jeudi 12 novembre 2015

L'étatisme kémaliste




Tekin Alp, Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937 :

"Nous devons cependant faire une mention spéciale des réalisations de l'Etatisme kemaliste dans le domaine industriel où il prend la forme d'un véritable socialisme d'Etat. Là, nous voyons l'Etat faire le capitaliste, l'entrepreneur et le commerçant. La nouvelle Turquie a aussi son plan quinquennal qui se trouve en voie de réalisation depuis quatre ans. Le plan quinquennal kemaliste diffère essentiellement de celui des Soviets par le fait qu'il est appliqué sous la forme d'économie privée. Les industries créées par l'Etat sont gérées par des sociétés anonymes soumises exactement comme toutes les autres sociétés similaires en économie privée, aux dispositions y relatives du Code de Commerce. Le contrôle et la surveillance exercés dans les autres sociétés par les actionnaires, sont exercés par l'Etat, non pas en tant qu'Etat, mais en sa qualité d'actionnaire.

Ainsi donc, les organes chargés de l'application du plan quinquennal jouissent de la liberté d'action et de tous les avantages qu'on attribue d'ordinaire à l'économie privée, tout en étant contrôlés et surveillés non pas par une foule d'actionnaires très souvent inconsciente, incohérente et, disons le mot, oligarchique, mais par une force parfaitement organisée, consciente et vigilante, qui a nom : Etat." (p. 198)

"Le Congrès, ou plutôt, la Conférence des spécialistes a été ouvert par un discours du ministre Djelal Bayar, considéré, à juste titre, comme le principal promoteur de l'étatisme et de l'industrialisation de la Turquie kemaliste. Il a profité de cette occasion pour faire une fois de plus une mise au point de sa politique économique dans le domaine de l'étatisme et de l'industrialisation et réfuter les critiques de ceux qui prétendent que la Turquie doit rester un pays essentiellement agricole et qu'on devrait laisser le développement de l'industrie entre les mains de l'initiative privée. Le ministre, s'arrêtant sur ce second point, a déclaré entre autres :

Si nous laissons l'industrialisation du pays et, par conséquent, le bien-être du peuple aux soins de l'initiative privée et du capital sur lequel cette initiative privée devrait s'appuyer, il aurait fallu attendre au moins deux siècles... Notre principe, à nous, est d'entreprendre nous-mêmes, d'encourager et de soutenir les entreprises privées. Nous désirons de tout cœur le renforcement et le développement de l'initiative privée dans le domaine industriel et nous recherchons toujours les moyens les plus appropriés pour y arriver.

En cela, Djelal Bayar a tenu à s'appuyer sur les paroles ou plutôt sur les directives de son chef Atatürk. En effet, le discours d'ouverture de la Foire internationale d'Izmir en 1935, qu'Atatürk a fait lire par Djelal Bayar, contient à ce sujet les phrases suivantes :

« L'étatisme que la nouvelle Turquie est en train d'appliquer n'est pas un système copié sur des idées que des théoriciens socialistes mettent en avant depuis le XIXe siècle. C'est un système engendré par les besoins spéciaux de la nouvelle Turquie, un système qui lui est propre. Voici donc la signification de l'étatisme pour nous :

« Prendre comme base l'initiative privée et l'activité individuelle des citoyens mais l'Etat doit prendre en mains l'ensemble de l'économie nationale et avoir en vue tous les besoins d'un vaste pays et d'une grande Nation où il y a encore beaucoup de choses à faire.

« L'Etat de la République turque a voulu réaliser un moment plus tôt tout ce que l'initiative privée n'a pu réaliser depuis des siècles et il y est arrivé dans un laps de temps très court.

« Comme vous le voyez, le chemin que nous poursuivons, c'est un système différent du libéralisme. »

Djelal Bayar a fait ressortir dans son discours les lignes générales du second plan quinquennal. Il en résulte qu'on attachera la plus grande importance à l'exploitation des mines et à la construction de grandes centrales électriques. En effet, l'exploitation rationnelle des mines par des moyens techniques modernes peut constituer pour la Turquie une source de richesses incalculables.

C'est ce qu'a expliqué au Congrès des spécialistes, Ilhami Nafiz, le directeur général de l'Eti Bank, qui est principalement chargé de cette exploitation. Il ressort de ses explications que le second plan quinquennal s'inspirera essentiellement des mêmes principes que le premier. Ainsi donc, les nouvelles industries qui feront partie du nouveau plan auront comme base les matières premières existantes dans le pays et constitueront des entreprises qui nécessitent l'investissement de grands capitaux qui se trouvent d'ordinaire hors de portée de l'initiative privée et le principe de la rentabilité absolue sera strictement observé.

Le point caractéristique qui fera distinguer le second plan du premier, c'est que, dans le premier plan, le but principal était de produire en Turquie les principaux articles industriels nécessaires à la consommation du pays, sans envisager une exportation vers l'étranger, tandis que le second plan quinquennal vise surtout l'exportation en activant surtout l'exploitation des richesses que recèle le sol et le sous-sol du pays. C'est dans ce but que le Gouvernement, par une loi spéciale, s'est réservé le droit d'annuler les concessions des mines qui ne sont pas exploitées directement par les concessionnaires. La mise en valeur de ces mines est confiée à l'Eti Bank qui le fera naturellement avec des capitaux suffisants et d'après une méthode technique moderne et rationnelle. Grâce à cette loi, complétée par une autre qui prévoit la centralisation des mines de charbon, l'exploitation du bassin de Zongouldak est appelée à prendre, dans un proche avenir, un essor considérable." (p. 202-204)

"Comment peut-on rapprocher les deux esprits, quand on sait pertinemment qu'au point de vue idéologique, les deux révolutions [kémaliste et bolchevique] se trouvent aux antipodes l'une de l'autre ? Ainsi, par exemple, lorsqu'Ankara se proclame champion du nationalisme irréductible et, en fait, le centre de son idéologie, Moscou combat avec acharnement tout esprit nationaliste ; pendant qu'Ankara se déclare adversaire acharné de la lutte des classes, Moscou en fait son cheval de bataille, etc. Dans la question de l'Etatisme aussi, les principes idéologiques d'Ankara sont diamétralement opposés à ceux de Moscou. Pour Ankara, le principe de la propriété individuelle est intangible, mais pour Moscou, ce principe est à jamais aboli." (p. 208)

"Nous tenons à souligner tout spécialement ce point : la doctrine et l'idéologie kemalistes ne peuvent être définies qu'à la lumière des faits et des réalités précises. Car, comme nous avons eu l'occasion de l'expliquer, les idées et les principes kemalistes ne peuvent pas être condensés dans des mots et des formules classiques. Si l'on fait cas de ces formules que l'on emploie pourtant faute de mieux et à titre simplement indicatif, on sera porté à croire que le Kemalisme est plein de contrastes. Citons, à titre d'exemple, quelques cas typiques : Le Kemalisme est-il démocratique ? Oui, puisque l'affirmation de la démocratie est l'une des six devises du Parti. Pourtant, nous voyons très souvent qu'il ne l'est pas. Ses porte-parole les plus autorisés n'hésitent pas à dénigrer publiquement la démocratie toutes les fois que l'occasion se présente. Ce n'est un secret pour personne que le Kemalisme est un régime autoritaire et partisan d'une discipline très rigoureuse, ce qui est précisément le contraire des principes démocratiques envisagés selon la conception classique. Le Kemalisme est-il libéral ? Oui, puisqu'il est républicain jusqu'à la moelle des os et qu'il a comme principe fondamental le bien-être et la prospérité du peuple. Pourtant, dans la pratique, la liberté de l'individu est limitée. L'intervention de l'Etat s'étend à toutes les branches de l'activité nationale." (p. 171-172)

"En Turquie, la loi sur le travail se trouve à l'étude depuis plusieurs années. On n'a pas voulu, jusqu'ici, trancher définitivement cette question d'une si haute importance avant de l'examiner et de l'étudier sous toutes ses formes. Le Congrès en a arrêté maintenant, d'une façon définitive, les lignes générales. (...)

« Cette organisation de la classe ouvrière n'aura rien de commun avec les organisations classiques des ouvriers dans les autres pays. Elle sera dominée seulement par des idées nationales. On se tiendra à l'écart des moyens de lutte de citoyens contre citoyens, moyens préconisés par les doctrines socialistes qui ont fait leur temps et qui sont devenues caduques. Ces organisations seront liées à la nouvelle société turque par notre nouvelle mentalité et notre nouvelle éducation nationale. L'ouvrier turc ne deviendra jamais un élément de lutte et de discorde. Il sera au contraire un pilier des plus solides pour la consolidation de notre existence nationale à laquelle il devra vouer une foi sincère. Ces lois et ces organisations ouvrières, prévues par le nouveau programme du Parti, arrivent juste à temps au moment où l'industrie nationale se trouve sur le point de prendre un essor prodigieux qui aura comme conséquence naturelle la formation d'une nouvelle classe ouvrière forte et nombreuse. Elles empêcheront le virus des luttes de classes de pénétrer dans les esprits et serviront à barrer la route aux fameuses idées sur la dictature du prolétariat, ce qui aurait été catastrophique, non seulement pour le pays, mais aussi pour les ouvriers eux-mêmes.

« L'Etat veillera aussi à ce que l'ouvrier qui, en tant que citoyen de notre démocratie, a, au moins, autant de droits que le patron, ne soit pas opprimé ou sacrifié par des idées ou des intérêts capitalistes. Il empêchera les masses ouvrières, qui ont pour elles la force du nombre et la capacité de solidarité, de mettre en danger la prospérité et la bonne marche de notre industrie nationale. »

Ainsi que nous l'avons relevé plus d'une fois, les paroles qui, ailleurs, précèdent les actes, chez les dirigeants kemalistes, ne font que les suivre. C'est ainsi que, au moment où Recep Peker annonçait au Congrès la décision du Parti concernant l'organisation de la classe ouvrière, cette organisation était déjà un fait accompli à Izmir où se trouve actuellement l'agglomération la plus compacte des ouvriers de différentes catégories. 50.000 ouvriers s'y trouvaient déjà groupés sous les auspices et sous la protection du Parti du Peuple de cette ville. Il n'y a pas de doute que toutes les autres dispositions du Parti relatives à cette question seront réalisées dans le plus bref délai. Il est fort probable aussi qu'au moment où paraîtront ces lignes la loi sur le travail se trouvera déjà en vigueur.

La nouvelle Turquie n'est pas le seul pays en Europe qui fait intervenir l'Etat dans les relations entre patrons et ouvriers et impose son arbitrage dans le règlement de leurs conflits. Cette intervention est une conséquence naturelle du régime autoritaire dont les types ne font qu'augmenter de jour en jour. Mais l'Etat kemaliste, dans cette question comme dans toutes les autres, a adopté une méthode tout à fait différente de celles qui sont appliquées dans les autres pays, vu les circonstances spéciales dans lesquelles évolue le Kemalisme.

Partout ailleurs, les Etats autoritaires ont cru bien faire en adoptant le système corporatif. On groupe d'un côté les ouvriers et les patrons de l'autre. L'Etat se place comme arbitre suprême entre ces deux groupes organisés. Ce système est considéré par le Parti du peuple comme contraire aux principes généraux du Kemalisme qui rejette catégoriquement la représentation des intérêts particuliers des groupes et des classes et n'admet que la représentation des intérêts de la collectivité devant l'Etat, seul arbitre de l'équilibre et de l'harmonie nécessaires entre les classes.

Pour la même raison, le Kemalisme condamne d'avance la formation des trusts et des cartels. Ce ne sont pas, il est vrai, des organisations de lutte entre ouvriers, et patrons, et ils n'ont pas l'apparence d'organes de combat, mais au fond, ils sont aussi dangereux que les syndicats et les organisations similaires qui mettent en opposition les patrons et les ouvriers. Ils opposent les intérêts des producteurs à ceux des consommateurs et vice versa. C'est toujours la représentation des intérêts d'une partie de la Nation au détriment de l'autre partie, ce qui va à l'encontre du principe de l'équilibre et de l'harmonie dont le Kemalisme fait son credo.

« Non, dit Recep Peker, nous n'admettrons jamais un conflit quelconque entre producteurs et consommateurs. Nous ne permettrons pas qu'on s'organise pour imposer des prix exagérément supérieurs au prix de revient et que, de l'autre côté de la barricade, se dressent des masses compactes de consommateurs nourrissant des sentiments de haine et d'inimitié contre les maîtres de la production. » " (p. 160-164)


Louis Gardet, Les hommes de l'Islam : approche des mentalités, Bruxelles, Complexe, 1984 :

"(...) il est parfois difficile de distinguer clairement entre « socialisme d'Etat » et « capitalisme d'Etat ».

On pourrait dire, en un sens, que les modernisations de la Turquie kémaliste, de l'Egypte des khédives, de l'Iran, ouvrirent les voies au socialisme nassérien. Avec cependant une nette différence : en Turquie, dans l'Egypte d'avant la « révolution », en Iran, si l'Etat prend en charge le développement de l'industrie et certains aménagements du secteur agraire, c'est, comme le disait un juriste turc « étant donné l'insuffisance des initiatives et des possibilités de la part des entreprises privées ». L'actuel Shâh d'Iran précisait naguère : « A cause du manque de techniciens et d'administrateurs, parce que les investissements privés ne suivirent pas, le gouvernement a dû montrer la voie (...) [Mais] notre politique est de céder graduellement les usines actuelles du gouvernement à des compagnies privées. » Cet étatisme-là se présente donc comme le précurseur d'un capitalisme de mode européano-américain ; et comme lié au grand capitalisme international. « Il est clair, ajoute M. Maxime Rodinson, que le capitalisme industriel fut, dans l'Orient musulman, une imitation de l'Occident. »

Les étatisations nassériennes au contraire entendaient ouvrir la voie à une substructure économique et à une organisation générale de vie de type socialiste, et à un socialisme qui ne se mettrait point à la remorque des Etats à idéologie marxiste ; qui se cherche encore il est vrai ; qui emprunte des données aux analyses marxistes, mais qui voudrait les réassumer selon d'autres finalisations." (p. 350)


Voir également : Qui était Mustafa Kemal Atatürk ?

L'idéal d'"européanisation" dans la Turquie kémaliste

Hamdullah Suphi : "Comment se brisent les idoles"