vendredi 13 novembre 2015

La Turquie kémaliste et l'Allemagne nationale-socialiste




Tekin Alp, Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937 :

"Désormais, les Juifs du monde entier, qui voudront naturellement avoir la paix intérieure et vivre en parfaite harmonie avec le milieu, l'atmosphère et la culture qui sont les leurs depuis des siècles, auront à lutter d'un côté contre l'antisémitisme chrétien qui tâche de les repousser et l'appel du sémitisme qui essaiera de les attirer. Il est évident que ni l'un ni l'autre de ces facteurs antagonistes qui convergent cependant vers le même but ne pourra soustraire le Juif occidental à l'influence sentimentale et instinctive de la culture, du milieu, de l'atmosphère de sa patrie, du coin de terre qui l'a vu naître, et qui renferme les cendres et les os de ses aïeux. Ainsi que le fait ressortir très judicieusement Fortunat Strowski :

« Les Juifs dont les familles habitaient l'Allemagne depuis des siècles et des siècles, et qui en sont aujourd'hui chassés, ne pleurent pas le bien-être, la richesse, l'habitude, mais la patrie, que le nationalisme hitlérien n'empêche pas d'aimer. » " (p. 232)

"L'attachement de l'Anglais au sol et à la Nation britanniques n'a rien de commun avec les sentiments analogues tels qu'ils se manifestent chez les autres Nations par des idéologies complexes. Le gentleman du Royaume-Uni est attaché à sa tour d'ivoire autour de laquelle les flots de l'océan montent la garde parce qu'il s'y sent privilégié. Il tient à son home comme on tient à son individualité dont on est naturellement fier. Il n'a pas besoin d'invoquer des forces et des facteurs mystiques pour s'y accrocher. Son insularité, son caractère propre prononcé à l'excès, sa maîtrise d'un immense empire, sa situation privilégiée dans la finance et l'économie mondiales, lui ont créé une conscience nationale nettement réaliste et positiviste. Le particularisme gallois, écossais au anglais, ne porte aucun ombrage à l'unité de la Nation britannique. L'origine irlandaise, juive ou autre, n'a aucune importance pour les citoyens du Royaume-Uni.

Ainsi qu'il a été relevé fort judicieusement par M. Ormsby Gore, délégué britannique à la S. D. N., dans la séance du 4 octobre 1935, en réponse à l'exaltation du principe raciste du délégué allemand :

« Le principe des nationalités, une différence de race et d'origine n'a jamais existé en Angleterre. »

Donnant libre cours à son humour britannique, il a ajouté :

« Considérez l'empire britannique : des peuples de toutes races, de toutes couleurs et de toutes croyances. Même dans notre petite île de Grande-Bretagne, nous avons une population qui est un mélange de races très diverses. Depuis les temps néolithiques, il s'est produit en Angleterre une infiltration de races et de souches diverses de toutes les parties du monde. A l'intérieur de notre propre unité de Grande-Bretagne, nous avons trois groupes qui ont conscience de constituer des nationalités : les Anglais, les Ecossais et les Gallois. Chacun de ces groupes se subdivise en de nombreuses races : le Gallois aux cheveux foncés, le Gallois aux cheveux roux, l'Ecossais, etc. » " (p. 238-239)

"Un autre point saillant de ce réalisme positif du régime kemaliste, c'est sa politique pacifiste qui pourrait servir d'exemple aux puissances occidentales petites et grandes.

Dès qu'il a assumé la présidence du Conseil après sa rentrée de Lausanne, Ismet Inönü a proclamé du haut de la tribune de la Grande Assemblée Nationale, que le but principal de son Gouvernement consisterait dans l'affermissement de la paix : « Nous tâcherons par tous nos moyens et avec toute notre force, proclame-t-il, — de consolider nos liens d'amitié sincère avec tous nos voisins, avec tous les pays avec lesquels nous avons échangé des traités, ainsi qu'avec ceux qui n'ont pas encore conclu des traités avec nous. »

Ismet Inönü a tenu sa promesse. Les traités d'amitié, de solidarité ou de neutralité se sont succédé. (...)

Qui aurait pu s'imaginer, il y a quelques années, que la Turquie et la Grèce se tendraient une main fraternelle et sincère par-dessus les centaines de milliers de cadavres qui, hier encore, ont ensanglanté le sol de l'Anatolie. Des millions de Turcs et de Grecs, victimes d'une hostilité séculaire, qui ont dû abandonner leur pays natal, pour vivre en réfugiés parmi leurs co-nationaux, sont encore vivants et traînent derrière eux la nostalgie du coin de terre qui les a vu naître. Comment donc aurait-on pensé qu'il devînt possible d'oublier un passé si proche et si sanglant ? Eh bien, aujourd'hui, ce rapprochement considéré impossible est une réalité. La Turquie et la Grèce sont devenues, non seulement des amies mais des alliées sincères. Le passé d'hier est mort et, enterré à jamais. On dirait qu'il ne s'est jamais rien produit entre ces deux peuples, hier encore considérés comme ennemis séculaires et inexorables. 

Inutile de rappeler que la pierre angulaire de l'entente balkanique, qui constitue un des meilleurs éléments de la Paix mondiale, c'est toujours cette fraternité turco-grecque, érigée sur la tombe des inimitiés séculaires, et sur celles de centaines de milliers de cadavres. Les passages suivants du message d'Atatürk communiqué par téléphone à Ismet Inönü, au cours du banquet donné le 25 mai 1937 à Athènes en son honneur constitue une garantie inébranlable pour la paix dans les Balkans : « Les frontières des Etats balkaniques amis constituent une frontière unique, et ceux qui ont des visées sur ces frontières seront atteints comme par les rayons brûlants du soleil. Je conseillerai à ceux-là de tâcher de se prévenir eux-mêmes. »

La paix mondiale gagnerait beaucoup si certaines puissances occidentales de haute culture prenaient exemple sur la Turquie et sur la Grèce, et basaient leur politique sur des facteurs réalistes, en abandonnant à tout jamais certains éléments sentimentaux mystiques et ombrageux." (p. 151-153)


"On est souvent tenté de voir une tendance chauviniste dans certains faits et gestes de la nouvelle Turquie. Mais, peut-on parler de chauvinisme lorsque presque dans tous les ministères, dans toutes les administrations et les entreprises économiques de l'Etat, dans toutes les écoles, les facultés et les universités, les spécialistes étrangers se comptent par dizaines ? Des centaines d'étudiants sont envoyés chaque année dans divers pays d'Europe parfaire leurs études. On a beau exalter l'amour propre et l'orgueil national, on n'a jamais perdu contact avec la réalité des faits. Le bon sens n'a jamais perdu ses droits. On n'a jamais perdu l'équilibre et la mesure. Des fougueux, des exaltés, il en surgit toujours, comme partout ailleurs, qui veulent singer tel dictateur des temps modernes, qui prêchent l'ostracisme économique contre les sociétés, la fermeture pure et simple des écoles étrangères, etc., mais ces excès de paroles n'ont pas dépassé le cercle d'une petite clique, qui n'a jamais réussi à influencer les principes immuables du Kemalisme. Ce dernier ne se départit jamais de l'esprit réaliste et de la politique strictement utilitaire, sans jamais se payer de mots, de phrases et de formules creuses." (p. 267)

"Voici ce que Jules Romains écrit à ce sujet, en citant Napoléon comme exemple typique :

« Napoléon passe pour avoir été un grand homme et il a gouverné plus de six mois. On ne lui refuse pas non plus une certaine puissance de volonté. Or, quand on le regarde d'un peu près, penser et agir au long des années, quand on tâche de se faire rétrospectivement son intime, on mesure quelle part l'improvisation, la réaction soudaine aux circonstances, la découverte des nouvelles voies, même les emballements, les changements de marotte ont tenu dans sa vie. A Sainte-Hélène, où il avait pourtant toute facilité de reconstruire son passé selon une belle ordonnance historique, il semble stupéfait lui-même de ce qu'il aperçoit de non-prémédité, de déroutant, de journalier. Et il s'en confesse à Gourgaud, par exemple, le plus naïvement du monde. »

Jules Romains compare les grands hommes de l'Histoire et certains dictateurs des temps présents aux poètes :

« Ils réunissent comme les poètes la constance d'une certaine vocation et les façons changeantes qu'elle a de s'exprimer. Ils ont comme eux une extrême sensibilité aux circonstances, à l'actuel. Ils ne sont pas défendus contre les impressions nouvelles par le manque d'imagination et la froideur. On peut toujours les intéresser à quelque chose qu'ils avaient ignoré ou insuffisamment découvert jusque-là... »

Si un jour Jules Romains a l'occasion d'examiner de près le développement du Kemalisme, il verra bien qu'il y a des exceptions qui confirment la règle, que, précisément chez Atatürk, il n'y a rien de poétique, qu'il n'a jamais rien improvisé et n'a rien laissé à la merci du hasard ou des circonstances. Oui, comme nous l'avons vu jusqu'ici et comme nous le verrons par la suite, il a toujours tenu compte des circonstances, non pour improviser, pour agir d'après une réaction subite, pour s'engager dans une nouvelle voie, pour s'emballer ou changer de marotte, comme dit Jules Romains à propos de Napoléon, mais pour régler sa procédure, ajourner ou avancer la réalisation de telle ou telle mesure ou réforme, selon les nécessités du moment, en suivant toujours le plan, la ligne de conduite qu'il s'est tracée dans sa tête, dès le jour de son débarquement à Samsoun, et, pour employer l'expression heureuse de Recep Peker, dès le jour où la colonne de feu se mit en marche pour conduire le peuple vers la terre promise : l'idéal kemaliste.

Ceux qui ont suivi les diverses étapes de la guerre contre les troupes grecques en Anatolie savent très bien combien de fois Atatürk a dû intervenir énergiquement pour freiner l'élan de ses troupes, de ses conseillers et de son Etat-Major ; ils savent aussi que, sans cet esprit de circonspection, la victoire aurait été compromise. Nous constatons la même clairvoyance réfléchie dans la guerre contre les forces morales qui subjuguaient la Nation.

Si Atatürk était simplement un grand nerveux, comme les grands hommes auxquels Jules Romains fait allusion, sujet aux emballements et aux réactions subites, il aurait pu profiter du prestige que lui assuraient la victoire et le Traité de Lausanne pour déclarer d'emblée la guerre à toutes les forces morales à la fois. Enivré par la victoire, il aurait pu ordonner l'offensive générale contre toutes les institutions du passé, en s'imaginant que la Nation l'aurait suivi. Mais Atatürk ne s'est pas laissé griser par les lauriers dont il était couvert. Il a compris que la lutte contre les forces morales demandait une période de préparation plus longue et plus soignée que celle qu'il avait entreprise et qu'il avait gagnée contre les forces matérielles." (p. 52-54)


Stéphane Yerasimos, "Turquie : les choix difficiles", Hérodote, n° 58-59, 3e-4e trimestre 1990 :

"Dans les années trente, les Occidentaux, profitant d'une des rares lunes de miel gréco-turques, avaient essayé de mettre en place une entente balkanique destinée à faire face à la menace allemande. Cette entente avait sombré quelques années plus tard sous les coups des dictatures." (p. 125)


Stéphane Yerasimos, "Les Arabes et les Turcs : Quelques repères sur un chemin tortueux", Hérodote, n° 60-61, 1er-2e trimestres 1991 :

"Les révoltes kurdes qui secouent le sud-est de la Turquie au cours des années vingt entraînent des conflits frontaliers avec l'Iran qui ne seront réglés qu'au début des années trente. Mais le rapprochement entre ces pays dans les années trente est également lié à la conjoncture internationale. Le conflit dans la Société des Nations entre les Alliés de la Première Guerre et les puissances « révisionnistes » du traité de Versailles entraîne une politique favorable à l'admission à la SDN des pays du Moyen-Orient. De même, avec le renforcement de l'Axe, centré sur Berlin, se pose la question des petits pays intermédiaires, de la Baltique au Pamir, ce qui donnera lieu à une série de pactes régionaux, patronnés par les puissances occidentales : celui des Pays baltes, de la Petite Entente en Europe centrale et de l'Entente balkanique dont la Turquie était la pièce maîtresse. La position géostratégique et le potentiel démographique de la Turquie la désignent, devant la montée des périls, comme la pierre angulaire du dispositif entre l'Europe et le Moyen-Orient.

En 1932, la Grande-Bretagne abandonne son mandat sur l'Irak et celui-ci accède à l'indépendance. En octobre de cette même année, la diplomatie turque contacte les Britanniques en vue d'un pacte de non-agression entre la Turquie, l'Irak et l'Iran avec la participation de la Grande-Bretagne. Celle-ci, estimant qu'il s'agissait d'une tentative d'attirer l'Irak vers ce non-alignement, inspirée par l'Union soviétique, refuse. Mais la montée en puissance de l'Allemagne modifiera progressivement son avis. De son côté, l'Irak, toujours militairement et économiquement dépendant de la Grande-Bretagne, est attiré plus par les pays musulmans du Nord que par les pays arabes, tous contrôlés par les puissances occidentales. Ainsi, un premier accord d'alliance entre l'Iran, l'Irak et la Turquie est paraphé lors de la réunion annuelle de la SDN en octobre 1935. (...)

L'invasion italienne de l'Ethiopie, ses visées sur le littoral sud de la Turquie à partir de ses bases dans le Dodécanèse et, en général, la reprise de la politique de Drang nach Osten de l'Allemagne inquiètent aussi bien l'Angleterre que la Turquie, et cette dernière convainc l'Irak d'accepter les revendications iraniennes sur le Chatt al-Arab, ce qui permet la signature le 8 juillet 1937 du pacte de Saadabad entre l'Afghanistan, l'Irak, l'Iran et la Turquie.

Ce pacte était à cheval sur deux époques. Destiné à contrecarrer la pénétration de l'Allemagne et de l'Italie au Moyen-Orient, il préfigurait déjà une ceinture de sécurité chargée d'empêcher la descente soviétique vers le sud. Conçu comme un pacte de pays musulmans indépendants et neutres par opposition à ceux contrôlés par les puissances occidentales, il allait être aussitôt malmené par la naissance de la solidarité arabe. (...)

A l'époque où les puissances musulmanes du Nord tentent de profiter du dégagement des grandes puissances pour déborder vers le Sud, les révoltes palestiniennes des années trente sont en train de façonner l'idée d'une unité arabe. Ainsi, l'Irak, qui pensait, avec le pacte de Saadabad, se dégager de la domination des grandes puissances en se rapprochant des pays musulmans indépendants, se trouve rapidement en porte à faux.

Enfin, l'approche de la guerre n'est pas faite pour unifier le comportement des partenaires du Pacte. Si l'opposition entre la Russie et la Grande-Bretagne avait permis, aussi bien au XIXe siècle qu'entre les deux guerres, une position de neutralité, le rapprochement de ces deux puissances, en vue de s'opposer à une troisième, rendait la situation des pays intermédiaires extrêmement précaire et la Turquie avait payé très cher la tentative de s'allier à la troisième puissance pour desserrer l'étau des deux premières. Ainsi, elle choisira sans hésitation, dès 1936, la Grande-Bretagne, la plus forte des puissances, ce qui lui permettra de contenir les ambitions russes tout en ne s'opposant pas à l'URSS, de résister aux appels allemands et d'exploiter de la meilleure façon sa position dans la région en recevant des contreparties non négligeables, comme la convention de Montreux de 1936, lui permettant de fortifier les détroits, le Sandjak d'Alexandrette, ainsi qu'un traité de coopération anglo-franco-turc signé en 1939. En revanche, l'Iran et l'Irak répéteront l'erreur turque de la Première Guerre en s'ouvrant à l'Allemagne pour essayer de contrecarrer les pressions britanniques et russes, ce qui conduira à l'occupation de ces deux pays pendant la guerre." (p. 175-178)


Voir également : La neutralité turque pendant la Seconde Guerre mondiale 

Les accords franco-turcs de 1939

Chronologie de la géopolitique turque

Le kémalisme : un nationalisme ouvert et pacifique

Le Jeune-Turc Tekin Alp et le modèle de l'Allemagne wilhelmienne

La collaboration de la FRA-Dachnak avec l'Allemagne hitlérienne

Hitlérisme et stalinisme, les deux tentations des Arméniens dans les années 40

Drastamat "Dro" Kanayan : de Staline à Hitler, parcours d'un "héros national" arménien

Après tout, qui se souvient de ce que faisait Vahan Papazian pendant la Seconde Guerre mondiale ? Du maquis des fedai à la collaboration avec le IIIe Reich, en passant par le soutien au Khoyboun : l'engagement de toute une vie au service de la FRA-Dachnak
  
Guaréguine Njdeh : criminel de guerre, raciste, fasciste, collaborationniste, donc "logiquement" un "héros" et une "référence" pour la société arménienne

L'entente kurdo-arménienne dans les projets des puissances de l'Axe (Italie et Allemagne)

La cinquième colonne arménienne en Turquie pendant la Seconde Guerre mondiale

Seconde Guerre mondiale : les lourdes responsabilités de l'administration grecque dans la déportation des Juifs de Salonique et la spoliation de leurs biens