dimanche 20 décembre 2015

La pensée de Yusuf Akçura




Paul Dumont, "La revue Türk Yurdu et les musulmans de l'Empire russe, 1911-1914", Cahiers du monde russe et soviétique, volume 15, n° 3-4, 1974 :

"Akçura était une des personnalités les plus en vue de l'émigration tatare en Turquie. Issu d'une famille de riches industriels de Simbirsk (l'actuel Uljanovsk) — où il était né en 1876 —, il avait fait de brillantes études, d'abord à Istanbul, puis à Paris. Il s'était intéressé à la politique, très jeune : à vingt-trois ans à peine, il avait été impliqué dans un complot monté par de jeunes officiers contre le sultan 'Abd ul-Hamid II, et puni de la réclusion à vie en Tripolitaine. C'est à la suite d'une rocambolesque évasion qu'il s'était retrouvé, à Paris, sur les bancs de la Faculté de Droit et de l'Ecole des Sciences politiques (1899-1903). Ici, il avait fortement subi l'influence des idées de Renan, de Barrès, et de ses « maîtres », les historiens Albert Sorel et Emile Boutmy. Sa réputation de martyr de la cause jeune-turque lui avait en outre permis d'entrer en contact avec les dirigeants du comité Union et Progrès en exil, sans toutefois réussir à leur faire admettre ses conceptions nationalistes. Mais rentré à Kazan' en 1903, il avait publié l'année suivante son Uç tarz-i siyaset (Les trois systèmes politiques), qui critiquait les doctrines de l'ottomanisme et de l'islamisme et posait sans ambages les fondements du nationalisme turc. Ce texte, paru dans un journal du Caire, avait eu un retentissement considérable. Il avait largement contribué à faire connaître le nom de son auteur dans les sphères politiques. Les thèses développées par Akçura avaient amorcé d'incessantes polémiques au sein de l'intelligentsia ottomane : jusque dans les années vingt de notre siècle, on discutait encore, à Istanbul et ailleurs, des mérites comparés des « trois systèmes politiques ». En Russie, Yusuf Akçura avait su s'imposer d'emblée aux milieux panturquistes et avait joué un rôle de premier plan aux trois Congrès musulmans de 1905-1900, tout en poursuivant une remarquable carrière de publiciste (ses articles paraissaient dans des périodiques comme le Kazan Muhbiri et l'Al-Islah de Kazan', le Vakt d'Orenburg, le Tercüman de Baghčesaray, etc.). Il avait été un des principaux artisans du rapprochement entre l'Ittifak et le parti K. D., et un des leaders les plus écoutés du groupe parlementaire musulman à la Douma.

En 1908, condamné par la censure du tsar, il s'était réfugié en Turquie avec la ferme intention d'y continuer l'agitation panturquiste. Toutefois, les relations entre l'Empire russe et l'Empire ottoman étant, à l'époque, passablement tendues, il s'était tout naturellement orienté vers la création d'associations culturelles prétendument apolitiques — Türk Derneği, d'abord, puis Türk Yurdu et Türk Ocakları — à l'abri desquelles il pouvait poursuivre son activité sans risquer de compromettre les hommes au pouvoir." (p. 323-324)

Paul Dumont, "Bolchevisme et Orient", Cahiers du monde russe et soviétique, volume 18, n° 4, octobre-décembre 1977 :

"A partir de cette date [1912], en effet, Mustafa Suphi agit au sein du parti constitutionnel national (Milli meşrutiyet fırkası) créé par un ex-député, Ferit Tek, et par un éminent idéologue d'origine tatare, Yusuf Akçura11. Cette organisation avait pour but principal de déborder le comité Union et Progrès sur son « aile nationaliste » en promouvant sur le terrain politique, économique et social les doctrines élaborées par les cercles panturquistes. Mustafa Suphi participait notamment à la rédaction de son organe, l'Ifham (Commentaire).

Face au comité Union et Progrès, le parti constitutionnel national ne représentait, bien entendu, qu'une force politique mineure. Mais les dirigeants unionistes ne toléraient guère la contestation. L'assassinat, le 11 juin 1913, du Premier Ministre Mahmoud Chevket pacha leur donna l'occasion d'éliminer tous les opposants au régime. Plus de deux cents personnalités furent envoyées en exil. Dans le lot, il y avait en particulier un certain nombre de militants socialistes. Mais la répression frappa également les milieux panturcs et Mustafa Suphi ne put échapper au bannissement." (p. 379)

"11. Yusuf Akçura (1876-1933), une des personnalités les plus marquantes du mouvement panturquiste, s'était fixé à Istanbul en 1908. Ici, il avait fondé plusieurs associations tataro-turques et avait lancé, en 1911, la revue Türk Yurdu, consacrée à la propagation des idées panturquistes. Yusuf Akçura avait créé le parti constitutionnel national alors qu'Union et Progrès se trouvait, momentanément, écarté du pouvoir. Cette organisation n'avait donc pas, au départ, un caractère spécifiquement anti-unioniste, mais le fossé entre les deux formations ne tardera pas à se creuser, en raison notamment du ton excessivement critique des articles que Mustafa Suphi publiait dans l'Ifham. Cf. à ce propos Tarık Zafer Tunaya, Türkiyede siyasi partiler. 1859-1952 (Les partis politiques en Turquie. 1859-1952), Istanbul, 1952, pp. 358-368. On trouvera notamment dans cet ouvrage le programme du parti, dont le chapitre « économique », qui accorde une grande place aux problèmes agricoles, semble avoir été rédigé par Mustafa Suphi." (p. 401)

François Georgeon, Des Ottomans aux Turcs : naissance d'une nation, Istanbul, Isis, 1995 :

"L'itinéraire qui a conduit Akçura à la compréhension du phénomène national est très différent [de celui de Gökalp]. Il y a d'abord une expérience vécue, la menace que le panslavisme fait peser sur l'existence des peuples turcs de Russie (persécutions, conversions forcées, russification dans les écoles, rivalité entre le capitalisme russe et la bourgeoisie tatare en Asie centrale après la conquête du Turkestan). Face à ces dangers redoutables, le peuples turcs de Russie, et au premier chef les Tatars, ont organisé une véritable résistance nationale dont les aspects furent à la fois religieux, culturels et économiques, et dont l'expression la plus nette fut constituée par l'oeuvre de Gasprinski. Le nationalisme d'Akçura s'alimente tout d'abord de cet esprit de résistance face à la menace étrangère et occidentale. Il est aussi marqué par d'autres expériences, l'Ecole des Sciences Politiques où la question des nationalités était étudiée de très près, et aussi la question nationale dans l'Empire d'Autriche-Hongroie. Pour les Ottomans, les difficultés qu'éprouvait la monarchie des Habsbourgs, à la tête elle aussi d'une construction multinationale, à endiguer la poussée des nationalismes slaves et magyar, avaient de quoi donner à réfléchir.

Ces expériences différentes expliquent pourquoi Akçura est parvenu plus tôt que Gökalp à la conception politique d'une nation turque. C'est en effet en 1904 que nous trouvons exposée sous sa plume l'idée d'une nationalité politique turque fondée sur la notion d'ethnie (ırk). Dans les Trois systèmes politiques, Akçura montre l'absurdité du projet de nation ottomane face auquel se dressent de multiples obstacles extérieurs et intérieurs, et notamment le développement du sentiment national parmi les nationalités de l'Empire qui a atteint un point de non-retour. Jouer la carte de l'Islam conformément à la politique d'Abdülhamid ? Les liens de solidarité islamique sont en effet très forts mais il faut craindre la résistance des puissances coloniales à toute politique panislamiste. Akçura propose une solution de rechange, un Etat turc fondé sur une solidarité ethnique. Avec le panturquisme, Akçura réalise la synthèse entre les aspirations hégémoniques de la bourgeoisie tatare, et l'idéologie de raison d'Etat des Jeunes Turcs. Le projet est double en fait : offrir à la bourgeoisie tatare un marché nouveau avec l'Empire ottoman, pour lui permettre de compenser la concurrence que lui fait subir le capitalisme russe en Asie centrale ; fournir à l'Etat ottoman les moyens de résister au démembrement et à la désagrégation, grâce à un nouveau principe de solidarité, à une nouvelle organisation ethnique et à une nouvelle structure territoriale.

Par la suite, l'utopie panturque sera reprise dans l'Empire ottoman par le courant nationaliste, mais avec une signification assez différente de celle que lui donnait Akçura." (p. 61)

"L'approche d'Akçura est très différente [de celle de Gökalp]. Fort de la connaissance intime qu'il a de la société des Turcs de Russie, il constate que les Tatars ont réalisé l'idéal que Huseyinzade proposait à ses compatriotes. Qu'ont-ils fait en effet depuis le milieu du XIXe siècle ? Face au stimulus extérieur que constituait le panslavisme, ils ont renforcé leurs caractères nationaux (en étudiant leur histoire, en développant leur langue), ils ont réformé l'islam (en modernisant en particulier l'enseignement dispensé par les medrese), et ils se sont développés sur le plan social (émancipation de la femme, développement de la médecine) et économique (développement d'un capitalisme industriel et commercial au sein de la société tatare). Il convient donc que les Turcs de Turquie suivent l'exemple de leurs coréligionnaires tatars. Akçura pousse plus loin l'analyse en montrant que le progrès chez les Tatars a été le fait de la bourgeoisie ; c'est la bourgeoisie tatare qui a tout à la fois renforcé les caractères nationaux, réformé la religion, et développé les activités économiques. Il faut donc que se développe en Turquie une bourgeoisie nationale seule capable d'assurer la "transformation sociale" nécessaire à la survie de l'Etat ottoman. A l'idée d'une élite devant apporter la civilisation moderne au peuple et en recevoir la culture nationale, Akçura oppose la fonction d'une bourgeoisie nationale, véritable moteur du développement économique, social et culturel.

Certes, on trouve aussi des éléments populistes dans l'oeuvre d'Akçura ; mais son populisme apparaît sensiblement différent de celui de Gökalp. Il assimile le peuple aux classes pauvres de la société : paysans pauvres, artisans, journaliers, ouvriers. Aller au peuple, signifie soulager la misère physique et morale des classes laborieuses, en leur apportant la médecine, l'école, le bien-être, en développant des sociétés d'entraide et de bienfaisance. Négligeant l'importance de la culture populaire, le populisme d'Akçura représente en fait une sorte de paternalisme, qui a pour fonction de contrebalancer les effets pernicieux du développement du capitalisme tels qu'ils sont apparus en Occident. Mélange de capitalisme de type occidental, et de populisme à la russe, tel est ce "modèle tatar" qu'Akçura propose à la société turque au lendemain de la révolution de 1908." (p. 64-65)

Voir également : La pensée de Ziya Gökalp

La révolution jeune-turque ou la quête d'une modernité turque

Le panturquisme, un épouvantail sans cesse agité par les nationalistes dachnaks

Le kémalisme et l'islam