samedi 9 mai 2015

Emmanuel Todd




Emmanuel Todd, L'enfance du monde. Structures familiales et développement, Paris, Le Seuil, 1984 :

"Vers 1980, les pays ou Etats alphabétisés à moins de 50 % comprennent environ 30 % de la population du globe, soit 1,4 milliard d'individus. Trois masses géographiques et culturelles constituent cet ensemble : l'Inde, l'Islam et l'Afrique. En Inde, seule la pointe sud du subcontinent a passé la barre des 50 % d'alphabétisés. Dans la partie du monde musulman située entre le Bangladesh et le Maroc, seules la Turquie et la Tunisie paraissent avoir atteint ce stade." (p. 141)

"Parmi les pays musulmans, on peut citer la Tunisie, la Syrie, l'Irak, dont les hommes jeunes ont dépassé le stade des 70 % d'alphabétisés sans qu'interviennent, pour l'instant, de perturbations majeures, si l'on excepte une montée sensible de l'intégrisme religieux. Dans le cas de la Syrie et de l'Irak, la guerre extérieure sert sans doute d'exutoire temporaire à la montée des tensions. Un dernier exemple, qui n'est pas vraiment un contre-exemple, celui de la Turquie : elle a franchi la limite théorique des 70 % vers 1955. Sans qu'il y ait eu, au sens strict, révolution, une montée de la violence est cependant évidente. Entre 1975 et 1981, le pays est à feu et à sang." (p. 179)


Emmanuel Todd, Le Destin des immigrés. Assimilation et ségrégation dans les démocraties occidentales, Paris, Le Seuil, 1994 :

"L'islam fondamentaliste qui sert à la définition d'une identité particulariste en Allemagne s'oppose point par point à la tendance idéologique centrale de la République turque, que l'on peut qualifier de nationaliste universaliste. Lorsqu'ils sont politiquement dominants et confrontés à une minorité ethnique comme les Kurdes, les Turcs se révèlent partisans d'un assimilationnisme ouvert, proche de celui des jacobins français, en moins réaliste et plus violent. L'idéal de la République turque serait l'entrée des Kurdes dans la vie sociale et nationale en tant que citoyens ordinaires." (p. 183)

"(...) la culture turque elle-même est de type universaliste et propose à ses propres minorités périphériques, Kurdes notamment, un modèle d'assimilation fort proche de celui des Jacobins français. La Turquie n'est pas différentialiste de tempérament." (p. 332)


Emmanuel Todd, Après l'empire. Essai sur la décomposition du système américain, Paris, Gallimard, 2002 :

"Des pays musulmans non arabes comme la Turquie, avec un indice de 2,5 en 2001, et l'Iran à 2,1 en 2002, jamais colonisés, ont presque achevé leur transition démographique." (p. 43)

"En Turquie, la montée en puissance des partis religieux n'a pas réussi à mettre en danger la laïcité héritée de Kemal Atatürk." (p. 50)

"L'apprentissage de la lecture et de l'écriture fait effectivement accéder chacun à un niveau supérieur de conscience. La chute des indices de fécondité révèle la profondeur de cette mutation psychologique, qui atteint largement le domaine de la sexualité. Il n'est donc pas illogique d'observer, dans ce monde qui s'unifie par l'alphabétisation et l'équilibre démographique, une multiplication des régimes politiques tendant vers la démocratie libérale. On peut émettre l'hypothèse que des individus rendus conscients et égaux par l'alphabétisation ne peuvent être indéfiniment gouvernés de façon autoritaire ; ou, ce qui revient au même, que le coût pratique d'un autoritarisme exercé sur des populations éveillées à un certain type de conscience rend économiquement non compétitive la société qui le subit. En fait, on peut spéculer à l'infini sur les interactions entre éducation et démocratie. Cette association était parfaitement claire à des hommes comme Condorcet, qui avait placé le mouvement de l'éducation au coeur de son Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain. Il n'est pas trop difficile d'expliquer par ce facteur lourd la vision qu'avait Tocqueville d'une marche « providentielle » de la démocratie.

Cette représentation me paraît beaucoup plus authentiquement « hégélienne » que celle de Fukuyama, qui patauge quelque peu dans l'économisme et l'obsession du progrès matériel. Elle me semble aussi plus réaliste, plus vraisemblable, en tant qu'explication de la multiplication des démocraties : en Europe de l'Est, dans l'ex-sphère soviétique, en Amérique latine, en Turquie, en Iran, en Indonésie, à Taïwan, en Corée. Car on ne peut guère expliquer la floraison de systèmes électoraux pluralistes par la prospérité croissante du monde. L'ère de la globalisation correspond dans le domaine économique à une chute des taux de croissance, à un ralentissement de la hausse du niveau de vie des masses, parfois même à des baisses, et presque toujours à une montée des inégalités. On voit mal le pouvoir explicatif d'une séquence « économiste » : comment une incertitude matérielle croissante pourrait-elle mener à une chute des régimes dictatoriaux et à une stabilisation des procédures électorales ? L'hypothèse éducative en revanche permet de saisir la marche de l'égalité sous le couvert de l'inégalité économique." (p. 59-60)

"Le jeu de ces forces, encouragé au départ par l'Amérique elle-même, favorise l'émergence d'une Europe intégrée, puissance dominante de fait dans une région mieux placée stratégiquement que celle dont les Etats-Unis sont le centre. Le développement de l'Europe orientale, de la Russie, de pays musulmans comme la Turquie ou l'Iran, et virtuellement de l'ensemble du bassin méditerranéen, semblent faire de l'Europe un pôle naturel de croissance et de puissance. Sa proximité du golfe Persique apparaît sans doute aux « penseurs » de la politique américaine comme la menace la plus dramatique à la position des Etats-Unis dans le monde.

La technique du scénario de crise permet de mieux visualiser l'interaction des rapports de force économiques et militaires. Que se passerait-il si l'Europe, puissance économique dominante pour la Turquie, faisait pression sur cette dernière pour qu'elle n'autorise pas l'armée américaine à utiliser la base d'Incirlik dans le cadre d'une agression contre l'Irak ? Aujourd'hui ? Demain ? Après-demain ? Un alignement de la Turquie sur l'Europe aboutirait, pour l'Amérique, à une chute dramatique de son potentiel militaire au Proche-Orient. Les Européens actuels ne conçoivent pas de tels scénarios, les Américains les imaginent. (...)

Au contraire des Etats-Unis, l'Europe n'a pas de problèmes particuliers avec le monde extérieur. Elle est en interaction commerciale normale avec le reste de la planète, achetant les matières premières et l'énergie dont elle a besoin, payant ces importations avec les revenus tirés de ses exportations. Son intérêt stratégique à long terme est donc la paix. (...)

Dans la mesure où les pays du Golfe doivent vendre leur pétrole parce que leurs populations s'accroissent, l'Europe n'a à craindre aucun embargo. (...) La réalité économique suggère que cette région du monde devrait passer dans une sphère de coopération centrée sur l'Europe et excluant assez largement les Etats-Unis. La Turquie et l'Iran l'ont parfaitement compris. Mais ne nous méprenons pas : il y a là tous les éléments d'un véritable antagonisme à moyen terme entre l'Europe et les Etats-Unis. (...)

Evoquer l'Europe, sa puissance, son antagonisme croissant aux Etats-Unis, c'est utiliser un concept dont le sens n'est pas défini : une région économique, une sphère de civilisation, un agrégat de nations, bref pour rester dans l'indéfinition la plus absolue, une entité en mouvement. Ces temps-ci, l'intégration économique se poursuit. L'entité attire par sa masse et son succès de nouveaux membres en Europe de l'Est et semble destinée, malgré toutes les difficultés, à absorber la Turquie. Mais ce processus d'expansion économique spontanée a pour effet politique premier une désorganisation. L'élargissement économique met le système institutionnel en situation d'impuissance. La persistance des nations, s'incarnant dans des langues, des systèmes politiques, des mentalités, rend très difficile la mise au point de procédures de décision acceptées par l'ensemble des membres." (p. 212-215)


Youssef Courbage et Emmanuel Todd, Le rendez-vous des civilisations, Paris, Le Seuil, 2007 :

"Tous les pays franchissent, les uns après les autres, la barre des 50 % d'hommes alphabétisés, puis, après un délai variable, la barre des 50 % de femmes alphabétisées. Les pays musulmans ou majoritairement musulmans (cf. Tableau 1, p. 16-17) ne sont pas dans le peloton de tête. Mais la Turquie a franchi le seuil de 50 % d'alphabétisation masculine vers 1932." (p. 12)

"En Turquie, le franchissement des seuils d'alphabétisation est un phénomène déjà ancien (1932 pour les hommes et 1969 pour les femmes). La révolution kémaliste, sous-tendue par une forte dimension nationaliste, précède de peu, comme la révolution algérienne, l'alphabétisation majoritaire des hommes. La baisse de la fécondité n'attend pas l'alphabétisation des femmes puisqu'elle commence dès 1950. Mais la période d'instabilité politique maximale qui s'étale sur les années 1960-2000, sur fond de terrorisme d'extrême droite, avec une succession de coups d'Etat et une poussée islamiste finalement digérée par le système, s'intègre parfaitement à la chronologie du modèle qui associe alphabétisation, baisse de la fécondité et troubles politiques de transition. La stabilisation actuelle correspond, pour sa part, assez paradoxalement à l'arrivée au pouvoir, dans une démocratie consolidée, d'islamistes modérés qui se comparent volontiers eux-mêmes aux démocrates-chrétiens européens. La question kurde pourrait cependant relancer les violences, parce que le Kurdistan, très attardé culturellement et démographiquement, est loin d'avoir achevé sa transition comme on le verra plus loin." (p. 34-35)

"En 2007, il [Ahmadinejad] s'est emporté contre la baisse de la fécondité des Iraniennes et contre la norme des 2 enfants par famille, réagissant peut-être à l'interview de l'un des co-auteurs du présent ouvrage, qui présentait la baisse de la fécondité comme un signe de modernisation et de rapprochement avec l'Europe. Ahmadinedjad voudrait un Iran de 120 millions d'habitants, soit 50 millions de plus qu'actuellement. Il y a peu de chances pour que ses conseils soient suivis d'effet. Aussi peu que les recommandations de Necmettin Erbakan, ancien Premier ministre turc et leader du parti islamiste Rafah [Refah], qui avait exhorté son peuple « à faire au moins 4 enfants », « car la population est la puissance par laquelle nous établirons le droit dans le monde... Les imitateurs de l'Occident essayent de faire décroître notre population ». La contradiction fondamentale de l'islamisme est que ses dirigeants se pensent gardiens d'une tradition alors même que la vague populaire qui les porte résulte d'une révolution mentale modernisatrice. A la victoire politique succède inévitablement une défaite culturelle. (...)

L'examen des indicateurs démographiques régionaux révèle la coexistence, sur le territoire turc, de trois phases démographiques distinctes. Un régime « européen » s'est propagé par ondes successives à partir des deux capitales : Istanbul et Ankara. Il concerne la Turquie d'Europe et l'ouest de l'Asie mineure, les rives de la Méditerranée et de la mer Noire, où la fécondité est au seuil de remplacement de 2,1, et parfois plus basse encore, à 1,6. Au centre, en Anatolie, la transition est en route et promet d'aller à son terme, avec des indices inférieurs à 3,0. Plus à l'est le Kurdistan (dans sa partie turque) est une zone de très forte fécondité. Dans ces confins de la Turquie, âprement disputés au cours de l'histoire, aux frontières de la Syrie, de l'Irak, de l'Iran, de l'Arménie et de la Géorgie, le nombre d'enfants est élevé, anormalement si l'on tient compte des facteurs socio-économiques et même parfois éducatifs : 5, parfois 6 enfants par femme. La fécondité est forte dans l'ex-Sandjak d'Alexandrette (rebaptisé Hatay depuis son annexion par la Turquie) où vivent des Arabes.

Ces écarts de développement démographique renvoient à des différences anthropologiques initiales, ou tout du moins antérieures à la transition. A l'ouest du pays, le statut de la femme était initialement plus élevé et le niveau d'endogamie familiale plus bas. Une division de la Turquie en cinq grandes zones fait apparaître, en 1988, un taux de mariages entre cousins germains de 8,4 % dans la région ouest, et de 22,6 % dans la région « est », qui inclut les Kurdes. Ce dernier taux est cependant nettement moins élevé que celui de pays arabes voisins comme la Syrie, qui est à 35 %, mais assez proche de celui de l'Iran (25 % environ). Rappelons que les peuples turcs étaient, avant leur conversion à l'islam sunnite, exogames, tout comme les populations chrétiennes de l'empire byzantin, turquifiées linguistiquement après la conquête ottomane.

Le particularisme démographique kurde peut également être observé au nord de la Syrie, dans les provinces de Hassakeh et Deir el-Zor, dans les faubourgs d'Alep et en Irak." (p. 97-100)

"Certains peuples islamisés comme les Albanais, du pays de ce nom, ou du Kosovo, sont exogames, tout comme les Bosniaques, les Tchétchènes, les Kazakhs, les Kirghizes et les Huis. Les Turcs de Turquie sont endogames mais à un niveau assez faible. Les Azéris sont endogames, comme les Turkmènes, les Ouzbeks et les Tadjiks. Les peuples turcophones (Kazakhs, Kirghizes, Azéris, Turcs proprement dits, Ouzbeks) ne relèvent donc pas tous de la même catégorie. La cause de cette répartition n'est guère mystérieuse. Les peuples endogames sont les plus anciennement islamisés, passés dans la sphère de l'Oumma dès le VIIIe siècle. L'islamisation des nomades turcophones est un phénomène relativement tardif, s'étalant sur les Xe-XIIIe siècles. Leurs clans étaient farouchement attachés à l'exogamie du groupe patrilinéaire et l'endogamie des Turcophones n'est à vrai dire élevée que là où les langues turques ont recouvert des populations indo-européennes plus anciennement islamisées, en Azerbaïdjan ou en Ouzbékistan notamment. Les Tadjiks sont restés de langue iranienne et donc indo-européenne. Dans les Balkans, la conquête musulmane est encore plus récente et fut réalisée par des Ottomans faiblement enclins au départ à l'endogamie. Dans le cas des Tchétchènes, l'islamisation remonte à peine au XVIIIe siècle. Tous les peuples turcs ont été convertis à l'islam sunnite, à l'exception d'un seul, les Azéris, passés dans l'orbite du chiisme persan à la suite d'une histoire complexe.

L'Azerbaïdjan, patrie de Zarathoustra et du mazdéisme, a été très tôt soumis par des conquérants musulmans, presque au même moment que le Bilad el-Cham (Syrie) ou le Maghreb. Au XIIIe siècle, la langue turque a été imposée par les Seldjoukides, mais au XVIe siècle les Azéris suivront l'Iran des Séfévides, se sépareront de l'islam orthodoxe et se rangeront sous la bannière noire du chiisme. C'est le seul peuple (dont la majorité vit en Iran) de ce groupe où le chiisme domine : 75 % de la population." (p. 118-119)

"En Azerbaïdjan, la fécondité décroche vers 1963, vingt ans avant celle de l'Iran. La date est la même pour le Kirghizistan et le Kazakhstan peuplé à l'époque, il est vrai, d'une bonne moitié de Russes. L'Ouzbékistan et le Tadjikistan décrochent en 1973. Seules la Turquie, avec une chute dès 1950, et la Tunisie, dès 1965, avaient fait mieux dans le monde musulman." (p. 121)

"L'Azerbaïdjan se distingue par un indice de fécondité particulièrement bas, nettement inférieur au seuil de reproduction et d'allure tout à fait « européenne du Nord-Ouest ». A 1,7, le pays est proche de bien des provinces de l'Iran voisin, où vivent d'ailleurs la majorité des populations de langue azéri." (p. 123)

"En termes de développement culturel, l'Indonésie est, malgré sa situation planétaire excentrée, l'un des pays musulmans les plus avancés, encadrée par la Turquie et la Jordanie." (p. 138)


Emmanuel Todd, Après la démocratie, Paris, Gallimard, 2008 :

"Nicolas Sarkozy et les cadres de l'UMP voient certainement dans l'exagération du risque terroriste, dans l'accentuation de la pression sur l'Afghanistan, dans l'hostilité à l'entrée de la Turquie en Europe, dans les menaces militaires contre l'Iran, bref dans l'activation d'une thématique qui met l'islam au cœur de la politique générale, un moyen commode de toucher et de rallier l'électorat du Front national." (p. 36-37)

"Sarkozy quitte la Place Beauvau, le désordre règne, le discours identitaire du candidat s'offre à protéger les Français désemparés. Création d'un ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale, rejet de la candidature turque à l'entrée en Europe comme signal antimusulman : tout cela a été bien ficelé si ce n'est bien pensé. C'est une France gagnée par la peur, qui a transformé le ministre de l'Intérieur pyromane de 2005 en président identitaire de 2007. Ce serait cependant surestimer Nicolas Sarkozy que de lui attribuer l'entière responsabilité de l'instrumentalisation politique du thème ethnique par la droite dite républicaine. Certains intellectuels ont joué un rôle clef." (p. 132)

"Nous aurions tort de penser que l'échec de Sarkozy, impopulaire comme aucun président ne l'a jamais été après seulement un an de mandat, résout la question, et signe nécessairement la fin de cette tentative pour ethniciser la démocratie française. Cette politique n'a été qu'esquissée, malgré la cohérence déjà assez mûre de la posture antimusulmane du gouvernement. L'islam nous est présenté comme une menace interne, par l'exagération systématique du problème de l'immigration, et externe, par une politique étrangère hostile à la Turquie, plus encore à l'Iran, et par l'envoi de troupes « civilisatrices » en Afghanistan." (p. 233)


Emmanuel Todd, Qui est Charlie ? Sociologie d'une crise religieuse, Paris, Le Seuil, 2015 :

"On doit toutefois évoquer ici un « problème turc » qui n'est peut-être, tristement, qu'un problème allemand. J'avais examiné ce point dans Le Destin des immigrés. La résistance à l'assimilation des populations turques était alors encore plus manifeste, quand rien dans leur structure anthropologique ne pouvait l'expliquer. Quelle que soit la région d'origine en Turquie, le taux de mariage entre cousins y était plus bas qu'au Maghreb. Parfois s'ajoutait à cette endogamie familiale plus faible un statut nettement plus élevé des femmes. Observant la distribution géographique de l'immigration turque en France, collée à la frontière est, j'en avais conclu que les Turcs de France n'étaient qu'un fragment d'une immigration globale centrée sur l'Allemagne, immigration qui avait intériorisé à l'échelle de l'Europe, en France comme en Belgique ou aux Pays-Bas, la norme ségrégative en vigueur au-delà du Rhin. Les taux de mariage mixte avec des musulmans étaient à l'époque insignifiants dans la République fédérale. En France, actuellement, le taux de mariage mixte plutôt élevé des hommes d'origine turque représente sans doute la première étape d'une rupture du « modèle allemand » dans cette population. Nous sommes à nouveau confrontés au fait que l'épicentre du différentialisme européen n'est pas situé en France, mais plus au nord ou plus à l'est en Europe. C'est la raison pour laquelle chaque pas en avant dans la construction européenne se révélera, au final, un pas en avant dans l'islamophobie." (p. 196-197)


Du même auteur : La réussite de la modernisation turque

Les structures familiales des immigrés turcs en Allemagne

mercredi 6 mai 2015

Hamdullah Suphi : "Comment se brisent les idoles"




Prométhée, n° 33, août 1929, p. 5-8 :
COMMENT SE BRISENT LES IDOLES

Le journal turc
Ikdam vient de publier un article de tête dû à la plume du grand publiciste et homme politique turc Hamdullah Subhi bey. Il n'est pas exagéré de dire que, de tous ceux qui s'intéressent aux destinées de l'Orient, bien peu ignorent le nom de ce grand politicien turc : ancien ministre, ayant pris une part active au mouvement libérateur de la Turquie, membre du Parlement actuel et directeur du journal Turk Yourdou, Hamdullah Subhi bey est l'homme politique qui reflète le mieux l'opinion publique de la Turquie contemporaine. C'est pourquoi l'article que nous reproduisons ici, dans son intégrité et sans commentaires présente un intérêt tout particulier :

L'arrêt des courants d'opinion véritablement sains dans le pays, l'inactivité de la plume et de la production littéraire ont donné espoir et courage aux forces obscures qui s'agitent dans les coulisses.

A Smyrne on juge certains individus qui faisaient de l'agitation parmi la classe ouvrière ; c'est ce qu'on appelle le procès des bolcheviks. A Koniah, saus le titre « Au Peuple » paraît un journal dans lequel se trouve une poésie dirigée contre des personnalités portant l'habit fait de peau des paysans. Et comme inspiration de ce journal cette phrase : « Lève ton poing plus haut, rassemble toute la force et écrase la tête du tyran. »

L'homme qui doit avoir la tête écrasée est le chef d'Etat de la patrie turque ; sa personnalité est aussi sacrée que n'est sacrée la patrie, elle-même.

A Constantinople paraît un journal portant le nom de « L'Action », lequel reproduit en gros caractères des vers publiés à Koniah sous le titre de « Pluie de Feu ».

Dans « La Lune Illustrée » a paru en gros caractères une poésie de Nazim Hukmet [Hikmet] où se trouvent vantés les mérites des cordes et des noeuds coulants déjà préparés. En contemplant la corde du bourreau, le poète bolchevik éprouve de la joie.

Dernièrement on a voulu briser l'idole d'Abdul Hak Hamid. Pourquoi cela ? Simplement, parce que, avec Namik Kemal, Chinassi et Sezaï, il constitue un groupe de poètes qui ont donné aux Turcs une patrie, leur patrie.

Hier encore, on a ridiculisé Mehmet Emin. Dans les colonnes du journal « La Lune Illustrée », j'ai remarqué que la figure du poète national avait été imprimée à l'encre rouge. Pourquoi ?... Tout simplement parce que ce poète a donné aux Turcs leur nationalisme.

Depuis quelques jours, on promène par les rues et les cours le poumon malade aux encans de Yakoub Kadri, l'artiste prosateur turc incomparable et irremplaçable. Lorsque Constantinople se trouvait encore sous l'occupation des puissances capitalistes, Yakoub Kadri publiait ses oeuvres dans les rues de la Sublime Porte, parmi les baïonnettes ennemies. Les patriotes lisaient ces oeuvres avec des larmes dans les yeux. Pourquoi donc de nos jours promène-t-on de part et d'autre sur le papier son poumon malade ?... Tout simplement parce qu'il représente une force puissante dans le domaine des idées et de l'art pour le développement du principe de patrie et de l'idée nationale parmi les Turcs.
Comment se brisent les idoles — c'est de cela que je voudrais vous entretenir.

Si les fervents de la nouvelle religion obtiennent du succès, ils brisent en morceaux les idoles de la vieille religion et, à leur place, ils élèvent des idoles de leur religion nouvelle. Dans ce cas, quelle peut bien être cette nouvelle religion ? En d'autres termes, après avoir renversé les idoles de la patrie et de la nation par les idoles de quelle religion les remplaceront-ils ? C'est ce qu'il serait intéressant pour nous de savoir. Par des idoles de la religion bolcheviste !... Ces idoles qu'ils se proposent de briser ne sont pas des sphinx d'Egypte, ce ne sont pas non plus des monuments de Byzance à Sultan Ahmed qui sont restés comme héritage des peuples disparus et des siècles passés...

Autour de nos idoles se presse toute une nation bien vivante qui, hier, encore, a donné des centaines de milliers de victimes au nom de la patrie. Si l'on sort de chez soi par une nuit profonde et qu'on approche d'un monument quelconque, il est facile de le renverser, mais les monuments qui vivent dans le coeur des peuples sont inviolables ; impossible de les renverser ou de les détruire. Il me paraît donc inutile de s'en prendre au monument d'Abdul Hak Hamid ou de Mehmet Emin. Ces deux noms sont les colonnes qui soutiennent le temple de la patrie, colonnes puissantes, qui ne sont pas dressées pour trois ou cinq jours, mais qui sont scellées avec le ciment du nationalisme et de la patrie susceptibles d'exister durant des siècles.

L'on peut soumettre un enfant aux effets pernicieux d'un narcotique étranger, l'envoyer de nuit dans un temple désert et lui dire : « Renverse ces colonnes », et l'enfant se mettra à l'oeuvre, mais il brisera sa pioche, ses bras se lasseront, et les colonnes resteront toujours debout et entières.

Qui avons-nous en notre présence ? Je vais vous l'expliquer.

Derière les coulisses de l'amitié russo-turque un jeu se déroule... jeu tragique. Là où existent des organisations commerciales russes se trouve de l'argent, là se fait de la propagande, là réside un activisme rouge. Malgré qu'une propagande se poursuive dans tous les coins de notre pays, nous nous taisons et restons inactifs au nom de notre dangereuse amitié avec les bolcheviks. Par contre, ils sont loin d'être inactifs. D'un côté, ils continuent à exterminer les intellectuels turks en territoire russe, et, d'autre part, ils considèrent les ouvriers turcs comme « les leurs » et la propagande se fait dans leur milieu. Pour bien saisir la situation actuelle, il convient de lire le discours de ce bolchevik notoire qu'est Boukharine, prononcé le 13 décembre 1928 au XV Congrès communiste.

« ... jusque dans les pays d'Orient, le mouvement nationaliste est dirigé contre la classe ouvrière ; la liberté du parti communiste est limitée, les communistes sont persécutés. A nos yeux, ces pays sont réactionnaires ; il n'y a aucune différence entre les gouvernements capitalistes et ces pays. »

Le journal Pravda, publie tous les quinze jours un supplément, le Bolchevik. Cette publication est exclusivement destinée aux membres du parti communiste. Dans le numéro du 30 septembre 1927 de ce journal, on a pu lire un article de Kissaï Gorodetski, sous le titre « La Turquie de Moustapha Kemal Pacha » dont voici l'un des passage. :

« La Turquie n'est pas une république nationale démocratique, c'est une république libérale bourgeoise. Le paysan n'est pas satisfait du régime. La situation de la classe ouvrière est inconcevable ; elle est piteuse et misérable. Le visage de la Turquie contemporaine, laquelle suce le sang du du peuple, représente le pouvoir réactionnaire d'un gouvernement purement bourgeois. »

Vous n'êtes pas sans avoir lu dans le numéro du Milliet d'hier, l'opinion des journaux Pravda et Izvestia sur la Turquie et la classe ouvrière turque ?

« Attendu qu'il n'existe aucune différence entre les pays capitalistes et la Turquie, que la Turquie se dresse contre la classe ouvrière, la Russie soviétique doit prendre des mesures contre elle... »

Nul n'ignore, évidemment, que de nos jours les bolcheviks se sont éloignés des principes du communisme, qu'ils ne vivent plus de ces principes. Les bolcheviks ne constituent plus de nos jours qu'une organisation de propagande laquelle dépense les dernières réserves du régime tsariste. Répressions et violences à l'intérieur, propagande à l'extérieur. Le fait que les bolcheviks s'apitoient sur le sort des ouvriers et paysans de Turquie n'est pas sans qu'il y ait un but. Dans les chaumières le pain manque, les pâturages sont sans herbe, la population crie famine, il faut trouver de nouveaux endroits.

Les bolcheviks ont tenté la chance dans différents pays. Malheureusement, parmi nous, il se trouve encore des gens qui croient au paradis bolchevik, mais portons nos regards sur la situation actuelle des peuples qui ont eu le temps de se familiariser avec l'esprit du peuple russe au cours des siècles. Connaître cette situation n'est pas inutile ; au Nord, les petits Etats de Lettonie et d'Estonie, armés jusqu'aux dents contre le péril rouge ; toute la Finlande en armes. L'armée nationale polonaise ayant écrasé l'armée rouge obligea cette dernière à regagner ses frontières. En Hongrie, un certain Béla Kuhn a voulu jouer le rôle de Lénine sur le peuple magyar. Mais dans ce pays, la tragédie fut de courte durée. Forts de leur volonté et inspirés par l'amour de leur patrie, les Hongrois envoyèrent Béla Kuhn et ses criminels compagnons en Russie soviétique. Ces derniers temps, cette même Russie soviétique a imposé Béla Kuhn à l'Autriche. Et qu'est-il advenu ? Le prophète de la violence et du pillage a été arrêté et renvoyé chez ses frères rouges de Russie ! La classe ouvrière trompée en Italie pensa transformer ce pays en monceaux de ruines ; le danger apparut, le mouvement se déclancha. Et l'Italie nationale écrasa le produit de l'idée bolcheviste d'un coup de poing terrible, sauvant ainsi le pays d'un sort semblable à celui de la Russie. Le bolchevisme ne saurait trouver de terrain favorable, là où le pain se gagne à la sueur de son front. On chercherait en vain le bolchevisme en Amérique, en Angleterre, en Suède, en Norvège et dans d'autres pays, chez les peuples qui se contentent du pain gagné honnêtement, par le travail.

Après la guerre de 1876-77, les tsars russes firent de Kars le plus important des arsenaux du monde. Jusqu'à la grande guerre, le trésor du gouvernement du tsar entassa des armes dans cet arsenal afin de se frayer une route vers le port d'Alexandrette. La Russie bolcheviste veut aussi posséder les bords de la Méditerranée, elle suit la même voie que la Russie tsariste ; seuls les moyens diffèrent. Les essais tentés au Nord et à l'Ouest sont restés sans résultat. Au Caucase, sous le masque rouge se cachent des centaines de guerriers éprouvés dans les anciennes luttes et qui ne sont point des inconnus pour nous. A l'intérieur de la Russie, les peuples turks sont divisés en fragments ; on pourrait sur ce sujet citer nombre d'exemples : Kirghizistan, Uzbekistan, Bachkiristan, Tataristan, Turkménistan, Tadjukistan, Kazakstan, Mogolistan, Azerbaïdjan ; il n'est pas jusqu'à un Karakolpakstan, etc. Pour régner, il faut diviser... Mais cela ne suffit pas, il faut encore partager les idiomes turks. Les Instituts orientaux de Moscou et de Léningrad s'occupent de ces questions. Les orientalistes épluchent les idiomes turks. Ici la science prête son concours à la politique barbare. Pillage, assassinat, et démembrement Voilà en quoi consiste la politique des bolcheviks par rapport aux peuples turks. Mais c'est trop peu que tout cela encore. Il faut encore étouffer le turkisme en Turquie. Qui peut servir de moyen pour atteindre ce but ? Combien est étrange l'attitude de ceux qui versent des larmes sur la situation de nos ouvriers et de nos paysans, entament en même temps des pourparlers avec le monde capitaliste, tendent la main aux capitaux de Ford. Si les résultats nous en sont cachés, nous n'en connaissons pas moins la marche. Les forêts russes ont été proposées à l'Allemagne ; un accord a été obtenu avec Detterding sur le naphte du Caucase. Il n'est pas un seul principe qui n'ait trahi les bolcheviks.
Qu'il nous soit encore permis d'attirer l'attention des patriotes turks sur un point. Ce même Trotski qui nous a été amené, en Turquie, sous une forte garde, sera demain, si l'occasion se présente, à la tête de l'armée bolcheviste marchant contre nous. Il n'est pas de porte à laquelle il n'ait frappé, mais toutes sont restées fermées devant lui. Trotski peut-il s'accommoder de la situation de ceux qui ayant perdu leurs dents et leurs griffes sont incapables de nuire ?

Une fois encore, je pose la question : Qui avons-nous en notre présence ?

Pendant la guerre, alors que le pays se trouvait occupé, que la jeunesse donnait tout son sang à la patrie, certains, mettant à profit leur situation et leur fortune, passèrent sur le territoire soviétique. Ces déserteurs furent nourris avec le pain boschevik imprégné du sang en grande partie des peuples turks.

Qui est en notre présence ? D'après les propres déclarations des bolcheviks, ce sont ceux-là même qui veulent mettre de l'ordre dans la Turquie capitaliste qu'ils accusent de boire le sang de la classe ouvrière.
Tout récemment, à Moscou, s'est suicidé un communiste du Turkestan nommé Khydir Aliev. Dans une lettre laissée après sa mort, il explique ainsi son acte :

« Moscou envoie des émigrants armés au Turkestan. Ces émigrants se saississent par la force des maisons et des terres des Turks. S'ils résistent, ces derniers sont tués par les émigrants. Les communistes du Turkestan sont impuissants. Si à l'avenir, éclate une guerre, aucun appui ne sera donné au gouvernement soviétique par le Turkestan, au contraire, ils lutteront contre ce pouvoir. Les jours passés au Turkestan m'ont sensiblement surpris. Ma santé est profondément ébranlée par ce spectacle. C'est là qu'il faut chercher la cause de mon suicide. Prière de n'accuser personne. »

Voilà donc pour quelles perspectives l'on fait appel aux paysans de Turquie. L'histoire nous montre clairement un exemple pratiqué par la secte des Ismaïliens qui, sous les fumées du hachich, se précipitent dans un gouffre, aux cris de : « Partons en paradis ».

Qui donc avons-nous devant nous ? Les serviteurs de faction aux portes bolchevistes. Les voilà bien, ceux qui brisent les idoles.

HAMDULLAH SUBHI,
Président du Comité Central des Foyers culturels de Turquie.

Voir également : Le kémalisme : un nationalisme ouvert et pacifique

Le kémalisme comme "fascisme turc", un concept initialement forgé par Staline, puis repris par les nationalistes arméniens et kurdes

Memmed Emin Resulzade : "Sous le mot d'ordre de l'Unité du Caucase"

Histoire des Arméniens : la politique anti-azérie et pro-arménienne du régime bolcheviste

La double oppression des Azéris en Arménie soviétique

Les "opérations nationales" de "nettoyage" des frontières soviétiques (1935-1937)

Sud-Caucase soviétique : les déportations de divers musulmans dans les années 30 et 40

Histoire des Arméniens : les déportations arméno-staliniennes d'Azéris

Les relations des trois principaux partis nationalistes arméniens (Ramkavar, Hintchak, Dachnak) avec le totalitarisme soviétique

La propagande soviétique en faveur du "retour" des Arméniens dans les années 30

Sahak Ter-Gabrielian et le premier plan soviétique de "rapatriement" des Arméniens

Staline et le chiffre sacro-saint d'1,5 million d'Arméniens

Agitation irrédentiste en Arménie stalinienne au moment du pacte germano-soviétique

samedi 2 mai 2015

La Turquie ottomane et la Première Guerre mondiale (4) : un point de vue indien

Un Appel des Indes à la liberté (publié par le Comité central européen des nationalistes de l'Inde), Copenhague, Nordiske Forlag, 1919, p. 2-3 :

"Les quatorze points de Wilson. (...)

POINT XII.

» ... les populations non-turques, jusqu'à présent sous la domination ottomane, devront recevoir également une existence indépendante et pouvoir procéder sans obstacle à leur développements.«

Si les nationalités vivant sous la domination ottomane reçoivent la faculté de se développer librement par ce qu'elles professent une autre religion que la religion musulmane, alors les Hindous, différents des Anglais à tous égards, doivent eux aussi recevoir, la possibilité de procéder sans obstacle à leur développement autonome. En outre, les Hindous sont bien supérieurs par leur civilisation et par leur nombre aux petites nationalités vivant en Turquie."

Voir également : Les raisons de l'intervention ottomane dans la Première Guerre mondiale

1916 : le régime de Nicolas II ensanglante le Turkestan dans l'indifférence de l'Angleterre et de la France

Alsace (1918-1920) : l'expulsion de 150.000 Allemands par l'Etat français

Arnold J. Toynbee : de la propagande pro-arménienne au témoignage pro-turc

Le grand arménophile Jean Jaurès et le géopoliticien allemand Friedrich Naumann

Le socialiste français Jean Jaurès : un arménophile et un fidèle soutien de la Turquie des Jeunes-Turcs


La "Grande Arménie" (Miatsial Hayastan) à l'épreuve des faits démographiques

L'absurdité pernicieuse des nationalismes grand-grec et grand-arménien
 
La lutte d'indépendance impulsée par Mustafa Kemal : une résistance à l'occupation de l'Entente et aux irrédentismes gréco-arméniens

La Turquie ottomane et la Première Guerre mondiale (3) : un point de vue égyptien

Mohamed Fahmy, La Question d'Egypte, Genève, Librairie J. H. Jeheber, 1917 :

"L'Angleterre a pris comme prétexte, pour entrer dans la guerre actuelle, la violation de la neutralité de la Belgique. Mauvais prétexte ; il n'est personne qui ne sache aujourd'hui que la Grande-Bretagne n'avait qu'un but en entrant dans le conflit : abattre une rivale par qui elle se croyait menacée dans son commerce et sa suprématie maritime.

Au surplus, comment l'Angleterre ose-t-elle reprocher à d'autres de violer les traités, elle qui depuis plus de trente ans viole le droit en Egypte, pour ne parler que de ce pays !

Quelle différence y a-t-il entre l'Angleterre déchirant le traité de Londres, trahissant sa parole d'honneur, faisant fi de ses promesses et de ses engagements les plus précis et les plus formels, et ceux contre qui elle est partie en guerre soi-disant parce qu'ils ne respectèrent pas la neutralité de la Belgique ? Quel pays considéra le premier les traités comme des chiffons de papier ? Si c'est vraiment pour défendre la Belgique et les droits du peuple belge que l'Angleterre a pris les armes, comment se fait-il que, dans le même temps, elle étouffe un autre peuple qui, lui aussi, a droit à l'existence ?

Y aurait-il pour l'Angleterre deux justices et deux droits ? Si elle était vraiment le champion des droits des peuples, comme elle le prétend, une occasion unique se présentait à elle de le prouver en Egypte ; il lui suffisait de faire un geste libérateur, de rendre la liberté aux Egyptiens, ce qui ne l'empêchait pas d'assurer, par des traités, ses intérêts économiques.

La proclamation du protectorat anglais a décidé la Turquie, pays suzerain de l'Egypte, à envoyer une armée pour sauvegarder ses droits et délivrer la vallée du Nil. Les partisans de l'Angleterre et les journaux à sa solde répandent le bruit que si les Turcs entrent en Egypte, ils s'empresseront d'abolir l'autonomie et les privilèges de ce pays et en feront une simple province turque telles que l'Anatolie et la Syrie. Et alors malheur aux Egyptiens, car on connaît l'Administration ottomane ! Pour couper court à ces bruits, le gouvernement turc a fait, concernant ses intentions sur l'Egypte, une déclaration très nette, sous forme d'un iradé du sultan Mahomet V dans lequel il dit entre autres :

« Je suis certain, qu'avec l'aide de Dieu, mon armée impériale réussira à vous délivrer de l'influence de l'ennemi et de son immixtion dans vos affaires et à vous rendre votre autonomie et vos libertés. Je suis certain que l'amour de leur Patrie engagera mes fils égyptiens à prendre part à cette guerre de libération, avec tout le zèle dont ils sont capables. »

Le gouvernement turc sait parfaitement que si le peuple égyptien a montré en toutes circonstances et particulièrement lors des guerres de Tripolitaine et des Balkans son attachement à la Turquie, c'est précisément parce que la suzeraineté turque, tout en n'étant que nominale, constitue cependant à ses yeux une sauvegarde contre l'Angleterre. Il sait aussi que le jour où la Turquie voudrait supprimer l'autonomie de l'Egypte et prendre la place de l'Angleterre, la sympathie des Egyptiens se changerait en haine. Nous croyons que le gouvernement jeune-turc a assez de sens politique pour ne pas commettre une telle faute.

Les partisans de l'Angleterre disent aussi qu'à défaut des Turcs, ce seront leurs alliés, les Allemands, qui s'empareront de l'Egypte pour ne plus la lâcher. Cette supposition est bien hasardée ; il faudrait que l'Allemagne anéantît d'abord l'armée turque et prît possession de la Turquie, ce que les Allemands, même s'ils en avaient le pouvoir, ne feraient jamais, pour ne pas perdre le bénéfice de l'amitié de l'empire ottoman et de tout l'Orient musulman.

Le gouvernement anglais pousse même l'hypocrisie jusqu'à faire dire chez les neutres que son protectorat équivaut à l'indépendance, et certaine presse servile se fait l'écho de ces allégations mensongères. On n'a cependant jamais vu qu'un pays fût à la fois protégé et indépendant.

La perfidie des hommes d'Etat anglais surpasse leur hypocrisie.

Non contents d'avoir détrôné le khédive, ils essayent d'attirer à eux le fils aîné d'Abbas Hilmi II. Profitant de son séjour en Suisse, ils ont tenté de le suborner par l'intermédiaire d'un de leurs agents, mais ils s'étaient trompé d'adresse ; le jeune prince répondit fièrement à leur envoyé : « Je ne trahirai ni mon père ni mon pays. »

Le dessein de l'Angleterre est clair ; elle a laissé vacant le poste de prince héritier et voudrait, pour se rendre favorable le peuple égyptien, proclamer le fils du khédive héritier du trône du sultanat d'Egypte qu'elle a créé. Ayant échoué près du jeune prince, on dit qu'elle voudrait négocier avec le khédive lui-même, dans l'espoir de gagner le fils par un arrangement avec le père. Mais il serait incompréhensible que le souverain qui a refusé de se plier aux exigences de l'Angleterre, geste qui lui a valu un surcroît de popularité en Egypte, se prêtât à des intrigues de ce genre.

Voilà comment l'Angleterre, prétendue libérale, a agi en Egypte.

Certains de ses admirateurs, il est vrai, nous ont dit plus d'une fois : Voyez le Canada, l'Australie, le Transvaal : l'Angleterre leur a accordé l'autonomie et ils sont parfaitement heureux.

Mais ils oublient que le Canada et l'Australie sont peuplés presque en totalité d'Anglais et que l'autonomie a donc été octroyée en réalité à des fils d'Albion. D'ailleurs, pour arriver à la situation actuelle, l'Angleterre a abruti par l'alcool la population autochtone, et l'a presque entièrement massacrée ; il n'en reste plus actuellement que quelques rares spécimens, réduits à vivre dans les forêts et les déserts.

Quant au Transvaal, devons-nous rappeler que l'Angleterre a dû le soumettre par une guerre sanglante, le détruire à demi et réduire à merci dans des camps de concentration sa malheureuse population, pour pouvoir ensuite faire le geste de lui rendre une partie de la liberté qui lui avait été ravie ? L'Angleterre a supprimé deux républiques indépendantes pour englober leur territoire dans son système de gouvernement sud-africain et assurer ainsi ses intérêts au détriment des leurs. Les événements actuels ont, du reste, montré que la majorité des Boërs ne s'est pas résignée à subir le bonheur qui leur était imposé, puisqu'ils se sont révoltés et que l'Angleterre a dû les combattre et les écraser une seconde fois. Il est vrai que les Anglais insinuent que les héroïques Boërs, Dewet, Maritz et Beyers étaient vendus à l'Allemagne. Quelle infamie !

Par la déclaration du protectorat, l'Angleterre a commis non seulement un crime sans précédent contre le droit et l'humanité, mais encore une faute politique grave et dont les conséquences lui coûteront cher. Si, par malheur, le conflit actuel n'apporte pas la libération de l'Egypte, notre peuple se révélera un ennemi irréductible." (p. 45-49)

"Les événements nous ont malheureusement donné pleinement raison. Cette guerre sanglante est le résultat de l'avide politique coloniale des puissances, de la violation des traités internationaux et du système de partage et de compensations inauguré par la mauvaise foi de l'Angleterre en Egypte. La Grande-Bretagne ayant mis la main sur ce pays, il fallait satisfaire la France, et on lui offrit le Maroc dont la conquête fit verser des flots de sang, et l'Italie, qu'on poussa en Tripolitaine, ce qui provoqua une guerre injuste avec la Turquie.

Le partage de l'Afrique du Nord, pour ne citer que celui-là, se fit sans même tenir compte des intérêts d'autres puissances qui se virent privées de leur part du butin. Telle est la cause principale du conflit actuel. Et l'Angleterre est, quoi qu'on en dise, la grande coupable. Non contente d'avoir violé le droit et méprisé les traités pendant les trente-deux années de son occupation en Egypte, elle vient de mettre le sceau à son oeuvre inique en proclamant le protectorat sur ce pays.

Que l'on impose le protectorat à des peuplades à demi sauvages, à la rigueur, on peut le comprendre ; mais l'Egypte qui a un passé glorieux, qui est entrée dans la civilisation moderne depuis longtemps, qui s'est adressée de sa propre initiative à l'Europe pour lui demander ses éducateurs, et dont les fils avides de science ont acquis leur savoir dans les universités européennes, l'Egypte n'a-t-elle pas le droit de vivre en nation libre ?

C'est ce droit que nous réclamons. Nous voulons que les Anglais évacuent notre pays, nous voulons que notre peuple ait la faculté de se développer librement et que l'Egypte puisse vivre sa vie de nation.

L'évacuation accomplie, l'Egypte pourra conserver son statut juridique fixé par la convention de Londres, en 1840, d'Etat autonome et tributaire et confirmé par les firmans impériaux. Ce serait le statu quo d'avant l'occupation et le retour à l'état normal des choses.

Il y a une autre solution à envisager, qui, chose curieuse, fut « proposée » pour la première fois par l'Angleterre, et serait selon nous la meilleure, parce qu'elle contenterait tout le monde : nous voulons parler de la neutralisation de l'Egypte.

Toutes les puissances, sans exception, y trouveraient un immense avantage, puisque l'Egypte serait ouverte d'une manière définitive à la libre concurrence et que le trafic du Canal ne pourrait jamais être supprimé, comme il l'est actuellement.

L'Angleterre même ne saurait s'opposer à la neutralisation, puisqu'elle l'a elle-même conçue; elle n'aurait plus de raison pour invoquer l'insécurité de ses possessions, ni pour prétendre que l'on cherche à l'entraver dans ces communications avec ses colonies.

Cette solution pourrait satisfaire également la Turquie, qui verrait une nation dont les affinités sont si nombreuses avec son Empire, débarrassée d'une tutelle étrangère. Elle serait sûre, en outre, de n'avoir jamais comme voisine une puissance qui pourrait la menacer en Arabie, en Syrie et ailleurs.


Quant au tribut que l'Egypte lui doit, il pourrait être remplacé par une indemnité fixée par les Puissances, d'accord avec la Turquie." (p. 63-64)

Voir également : Les raisons de l'intervention ottomane dans la Première Guerre mondiale

1916 : le régime de Nicolas II ensanglante le Turkestan dans l'indifférence de l'Angleterre et de la France

Alsace (1918-1920) : l'expulsion de 150.000 Allemands par l'Etat français

Arnold J. Toynbee : de la propagande pro-arménienne au témoignage pro-turc

Le grand arménophile Jean Jaurès et le géopoliticien allemand Friedrich Naumann

Le socialiste français Jean Jaurès : un arménophile et un fidèle soutien de la Turquie des Jeunes-Turcs

Friedrich Naumann et Ernst Jäckh

L'Allemagne impériale et la Turquie ottomane

Un immigré turc dans l'Allemagne wilhelmienne : Enver Paşa (Enver Pacha) alias İsmail Enver


Le Jeune-Turc Tekin Alp et le modèle de l'Allemagne wilhelmienne

Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)

L'opposition des non-Turcs à la mise en oeuvre de l'ottomanisme
 
Les Jeunes-Turcs et les confréries soufies
 
Les Jeunes-Turcs et l'alévisme-bektachisme
 
Citations du héros et martyr Enver Paşa (Enver Pacha)
 
Ahmet Rıza et la faillite morale de la politique occidentale en Orient

vendredi 1 mai 2015

La Turquie ottomane et la Première Guerre mondiale (2) : un point de vue perse

La Perse et la guerre européenne (livre anonyme d'Hasan Taqizâda), Lausanne, Librairie Nouvelle, 1917 :

"Depuis le commencement de la guerre européenne, la tyrannie de l'Angleterre et de la Russie, loin de diminuer, n'a fait que s'aggraver. Au mépris de la neutralité de la Perse, ces deux puissances ont porté la guerre sur son territoire. Les Russes ont pris pour base de leurs opérations contre la Turquie la province d'Azerbaïdjan ; les Anglais, les villes de Nâssiri et d'Ahvâz ; les uns et les autres détruisent ainsi les biens et même la vie d'innombrables sujets persans. Les Russes ont rappelé de Tiflis l'ignoble Chodjaed-dowla que le gouvernement, au prix de mille difficultés, avait réussi à chasser de Perse, et l'ont envoyé contre les Turcs, à la tête de troupes formées de sujets persans et armées aux frais des contribuables persans. Et tout cela, bien que le gouvernement de Perse ait proclamé la neutralité du pays ! La guerre déclarée, ni les Russes ni les Anglais n'ont cessé de s'immiscer dans les affaires intérieures de la Perse et de l'inquiéter par leurs menaces. Les Anglais ont même cru le moment propice pour faire une bonne affaire en acquérant certaines îles du golfe Persique qu'ils convoitent. Ils ont proposé au gouvernement persan, sous prétexte de le tirer de ses embarras financiers, de leur vendre à vil prix les îles de Kichem, de Khark et d'Hormouz. Les Russes enfin ont envoyé des troupes à Kazwin, d'où ils menacent Téhéran. (...)

Les faits que nous venons de citer ne constituent que la centième partie des vexations et des violences dont se sont rendus coupables envers notre pays ses puissants voisins ; néanmoins ils pourraient suffire pour prouver que dans le cas d'une victoire de l'Entente sur l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et la Turquie, tout espoir de délivrance serait perdu pour l'Iran." (p. 14-16)

"Il est certain que la victoire ou la défaite, le triomphe ou la débâcle de la Turquie, dans cette guerre, seront pour tout l'Orient d'une importance immense et qu'on ne saurait évaluer trop haut. C'est des succès de l'Empire turc que dépend le sort de la Perse, que dépend l'existence de l'Islam. Si la Turquie, le plus grand des empires mahométans, succombait sous les coups de ses ennemis, elle entraînerait dans sa chute l'Islam, que notre prophète fonda dans l'Hedjaz, il y a treize siècles, et qui disparaîtrait sans laisser d'autre souvenir que son nom. Quel événement sans exemple dans l'histoire du monde que la disparition, après treize cents ans d'existence, du mahométisme, à la fois dogme religieux et lien politique des peuples qui le professent ! Mais dans le cas d'une victoire de la Turquie et de ses alliés, tout ne serait cependant pas dit pour la Perse et elle serait loin de retrouver la tranquillité. Dans ce cas-là encore elle aura besoin d'une politique nationale pour défendre son indépendance fondée longtemps avant l'Islam, et pour l'accomplissement de cette tâche, elle n'aura pas trop de toutes ses forces." (p. 31-32)

"L'empire du Califat islamique qui, sous les quatre premiers successeurs de Mahomet, ensuite sous les Omeyades et les premiers Abbassides, s'était étendu à une grande partie de la terre habitée, s'est divisé plus tard et a été remplacé par une infinité d'Etats musulmans qui se sont formés sur les points les plus divers du globe. Aujourd'hui, à l'exception de trois, tous ces Etats, petits et grands, sont annexés ou réduits à l'esclavage par les trois ou quatre puissances européennes qui s'acharnent à persécuter l'islam. Les trois Etats qui restent, meurtris et agonisants, sont voués par leurs implacables ennemis à une disparition prochaine. Ce sont les Etats asiatiques de Turquie, de Perse et d'Afghanistan, tous trois voisins l'un de l'autre. Heureusement, leurs intérêts naturels et fondamentaux sont identiques. Ils ont les mêmes ennemis et les mêmes aspirations ; ils souffrent des mêmes maux appelant les mêmes remèdes. Toutes les conditions sont donc réunies pour que ces trois nations se tendent une main fraternelle et s'unissent dans un commun effort, afin de repousser leurs ennemis et de recouvrer leur liberté. Voilà ce qu'il faut que comprennent les gouvernants des trois nations ! L'heure est venue d'oublier les querelles mesquines et de renoncer à de piètres calculs égoïstes. Est-il un Persan assez stupide pour croire, au moment où le mausolée sacré de l'imam Riza s'écroule sous les projectiles russes, que la promesse que l'Angleterre fait à la Perse, de l'annexion de Karbela, de Nedjef et des lieux saints de l'Irak arabe, soit autre chose qu'un leurre décevant ? Existe-t-il un Turc assez insensé pour rêver à la conquête de Saoudjboulaq ou de Bana, au milieu des mille et une difficultés où se débat son pays, ou pour se bercer, à l'heure où l'ennemi menace les Dardanelles, de l'illusion d'occuper le Turkestan chinois ou de soumettre à l'influence turque les tribus Qachqaï ? Est-il admissible que l'Afghanistan détourne son attention des ports de Carratchi et de Gouatar et projette l'annexion de Tchabahar et de Djach ? Pendant deux cents ans, la Perse et la Turquie se sont disputé quelques pauvres villages de frontière, et tandis qu'elles se querellaient à propos des bourgades de Quazligheul, de Vazana, de Sar-Dacht et de Bana, les villes de Yezd, d'Ispahan et de Boroudjerd étaient englobées dans la « zone d'influence » russe, et Zunguldagh et les Dardanelles étaient bombardés par les canons des Anglais et des Russes. (...)

Il est temps de réparer toutes ces fautes et ces négligences : bientôt il serait trop tard. Il est temps que les hommes politiques de la Perse et de l'Afghanistan envisagent avec fermeté la situation qui est faite à ces deux pays, et qu'ils avisent à les en tirer. Le moment est venu, pour les hommes d'Etat turcs, de comprendre qu'ils doivent traiter leurs voisins musulmans avec bienveillance et dissiper chez eux toute appréhension au sujet des intentions de la Turquie. Quand les « Huns » sont aux portes de Constantinople et que les féroces bourreaux russes de Kazwin n'attendent que l'ordre de se ruer sur Téhéran, n'est-il pas insensé de perdre notre temps à rêver de Califat et d'hégémonie en Asie, ou de vouloir faire revivre là vieille querelle entre Afrasyab et Kavous, entre l'Iran et le Touran ?

Les Anglais, au moyen de mille intrigues, tentent de ressusciter, en Perse et dans l'Irak arabe, la vieille haine entre les Chiites et les Sunnites. Le Times de Basra (journal anglais se publiant à Basra depuis l'occupation de cette ville par les Anglais) accuse le grand moudjtahid chiite Aga Sayid Muhammed Kazim Yazdi d'être hostile aux Turcs et de ne pas vouloir rendre de fetva en leur faveur. Bien qu'à notre avis il soit hors de doute que c'est là une pure calomnie et qu'aucun des chefs actuels de l'islam n'est capable d'une pareille trahison — il ne se trouvera jamais un autre Ibn-Alqami qui, par haine personnelle ou par fanatisme religieux, invite l'armée mongole à détruire le califat, — il n'en faut pas moins que les dirigeants de l'islam évitent soigneusement toute fausse apparence ; ni à la malice des ennemis ni à la naïveté des amis, ils ne doivent fournir l'ombre d'un prétexte à soupçonner leur droiture. Aujourd'hui que l'existence de la Perse et de la Turquie, voire même celle de l'islam est en jeu, il serait non seulement frivole, mais dangereux au plus haut degré de continuer, au sujet de la frontière turco-persane, de vieilles querelles qui ne peuvent qu'entretenir entre les deux nations voisines des sentiments de défiance et de jalousie.

Heureusement qu'à la Sublime Porte, d'après des nouvelles récentes, le parti du bon sens l'a emporté sur les rêveurs brouillons, et que le gouvernement de Stamboul s'est décidé à écouter la voix de la raison. Les chefs intelligents de la nation turque ont compris les graves conséquences que devaient entraîner les imprudences qu'on avait commises, et la nécessité qu'il y avait pour la Turquie de prendre à l'égard de la Perse une attitude amicale et fraternelle : ils ont retiré du territoire persan les troupes turques, ils ont réparé des excès commis par certains fonctionnaires trop zélés, ont rendu aux ulémas chiites les honneurs dus à leur rang, ont admis gratuitement aux écoles de Constantinople cent jeunes Persans, etc. Ce sont là des faits qui permettent de penser que les gouvernants de ce peuple musulman ont fini par se rendre un compte exact de la direction qu'il importe de donner à la politique islamique, et que la raison et la logique ont eu le dessus sur les rêvasseries chimériques.

Par un curieux hasard, tous les ennemis de l'islam et de l'Orient se sont aujourd'hui rangés d'un côté, tandis que de l'autre se trouvent les amis des peuples orientaux. Les loups affamés de carnage veulent déchirer le lion, afin de dévorer à leur aise les moutons de l'Orient et de réduire à l'esclavage tous les peuples musulmans. Aujourd'hui le même camp réunit l'Angleterre, la France et la Russie, les bourreaux des peuples musulmans des Indes, de l'Egypte, du Soudan, du Maroc, de l'Algérie, de la Tunisie, de la Tripolitaine, du Beloutchistan, de Boukhara, de Khiwa, de la Crimée, de Kazan, du Caucase, du Daghistan, de la Somalie, etc. Dans le camp opposé, nous voyons l'Allemagne et l'Autriche, ceux qui autrefois rendirent hommage au souvenir de Saladin et ceux qui délivrèrent l'Albanie. Une guerre cruelle et sanglante s'est déchaînée entre ces deux camps : l'épée de la vengeance divine est en train de punir, par la main des guerriers germaniques, les ennemis de l'Orient, qui voulaient réduire sous leur puissance le berceau du Prophète, les tombeaux de nos saints, les foyers de notre religion.

C'est par un concours de circonstances providentiel que tous les ennemis héréditaires de l'islam se trouvent d'un côté, et tous les amis, de l'autre. L'Italie elle-même, le brutal envahisseur de la Tripolitaine, jadis l'alliée des États qui nous voulaient du bien, les a abandonnés et s'est rangée du côté où était sa vraie place, parmi les malfaiteurs et les brigands.

Dès le commencement de la guerre universelle, la Turquie a su orienter sa politique extérieure dans la bonne direction. Après avoir pesé les chances qu'elle trouverait dans l'un ou dans l'autre des deux camps opposés, elle s'est ralliée franchement aux puissances centrales et a résolument tiré l'épée contre ses oppresseurs. C'est ainsi qu'elle combat à cette heure sur les pentes du Caucase, dans les déserts de l'Irak arabe, sur la frontière de l'Egypte et aux Dardanelles. Plus que jamais l'attention du monde musulman se porte sur les questions fondamentales de la politique islamique, et la nécessité d'une alliance entre les Etats musulmans restés indépendants s'impose de plus en plus à tous les esprits éclairés et forme le sujet de toutes les discussions. Il faut que la Perse aussi revise sa politique et qu'elle mette fin à l'irrésolution qui, plus que toute autre chose, aggrave ses maux. Quelle que soit, d'ailleurs, la ligne de conduite pour laquelle se décidera le gouvernement persan, il devra s'inspirer de la nécessité d'entretenir des relations franchement cordiales avec ses voisins musulmans et unir ses efforts aux leurs pour la défense des intérêts communs ; il devra, en outre, resserrer les liens d'amitié qui rattachent la Perse aux ennemis de ses ennemis, aux puissances de l'Europe centrale, afin de profiter de leur civilisation, de leur industrie, de leur science militaire, de leurs engins de guerre, et pour développer, dans la mesure du possible, l'industrie et le commerce nationaux." (p. 39-43)

Voir également : Les raisons de l'intervention ottomane dans la Première Guerre mondiale

Les déportations et expulsions massives dans l'Empire russe au cours de la Première Guerre mondiale

Les atrocités de l'armée russe contre les civils (sujets russes ou étrangers) durant la Première Guerre mondiale

Première Guerre mondiale : le conflit russo-allemand et la question de l'antisémitisme tsariste

Les expulsions de musulmans caucasiens durant la Première Guerre mondiale
 
Le nationalisme arménien : un instrument de l'impérialisme russo-tsariste

 
La dépopulation des arrières du front russo-turc durant la Première Guerre mondiale

1916 : le régime de Nicolas II ensanglante le Turkestan dans l'indifférence de l'Angleterre et de la France

Alsace (1918-1920) : l'expulsion de 150.000 Allemands par l'Etat français

Arnold J. Toynbee : de la propagande pro-arménienne au témoignage pro-turc

Le grand arménophile Jean Jaurès et le géopoliticien allemand Friedrich Naumann

Le socialiste français Jean Jaurès : un arménophile et un fidèle soutien de la Turquie des Jeunes-Turcs

Friedrich Naumann et Ernst Jäckh

L'Allemagne impériale et la Turquie ottomane

Un immigré turc dans l'Allemagne wilhelmienne : Enver Paşa (Enver Pacha) alias İsmail Enver


Le Jeune-Turc Tekin Alp et le modèle de l'Allemagne wilhelmienne

Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)

Les Jeunes-Turcs et les confréries soufies

Les Jeunes-Turcs et l'alévisme-bektachisme

Citations du héros et martyr Enver Paşa (Enver Pacha)

Ahmet Rıza et la faillite morale de la politique occidentale en Orient

La Turquie ottomane et la Première Guerre mondiale (1) : un point de vue géorgien

La Géorgie et la guerre actuelle (livre anonyme de Mikheil Tsereteli), Zürich, Orient-Verlag, 1915 :

"La déclaration de guerre par l'Empire ottoman à la Russie a compliqué de beaucoup le problème posé par la guerre mondiale à laquelle nous assistons actuellement. Le grand problème concerne non seulement les grands changements politiques et sociaux qui auront lieu dans les grandes sociétés européennes, mais aussi l'organisation politique des autres nations, petites ou grandes, qui étaient dépourvues jusqu'à présent de toute possibilité de vivre en dehors de la tutelle des grandes puissances et qui n'étaient pas considérées comme dignes d'être sujets du droit international. Le grand peuple Hindou, les peuples musulmans, les Polonais, les Finlandais, les Ukrainiens, les Irlandais, les Géorgiens, etc. — tous ils aspirent à la liberté future, et le problème de leur indépendance nationale étant depuis longtemps posé, tous ils attendent la solution de ce problème après cette guerre. Et le Caucase ne fait pas exception à ce phénomène général du réveil des peuples subjugués. Les Caucasiens, et surtout les Géorgiens, ont compris la grandeur du moment actuel. L'heure de leur action a sonné ; la guerre qui vient d'éclater entre la Turquie et la Russie fournit au peuple Géorgien le meilleur moyen de reconquérir l'indépendance politique perdue par lui depuis un siècle. C'est dans ce but que la Géorgie a tendu la main à la Turquie et à ses grandes alliées, l'Allemagne et l'Autriche, pour combattre ensemble la Russie, cette puissance formidable, qui cultive depuis des siècles l'esclavage et fait régner une réaction terrible non seulement parmi les peuples incorporés de force dans cet Empire, mais aussi contre le peuple russe lui-même.

La Turquie attaque la Russie par la Mer Noire, et par les frontières géorgiennes. Les troupes ottomanes ne peuvent pas éviter le territoire géorgien pour marcher ensuite sur Tiflis, la capitale de la Géorgie. C'est après l'occupation de la Géorgie que la Turquie peut prendre possession du Caucase, et il est naturel qu'on se pose des questions concernant l'avenir de la Géorgie et du Caucase tout entier après l'évacuation du territoire Caucasien par les troupes russes, en cas que les Turcs sortent victorieux de cette lutte héroïque qu'ils ont engagée contre les Moscovites détestés.

Non seulement les Géorgiens, mais tous les peuples du Caucase marcheront ensemble avec les Turcs pour débarrasser le territoire caucasien de la domination russe. Si l'on attend quelquefois que les Arméniens soient prêts à marcher d'accord avec les Russes, il ne faut pas tout de même exagérer ce prétendu danger, car le nombre des Arméniens du Caucase qui ont embrassé la cause russe, n'est pas grand, et il faut absolument compter sur l'intelligence et l'honnêteté du peuple Arménien en général, qui ne permettra jamais à ses fils égarés et trompés par les Russes de se mettre du côté de la barbarie et de trahir les autres peuples du Caucase avec lesquels les Arméniens sont obligés de vivre solidairement pour la paix et la prospérité du pays tout entier.

Ainsi tous les peuples, du Caucase, faut-il supposer, feront cause commune avec les Turcs dans la grande oeuvre de l'expulsion des Russes du Caucase. Mais les avantages doivent être partagés entre ces peuples et la Turquie aussi amicalement et raisonnablement que possible.
Car il n'y a pas un seul peuple du Caucase qui ne soit plus ou moins capable de vivre indépendamment pour son plus grand profit et pour celui de tous ses voisins. Et ce serait une erreur irréparable et qui engendrerait de grands malheurs futurs, si la Turquie venait à se substituer à la Russie et à essayer de convertir le Caucase tout simplement en province ottomane. L'Empire ottoman doit recevoir, comme compensation pour ses efforts et ses dépenses, les parties du Caucase qui lui reviennent de droit, avec le consentement des peuples du Caucase. Mais les peuples du Caucase formant des unités parfaites au point de vue ethnique et historique, il doit leur être réservé le droit de former aussi des corps politiques indépendants pour en constituer ensuite une fédération libre Caucasienne basée sur l'entente libre de ces corps indépendants. Telle est la seule solution possible du problème caucasien après l'expulsion des Russes." (p. 5-6)

"La Géorgie n'est pas un pays conquis par les armes russes. C'est un état indépendant qui s'imposa volontairement et d'après les règles du droit des gens le protectorat russe. Mais comme la Russie n'a pas tenu son engagement vis-à-vis de nous, la Géorgie, par cet acte illégal de la Russie, se sent libre de ses engagements vis-à-vis de-la Russie, en restant de jure un état indépendant dont les droits sont violés illégalement par la Russie et qui est transformé en province russe non par droit de conquête, puisque l'histoire ne connaît pas de guerres russo-géorgiennes, mais par la perfidie et par la violation systématique des traités internationaux. En 1907, lorsque nous avons présenté la pétition signée par les représentants de toutes les classes de la nation à la conférence de la paix à la Haye, aucun représentant des Puissances n'éleva sa voix contre la légalité, de cette pétition, pas même le représentant de l'Empire russe, M. Nélidoff. Si la pétition n'a pas été lue, c'est, comme nous l'avons déjà dit plus haut, parce qu'elle n'avait pas été inscrite dans le programme de la conférence. Et que signifie ce silence, sinon la reconnaissance par les états de la légalité de cet acte de la nation géorgienne au point de vue du droit international ? Et par conséquent, dans le moment actuel, la nation géorgienne a aussi le droit de prier les puissances amies, l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et la Turquie, de reconnaître dans les actes révolutionnaires dirigés contre la Russie non des manifestations de révolte contre l'autorité légale russe, mais des actions militaires venant du côté belligérant qui défend ses justes droits contre la violence et l'illégalité de la Russie. A ce point de vue chaque comité géorgien auquel la nation confie la direction de l'action militaire contre l'ennemi ou l'administration des affaires publiques sur le territoire débarrassé des troupes russes, a le droit de prendre le titre de gouvernement provisoire géorgien, et la légalité de ce gouvernement doit être reconnue par les dites puissances, cette reconnaissance n'étant pas du tout contraire aux règles du droit des gens. Aussi un autre précédent prouve cette situation exceptionnelle de la Géorgie au point de vue du droit international. Lorsque, sur la demande du gouvernement russe, trois révolutionnaires Géorgiens furent arrêtés à Genève, et que le gouvernement du Czar insista sur leur extradition, le Tribunal Fédéral les acquitta, après avoir pris en considération, parmi les autres données, les conclusions d'une des plus grandes autorités dans la science moderne du droit international. Cet auteur illustre tâchait de prouver que les actes commis par les révolutionnaires géorgiens contre le gouvernement russe sont à considérer comme actes politiques commis par un parti belligérant." (p. 24-25)

"Tels sont les éléments [ethniques] dont la coopération est indispensable aux Ottomans pour remporter la victoire définitive sur les Russes et pour les chasser des confins du Caucase. La coopération avec les Géorgiens est spécialement nécessaire à cause de leur importance, dont nous venons de parler. Sans l'aide des Géorgiens, les Turcs ne pourront jamais conquérir le Caucase ; l'acte accompli par les Géorgiens sera suivi par les Tatars et les Montagnards qui ne peuvent jamais rien risquer sans l'initiative de la Géorgie qui est l'âme politique du Caucase. Et si les Géorgiens, les Tatars, les Montagnards et les Arméniens, solidaires d'eux, se soulèvent, ils formeront une force très considérable avec laquelle la Russie doit compter sérieusement et qui, combinée avec la force ottomane, brisera enfin la résistance de l'armée russe. Mais sans révolution générale caucasienne, les tentatives des Turcs de conquérir à eux seuls le Caucase — répétons le encore une fois — sont condamnées à échouer complètement. Et les conséquences qu'une défaite turque pourrait avoir pour les deux états musulmans, la Turquie et la Perse, sont très faciles à calculer. Il est évident que la Russie brisa la puissance de la Turquie et de la Perse, après avoir pris pied sur le territoire du Caucase. Les Géorgiens, réduits absolument par les incursions systématiques des Turcs et des Persans, ont appelé eux-mêmes les Russes pour se défendre contre ces invasions horribles. C'est alors que l'impérialisme russe a trouvé un point d'appui très ferme dans l'Orient. Si la guerre actuelle se couronne par la victoire russe, il est aussi évident que la Turquie perdra les provinces arméniennes, peut-être aussi tout le vilayet de Trébizonde ; la Perse perdra la province d'Adérbéïdjan, et l'occupation de toute la Perse par les Anglais et les Russes deviendra peut-être perpétuelle. Le Caucase lui-même restera à jamais sous la domination russe ; la colonisation russe y progressera d'une manière plus intense que jusqu'à présent. La russification des chrétiens, du Caucase et la dégénérescence des musulmans seront les conséquences de la domination russe prolongée dans ce pays qui perdra définitivement sa personnalité historique et son originalité ethnique. Et c'est pour éviter toutes ces conséquences, néfastes pour tous les Caucasiens, pour la Turquie et pour la Perse, que la coopération de tous ces peuples est nécessaire dans le grand but de la défaite des Russes. Mais chacun de ces peuples doit baser ses aspirations sur la solidarité et la justice pour faire couronner de succès le grand but que l'on poursuit. Il ne s'agit pas ici du butin de la guerre, il ne s'agit pas de la satisfaction des appétits développés pendant le succès remporté dans la guerre. Cette manière de considérer les succès de la guerre est barbare et surannée, elle est toujours la cause de la perte finale des vainqueurs. Tout doit être subordonné au but suprême, au calcul de l'état futur des choses et des possibilités qui peuvent surgir après la fin des combats. Celui qui n'emploie pas sa victoire pour s'assurer la paix et la garantie contre l'agression de l'ennemi pendant une assez longue période dans l'avenir, a perdu en vain ses forces ; il est un mauvais politicien qui ne sait rien calculer, rien apprécier, rien prévoir. Lorsqu'il s'agit de la coopération des différents peuples cointéressés dans l'affranchissement du joug de l'ennemi commun, il faut proclamer le principe « suum cuique tribuere », respecter les droits réciproques ; les peuples subjugués ne versent pas leur sang pour échanger la domination d'un étranger contre la domination d'un autre, ils réclament leurs droits, et c'est pour les recouvrer qu'ils luttent et s'allient aux ennemis de leurs oppresseurs." (p. 30-31)

"L'état tampon du Caucase — c'est la paix en Orient, c'est la conservation de la Turquie et de la Perse, c'est la paix au Caucase même, qui ne connaît pas la tranquillité depuis des siècles, c'est la fin des aspirations impérialistes russes dans cette partie de l'Orient, aspirations qui menacent même Constantinople, la Méditerranée et l'Europe." (p. 33)

"D'après nous, si la guerre actuelle est couronnée par le succès définitif des Allemands, des Austro-Hongrois et des Turcs, le problème caucasien doit être résolu de la manière suivante :

concéder à la Turquie une partie des gouvernements de Kars et d'Erivan, où la grande majorité de la population est d'origine turque ;

2° déclarer la Transcaucasie neutre, comme la Suisse ; que toutes les Puissances signent la déclaration de cette neutralité et s'engagent à ne jamais la violer (...)." (p. 35)

Voir également : Première Guerre mondiale : l'élément arménien dans la perspective nationaliste géorgienne

Les raisons de l'intervention ottomane dans la Première Guerre mondiale

1912-1914 : la réactivation du thème de l'"autonomie arménienne" et les velléités de la Russie tsariste sur les vilayet d'Anatolie orientale

Les déportations et expulsions massives dans l'Empire russe au cours de la Première Guerre mondiale

Les atrocités de l'armée russe contre les civils (sujets russes ou étrangers) durant la Première Guerre mondiale

Première Guerre mondiale : le conflit russo-allemand et la question de l'antisémitisme tsariste

Les expulsions de musulmans caucasiens durant la Première Guerre mondiale
 
Le nationalisme arménien : un instrument de l'impérialisme russo-tsariste


Les nationalistes arméniens, des idiots-utiles de l'expansionnisme russo-tsariste

Première Guerre mondiale : le tsarisme russe et le "barrage arménien"
 
La dépopulation des arrières du front russo-turc durant la Première Guerre mondiale

1916 : le régime de Nicolas II ensanglante le Turkestan dans l'indifférence de l'Angleterre et de la France

Alsace (1918-1920) : l'expulsion de 150.000 Allemands par l'Etat français

Arnold J. Toynbee : de la propagande pro-arménienne au témoignage pro-turc

Le grand arménophile Jean Jaurès et le géopoliticien allemand Friedrich Naumann

Le socialiste français Jean Jaurès : un arménophile et un fidèle soutien de la Turquie des Jeunes-Turcs

Friedrich Naumann et Ernst Jäckh

L'Allemagne impériale et la Turquie ottomane

Un immigré turc dans l'Allemagne wilhelmienne : Enver Paşa (Enver Pacha) alias İsmail Enver


Le Jeune-Turc Tekin Alp et le modèle de l'Allemagne wilhelmienne

La politique arménienne des Jeunes-Turcs et des kémalistes

Les tentatives de rapprochement turco-arménien en 1918