i Müstakim, qui rencontra un large succès. Favorables à la Constitution, assimilée à la « consultation » islamique, hostiles au putsch d'avril 1909, les modernistes estimaient que le déclin des pays musulmans était dû non à l'islam lui-même, mais à la forme corrompue qu'il avait fini par prendre, du fait des innovations (bid'ât), de l'esprit d'imitation stérile (taklîd), de l'influence des ordres mystiques. Le résultat était un islam fermé à l'esprit scientifique, incapable d'évoluer et de s'adapter au monde moderne. Pour sauver les sociétés islamiques du retard il fallait revenir à un islam purifié, retourner à l'« esprit de libre examen » (idjtihad) pour retrouver une religion conforme à la raison, apte à adopter les sciences nouvelles, que l'Europe avait en fait empruntées aux musulmans au Moyen Age. Loin de toute conception contemplative, les rédacteurs du Sïrat-i Müstakim préconisaient un renouveau de l'esprit d'entreprise dans le commerce, l'industrie, la banque.

Pendant plusieurs années, 'Akif et le Sïrat-i Müstakim représentaient l'aile la plus libérale et la plus moderne du courant islamiste." (p. 589-590)


Binnaz Toprak, "Les intellectuels islamistes", in Paul Dumont et François Georgeon (dir.), La Turquie au seuil de l'Europe, Paris, L'Harmattan, 1991 :

"L'occidentalisation constitue aujourd'hui l'une des principales préoccupations des intellectuels islamistes. Cette question, qui remonte à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, avait déjà divisé les intellectuels ottomans. En gros, il y avait alors deux écoles de pensée : les occidentalistes et les islamistes, qui se distinguaient par leurs divergences sur l'occidentalisation progressive de l'Empire depuis la période des Tanzimat et sur les réformes à entreprendre. Ces deux groupes, toutefois, convergeaient sur un point, à savoir la nature inéluctable de l'occidentalisation et la nécessité d'adopter la technologie occidentale. Tous deux s'accordaient à reconnaître que l'Empire ottoman devait rattraper son retard sur l'Occident, et que seule la technologie moderne lui permettrait de retrouver sa grandeur passée. Cependant, occidentalistes et islamistes divergeaient sur le couple technologie/civilisation. Selon l'école occidentaliste, c'était la civilisation occidentale dans son ensemble qui avait pu donner naissance à une technologie si avancée. Pour elle, la technologie occidentale ne pourrait être adoptée avec succès que si l'on adoptait simultanément la civilisation occidentale. Les islamistes, pour leur part, considéraient qu'une nation qui se détourne de sa propre civilisation ne pouvait que donner naissance à un monde factice, d'imitation. A leurs yeux, ce que les occidentalistes présentaient comme un remède constituait en fait la cause de la maladie. C'était précisément parce que les Ottomans s'étaient détournés des racines de leur propre civilisation qu'ils avaient perdu leur  puissance. Des penseurs islamistes comme Mehmed Akif, Said Halim Pacha, le cheikh ul-islam Mustafa Sabri, étaient d'avis que la culture de l'Empire ottoman, et la civilisation musulmane qui en constituait la base, étaient nettement supérieures à la civilisation occidentale. La marche à suivre était par conséquent d'adopter la technologie occidentale, mais de conserver la civilisation ottomane-musulmane." (p. 168-169)


Faruk Bilici, "L'islam à la fin de l'Empire ottoman et dans la république kémaliste : diversité et modération", in Semih Vaner (dir.), La Turquie, Paris, Fayard, 2005 :

"Paradoxalement, c'est aussi lors de cette période de déclin de l'islam officiel comme de l'islam parallèle que naquirent, à l'image du reste du monde musulman d'ailleurs, les courants politiques islamistes, élaborant pour la première fois avec des outils contemporains la théorie de la société et de l'Etat islamiques. Une bonne partie des idées d'hommes politiques et intellectuels tels que le prince Said Halim Pacha, petit-fils de Mehmed Ali Pacha d'Egypte, Said Nursi, Mehmed Akif Ersoy ou encore Mustafa Sabri Efendi vinrent également nourrir l'islam de la Turquie contemporaine, assurant ainsi la transition entre l'Empire et la République. Deux personnages se dégagent nettement de ce lot et sont toujours d'actualité : le grand poète et intellectuel Ersoy et Said Nursi, dit Bediüzzaman. Adepte de Cemâleddin al-Afghani, le premier a tenté, par ses écrits, d'éveiller les esprits afin de lutter contre la misère matérielle, politique et intellectuelle du monde musulman, contre l'impérialisme. Le second, d'origine ouléma et soufi nakchibendi, a créé autour de son œuvre dite Risâle-i Nûr (Livre de Lumière) et par sa lutte acharnée contre l'idéologie kémaliste, un grand réseau de disciples et un courant religieux qui connût sa période de gloire après les années 1970, et dont l'écho dépasse largement les frontières de la Turquie. (...)

Pratiquement unanimes et en accord avec les Jeunes Turcs en ce qui concernait la nécessité d'une monarchie (califat) constitutionnelle édifiée avant la révolution de 1908, les islamistes furent partagés par la suite pour ce qui concernait les institutions nouvelles, la conception libérale de la société et les réformes juridiques adoptées par le nouveau régime." (p. 299-300)


Faruk Bilici, "La culture politique des islamistes en Turquie et en Egypte : Héritage commun et spécificités", in Iman Farag (dir.), Modernisation et nouvelles formes de mobilisation sociale II : Egypte-Turquie : actes des Journées d'Études tenues au Caire, les 8, 9, 10 juin 1990, Le Caire, CEDEJ, 1992 :

"Malgré ces divergences, Al-Afghani et Muhammad Abduh surtout trouvèrent des échos très favorables à Istanbul. Ce n'est certainement pas un hasard si Namik Kemal (1840-1888), le poète de la liberté, a rédigé comme Al-Afghani et à sa suite une réfutation de Renan (Renan Müdafaanamesi). Les islamistes turcs, cependant, suivront de façon générale une voie plus « abduhiste », préférant la reconstitution (ou la restauration) d'une société musulmane ancrée dans la longue durée. N. Kemal écrivait ainsi en 1872 : « Il faut chercher à unir les peuples de l'islam non par les objectifs politiques ou les querelles doctrinales mais par la présence des prédicateurs et par les pages des livres ». En bon chantre de la modernisation islamique, il pensait que les Ottomans étaient les musulmans les plus proches de l'Europe et les plus avancés sur la voie de la modernisation et qu'il leur revenait donc tout naturellement de montrer le chemin aux autres peuples de l'islam. Pour lui, il ne faisait aucun doute que les musulmans s'uniraient un jour dans le progrès.

Les islamistes, comme les Jeunes Turcs, n'ont pu s'exprimer librement qu'à partir de la Révolution de 1908, période marquée par la prolifération de nombreuses revues favorables à la problématique de modernisation de Muhammad Abduh. Trois d'entre elles, Sebilûrresad, Sirat-i Mustakim, et Islam sont d'ailleurs les organes théoriques dans lesquels est née la pensée islamiste turque de la première moitié du XXe siècle. Quelles que soient leurs nuances les auteurs tels Said Halim Pacha (1863-1921), Ahmed Hilmi (1865-1914), Ferid Kam (1864-1944), Mehmet Akif Ersoy (1873-1936), ou Semseddin Günaltay (1883-1961), tous formés dans les écoles « laïques » ou encore les ulémas comme le Cheykhu'l-Islam Musa Kazim Efendi (1858-1920) ou Mehmet Hamdi Yazir (1878-1942), ont tous été marqués par l'influence d'Al-Afghani et d'Abduh.

Deux personnages se dégagent du premier groupe. Le premier est un égyptien de naissance et de culture : Said Halim Pacha. Le deuxième est un admirateur inconditionnel d'Al-Afghani et surtout de Muhammad Abduh, ayant passé plus de dix ans en Egypte ; il s'agit de Mehmet Akif Ersoy, le célèbre poète qui a rédigé l'hymne national de la République turque et dont les œuvres sont encore apprises par cœur par toutes les générations islamistes.

Said Halim Pacha

Né au Caire et petit fils de Mehmet Ali Pacha, Said Halim Pacha est surtout connu comme le Premier ministre qui n'a pu empêcher l'entrée de l'Empire ottoman dans la Première Guerre Mondiale. Son soutien financier accordé aux Jeunes Turcs exilés en Europe et en Egypte avait été récompensé après la Révolution de 1908 par l'octroi de postes-clés dans l'Empire vacillant. Tour à tour président du Conseil d'Etat, ministre des Affaires étrangères et Premier ministre (1913), il fut déporté à Malte en 1919 avec les autres responsables de l'empire durant la Guerre. A sa libération en 1921, il fut assassiné à Rome par des Arméniens.

Said Halim Pacha a surtout écrit en français, textes qui ensuite ont été traduits en turc pour être publiés dans la revue Sebilûrresad. Ses écrits portent avant tout sur l'organisation sociale et politique des pays musulmans et sur la question communément posée par tous les islamistes de la première génération, à savoir : les raisons du retard accumulé par les sociétés musulmanes par rapport à l'Occident. Tout en se montrant convaincu que l'islam réunit tous les éléments nécessaires au bonheur de l'humanité, il considère que les religions ne sont pas des facteurs déterminants dans le processus de développement des sociétés ; pour lui, l'exemple japonais montre que même les religions non-révélées ne constituent pas un obstacle au développement.

Ce retard, selon lui, doit être attribué à plusieurs causes. Les musulmans, tout d'abord, ont mal compris les prescriptions islamiques, leurs sociétés demeurant encore trop attachées aux institutions anté-islamiques. Une relecture plus attentive des sources s'impose donc, relecture qui sera fonction des changements introduits par le temps et des nouveaux besoins. Une seconde raison de ce retard est, toujours selon Said Halim, le fanatisme chrétien qui a provoqué d'innombrables conflits armés avec les musulmans, empêchant ainsi les musulmans de suivre l'évolution des pays occidentaux. Les musulmans étant devenus aussi fanatiques que les chrétiens, l'observateur non averti a pu penser que le retard des musulmans venait de leur religion. Ainsi, alors que l'Occident s'occupait à développer sciences et techniques, les peuples musulmans, repliés sur eux-mêmes, discutaient de problèmes stériles de métaphysique. Les occidentaux, mettant à profit cette période de sommeil, ont alors occupé les pays musulmans grâce aux armes les plus efficaces. Ces occupants, cependant, avaient une vue tellement courte qu'ils n'ont pas compris que leurs attitudes impitoyables entraîneraient immanquablement une réaction violente de la part de leurs opprimés musulmans. En acceptant le développement politique différencié des peuples musulmans, le prince Said Halim Pacha adhère largement aux idées d'Al-Afghani et d'Abduh. Pour lui l'islam est comparable aux mathématiques : de même que les mathématiques n'ont pas de patrie, de même ne peut-on pas parler d'un islam turc, arabe, iranien ou indien. L'islam, comme les sciences exactes, peut cependant développer des cultures locales. Pour le prince, « la meilleure forme de la société musulmane est celle fondée sur les nations » et c'est là que Said Halim s'éloigne considérablement de l'Ittihad-i millet (l'union des peuples musulmans) telle qu'envisagée par le Sultan Abdulhamit II pour se rapprocher de la thèse de Muhammad Abduh. Le taklîd (l'imitation), enfin, peut rendre compte de ce retard des musulmans. Là encore le parallèle est très net entre Abduh et Said Halim qui considère qu'adapter les institutions occidentales à la vie des musulmans entraîne nécessairement la modification du fonctionnement de la société. Si le constitutionnalisme (il parle de la constitution ottomane de 1876 encore en vigueur au début du XXe siècle) ne fonctionne pas dans les pays musulmans, c'est que la constitution n'est que le fruit de l'adoption artificielle d'une loi appelée à régir une société (occidentale) fondée sur la lutte des classes, alors que la société musulmane est fondée sur la solidarité. Dans les mains de l'élite, des lois de ce type ne peuvent que devenir un instrument d'oppression et c'est ainsi que, pour lui, la Révolution de 1908 a été totalement détournée de sa fonction au profit d'une minorité d'intellectuels et de bureaucrates.

Mehmet Akif Ersoy

Bien que ses ouvrages continuent à être reproduits et largement commentés principalement par ceux qu on pourrait appeler « les islamistes nationalistes », Said Halim Pacha n'a aujourd'hui ni la notoriété ni l'actualité de Mehmet Akif Ersoy. D'origine albanaise, Ersoy a fait des études vétérinaires. Surnommé « Poète de l'islam » (cha'iru'l-Islam), contre les nationalismes arabe et turc il incarne le réformisme musulman le plus pur dans ligne de l'école du Manâr. Outre des poèmes réunis sous le titre de Safahat, Ersoy a écrit de nombreux articles dans la revue Sebilûrresad. Les traductions qu'il a réalisées montrent, si besoin est, en matière religieuse sa filiation intellectuelle : La femme musulmane de Farid Wajdi ( 1909), La réfutation de Muhammad Abduh contre les attaques de Hanotaux (1915), les deux ouvrages d'Abd Al-Aziz, Les dégâts causés par la boisson dans la vie sociale (1923) et Réponse à l'Eglise anglicane (1924) de même que les ouvrages de Said Halim Pacha, Les Institutions politiques dans la société musulmane (1921) et La Formation politique en Islam.

Pendant toute sa vie, Ersoy a défendu l'indépendance des musulmans, s'élevant également contre la misère de la umma. Son célèbre poème Shark (Orient), écrit en 1918, résume assez bien sa pensée et son pessimisme concernant les peuples musulmans :

"On me dit : qu'as-tu vu, tu as beaucoup voyagé dans l'Orient ? J'ai vu :
Ici et là
Des villes en ruine, des monuments par terre, des peuples (umma) sans leader,
Des ponts écroulés, des canaux défoncés, des routes sans voyageurs,
Des dos courbés, des cous amaigris, des sangs sans vie (kaynamaz kanlar),
Des têtes sans pensée, des cœurs durs, des âmes rouillées :
Des insurrections, des esclavages, des dictatures, des abjections,
Des hypocrisies, des obsessions dégoûtantes, des maladies ;
Des foyers sans fumée couverts de toiles d'araignée, des forêts brûlées,
Des champs sans culture, des maisons envahies par l'herbe, des moissons pourries ;
Des imams sans fidèles, des visages sales, des têtes sans prosternation ;
Des coreligionnaires impitoyables tuant leurs frères au nom de la 'Guerre Sainte' ;
Des demeures inhabitées ; des villages vides ; des toits écroulés ;
Des jours sans travail ; des soirées sans réflexion !..."

Le grand voyageur qu'était Al-Afghani avait également vu tout cela et voulait agir vite pour une révolution radicale. Ersoy, tout en défendant Al-Afgani contre les ulémas fanatisés, évoque son illustre prédécesseur dans les pages de Sebilûrresad avec beaucoup de déférence mais marque sa préférence pour l'aspect pédagogique de la pensée d'Abduh :

"Je veux aussi la révolution, (mais) comme Abduh...
 Pas comme chez certains bandits, (qui), avec une arme non tranchante,
 (Veulent) investir la Sublime Porte et pendre les hommes.
 Retires-en tous tes frères, retire-toi, toi-même
 Ne reste pas au milieu, mon fils, tourne vers un petit chemin !
 S'il y a moyen, va en Europe demain !"


Tels sont les conseils donnés au lendemain de la Grande Guerre (1919) par Mehmet Akif Ersoy à son « fils » Asim, dans son long poème du même nom. En conflit avec les réformes kémalistes, le poète avait préféré se retirer à Helwan, près du Caire, chez son protecteur, Abbas Hilmi Pacha. Tout en donnant des cours de littérature turque à l'Université d'Egypte, il a traduit le Coran en turc en réponse à une commande des kémalistes pour son éventuelle lecture lors des prières. Cette traduction, cependant, n'a jamais été publiée, son auteur en ayant brûlé les épreuves de peur de porter la responsabilité d'une telle nouveauté en islam. Sans partager les idéaux du régime, Ersoy n'a pas lutté non plus ouvertement contre lui." (p. 154-157)


Fahir İz, "Mehmed 'Âkif", Encyclopédie de l'Islam, nouvelle édition (ouv. col.), tome VI, Leyde, Brill, 1989 :


"MEHMED 'ÂKIF, en turc moderne Mehmet Akif Ersoy (1873-1936), poète turc, patriote et défenseur du Panislamisme.

Il naquit à Istanbul, d'un père, Mehmed Tâhir, natif d'Ipek, dans le Nord de l'Albanie (auj. Peć, en Yougoslavie) et d'une mère originaire de Bukhârâ. Il étudia les langues islamiques classiques (turc, arabe et persan) dans sa ville natale, obtint le diplôme de la rûshdiyye ou école secondaire Fâtih et poursuivit ses études supérieures à l'Ecole de Sciences Politiques puis à l'Ecole Vétérinaire civile. Il exerça pendant 30 ans les fonctions de vétérinaire au ministère de l'Agriculture, voyagea beaucoup en Anatolie, dans les Balkans et les pays arabes, tout en enseignant et faisant même des conférences sur la littérature à l'Université d'Istanbul ; après sa démission, en 1913, il enseigna dans diverses écoles et prêcha dans les mosquées d'Istanbul.

Il avait déjà manifesté de l'enthousiasme pour le Panislamisme à l'époque de la révolution jeune turque et pendant la guerre des Balkans de 1912-13 ; aussi, en 1915, lorsque la Turquie fut entrée en guerre aux côtés des empires centraux, 'Akif fut-il invité par le gouvernement du Kaiser à se rendre en Allemagne pour enquêter et rédiger un rapport sur la situation des prisonniers de guerre musulmans dans ce pays. Ce voyage lui donna pour la première fois l'occasion d'entrer en contact avec l'Occident et avec une situation et des attitudes différentes de celles de l'Orient islamique. Ensuite, le Comité Union et Progrès [voir Ittihâd we Terakkî Djem'iyyeti] l'envoya en 1917, après qu'eut éclaté la révolte du Sharif Husayn à La Mekke, en mission au Nadjd auprès des Al Rashîd de Hâ'il qui étaient pro-turcs. Il devint en outre secrétaire général du Dâr ûl-Hikmet ul-islâmiyye rattaché au service du shaykh al-Islâm, mais il perdit son poste en 1919, lorsqu'il appela à résister contre les troupes grecques qui entraient en Anatolie à la suite de l'armistice de Mudros d'octobre 1918. Il épousa alors la cause nationaliste défendue par Mustafâ Kemâl (Atatûrk) [q. v.] et fit partie de la Grande Assemblée Nationale (GAN) à Ankara, en 1920, en qualité de député de Burdur. L'année suivante, le ministre nationaliste de l'Education, Hamd Allâh Subhi (Tanriöver, 1886-1966) le convainquit de composer une vibrante Marche de l'Indépendance (Istiklâl marshî), qui fut immédiatement adoptée comme hymne national turc." (p. 977-978)


Thierry Zarcone, "Les aléas du pan-islamisme jeune-turc : le seyhülislâm Musa Kâzim Efendi (1850-1920)", in V. Milletlerarası Türkiye Sosyal ve İktisat Tarihi Kongresi : Tebliğler, Ankara, TTK, 1990 :

"La vie et la pensée du seyhülislâm Musa Kâzim Efendi ont été peu étudiées. Ce jeune turc islamiste a pourtant joué un rôle qui n'est pas des moindres sous le deuxième régime constitutionnel ottoman. Il fut aussi membre de l'ordre naksbendî et, chose étonnante pour un islamiste convaincu, de la confrérie hétérodoxe bektasî et de la franc-maçonnerie. Incontestablement inspiré par le réformisme égyptien (Cemâl eddîn Al-Afganî, Muhammed Abduh), il est une des grandes figures du pan-islamisme jeune-turc. Notre communication vise principalement à définir, à travers une étude de ses écrits philosophiques et théologiques, quelle est sa vision de l'islam et quelles sont les caractéristiques de son soufisme." (p. 96)


Voir également : Sait Halim Paşa et l'esprit de croisade anti-turc

Le séjour de Mehmet Akif Ersoy en Allemagne pendant la Première Guerre mondiale

Ahmet Rıza et la faillite morale de la politique occidentale en Orient

Les réformes d'Enver Paşa (Enver Pacha) à la tête du ministère de la Guerre
  
Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)

La révolution jeune-turque ou la quête d'une modernité turque

Les Jeunes-Turcs et les confréries soufies
 
Les Jeunes-Turcs et l'alévisme-bektachisme

La pluralité de l'Islam turc

La Turquie ottomane et la Première Guerre mondiale (3) : un point de vue égyptien

Le kémalisme et l'islam

vendredi 18 septembre 2015

Les réformes d'Enver Paşa (Enver Pacha) à la tête du ministère de la Guerre




Odile Moreau, L'Empire ottoman à l'âge des réformes. Les hommes et les idées du "Nouvel Ordre" militaire (1826-1914), Paris, Maisonneuve et Larose, 2007 :

"Le ministre de la Guerre Ahmed İzzet Paşa fut contraint à une « démission forcée ». Après moultes intrigues, le Comité réussit à imposer Enver Bey à ce poste. Certes, Enver avait tiré un nouveau prestige de la reprise d'Edirne en juillet 1913 et certains l'appelaient même « le second conquérant d'Edirne ». Promu colonel [miralay] le 18 décembre 1913, puis nommé général le 1er janvier 1914, quelques jours auparavant, cette nomination suscita la surprise. Trois jours plus tard, il se proclamait chef d'Etat-major général des armées [Genelkurmay Başkaru]. Ainsi, à l'âge de 34 ans, Enver Bey devint Enver Paşa et l'armée était entre ses mains. Aussi curieux que cela puisse paraître, le sultan apprit cette promotion par voie de presse. Les préparatifs du mariage d'Enver avec une nièce du sultan purent alors commencer. En même temps, Cemal prit deux grades, devint Paşa, puis fut nommé ministre de la Marine.

La première préoccupation d'Enver fut la réforme de l'armée et d'étoffer la mission militaire allemande. Il aspirait à la création d'un noyau dur et fort dans l'armée qu'il exprimait ainsi :

« Mon but est de créer une armée petite, mais forte pour conserver notre pays contre nos petits voisins qui ne pensent pas à se rassasier ».

Peu après sa nomination, Enver procéda à des mises à la retraite systématiques : 25 généraux de division sur 27, ainsi que 40 généraux de brigade en firent les frais. On se débarrassait ainsi de tous ceux qui n'avaient pas fait allégeance au Comité Union et Progrès ou étaient suspects. Cette mesure fut prise avec habileté, en invoquant l'intérêt supérieur de l'armée, la nécessité du rajeunissement des cadres... Malgré tout cela, la plupart des officiers approuvaient le coup de force d'Enver.

« Il fallait en venir là ; puisque les vieux n'ont pu rien faire de bon, espérons que les jeunes sauront mieux faire », disaient-ils." (p. 300-302)

"Enver fit une proclamation sur la discipline et l'obéissance, et prit trois types de mesures pour mettre de l'ordre dans l'armée. Certains officiers ne rejoignaient pas leur poste ou mettaient longtemps à s'y rendre s'ils ne leur plaisait pas. Enver menaça tous ceux qui avaient une nouvelle affectation dans la nouvelle organisation d'aller le rejoindre au plus tard le 23 janvier, sous peine d'être mis à la retraite d'office. La deuxième mesure touchait l'apparence. Alors que le port de l'uniforme militaire était loin d'être irréprochable, Enver prescrivit que les officiers en retraite n'étaient plus autorisés à porter l'uniforme que pendant les fêtes indiquées dans le règlement militaire. En outre, Enver prescrivit aux officiers mis à la retraite de se rendre dans leur pays d'origine. Cette décision visait certainement à prévenir un conglomérat de mécontents à Istanbul.

Ainsi, l'Etat-major se trouvait groupé presque tout entier dans la capitale. Enver disposait de 50 officiers allemands, ne connaissant ni le pays, ni la langue et de 280 à 300 officiers d'Etat-major. C'était un nombre plutôt restreint vu l'immensité de l'Empire. Enver souhaitait faire régner la discipline et il déclarait n'attendre que deux choses de l'armée : l'obéissance absolue et l'ardeur au travail. Il avertissait les officiers que tout leur avenir était entre les mains de leurs supérieurs, c'est à dire leur avancement ou leur punition. Seules les bonnes notes données par les supérieurs pourraient désormais servir de base pour l'avancement. Il recommandait de faire preuve d'une obéissance absolue, de travailler consciencieusement jour et nuit, de considérer les inférieurs comme leurs propres fils et la caserne comme leur domicile. Tout serait noté, du travail à la tenue, et celui qui ferait preuve de négligence ne pourrait jamais être promu. Vision à la fois paternaliste et autoritaire de la fonction militaire qu'il souhaitait contrôler avec une main de fer.

Autre mesure disciplinaire, il interdit aux officiers de s'attabler dans les cabarets. En effet, la fréquentation de ces endroits et l'absorption de boissons alcoolisées nuisait, selon lui, au prestige militaire et était contraire à la religion. La transgression de cet interdit entraînerait immédiatement la mise à la retraite ou en disponibilité des coupables. Enver publia un autre ordre relatif à la religion, dans lequel il disait qu'une armée sans foi ni religion ne réussissait jamais. La foi serait la force morale qui assurerait la discipline dans l'armée et raffermirait l'union nationale. Il recommandait aux supérieurs qu'ils veillent à ce que les soldats musulmans et non-musulmans suivent les prescriptions religieuses.

Enver souhaitait prendre un certain nombre de mesures radicales et efficaces et marquer personnellement l'armée ottomane. Il décida, par exemple, de s'attaquer à l'orthographe turque pour le courrier militaire. Il prit sur lui de la modifier. Estimant que l'absence de voyelle (avec des lettres liées de telle façon que certaines pouvaient disparaître dans l'ensemble) pouvaient prêter à confusion, il prit la réforme suivante. Il procéda par adjonction de voyelles dont il inventa les signes et séparation des lettres. Mais cette « révolution scripturale » fut désapprouvée par tous ses collègues du cabinet." (p. 304-306)

"L'assiette du recrutement fut modifiée à cause des lourdes pertes territoriales des guerres balkaniques. Enver Paşa, le ministre de la Guerre, fit adopter la loi sur le recrutement obligatoire du 12 mai 1914 [Mukelleflyet 'askeriye kanunu muvakkati']. Pour expliquer sa position, il déclarait :

« Je n'ai pas sur cette question les mêmes idées que mon prédécesseur. Il avait fait élaborer un projet de loi que le conseil d'Etat était en train d'étudier. Je l'ai repris et je compte le modifier. Je suis d'avis que les non-musulmans doivent comme les musulmans le service militaire. On les incorporera en nombre tel que leur effectif ne dépasse jamais le 10eme de l'effectif total de l'unité. Je sais par l'expérience de la dernière guerre qu'ils peuvent faire d'excellents soldats et j'ai vu des Ottomans de race bulgare se battre vaillamment contre leurs frères de race. Ceux qui ne seront pas incorporés pour faire leur service normal paieront la taxe d'exonération mais le taux de celle-ci ne sera pas le même pour tout le monde. Chacun paiera proportionnellement à sa fortune. Ceux que leur mauvaise constitution fera dispenser du service militaire paieront aussi. La taxe ne dispensera pas de tout service, car tout le monde doit passer sous les drapeaux pour être en mesure en temps de guerre de participer à la défense du pays. Ceux qui ne feront pas le service militaire normal seront astreints à des périodes d'instruction. Il sera possible de réduire pour certains dont l'instruction militaire sera jugée nécessaire, la durée du service actif. Mais ceux-là aussi paieront une taxe proportionnellement au temps du service actif qu'ils n'auront pas effectué. »

Le projet de loi sur le recrutement fut soumis au Conseil d'Etat, qui le modifia en de nombreux points. La durée du service actif était réduite à deux ans pour l'infanterie. Il faut signaler qu'il en avait été ainsi en France en 1911." (p. 49-50)

Voir également : Enver Paşa (Enver Pacha) et Mustafa Kemal, deux géants du peuple turc

Citations du héros et martyr Enver Paşa (Enver Pacha)

Enver Paşa (Enver Pacha) et les Arméniens

Un immigré turc dans l'Allemagne wilhelmienne : Enver Paşa (Enver Pacha) alias İsmail Enver

Colmar Freiherr von der Goltz

Les raisons de l'intervention ottomane dans la Première Guerre mondiale

Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)

Le projet ottomaniste d'admission des Arméniens dans l'armée ottomane : des Tanzimat à la révolution jeune-turque

L'opposition des non-Turcs à la mise en oeuvre de l'ottomanisme

Sait Halim Paşa et l'esprit de croisade anti-turc




Said Halim Paşa, L'Empire ottoman et la guerre mondiale, Istanbul, Isis, 2000, p. 76-79 :

"Envisageant le traité de Sèvres au point de vue des conséquences qu'aurait son application, nous pouvons dire que c'est une œuvre mortellement nuisible à l'humanité.

Analysons maintenant ce pacte au point de vue de la morale internationale.

C'est visiblement un instrument destiné à attenter à la vie d'un peuple dont l'existence, en comptant les phases qui précédèrent sa migration vers l'ouest et sa constitution en Empire, date de plus de deux mille ans et dont la décadence actuelle, après un passé éclatant, n'est qu'un accident dans sa carrière qui est loin d'être arrivée à terme. Dire de cette nation, en manière d'excuse, qu'elle est une horde barbare réfractaire à la civilisation, est une stupide calomnie forgée dans le feu des sordides convoitises occidentales et entretenue au souffle des passions les moins avouables. Sept siècles d'histoire la réfutent.

Oui, la Turquie a malheureusement décliné. Mais elle recèle dans son sein tous les éléments d'une régénération complète. Sans le coup que lui a porté la guerre, la réforme de son administration qu'elle poursuivait patiemment depuis la Révolution de 1908, aurait été achevée en une dizaine ou quinzaine d'années.

C'est précisément — n'est-ce pas le comble de l'immoralité ? — parce qu'elle a donné des preuves manifestes de sa capacité de se relever malgré tous les obstacles dont l'impérialisme occidental avait semé son chemin — Capitulations, interventions arbitraires, insurrections artificiellement suscitées dans son sein — que l'Angleterre cherche aujourd'hui à l'étrangler, à la supprimer corporellement.

Nous en appelons aux honnêtes gens d'Occident — il y en a même parmi les plus aveuglés par les préjugés de religion et de race — à supposer même que la Turquie soit arriérée et pourrie au point que l'on dit, n'y avait-il pas d'autres moyens de remédier à cette situation que de la mutiler et d'étouffer peu à peu ce qu'on voulait bien laisser survivre de son corps ? Le système des mandats appliqué à la Turquie — nous parlons au point de vue des conceptions occidentales concernant le traitement du problème turc — ne suffisait-il pas au but que se proposaient ostensiblement les Puissances principales : celui d'établir dans l'Empire une administration efficace et d'assurer par là son progrès et sa prospérité ? En vertu de quel principe avait-on démembré l'Empire, arrachant de sa masse des territoires essentiellement turcs pour en faire des dépendances de telles ou telle Puissance et pour en donner deux en donner deux en toute propriété, à qui ?

A ... la Grèce, pays qui est, lui-même, encore au seuil de la civilisation occidentale, n'en ayant, du reste, aucune propre ? L'insincérité de l'Entente apparaît dans toute son immorale nudité dans le fait que le système du mandat devait être appliqué à la Turquie et que c'est quand l'Angleterre s'aperçut qu'elle ne pourrait l'obtenir que celle-ci insista sur le démembrement et l'asservissement.

A mettre les choses au pis, la nation turque est-elle inférieure, au point de vue de sa constitution physique, intellectuelle, morale et politique, aux peuples sauvages de l'Afrique ?

Qu'on réfléchisse à cette monstrueuse différence de traitement : le peuple turc condamné à la suppression comme irrémédiablement barbare (c'est en réalité ce à quoi on tendait) et les Nyams Nyams et autres races indigènes du Continent Noir placés sous des mandats européens et soigneusement, pieusement, préservés en vue d'être transformées en "éléments utiles" de la société humaine !

On respectait le droit à l'existence et à l'unité de communautés primitives appartenant notoirement à des races inférieures, des races dont l'incurable sauvagerie éclate dans leurs mœurs publiques et privées, des races cannibales et dont la seule industrie sont le pillage et la guerre, et on refusait ces droits à la nation turque qui a produit un Osman, un Mahomed, un Süleyman le Magnifique ; qui a créé des merveilles d'art dont les musées d'Europe et d'Amérique se disputent les échantillons, qui a fondé des institutions dont ce même Occident, si orgueilleux de sa civilisation, a emprunté plus d'une fois le principe ; qui au XVIIe siècle était le pays le plus florissant et le mieux gouverné en même temps que le plus puissant du monde ; qui a édifié et fait durer dans la splendeur et la gloire pendant plusieurs siècles un immense Empire conquis en grande partie sur cette même communauté indo-aryenne qui, aujourd'hui, oubliant que par là elle s'amoindrit elle-même, l'accuse d'être foncièrement et irrémédiablement barbare, par quoi elle cherche tout simplement à justifier la forme — celle-ci réellement barbare — de sa vengeance !

Car, qu'on ne s'y trompe pas : ce qui a déterminé l'action de l'Occident en général à l'égard de la Turquie dans la crise d'après-guerre, c'est l'esprit de vengeance. Ce qui a déterminé celle de l'Angleterre c'est la crainte ajoutée à l'esprit de vengeance. L'orgueilleux Occident européen et chrétien ne peut pardonner au peuple turc, asiatique et musulman, son irruption dans son domaine et la domination qu'il y a exercée pendant six siècles. Avoir servi d'instrument cinq fois séculaire aux triomphes de l'Orient sur l'Occident, de l'Islamisme sur le Christianisme : voilà l'inexpiable crime de la Turquie !

Ce n'est pas la barbarie de la Turquie, légende absurde, qui fait poursuivre à l'Angleterre l'anéantissement de ce pays. C'est sa supériorité dans le passé dont elle redoute le rétablissement dans l'avenir. C'était la même hostilité plus ou moins atavique contre la Turquie, si ce n'est la même crainte de son relèvement futur, moins perceptible aux yeux des autres pays d'Occident, qui a avait fait de ceux-ci les complices de l'Angleterre contre le peuple turc.

Ajouté à ces sentiments et les compliquant, on voyait ouvertement à l'œuvre le fanatisme, un fanatisme qui refuse de désarmer malgré tant de revanches du christianisme sur l'Islamisme et déshonore le XXe siècle. C'est un fait : dans toute cette entreprise occidentale contre la Turquie, se manifestait, plus ou moins conscient, plus ou moins avoué, un retour offensif de l'esprit des croisades.

Dans l'action de l'Angleterre, qui a trouvé son expression formelle dans le traité de Sèvres, l'intervention de cet esprit éclata avec une crudité déconcertante. M. Lloyd George n'a-t-il pas déclaré publiquement que la reprise de Jérusalem par le maréchal Allenby représentait la fin victorieuse de la neuvième croisade ? Il n'a pas dit que c'était la dernière.

A proprement parler, ce qui donne sa principale et plus désolante signification à l'action de l'Occident contre la Turquie, qui a abouti au traité de Sèvres, c'est précisément cette tendance barbare, réactionnaire, anti-humaine, qui en est une des bases essentielles et dans laquelle on voit la perpétuation de l'esprit des croisades, élargi de façon à comprendre dans ses inspirations l'antagonisme qui sépare l'Occident de l'Orient.

Hâtons nous d'ajouter, toutefois, que c'est surtout dans le monde anglo-saxon que le fanatisme anti-musulman et anti-turc se donne carrière. Les races latines et les races germaniques en sont beaucoup moins affectées. L'Italie en est complètement exempte, ainsi que du préjugé ethnique.

En France, quoique il y ait très certainement des dispositions dans certains cercles à se laisser influencer par l'argument religieux, la masse de la nation en subit l'action en association avec des sentiments généreux dont le seul inconvénient est qu'ils se trompent souvent d'adresse, comme dans le cas des Arméniens. Le jour où la vérité se sera faite sur l'origine et les circonstances intimes des procès turco-arménien et turco-grec, on peut espérer qu'il ne restera pas trace au sein de la nation française des préjugés qui déterminent son opinion sur les rapports de la Turquie avec ses sujets chrétiens. Mais pour cela il faut vouloir connaître la vérité. Jusqu'à présent on a plutôt cherché à la fuir, craignant d'avoir à abandonner des habitudes d'esprit devenues chères. Avec un peu de courage — celui-ci consisterait à subir sans défaillance l'accusation de trahir la cause chrétienne — les gouvernants français qui sont en mesure d'apprendre la vérité sur la nature réelle des tragédies nationales qui ont ensanglanté le sol de la Turquie, s'ils ne la connaissent déjà — avec un peu de courage, le monde officiel de la République pourrait détruire définitivement au sein du pays la légende de la "sauvagerie" turque qui y a régné trop longtemps."

Voir également : Ahmet Rıza et la faillite morale de la politique occidentale en Orient

Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)

La Turquie ottomane et la Première Guerre mondiale (3) : un point de vue égyptien

La protection du patrimoine sous les Jeunes-Turcs

Stéphane Yerasimos, "Le discours sur la protection du patrimoine en Turquie des Tanzimat à nos jours", European Journal of Turkish Studies, 19 | 2014 (publié initialement sous le titre : "Tanzimattan Günümüze Türkiye'de Kültürel Mirası Koruma Söylemi", İstanbul Dergisi, n° 54, juillet 2005) :

"En 1914, avec le début de la guerre, André Auric rentre en France et à sa place est nommé Kemalettin Bey comme conseiller à la Commission des affaires techniques. Ce dernier, de la sorte, s'est trouvé à une position centrale au sein de la politique d'aménagement tout au long de la guerre. Dans une décision de la Commission des affaires techniques du 7 juin 1916 relative à la parcellisation, il est ainsi stipulé :

On n'autorisera pas la parcellisation à des fins de construction dans les endroits à l'état de forêt dévoués à l'agrément du peuple, qu'il s'agisse de parcs ou de pinèdes, dans les endroits qui possèdent des antiquités ou des sources en eau, ainsi que dans les lieux de pèlerinage, bref dans tous les lieux d'intérêt public.

Cependant, entre ce que préconisait cette décision et la réalité des pratiques, l'écart constaté a été considérable, comme le laisse clairement entendre un document du ministère de l'Intérieur daté du 23 Mars 1917 :

Les antiquités de notre nation, ces derniers temps, ont été l'objet de destructions qui dépassent l'entendement (....) au mépris complet des Règlements sur les Antiquités et la Conservation des Monuments. (...)


Là-dessus, le ministère de l'Enseignement, par une décision datée du 9 mai 1917, considère souhaitable la création d'un « Conseil permanent à même de penser aux mesures qui permettront des sauver les Antiquités » des exactions auxquelles elles sont exposées. Cette institution s'est réunie pour la première fois le 31 mai 1917. Parmi ses membres on remarque le directeur des musées, Halil Edhem, Kemalettin Bey, le Dr Nazim, du comité central du parti Unioniste et Celâl Esad (Arseven)."

Voir également : Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)

Les Jeunes-Turcs et les confréries soufies

Les Jeunes-Turcs et l'alévisme-bektachisme

Osman Hamdi Bey

Les Turcs et l'art : créateurs, mécènes et collectionneurs

La destruction massive de l'architecture religieuse ottomane en Grèce

Le fanatisme destructeur des Grecs à l'encontre de l'architecture turco-ottomane 

mardi 1 septembre 2015

İsmail Paşa alias György Kmety




Gustave Vapereau, Dictionnaire universel des contemporains, tome II, Paris, Hachette et Cie, 1870, p. 943 :

"ISMAÏL-pacha (Georges Kmety), général hongrois ; commandant dans l'armée ottomane, est né vers 1814, dans le comtat de Goemoez, à Pokoragy ; où son père, qu'il perdit de bonne heure, était ministre évangélique. Sous la direction d'un de ses oncles, ministre à Nyiregyhaz, il commença ses études qu'il devait continuer, comme boursier, au lycée évangélique de Presbourg : Privé ; par suite d'une erreur, de l'allocation qui lui était destinée à cet effet, il partit pour Vienne et se fit soldat. Ses capacités le firent bien vite distinguer, et en 1848, lorsqu'éclata l'insurrection de Hongrie, il était officier supérieur. Après avoir pris une part brillante à cette lutte héroïque, il se réfugia en Turquie, au mois d'août 1849, avec Bem et les autres généraux hongrois ; et, peu après, il embrassa l'islamisme, pour mieux se soustraire aux demandes d'extradition présentées par les gouvernements d'Autriche et de Russie. Il entra dans l'armée avec le grade de liva (général de brigade). Attaché, pendant la dernière guerre, au muchir de l'armée d'Asie, Wassif-pacha ; en qualité de chef d'état-major, il partagea, avec le général anglais Williams (voy. ce nom), l'honneur de la défense de Kars. Après la capitulation il revint à Constantinople, où il fut élevé au grade de férik ou général de division, et devint membre du conseil du Tanzimat. Il eut depuis diverses missions difficiles à remplir. En mai 1861, il fut nommé gouverneur de Candie ; en remplacement de Tependeli-Ismaïl-pacha dont l'administration avait été malheureuse. — Il est mort en avril 1865."

Léo Joubert (dir.), Dictionnaire de biographie générale, depuis les temps les plus anciens jusqu'en 1870, Paris, Firmin Didot frères, 1870, p. 404-405 :

"KMETY (Georges), général hongrois, né en 1813, entra jeune dans l'armée autrichienne, et en sortit officier. En 1848, au commencement du soulèvement de la Hongrie, Kmety se trouva chargé de former et d'instruire un bataillon de volontaires ; il devint colonel, et reçut bientôt le commandement d'une division de l'armée du Danube, sous Georgey. Après les événements qui suivirent l'intervention russe, Kmety passa en Turquie, où il demeura jusqu'en 1851. Il vint alors en Angleterre, puis lors de la guerre d'Orient il alla prendre du service en Turquie, où il fut, comme major général, placé à la tête des volontaires de l'armée d'Anatolie. Il eut ensuite le commandement d'une division de l'armée régulière, et prit part a la fameuse défense de Kars. Depuis, Kmety, nommé lieutenant général, s'efforça de rétablir l'ordre en Syrie après les massacres de 1860. Il retourna ensuite en Angleterre, et mourut à Londres, en avril 1865."

J.-E. Horn, Journal des débats politiques et littéraires, 6 janvier 1857 :

"Le général Kmety, l'héroïque défenseur de Kars, vient d'arriver à Paris, où il pense utiliser le congé de quelques mois que le gouvernement turc a bien voulu lui accorder. C'est un homme d'une cinquantaine d'années, vrai type magyar, dans toute la force de son âge, malgré les rudes épreuves auxquelles la guerre et l'exil l'exposèrent dans ces dernières années. Fils d'un pasteur protestant, Kmety avait pris assez jeune du service dans l'armée autrichienne ; il y avait gagné le grade de capitaine lorsque éclata le mouvement des années 1848 et 1849. Les rares capacités de Kmety le firent bientôt remarquer dans l'armée hongroise ; il s'éleva, par des avancemens rapides gagnés sur les champs de bataille, au rang de général. La révolution hongroise terminée, Kmety fut assez heureux pour se sauver en Turquie. Il se vit interné avec ses nombreux compagnons d'exil à Schuinla d'abord et ensuite à Aleppo, où il protégea efficacement, à la tête de quelques soldats turcs, la demeure du consul français menacée dans une émeute populaire. Lorsque éclata la guerre d'Orient le gouvernement turc s'empressa d'utiliser les offres de service du général habile et aussi brave qu'expérimenté. Ses exploits comme commandant des bachibozouks d'abord, et en second lieu en qualité de commandant de la place de Kars sont encore présens à la mémoire de tous ceux qui ont suivi avec quelque attention les faits de la guerre d'Orient ; ils ont acquis au général Kmety l'estime même de ses adversaires ; la belle et victorieuse sortie surtout qu'il organisa et exécuta avec tant de succès le 29 septembre 1855 contre l'armée de siège russe compte parmi les plus brillans faits d'armes de cette guerre. Lorsque la forteresse ne put plus se maintenir, Kmety, qui ne voulait pas se livrer aux Russes, parvint à traverser avec neuf compagnons d'armes le camp ennemi et à rejoindre l'armée d'Omer-Pacha à Erzeroum. La Porte a reconnu ses services en le décorant de l'Ordre militaire et en lui accordant le rang de général dans l'armée turque."

Voir également : Les patriotes hongrois de 1848 et la Turquie ottomane

Hurşid Paşa alias Richard Guyon

L'épopée des volontaires polonais de l'armée ottomane

Ömer Lütfi Paşa alias Mihajlo Latas

Mehmet Ali Paşa alias Ludwig Karl Friedrich Detroit

La France des Bonaparte et la Turquie