mardi 10 novembre 2015

Le "rayonnement" de la Turquie kémaliste dans le monde musulman




Tekin Alp, Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937, p. 273-280 :

"Combien de fois n'avons-nous pas remarqué alors l'esprit des croisades dans la presse mondiale et dans la politique internationale ? Tous ceux qui ont suivi, tant soit peu, la fameuse question d'Orient savent très bien que l'opinion publique chrétienne, dans le monde entier, appuyait les nationalités chrétiennes qui se révoltaient contre leur maître musulman. Les politiciens des grandes puissances exploitaient en faveur de leurs intrigues politiques ces sympathies chrétiennes qui se manifestaient souvent dans  l'opinion publique.

Aujourd'hui, nous voulons bien admettre que l'esprit de croisade, dans le sens politique, n'existe plus ou plutôt, n'a plus d'effet, mais il ne faut pas perdre de vue que les affinités sentimentales d'ordres religieux existent toujours et se manifestent très souvent dans la vie sociale, chez les catholiques comme chez les protestants, chez les musulmans comme chez les israélites.

C'est là la raison pour laquelle les musulmans du monde entier ont leurs yeux tournés vers Ankara et suivent avec le plus grand intérêt les progrès miraculeux réalisés par leurs frères de religion. Le Kiblé (1) des élites intellectuelles en Egypte, en Perse, en Afghanistan, etc., n'est plus la Mecque, mais Tchan-Kaya. Atatürk n'est pas le Commandeur des croyants, comme l'étaient les chefs des Gouvernements turcs au temps des Osmanlis, mais leur inspirateur, leur guide. Les 250 millions d'adeptes de Mahomet sont désormais attirés vers Tchan-Kaya, non pas par les reliques du Prophète mais par les rayons de soleil qui sont partis de là et dont ils ont été éblouis. Ils voient avec stupéfaction les progrès réalisés par leurs frères de religion qui ont su donner à César ce qui appartient à César. Ils voient que leurs frères de religion, grâce à cette discrimination entre la religion et l'Etat, sont parvenus à s'approprier la culture occidentale et à réaliser dans l'espace de quelques années, des progrès, que les autres peuples occidentaux n'ont réalisés que dans l'espace de plusieurs siècles. Ils voient bien la différence entre l'ancienne Turquie, subjuguée par les lois et les dogmes théocratiques comme le sont eux-mêmes encore et la Turquie kemaliste, qui s'en est affranchie ? Ils constatent enfin que, grâce à cet affranchissement, l'ignorance, la misère et la servitude d'autrefois ont cédé la place à la lumière civilisatrice, à l'épanouissement de toutes les forces vives de la Nation, à l'aisance et à la prospérité, à la gaîté et à la joie de vivre de toutes les classes de la population.

Devant ces résultats stupéfiants, l'élite intellectuelle du monde musulman n'a plus à hésiter. On n'a qu'à suivre l'exemple, à imiter le frère de religion de Turquie pour bénéficier des mêmes bienfaits, s'occidentaliser et acquérir le même bien-être et la même joie de vivre.

Ainsi donc, les Califes osmanlis, avec leurs titres pompeux de Commandeur des Croyants, se sont évertués, pendant des siècles, à s'assurer l'hégémonie dans le monde musulman mais n'ont jamais obtenu que les flagorneries des saltimbanques qui exploitaient leur vanité. Les reliques du Prophète, la déclaration de la Guerre Sainte et tout l'appareil de l'institution séculaire du Califat n'ont pas empêché les fidèles de Mahomet de marcher contre les soldats du Calife, à la remorque d'un Lawrence. C'est que, dans le régime théocratique, le pouvoir séculier et le pouvoir spirituel, la vie matérielle et la vie morale, la vie politique et la vie religieuse se confondent au détriment de l'ordre et du bien-être de la Nation.

Tandis que, sous le régime laïc et républicain d'Atatürk, aucune confusion n'est possible. Atatürk n'a jamais naturellement recherché l'hégémonie sur le monde musulman ; il n'a visé que le bonheur et le relèvement de son propre peuple ; mais le monde musulman, ébloui par ses succès, suit pieusement ses traces dans le domaine social et culturel. C'est ce que le président du Conseil, Ismet Inönü, avec l'esprit de précision qui le caractérise, a voulu faire ressortir dans son discours prononcé devant la G. A. N. [Grande Assemblée nationale] lorsqu'on discutait la loi concernant la suppression du Califat. « Il est faux, a-t-il déclaré, que seulement le Califat soit capable de nous procurer les sympathies des musulmans. La sympathie qui s'est manifestée jusqu'ici à notre égard, dans tous les pays musulmans n'est due qu'aux efforts déployés par le peuple turc. »

Ismet Inönü a prononcé ces paroles à un moment où la révolution sociale et culturelle ne faisait que commencer. Le miracle turc dans ces domaines ne s'était pas encore accompli. L'esprit et la mentalité théocratiques qui ont été la principale cause du déclin du monde musulman régnaient toujours en maîtres absolus. Le monde musulman ne pouvait admirer alors que l'héroïsme montré par leurs frères de religion pendant la lutte pour l'indépendance, contre un ennemi qui n'était pas directement le leur. L'ennemi commun, c'était la théocratie. L'admiration enthousiaste de l'élite des peuples musulmans pour Atatürk a augmenté au fur et à mesure qu'il gagnait du terrain dans sa lutte inexorable contre cet ennemi commun. Tout le monde musulman a plus ou moins profité des victoires kemalistes contre cet ennemi séculaire des Croyants.

Est-il nécessaire de citer, à cet effet, des exemples concrets ? Les visites des princes et des dirigeants musulmans du monde entier qui viennent voir de près les progrès du Kemalisme sont si fréquentes et si pleines de sincérité fraternelle, qu'il est impossible qu'elles échappent à l'attention de l'observateur. Dans la réalité aussi, les résultats positifs et concrets du rayonnement kemaliste dans le monde musulman ne se sont pas fait longtemps attendre. (...)

Par ailleurs, y a-t-il besoin de rappeler, à ce propos, les longs séjours de l'Emir Amanoulah à Ankara, ses relations d'amitié avec Atatürk et avec les dirigeants du régime, ses tentatives prématurées pour introduire dans son pays les mêmes réformes qui l'ont ébloui à Ankara ? Si ces tentatives prématurées n'ont pas donné un résultat immédiat, il n'y a pas de doute que les germes de relèvement culturel ont été jetés, que l'idée y est en marche, que les classes éclairées de l'Afghanistan ont toujours leurs yeux vers Ankara et aspirent avec volupté les rayons éblouissants qui leur arrivent de cette ville lumière du monde musulman au sens spirituel du terme.

Quant à l'influence culturelle exercée par le Kemalisme sur les classes intellectuelles de l'Egypte, elle crève les yeux. On n'a qu'à suivre la presse de ce pays pour s'en rendre compte. L'émancipation de la femme y a fait des progrès énormes. Si les musulmans d'Egypte ne réalisent pas leurs progrès sociaux et culturels par la méthode révolutionnaire, ils ne marchent pas moins d'un pied ferme dans la voie de la modernisation.

L'active présidente des suffragettes d'Egypte, Heda Siravi, à son retour d'un voyage à Ankara a déclaré avec enthousiasme : La seule chose que je voudrais voir en Egypte avant ma mort, c'est un Institut équivalent à l'Institut Ismet Inönü d'Ankara pour l'éducation des jeunes filles !

La célèbre Université Elezher, considérée jusqu'ici à juste titre comme le principal centre de culture et de tradition islamiques, n'a pas pu résister au rayonnement pénétrant de la révolution kemaliste. Un comité spécial, formé au sein de cette université, est chargé d'élaborer le programme de modernisation en suivant les traces de cette révolution. Pour la première fois, un certain nombre d'élèves qui ont complété leurs études dans cette université théocratique ont été envoyées dernièrement suivre les cours des différentes universités en France, en Allemagne, en Angleterre et en Amérique.

Les journaux égyptiens ont applaudi à l'unanimité ces efforts de modernisation tentés avec fermeté par cette université islamique traditionnaliste et publient en première page les portraits des Hodjas ou séminaristes envoyés en Europe par l'Université Elezher.

Les dirigeants des pays détachés de l'ancien empire ottoman, tels que la Syrie, l'Irak, l'Albanie, etc., sont en majeure partie des personnes qui ont fait leurs études dans des écoles turques, qui y ont été élevées dans une atmosphère culturelle turque et certains d'entre eux ont même servi dans l'administration de l'Empire. Ils connaissent personnellement les héros de la Révolution. Il est naturel, dès lors, qu'ils suivent pas à pas ce qui se passe dans leur ancienne patrie, que leurs cœurs battent de joie et de fierté à chaque poussée du Kemalisme vers la modernisation et la civilisation occidentales. Aussi, les intellectuels de ces pays ne laissent échapper aucune occasion pour manifester leur profonde sympathie et leur sincère intérêt pour les progrès du Kemalisme.

Pour se faire une idée exacte du rayonnement du Kemalisme dans le monde musulman, il suffit de suivre la presse éclairée de ces pays et considérer le grand nombre d'étudiants originaires des pays musulmans qui fréquentent les écoles d'Ankara et d'Istanbul. (...)

Parmi les preuves les plus caractéristiques du rayonnement de Kemalisme dans le monde musulman, il y a lieu de faire ressortir les marques d'admiration profonde manifestées par les princes et les Chérifs (descendants de prophètes) de l'Arabie, en toute occasion.

Tout récemment, en juin 1937, l'Emir Abdoullah s'est rendu à Ankara où il a eu un accueil des plus chaleureux. Au cours d'une visite qu'il a faite à l'Institut de Pédagogie « Gazi », s'adressant aux étudiants, il a déclaré entre autres avec enthousiasme : « Je puis affirmer en toute sincérité que les progrès et le relèvement obtenu en Turquie dans tous les domaines proviennent du fait que vous possédez un Ata (Père, guide, Atatürk) qui constitue un don inappréciable d'Allah pour tous les peuples d'Orient, ainsi que du fait que le peuple turc suit son Ata fidèlement. »

Ne perdons pas de vue que c'est un Cherif, un descendant du prophète qui affirme que celui qui a aboli le Califat et le régime théocratique, constitue un don inappréciable d'Allah. Que nous sommes loin du temps où des patriotes turcs sincères et éclairés appréhendaient des catastrophes sans nombre pour le prestige et la solidarité du monde islamique à la suite de l'abolition du Califat et du régime théocratique plusieurs fois séculaires !...

Il n'y a pas de doute que le désir de contribuer au relèvement moral et matériel des peuples et des pays d'Orient n'est pas étranger à l'idéal kemaliste. Mais, comme nous l'avons vu souvent dans les différents chapitres de cet ouvrage, la Turquie kemaliste aime toujours suivre l'ordre logique des choses et n'entreprend la réalisation de ses désirs qu'à son heure et au moment opportun. Son esprit foncièrement réaliste ne lui permet pas de donner libre cours aux épanchements idéalistes, que tant qu'ils sont compatibles avec les intérêts réels de la nation. C'est dans cet ordre d'idées que nous voyons un des hommes les plus représentatifs du régime parler du rayonnement kemaliste auprès des pays et des peuples voisins. Dans son discours prononcé à l'occasion de l'inauguration de la ligne de chemin de fer d'Ergani-Diyarbékir, Ali Tchétinkaya, ministre des Travaux publics, a dit entre autres :

« Cette ligne ne s'arrêtera certainement pas à Diyarbékir. Elle sera reliée aux lignes de chemin de fer des pays voisins, nos frères et nos amis de la Perse et de l'Irak. Diyarbékir et ses environs ne sera plus comme il a été au cours du XVe et du XVIe siècle, le centre de ralliement des caravanes qui transportaient les produits de l'Orient, traversant la mer Indienne, la baie de Bassorah et les eaux du Tigre vers Mossoul, mais le centre de ralliement pour le rayonnement de la civilisation occidentale vers l'Orient. Plus de caravane, mais des voies ferrées qui, à travers ce pays, colporteront vers l'Orient la culture, la technique et les progrès du XXe siècle. »

La jonction des voies ferrées dont parle Ali Tchétinkaya se trouve être en même temps la jonction de l'idéalisme et le réalisme kemalistes. Le relèvement moral et matériel des pays voisins habités par des peuples frères et amis, répond naturellement aux intérêts supérieurs sociaux et économiques de la Turquie nouvelle. (...)

(1) Côté vers lequel on se tourne pendant la prière."

Voir également : Les relations entre la Turquie kémaliste et l'Afghanistan

Le kémalisme : un nationalisme ouvert et pacifique

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