mardi 1 décembre 2015

L'AKP : un parti post-islamiste




Jean Marcou, "Islamisme et "post-islamisme" en Turquie", Revue Internationale de Politique Comparée, volume 11, n° 4, 2004, p. 606-608 :

"Lorsque l’on entend Tayyip Erdogan déclarer que "les principes du projet d’Atatürk assis sur la République, la démocratie, la laïcité et l’Etat de droit sont les fondements de la Turquie d’aujourd’hui et de demain", lorsque l’on observe que le site Internet de l’AKP n’hésite plus à faire figurer dans la frise de sa page d’accueil un portrait de Mustafa Kemal, on est tenté de penser que ces islamistes turcs qui voulaient changer la République laïque, ont finalement été changés par la République laïque !

Cette régulation de l’islamisme en Turquie a été possible, à notre avis, parce que cette mouvance protestataire a été confrontée à l’épreuve de l’exercice du pouvoir. Il faut bien voir, en effet, que le phénomène islamiste turc s’est inscrit dans une démocratie imparfaite qui a certes tenté d’enrayer son développement mais qui ne pouvait toutefois envisager de le réduire purement et simplement par la force, comme l’eût fait un système définitivement autoritaire. Dès lors, non seulement les islamistes ont pu participer aux différentes élections mais ils n’ont pu être éternellement tenus à l’écart du pouvoir à partir du moment où l’ampleur de leurs résultats leur permettait de caresser cette ambition. Force est d’ailleurs de constater que c’est sur la question de l’exercice du pouvoir que le mouvement islamiste turc s’est finalement scindé en une tendance dogmatique dont le chef avait échoué à la tête du gouvernement, d’un côté, et en une tendance pragmatique dont le leader s’était révélé à la tête de la plus grande ville du pays, de l’autre. (...)

Une telle assimilation des islamistes n’était possible que dans un Etat puissant en partie constitutionnalisé où, en dépit des lacunes de la démocratie et de l’Etat de droit, de multiples centres de pouvoir existaient de longue date (armée, présidence de la République, gouvernement, parlement, cour constitutionnelle, administration, justice, municipalités, partis politiques, médias...). Atatürk avait tenté en son temps de démocratiser sa république d’une façon quelque peu caricaturale en incitant des membres de son propre parti à créer un parti d’opposition. Mais s’il est déjà difficile de fonder ex-nihilo un Etat nation laïque, il est impossible de décréter la démocratie en créant une opposition de toutes pièces. Pour se démocratiser la République laïque a donc dû se mesurer aux réalités politiques, sociales, culturelles, religieuses de la société turque. Dans cette épreuve, elle a fait fructifier les germes de démocratisation du système qu’avait mis en place son fondateur d’abord en érigeant une morphologie institutionnelle politique moderne (présidence, gouvernement, assemblée...), ensuite en jetant les bases d’une nouvelle citoyenneté laïque reconnaissant les vertus de l’éducation, de l’ascension sociale et de l’égalité entre hommes et femmes. Ce cadre constitutionnel formel a généré un système politique complexe qui est parvenu non sans mal à réguler des conflits et des oppositions parfois virulentes qui auraient pu lui être fatales. Pourtant les bases laïques et réformatrices de ce système n’ont jamais été sérieusement remises en cause et la République laïque a pu prouver ainsi qu’elle était non seulement capable de vivre avec l’islam mais aussi de transformer ses islamistes en citoyens."

Jean Marcou, entretien avec Philippe Royer, Reporters.blog.pelerin.info, 21 octobre 2009 :

"Pour moi, le gouvernement au pouvoir est post-islamiste. Ce sont des gens issus de l’islamisme, mais qui ne sont pas restés dans leur ligne politique d’origine. Leur succès est d’abord venu d’une usure du régime de démocratie contrôlée, en vigueur depuis la seconde Guerre mondiale. Entre 1980 et 2000, l’armée a été un acteur important, qui a fait sans cesse pression sur le régime. Les partis politiques qui se sont succédés jusqu’en 2000, n’ont pas pu répondre aux aspirations de la société turque. Ils représentaient les idées d’une élite, mais plus celles de la société civile. Les islamistes ont su capter cette aspiration majoritaire des Turcs au changement. Ils sont entrés dans le système politique et ont ouvert des perspectives."

Emmanuel Todd, entretien avec Eric Aeschimann, Libération, 17 janvier 2011 :

"N’oublions pas que l’émergence des démocraties anglo-saxonnes a été associée à un concept religieux (en l’espèce, le protestantisme). De nos jours, au cœur de l’Europe moderne, la CDU allemande est explicitement chrétienne. Quant aux pays musulmans, on observe que la Turquie démocratisée est dirigée par des islamistes modérés proeuropéens, qui s’accommodent fort bien de la hausse de l’alphabétisation et de la baisse de la fécondité (à la grande surprise des laïcs français, mais non des Anglo-Saxons)."

Olivier Roy, "Révolution post-islamiste", Lemonde.fr, 12 février 2011 :

"Cette évolution touche aussi les mouvements politiques islamistes, qui s'incarnent dans la mouvance des Frères musulmans et de leurs épigones, comme le parti Nahda en Tunisie. Les Frères musulmans ont bien changé. Le premier point c'est bien sûr l'expérience de l'échec, aussi bien dans l'apparent succès (la révolution islamique d'Iran), que dans la défaite (la répression partout menée contre eux). La nouvelle génération militante en a tiré les leçons, ainsi que des anciens comme Rachid Ghannouchi en Tunisie. Ils ont compris que vouloir prendre le pouvoir à la suite d'une révolution conduisait soit à la guerre civile, soit à la dictature ; dans leur lutte contre la répression ils se sont rapprochés des autres forces politiques. Bons connaisseurs de leur propre société, ils savent aussi le peu de poids de l'idéologie. Ils ont aussi tiré les leçons du modèle turc : Erdogan et le parti AK ont pu concilier démocratie, victoire électorale, développement économique, indépendance nationale et promotion de valeurs sinon islamiques, du moins "d'authenticité"."

Voir également : Emmanuel Todd

Le kémalisme et l'islam