vendredi 13 novembre 2015

L'autoritarisme kémaliste




Tekin Alp, Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937 :

"Maintenant que nous avons vu comment le Kemalisme s'est développé pendant quinze ans, que nous avons vu la réalité, que nous avons passé en revue les différentes révolutions qu'il a accomplies, les divers états de métamorphoses par lesquels il est passé, il ne nous sera pas du tout difficile d'en dégager la doctrine et l'idéologie qui l'animent. Nous tenons à souligner tout spécialement ce point : la doctrine et l'idéologie kemalistes ne peuvent être définies qu'à la lumière des faits et des réalités précises. Car, comme nous avons eu l'occasion de l'expliquer, les idées et les principes kemalistes ne peuvent pas être condensés dans des mots et des formules classiques. Si l'on fait cas de ces formules que l'on emploie pourtant faute de mieux et à titre simplement indicatif, on sera porté à croire que le Kemalisme est plein de contrastes. Citons, à titre d'exemple, quelques cas typiques : Le Kemalisme est-il démocratique ? Oui, puisque l'affirmation de la démocratie est l'une des six devises du Parti. Pourtant, nous voyons très souvent qu'il ne l'est pas. Ses porte-parole les plus autorisés n'hésitent pas à dénigrer publiquement la démocratie toutes les fois que l'occasion se présente. Ce n'est un secret pour personne que le Kemalisme est un régime autoritaire et partisan d'une discipline très rigoureuse, ce qui est précisément le contraire des principes démocratiques envisagés selon la conception classique. Le Kemalisme est-il libéral ? Oui, puisqu'il est républicain jusqu'à la moelle des os et qu'il a comme principe fondamental le bien-être et la prospérité du peuple. Pourtant, dans la pratique, la liberté de l'individu est limitée. L'intervention de l'Etat s'étend à toutes les branches de l'activité nationale." (p. 171-172)

"Une des six devises du Parti du Peuple est la démocratie et, eu effet, le leitmotiv de Kamal Atatürk, dans la seconde étape de la lutte pour l'indépendance, était la lutte pour la démocratie. Toute l'œuvre de relèvement entreprise et réalisée par le Kemalisme gravite, en grande partie, autour de la démocratie. Mais, voilà que depuis un certain temps, nous assistons à une levée de boucliers générale contre la démocratie classique. Recep Peker, le secrétaire général du Parti, se trouve à la tête de ce mouvement contre la démocratie qui, dit-il, est actuellement à l'état d'agonie. En effet, il est indéniable que la démocratie classique a fait son temps dans certains pays. Plusieurs nations parmi les plus cultivées s'en sont débarrassées et ont adopté plutôt la conception autocratique, la dictature, etc. Parmi les nations qui restent toujours fidèles à la conception démocratique de l'Etat, rares sont celles qui en sont contentes. La démocratie dégénère tantôt en oligarchie et tantôt en démagogie, et alors, l'Etat n'est conduit ni par les véritables représentants du peuple, ni dans l'intérêt réel, du peuple. La formule classique de : « Par le peuple et pour le peuple » devient un leurre. Des clans, des fractions, des partis, des classes, des intérêts contradictoires s'entrechoquent, invoquant immanquablement les droits et les intérêts du peuple, mais en réalité, par peuple, ils n'entendent que le Parti, la classe, la fraction ou le clan auquel ils appartiennent.

Ce n'est pas pour en arriver là que des millions de braves ont versé leur sang à Sakaria, à Inönü et à Dumlu-Pinar. On n'a pas fait la révolution au prix de tant de sacrifices pour aboutir à une conception et à une forme d'Etat qui a fait faillite chez une grande partie des nations civilisées et qui est aux prises avec toutes sortes de difficultés dans les pays qui lui restent encore fidèles. En revanche, comment renoncer à la conception démocratique de l'Etat lorsque nous avons sous les yeux le passé néfaste dans lequel nous voyons les méfaits de la conception contraire, de la conception autocratique de l'Etat ? N'est-ce pas le régime autocratique qui a failli perdre à jamais la Nation turque ?

C'est là un dilemme en apparence insoluble. Nous avons vu, à certains moments, des publicistes et des politiciens éminents prôner ouvertement le fascisme et diriger des attaques acerbes et inexorables contre la démocratie et le libéralisme en général. Ceux qui avaient perdu de vue que les mots et les formules dans la bouche des dirigeants kemalistes ont un sens spécial se demandaient avec stupéfaction : Mais quoi ? où allons-nous ? Si nous nous engageons dans la voie antidémocratique, quel sera définitivement notre régime ? Avons-nous déjà oublié tout ce que le peuple turc a souffert pendant des siècles sous le régime de la monarchie absolue ? Laisserons-nous la porte ouverte à l'offensive du passé ? Que sont devenus les principes de souveraineté nationale et de populisme qui sont à la base du Kemalisme ?

Naturellement, on a fini par comprendre que, fascisme aux yeux des politiciens kemalistes signifie autorité de l'Etat, que si on a condamné la démocratie, on n'a pas certainement visé la démocratie elle-même, mais les formes d'application abusive, les formes de dégénérescence vers la démagogie et l'oligarchie, qu'on remarque avec plus ou moins d'intensité dans presque tous les pays démocratiques. Inutile de relever que, quant au principe de la démocratie elle-même, à l'esprit qui préside à cette conception de l'Etat, il reste naturellement la base de la révolution kemaliste.

Pour nous rendre compte du sens exact de la démocratie en tant que conception et forme d'Etat de la nouvelle Turquie, nous n'avons qu'à suivre, depuis le début, les paroles et les actes de l'auteur de la révolution lui-même, Atatürk et de ses lieutenants. Souveraineté nationale, c'est le mot d'ordre et je dirai même le refrain d'Atatürk, depuis qu'il préside aux destinées de la Nation. Dans son discours historique de 1927, Kamal Atatürk n'a pas manqué de répéter une fois de plus que le régime gravite autour de la souveraineté nationale. En parlant du premier programme du Parti du Peuple, il dit : « Il y en a qui ont trouvé insuffisant et trop bref pour un parti politique le programme que j'ai publié alors. On a même prétendu que le Parti du Peuple n'avait pas de programme. En effet, notre programme n'avait pas la forme d'un livre, tel que se l'imaginaient nos adversaires, mais il était pratique et comportait l'essentiel. Rien ne nous empêchait de dorer certaines idées et certains principes d'ordre secondaire et de les publier sous forme de livre, mais nous avons préféré avancer par des actes et des faits dans la voie de la Renaissance et de l'épanouissement matériel et moral de la nation, plutôt qu'avec des mots et des paroles. Néanmoins, les points les plus importants qui devaient être portés à la connaissance de la Nation y figurent. Il y est dit :

« La souveraineté appartient à la Nation.
« Il n'y a que l'Assemblée nationale qui préside aux destinées de la Nation, dans l'élaboration de toutes les lois,
« dans toute organisation gouvernementale et dans tous
« les détails de l'administration, dans l'éducation publique.
« Dans l'économie, on doit agir d'après les principes
« de la souveraineté nationale. L'abolition du sultanat
« (c'est-à-dire la souveraineté individuelle) est irrévocable. »

Ainsi donc, les premiers principes fondamentaux de la révolution kemaliste gravitent autour de la souveraineté nationale. C'en était le premier but et le premier objectif. Et c'est ce qu'Atatürk lui-même a expliqué directement au peuple avant la fondation du parti kemaliste, pendant la tournée d'études et de consultations qu'il a faite en Anatolie et dont nous avons parlé, plus haut. Dans toutes les longues conférences qu'il a données et dans les réponses aux questions qu'il se faisait poser par le peuple, il a toujours relevé que la décadence et le démembrement de l'Empire sont dus à la souveraineté autocratique, dictatoriale et individuelle des « Padichah » et que, sur les décombres de l'Empire disparu, une nouvelle Turquie naît, ayant comme base la souveraineté nationale absolue et sans réserve." (p. 175-178)

"L'individu n'est pas le centre de la vie, comme le prétendent les anthropocentristes en régime libéral. La liberté individuelle ne peut jouer que dans le cadre de la société, en l'espèce l'Etat.

Le trait d'union entre l'Etat et la Nation, c'est le Parti. Après une longue période d'expériences, le Kemalisme a adopté le système du Parti unique et c'est le peuple tout entier qui s'est prononcé pour ce système. On a pendant longtemps, laissé le champ libre à l'activité d'autres partis politiques. Lors de la formation du « Parti Libéral », sous l'œil indulgent d'Atatürk lui-même, le Parti gouvernemental et le nouveau Parti d'opposition entrèrent tous les deux dans la bataille électorale, en se mettant sous l'égide d'Atatürk. Les électeurs ont voté pour l'un ou pour l'autre Parti, selon qu'ils croyaient qu'Atatürk était d'un côté ou de l'autre. Ce faisant, le peuple s'est prononcé pour le Parti unique, le Parti d'Atatürk, le Parti dont le chef et l'animateur est Atatürk lui-même.

Depuis lors, le Parti du Peuple a été intégré de fait à l'Etat. Depuis lors, Parti et Etat ne font plus qu'un. Ils ont des attributions et des devoirs qui se complètent les uns les autres. L'Etat a entre ses mains le gouvernail du navire, mais le Parti en a la boussole. Le Parti, qui renferme dans son sein des centaines de milliers de membres sélectionnés, répartis en cellules, par lesquelles il est en contact intime et permanent avec toutes les couches de la Société turque, observe et stabilise les aspirations de la Nation et se rend compte de ses besoins. Les vœux émis par les plus humbles citoyens auprès du Parti, qui a des sections bien organisées dans chaque secteur administratif, sont examinés à la loupe par les dirigeants du Parti, distillés un à un par des commissions spéciales et ceux qui sont retenus, comme dignes d'être pris en considération, sont portés officiellement à l'attention des ministres responsables qui donnent suite ou rejettent en expliquant les motifs de leur décision.

Cette activité du Parti est très avantageusement complétée par celle des Maisons du Peuple qui se trouvent sous l'égide et sous le contrôle du Parti. Les plus petites localités en Anatolie possèdent aujourd'hui leurs Maisons du Peuple confortablement installées et solidement organisées. L'accès de ces Maisons est libre et gratuit pour tous les citoyens affiliés ou non au Parti. Les plus humbles citoyens peuvent les fréquenter pour entendre les conférences, les concerts populaires, lire les journaux et les livres et assister à des représentations théâtrales, données par des amateurs, discuter librement avec leurs amis et connaissances les questions d'actualité d'ordre politique, social ou économique. Les dirigeants du Parti y frayent librement avec toutes les classes de la population, entendent leurs doléances, se rendent compte de leurs mentalités et profitent de toutes les occasions pour leur inculquer les idées et les principes kemalistes et entretenir chez eux toujours vivant l'esprit et le dynamisme de la révolution.

Dans les villes plus ou moins importantes, les Maisons du Peuple publient même des périodiques destinés à la vulgarisation de toutes sortes de connaissances utiles et instructives et à la propagation des idées et des principes kemalistes.

Les passages suivants du discours d'ouverture de la première Maison du Peuple à Ankara, prononcé le 19 février 1932 par le secrétaire général du Parti du Peuple, suffisent pour nous faire comprendre dans quel esprit et vers quel but évolue l'activité des 80 Maisons du Peuple qui se trouvent en plein développement dans toutes les parties du pays :

« Le but poursuivi par le Parti en fondant les Maisons du Peuple, c'est d'organiser la Nation et d'en faire une société d'hommes conscients, liés par l'amitié et la compréhension réciproque et qui poursuivent le même idéal. Nos concitoyens qui ont eu les moyens et la possibilité de s'instruire, de s'éclairer et de se former y pourront servir de guide à ceux des nôtres qui n'ont pas eu ce bonheur. L'élite de notre peuple n'est pas encore habituée à consacrer une partie de son temps à l'activité sociale pour le bien de la collectivité. Un maître d'école, lorsqu'il remplit consciencieusement sa fonction, pense qu'il ne doit plus rien à la société, au milieu dans lequel il vit. Nous voulons mettre fin à cette mentalité bizarre et nuisible et nous habituer à travailler en commun pour le bien de la société. Sous les toits des Maisons du Peuple imbues de l'atmosphère vivifiante de la camaraderie, nous cesserons de vivre en individus isolés pour nous former en masses compactes, unies et cohérentes, marchant vers un but et un idéal commun. »

Lors du 3e anniversaire de la fondation des Maisons du Peuple, le ministre-président Ismet Inönü s'est exprimé en ces termes :

« Ce dont notre patrie a été privée depuis des siècles, c'est la possibilité de réunir ses concitoyens comme les membres de la même famille pour travailler en commun aux œuvres destinées au relèvement de la collectivité. Nos Maisons du Peuple comblent cette lacune séculaire de notre patrie. Aujourd'hui, après trois années d'activité, nous pouvons affirmer avec certitude que les Maisons du Peuple s'acquittent avec un parfait succès de la mission éducative qui leur est confiée. »

Necip Ali, chef de la section culturelle du Parti du Peuple, a été en mesure de déclarer en mars 1934 dans un discours de circonstance que, dans l'espace d'une année, 915 conférences publiques ont été données dans les Maisons du Peuple. Les représentations théâtrales, pendant la même période, s'élèvent à 511 et le nombre d'assistants a été de 478.000. Il y a eu, en outre, 375 concerts musicaux auxquels ont assisté 500.000 personnes. La plupart des Maisons du Peuple ont leurs bibliothèques populaires possédant ensemble 60.000 volumes lus régulièrement par 150.000 lecteurs enregistrés.

Les aspirations et les besoins du peuple ne sont pas notés seulement par les organes du Parti, ils sont très fréquemment l'objet des observations directes d'Atatürk, du Premier ministre, Ismet Inönü, et de tous les ministres, qui font aussi souvent que possible des tournées d'étude en Anatolie et prennent directement contact avec le peuple, notent ses doléances et tâchent d'y donner suite dans la mesure du possible. C'est là une forme de démocratie dont on trouve rarement l'exemple dans les pays démocratiques et qui s'adapte parfaitement à la structure économique et sociale du pays.

Les candidats pour les élections administratives sont désignés par la même méthode sélective. Les membres du Parti votent librement pour les candidats qu'ils croient les plus dignes ; la présidence du Parti désigne les candidats définitifs parmi les membres qui ont eu la majorité des voix et qui ont été considérés aptes par les Conseils hiérarchiques du Parti.

Les candidats pour les élections législatives aussi sont choisis par les sphères hiérarchiques et désignés définitivement par la présidence du Parti sur base de cette sélection. Ce système fonctionnerait peut-être mal ailleurs et donnerait de piètres résultats, mais il fonctionne admirablement bien en Turquie. Voici ce qu'en dit un observateur objectif et impartial, comme le général Sherrill, déjà cité :

« Les Parlements ont généralement mauvaise presse, parce qu'ils deviennent des assemblées de discussions, ou parce que la crainte de n'être pas réélus semble aux parlementaires plus importante que les intérêts de la Nation entière. C'est donc un plaisir de certifier que l'Assemblée turque semble composée de toute autre manière ; elle comprend des hommes choisis pour leur valeur dans toutes les branches, l'industrie et la banque, les professions scientifiques et libérales. » " (p. 221-225)


Pierre Milza, Les fascismes, Paris, Le Seuil, 2001 :

"Bien qu'elle déborde très largement du champ européen, la Turquie de Mustapha Kemal mérite une attention particulière. Elle représente en effet, et ceci dès le début des années 20, la première tentative faite par un pays non industrialisé pour briser les cadres semi-féodaux pouvant entraver son développement économique (à la différence du Japon du Meiji qui prend au contraire ces cadres pour base de sa révolution industrielle) et pour se débarrasser de l'emprise des impérialismes étrangers. Cela, par la voie d'un régime quasi dictatorial reposant sur l'alliance de la bourgeoisie nationale et des classes populaires. (...)

L'outil de la prise du pouvoir est cependant le même que dans les pays où un putsch militaire a été suivi du renforcement des structures traditionnelles (Hongrie, Portugal). Il s'agit de l'armée, ou plus exactement de la fraction de l'armée qui sert de refuge et d'instrument de promotion aux fils de la bourgeoisie. Le père de Mustapha Kemal, Ali Riza, a été lui-même officier mais il est devenu ensuite commerçant et la plupart des hommes qui se groupent autour du futur Ataturk en 1919-1920 ont une origine semblable. Leur opposition à l'ancienne classe dirigeante et au sultan qui en est le représentant trouvant sa justification idéologique et sa vertu mobilisatrice dans un nationalisme farouche. Leur action est d'ailleurs autant dirigée contre les ennemis de l'extérieur, Grecs et Britanniques, que contre les forces déclinantes de l'ancien régime.

Devenu maître du pouvoir et président de la nouvelle République, Mustapha Kemal donne à son régime un caractère semi-dictatorial qui n'est pas, répétons-le, sans évoquer certains aspects du fascisme. Son parti, le parti républicain du peuple, est la seule formation politique autorisée et les six principes qui déterminent son action (républicanisme, nationalisme, populisme, étatisme, laïcisme et esprit révolutionnaire) ne sont pas très éloignés du programme mussolinien. Mais les différences sont considérables. Il y a dans le kemalisme une volonté de transformer en profondeur les structures sociales qui n'est pas de pure forme. Le régime a procédé à de très importantes distributions de terres et à de nombreuses nationalisations (anciennes entreprises étrangères, chemins de fer, une partie du secteur bancaire, etc.). Il a surtout fait porter son effort sur la liquidation de l'ancienne Turquie, débarrassant l'enseignement, la justice, le droit civil, des influences religieuses et s'efforçant de fonder une société moderne. On ne peut pour autant parler de socialisme. Le kemalisme a en fin de compte renforcé la puissance de la bourgeoisie nationale et celle du capitalisme naissant. Il n'a pas pu, ou pas voulu, éliminer la grande propriété foncière dont une partie des représentants s'était par opportunisme ralliée au régime. En ce sens il n'y a pas de différence fondamentale avec le bilan social du fascisme. Il reste que le « despotisme éclairé » de Mustapha Kemal a incontestablement reposé sur des assises populaires plus larges que celles du régime mussolinien et n'a pas eu besoin, comme ce dernier, d'enrégimenter les masses dans des formations paramilitaires qui n'auraient d'ailleurs pas répondu à sa vocation foncièrement pacifique." (p. 251-252)



Voir également : Qui était Mustafa Kemal Atatürk ?

L'étatisme kémaliste

Le kémalisme : un nationalisme ouvert et pacifique